Paul Veraline
Paul Verlaine, à l'une des heures les plus critiques de son existence tourmentée, en proie à un accès de mélancolie bien justifiée, isolé, oublié, ou, si l'on se souvenait encore de lui, à Paris, parmi les camarades et les confrères, dénigré, calomnié, renié, écrivit, du fond d'une cellule de la prison de Mons, en marge d'une lettre adressée à sa mère, cet appel désespéré à celui qu'il savait être resté son ami :
«... Que Lepelletier défende ma réputation. Il se pourrait que ce fût, avant peu, ma mémoire. Je compte sur lui pour me f?ire mieux connaître, quand je ne serai plus là... »
Ce mandat d'exécuteur testamentaire moral, Verlaine ne l'a jamais révoqué.
Dix ans sont écoulés depuis la mort du poète. Il est entré dans le repos d'une notoriété prolongée approchant de la gloire. Ni sa réputation, ni sa mémoire ne semblent avoir besoin d'être défendues. Contre l'oubli, son œuvre le protège. La rouille n'attaquera pas de sitôt le fin métal de ses vers.
D'assez nombreuses publications, toutefois, dues à des écrivains bien intentionnés, mais mal renseignés, ou impressionnés par les anecdotes et les souvenirs du Quartier Latin, ont déjà paru sur Verlaine. Emanant d'amis de la dernière heure, imparfaitement liés avec le poète, ces biographies ne pouvaient le bien faire connaître.
Ces-pages ont pour objet de substituer à la légende, qui accompagne la mémoire de l'homme, son histoire,
qu'en apparence qu'ils lui lâchent la bride sur le cou. Ils retiennent et dirig-ent leur pensée. Ils se doutent que ce qu'ils écrivent n'est pas pour le seul confident qu'indique la suscription de la lettre. Prévoyants, ils habillent leurs phrases, avec l 'arrière-pensée qu'un jour elles sortiront du tiroir intime et seront présentées dans le monde.
Rien de pareil chez Verlaine. Il écrit à la va-commeje-te-pousse, sans souci du tiers et du quart, ne s'adressant qu'à l'ami auquel il se confie. Il ne soupçonne guère l'imprimerie future. Il a le décousu et le franc-parler de celui qui n'écrit pas pour le public. De là, des néglig-ences, des incorrections sans nombre. Aucun souci de stj'le dans cette correspondance brève, hachée, nerveuse, et même parsemée de jurons, d'épithètes et de termes si crus, que l'on ne pourrait publier, dans leur intégralité, ces lettres colorées. Cette familiarité, cette sincéi-ité, qui donne tant de prix aulographique et confessionnel à la correspondance de Verlaine, se retrouve dans les fragments de lettres déjà publiés par MM. Emile Blémont et Gazais, comme dans celles qu'on va lire ici.
Verlaine a peu correspondu. D'abord, ses relations n'étaient pas nombreuses. Dans les dernières années de sa vie, ses séjours dans les hôpitaux, ses déambulations au Quartier Latin, ne comportaient pas d'échange épistolaire. Après sa fuite de la maison conjugale, il évita de donner de ses nouvelles, et, durant sa détention à Mons, comme en ses divers séjours, en qualité de professeur, en Angleteri^e et à Rcthel, il demeura silencieux. Il se blottit dans ces trous provinciaux. Gomme terré, il disparut ; une dérobade d'animal blessé.
A plusieurs reprises, il me recommanda de ne donner son adresse à personne. Il voulait même que ses lettres