‹ Paul VerlaineChapitre 6 sur 8 · LE RHUM ET EAU DU TROUBADOUR · texte numérisé non relu

LE RHUM ET EAU DU TROUBADOUR

(Air : Ah! mon aïeul, comme il buvait!)

Ori'ENBACH.

C'est à Gérolslein que jadis Vivait un grand poète; N ayant pas un maravadis, ) ,• Il en était toujours en quête. ) Mais qu un libraire intelligent Le tirât de sa dèche noire, Pour ne pas manger son argent II s'empressait de l'aller boire.

Ah!

Il s'enivrait avec amour,

Il buvait comme un troubadour, W •

Disant, pour embêter Gounod :

« Donnez-moi donc un Rhum et eau!

D'une muse il tombe amoureux,

Alors il est ingambe;

Il tombe sur un vers boiteux, ) , •

bis. Depuis, lasl il traîne la jambe! )

Entraîné par ses goûts, pervers,

Un soir il dit la messe noire,

Et jamais plus ne fit un vers ( / " •

Qu'il ne fût bien sûr de le boire.

Ah:

Il s'enivrait avec amour,

Il buvait comme un troubadour, \ / .

Disant : « Pour honorer Boileau.

« Donnez-moi donc un Rhum à leau

Il buvait son vin pur : cela N'est pas très catholique:

Mais il se fût damné pour la / , ■

Liqueur de 1 ile Jamaïque . )

Il avait un geste ingénu

Pour expliquer ce fait notoire .

Qu il s était toujours abstenu { ,

D aller à Rome pour en boire ^

Ah!

Il s'enivrait avec amour, \

Il buvait comme un troubadour.

Disant, à liustar d Edgar Po<" :

« Donnez-moi donc un Rhum et eau

is.

L'Histoire ajoute qu il se fit

Ermite comme un diable, El qu'il mourut sage et confit Bien qu ayant glissé sous la table Au Père qui vint l'assister Il dit : <( Passez-moi le ciboire...

Je ne voudrais pas vous quitter / , .

oans trintfuer et sans ici boire... v ) Ah!

I his.

16'j PAUL VE1U.AINE

Quand il fut mort, sur son tombeau, L'on fit inscrire par Baju, f . .

En caractères d'or : Sa Juliette était UN Rhum et eau !

Moréas, Tailhade et moi (i).

Que d'esprit, mon. Dieu! dépensé, dispensé, gaspillé, tant à propos !

Et j'ajouterai qu'un Daumier entrelardé de vagues Désaugiers et Bérangers (rien de Dupont!) qu'un Gavarni, quun Forain extrêmement procliain vont manifester dans les productions de ce charmant garçon c^ui fait la gloire du Quartier et la si cordiale et si fraternelle, presque paternelle, joie de

Votre serviteur,

(l) F. -A. Gazais avait faif — en plus de ses dessins et caricatures — des chansons sur Jean Moréas, Laurent Tailhade et Paul Verlaine. La chanson du Rlium et eau du troubadour reproduite plus haut visait particulièrement Verlaine qui, d'ailleurs, s'en amusait follement

Pauvre Lélîan

MALGRÉ sa détresse, ycrlaine était demeuré le vieil amoureux de jadis. Malheureusement le milieu dans lequel il vivait, ainsi que son état de misère permanente recrutaient ses maîtres"ses parmi la plus basse galanterie du Quartier Latin.

Parmi celles qui s'attachèrent particulièrement à lui pendant ces dernières années, trois doivent être citées : Esther, Philomène et Eugénie Krantz.

Esther Boudin était une rustaude qui ne cherchait qu'à lui extorquer de l'argent. Quand le gousset de Verlaine était à sec, elle disparaissait. Aussitôt que « des ors » tombaient dans sa bourse, on la voyait surgir. Elle le poursuivait jusqu'à l'hôpital.

Mais elle était Ardennaise, et le poète l'aimait à cause de cette origine.

« Que voulez-vous? disait-il, lorsque je l'aime, il me semble entendre le son des cloches de mon pays. »

Philomène avait plu au poète par sa douceur et Eugénie par sa nature de « femme d'intérieur » ainsi ([ue par les petits soins dont elle l'entourait quand elle le voulait.

Eugénie Krantz habitait au cinquième étage d'une maison du Quartier Latin. \'erlaine en a parlé assez longuement de ce logis où il s'installa pendant quelques mois.

« C'est, dit-il, quant au parquet qui est de brique, un

parallélogramme en long avec, pour ce qui concerne les murs, quelques saillies dont deux pans de soutènement au fond desquels apparaît timidement une fenêtre, non mansardée, mais que l'absence indispensable de rideaux, car, avec des rideaux, comment y voir? rend lumineuse suffisamment pour s'y reconnaître vers onze heures, midi. Jusqu'à cet instant du jour, force m'est, presque, pour prendre mon chocolat, lire mes journaux et risquer la pipe du matin — fumer dans l'obscurité, non, n'est-ce pas? — de tenir la lampe allumée..,

« Un goût plutôt capricieux et une tendance vers le touffu a gorgé les murs de chromos, de photos, paré, pomponné les meubles meublants, deux fauteuils et quatre chaises, des housses (en guipure et au crochet) et le lit, très large, d'acajou massif, d'une dentelle dans les grands prix relatifs. Une machine à coudre, une grande table à presser — lisez « à repasser », servent de table à manger, — une cage où les oiseaux chantent à leurs heures, d'ailleurs charmants et suggestifs à leur manière, ensorcellent mon insomnie et réveillent mes rêves d'après-midi. La nuit, ils me donnent un exemple que je suis mal ou peu. Je les observe ou plutôt je les espionne : ils m'observent à leur tour, qui est le bon, et ne m'espionnent pas, et pourquoi le feraient-ils? Je leur demande un peu. »

« Il est vrai que ma fenêtre « donne sur la rue ». Aussi, en me penchant énormément, je vois à ma gauche le sommet de la tour Saint-Jacques-du-IIaut-Pas et le faîte de l'arbre des Sourds-Muets tandis qu'à ma droite, très au loin, s'estompe la tourSaint-Jacques-la-Boucherie. Par exemple, si, levant mes yeux de dessus mon pupitre studieux ou rêveur, je contemple « ma vue », j'admire des mansardes et dans l'une d'elles, Jenny l'Ouvrière, « en train de tresser, immortelles et perles, des couronnes funéraires ». Des cheminées sans nombre me font un ciel londonien ou quasiment tel. Et quand je laisse ma fenêtre quelque peu ouverte pour chasser les odeurs de cuisine, de pharmacie et de tabac, ou pour laisser péné-

trer quelque air d'orgue de' Barbarie, de la suie impalpable et presque imperceptible s'éparpille sur tout le mobilier qu'elle « culotte » à la longue, sans compter qu'elle sable, en le veloutant de noir discret, le papier blanc plein d'encre contournée, sèche ou non, en la déjà point trop belle écriture qui est la mienne.

<ï Heureusement, la brosse de chiendent ou de crin, le torchon (qui ne brûle jamais, d'autant plus qu'il est mouillé), le balai, non celui des sorcières, et le plumeau, préviennent en partie et finissent par tout à fait réparer, en même temps que les torts sérieux de la poussière ménagère, les légères taquineries de cette atmosphère extérieure.

<< De « bibliothèque » point ici. Quelques livres, ô mais quels! De ïlinifation de Jésu.'i-Chri^it à Manon Lescaut, en passant par Vingt ans après, quelle collection modeste, mais quelle! un tome dépareillé (Victor Hugo m'a, un jour, recommandé les livres dépareillés, entre autres tant de recommandations curieuses), un tome, dis-je, dépareillé de Cruinwoll en deux volumes, contenant tout Angelo tyran de Padove, Bérénice et Bajazet par Jean Racine (bibliothèque nationale; fondateur, Victor Poupin), vers, proses, revues et journaux de camarades, plus un dictionnaire anglais et passablement de books et magazines d'r)utre-Manche et transatlantiques.

« Moyennant ça, et des quotidiens qui sont ma principale dépense après les autres et avec le tabac, on ne s'ennuie pas encore trop.

« Mais je vous recommande surtout ma cheminée. Le dessus de cette cheminée, manteau Louis XV qu'un plâtre peint en marbre noir non veiné simule assez, soutient tout un monde : l'Ariane, de Pradier, flanquée de deux vases de verre Opaline, en toute saison lleuris, et d'autres petits vases craquelés et granulés également lleuris, tasses à café, à thé, baguiers, cendriers, deux lampes énormes, en porcelaine, jamais usitées, de pur décor, aux deux extrémités. Au-dessus, une glace dans le mur, entourage de bois peint en blanc, de style premier Em-

pire des plus sobres, et bordée de cartes, d'enveloppes, de menus illustrés peu répandus. Une Sara la Baigneuse en taille-douce surplombe en un cadre d'ébène avec bagueltes d'oi- et

Elle bal d'un pied timide L'onde humide.

« Des amis rares, d'autant mieux accueillis, me visitent de temps en temps. Bonnes causeries dont le prochain est banni généralement. )>

Lorsque Verlaine fut absent de Paris, dans sa tournée de conférences, il n'eut garde de manquer de corres- ])ondre tantôt avec i^Aigénie, taiit(H avec IMiilomcne. Malheureusement le pauvre Lélian était souvent dislraiL, et il lui arrivait de confondre les noms. 11 appelait Eugénie « ma chère Philomène », et réciproquement. D'où brouille entre elles et crêpage de chignon.

Pour calmer leurs jalousies excitées, il leur envoyait alors, avec ses humbles excuses, les « oi's » produits par ses exploits d'orateur, ce qui les adoucissait, en effet, aussitôt.

Gomme il se trouvait à Londres, il conçut l'idée — plutôt baroque — qu'il devrait épouser Eugénie puisqu'il l'aimait tant. Il lui écrivit aussilôt:

« ... Nous irons cliez M. le Maire quand tu voudras. C'est, d'ailleurs, le plus sûr moyen de t'assurer quelque chose de fixe après ma mort. Ma chérie ! oui, va, ce sont toujours là mes idées ! Je n'aime que toi, et combien !... »

Cependant, même au loin, la jalousie le torturait, car il savait que cette femme le trompait avec un cynisme constant. Quelques jours plus tard, il lui récrit:

« Lundi malin, Londres.

« Ma pauvre chérie,

(( Adieu, va! Ça vaut mieux. Quand tu auras besoin de moi, fais-moi signe, et tout je le ferai. Mais revivre ensemble, c'est impossible. Tu te paieras toujours des m..., jeunes gens, et ça finirait par de la charcuterie.

PAUVnE LKIJAX

« Comme tu as plusieurs logements, je ne sais si j'irai rue Broca, où j'ai payé.

<( Si tu veux me voir, je serai après-demain jeudi, gare du Nord, par le train qui arrive de Calais à Paris, à sept heures du soir.

Surtout ne sois pas accompagnée et ne débusque pas tout à coup d'une porte.

« Ton P. V. »

Liin.ii soii'.

Londres,

(Ié<einbre.

« C'est la mort dans l'âme que je t'écris ceci. Quand une idée fixe s'empare d'un homme, c'est fini. J'ai l'idée, tout me le dit, le passé, le présent, 3 000 francs dépensé ou mis de côté pour toi, sans aucun profit pour moi, les propos des gens, — tout m'indique que tu as un amant, que tu demeures avec lui et qu'il se font de moi comme de loi. A ton âge, on n'a pas pour rien des amants de vingt-neuf ans !

L'Hùtelde Lisbonne, ruedc l'aui^i/ arti /i" i oâ Verlaine habita longtemps.

« Je suis écrasé de chagrin, je pense tout le temps à pela.

; « Morale :

« Ci-inclus 25 francs. Mais tu sais, je ne te donnerai pas gros, dorénavant. J'ai des habits et du linge à m'acheter, tout me manque. Je te propose ceci ; restons bons amis. Nous pourrons nous revoir, je ne te refuserai jamais un service. Mais vivre avec toi ! — D'abord, je ne veux plus coucher hors d'une chambre que j'ai payée. — Puis c'est trop cher vraiment. Des 600 francs qui disparaissent en rien de temps ; et tu voudrais encore que je te confiasse tout, tout mon argent. Merci ! Zut aux dos-verts qui s'en pourlécheraient.

« Tu me menaces de te fâcher. Fais-le donc, N. de D., fais-le !

« Moi, je n'ai plus, je n'ai jamais eu de confiance. Je sais bien par exemple que ton voyage à ton pays fut imaginé, c'est comme pour ton bandagiste, un alibi de... catin.

« Néanmoins, je t'aime trop — on peut aimer sans confiance — pour renoncer, moi, à toi.

« A toi qui ne m'aimes, — tu me l'as dit rue Pascal, — que pour mon argent, pour qui je ne suis qu'un miche, qu'un client, qui suis le monsieur qui t'entretient, tandis que les autres sont tes amants... de cœur — tu l'as dit à quelqu'un en face de moi, rue Saint-Jacques.

« Allons, écris-moi franchement : « Eh bien ! oui, c'est vrai. Je suis dans mes meubles avec A**, 20, rue de la Glacière. J'ai quelques sous d'avance ; quand je n'en aurai plus, je te le dirai. » — Malgré ce langage nous resterions, bons amis. Tandis qu'autrement, ce sera toujours des querelles. C'est terrible (pour moi), mais c'est ainsi.

« Au surplus, et si vraiment tu ne me trompes pas odieusement, salement, ignoblement, en salope, voici :

« J'aurai mon argent placé, j'en irai chercher au fur et à mesure. Je snifi sûr en outre de 250 francs par mois qui me viendront d'ici. Je toucherai moi-même, seul.

« Si nous devons vivre ensemble, marions-nous. Je te fais, je crois, la part belle.

€ En tout cas, écris vite. Je puis repartir jeudi prochain. Tu seras prévenue.

« Si ma confiance revient sur preuves, je saurai te rendre la plus heureuse des femmes sur le retour, moi trop ton vieux, hélas !

« P. Verlaine. »

Et le lendemain il écrivit à l'autre :

Londres, 5 décembre 1893.

« Chère Philomène,

« Demain mercredi, c'est-à-dire le jour même où tu recevras ceci, je débarquerai à 7 heures du soir à la gare du Nord, train venant de Calais. J'apporte ppfi d'argent, mais vais en gagner beaucoup, quelque chose comme 250 francs par mois, pour Londres seulement.

« Je me sépare d'E** avec un gros chagrin. J'aime et j'aimerai toujours cette femme-là. Mais elle m'est dangereuse et mon parti est bien pris. Toi, je t'aime aussi; tu as toujours été bonne pour moi. Ne me parle jamais plus de l'autre. Aie un meilleur caractère tout ira bien.

« A demain. Nous ferons un bon petit dîner près de la gare avant d'aller au dodo.

« Va, si nous sommes sages, nous pourrons être heureux. Seulement il faudra changer de quartier. Je dois m'éloigner d'E" autant que possible, ('ette créature a jeté sur moi un mauvais sort ; et toujours ça va mal avec elle.

« C'est si incommode d'envoyer d'ici de l'argent qu'il faut m'excuser de me montrer si avare. Demain, viens à ma rencontre, à 7 heures du soir, gare du Nord, tout se récupérera.

« Ton Paul qui n'aimera plus désormais que toi. »

Mais Philomène était mariée. Elle ne put être aussi assidue auprès de Verlaine que celui-ci l'exigeait, et il retomba dans les bras d'Eugénie jusqu'au printemps de 1894, pendant lequel elle fit une fugue.

A l'automne, leurs relations reprirent. Enfin, en mars 1895, heureux d'échapper à la perspective de l'hôpital, il autorisa sa maîtresse à s'adjoindre une domestique, — Zélie.

Bien qu'il eût souvent de nombreuses querelles avec Eugénie Krantz, il ne voulait pas, en effet, retourner à l'hôpital. Sentait-il que sa fin était proche? Il avait toujours eu horreur de l'hôpital comme d'un lieu indigne pour mourir, et il lui répugnait, dit M. Edmond Lepelletier « de finir avec l'agonie quasi-théâtrale d'un Gilbert ou d'un Malfilàtre ». Il demeura dans son pauvre logement, au milieu de ses meubles, de ses gravures, de ses livres familiers, assez bien soigné par sa maîtresse qui n'eut que le tort de ne pas prévenir les amis intimes de Verlaine lorsqu'elle vit la fin approcher.

L'auteur de la Donne Chanson ne s'éteignit pas, en effet, brusquement, mais se consuma peu à peu en une très lente agonie. Gaston Stiegler, qui fut un des rares témoins de cette agonie, a décrit en quelques pages saisissantes la dernière visite qu'il fit à Verlaine :

« C'est là-bas, au sommet de la montagne Sainte- Geneviève, au quatrième étage d'une maison presque décente de ce quartier borgne et infect. Les choses sont étranges! l'immeuble, récent, semble usé; la peinture de l'escalier s'écaille ; la rampe suinte ; il y a pour concierge un tout petit fantôme de vieille, avec une voix tremblante d'au-delà. Je frappe à une porte étroite. Une femme simple, en caraco, figure carrée, physionomie altérée, vient m'ouvrir. C'est M'"'' Eugénie Krantz, l'amie chez qui est le poète. Le logis composé de deux pièces modestes, bien modestes, est propre. Dans la première, très exiguë, point de lumière. A peine entré, j'entends un souffle rauque qui me guide, et je pénètre dans la seconde chambre où luit un feu de charbon. Sous la lampe chétive, je ne vois d'abord qu'une masse blanche d'où s'échappe le cri rauque. Je m'approche ; les bras hors du lit, son front chauve enveloppé d'un mouchoir, la chemise entr'ouverte, c'est Verlaine.

PAUVRE LELIAN

« Comme il est pâle ! Ses yeux brûlés de fièvre se creusent sous les sourcils et son nez court s'efface dans sa barbe rousse qui grisonne : il semble qu'il ne reste rien de sa figure, rien qu'une petite chose blême entre des touffes sombres. Le corps, à demi tourné sur le côté, s'agite convulsivement par brusques saccades, et de la bouche frémissante se tire péniblement un long râle avec un affreux bruit de gouttière. La poitrine s'élève, s'abaisse, se relève avec effort. Le malade a l'esprit libre, mais il ne peut prononcer qu'un mot ou deux avec une extrême difficulté. 11 souffre d'un sinapisme qu'on lui a posé :

« Ça me mord », dit-il arracher la douleur. »

Gaston Stiegler lui parle, Verlaine lui tend la main. 11 est préoccupé, inquiet; il voudrait voir Lepelletier, Toppée, Mallarmé, qui n'ont été prévenus que bien tardivement.

« Aidée de deux femmes, deux voisines sans doute,

■rluine à l Ilûtel de Lishoniic.

Dessin de F.-.\. Ca/.als.

i(.io(|uis d'iiu (lt'&?in arcjiiis par le roi Milan.)

en essayant un geste comme pour

Eugénie Krantz s'empressa auprès du mourant sans trop savoir quoi faire pour le soulager. Elle expliqua à Stiegler comment le poète était tombé malade : c'était le jour de l'an ; depuis, la maladie a été toujours en empirant malgré les soins assidus du D»- Parisot. Le Dr Chauffard, qui fut le médecin de Verlaine à l'hôpital, est venu aussi et il n'a pas caché qu'il n'y avait plus d'espoir. »

De temps en temps, le malade s'assoupissait, puis, d'une voix éteinte et pâteuse, il réclamait ses amis ou son fils. Ce dernier, qui accomplissait son service militaire à Lille et se trouvait encore à l'hôpital où il venait d'être grièvement malade, fut prévenu trop tard. Il ne put même assister aux obsèques de son père!

Eugénie Krantz affirma depuis avoir appelé par lettre (et non par dépêche) les amis intimes de Verlaine, dont Edmond Lepelletier qui reçut en effet — le soir de l'enterrement ! — un billet crasseux l'invitant à venir voir Paul qui était presque agonisant!

Le poète mourut donc presque seul, dans les bras d'Eugénie Krantz et des voisines de celle-ci. Étendu sur son lit couvert de fleurs, il reposa bientôt dans l'immobilité de la mort, un crucifix sur la poitrine.

A l'annonce par les journaux de la fatale nouvelle, ses intimes accoururent et l'on s'occupa des obsèques, cependant que le registre déposé dans l'humble loge de la concierge de la rue Descartes se couvrait de signatures.

Les lettres de faire-part furent libellées ainsi par M. Vanier :

« Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service et Enterrement de M. Paul Verlaine, poète, décédé le 8 janvier 1896, muni des Sacrements de l'Église, en son domicile, rue Descartes, n^ 39, à l'âge de 51 ans, qui se feront le vendredi 10 courant, à 10 heures très précises, en l'église Saint- Étienne-du-Mont, sa paroisse. »

De Profundis.

On se réunira à la maison mortuaire.

Sonnet autographe de Verlaine.

De la part de M. Georges Verlaine, son fils, de M. Ch. de Sivry, son beau-frère, de son éditeur, de ses amis et admirateurs.

L'inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles.

La veille de l'enterrement, à midi, Gazais fit un dernier portrait du poète, puis on prit le moulage de la tête.

Des couronnes furent envoyées par Edmond Lepelletier, le Mercure de France, la Lorraine- Artiste, The Senate, les Soirées-Pwcope, Gustave Kahn, la Revue encyclo- 2)édiqae,\e Parnasse, la Plume, LéonYâmer, comte deMoutesquiou-Fezensac, l'Association générale des Étudiants.

La levée du corps se fit à dix heures et demie. Le cortège était considérable.

Dessinateurs, reporters, photographes se pressaient dans la rue Descartes.

Derrière le modeste corbillard de cinquième classe, prirent place le représentant du ministre de l'Instruction publique, Charles de Sivry, Maurice Barrés, le comte de Montesquiou, Léon Vanier et Gazais. Dans la foule qui suivait on pouvait reconnaître Henry Roujon, Sully- Prud'homme, J.-M. de lleredia, Jules Lemaître, Jean Richepin, Henry Bauër, Raffaëlli, Jean Lahor, Armand Silvestre, Edmond Ilaraucourt, Rachilde, Gustave Kahn, Jean Moréas, Eugène Carrière, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Georges Rodenbach, Charles Maurras, Mme Segond-Weber, etc, etc.. des poètes, des écrivains, des artistes, des comédiens...

A l'église Saint-Etienne-du-Mont, une messe basse fut dite par l'abbé Chanes; la maîtrise se fit entendre et Théodore Dubois exécuta aux orgues le Pie Jesu, de Niedermeyer.

Ensuite le cortège traversa tout Paris, se dirigeant vers le cimetière des Batignolles dont Verlaine avait dit lorsqu'il avait été question d'en retirer le corps de Villiers de risle-Adam : « J'ai dans ce cimetière mon tombeau de famille, où dorment déjà mon père et ma mère : ^y ai ma place... Il me serait donc douloureux de penser que mon

PAT:vr,F. LKLIAX

cher ami de si longtemps, que mon grand Villiers, qui me fut fidèle et doux en cette vie, ne restât pas mon compagnon de l'Au- Delà. »

Surla tombe, des discours furent prononcés d'abord par Maurice lunrrès.

a La jeunesse intellectuelle dépose sur cette tombe l'offrande de son admiration.

« Paul Verlaine n'avait point de fonctions officielles, ni de richesses, ni de camaraderies puissantes.

Il n'était pas de l'Académie, pas niêmeau titre d'officier. C'était un e.vilé et qui se consolait de son exil, très simplement, avec le premier venu .?3 « l'Académie Saint-Jac-

Maison où est mort Verlaiiif.

(HO, rue du Cardinal Lemoiiu

ques » OU avec les derniers arrivés de la littérature.

« Cette figure populaire, nous n'aurons plus le bonheur de la rencontrer. Mais ce qui était en lui d'essentiel, c'étaient sa puissance de sentir, l'accent communicatif de ses douleurs, ses audaces, très nues à la française et ces beautés tendres et déchirantes qui n'ont d'analogue que dans un autre art, VEmbarquement pour Cythère.

(( Or, tout cela demeure vivant. Et ce qui n'est plus dans ce cercueil vit dans nous tous ici présents.

« C'est pourquoi nous ne venons pointpleurer, regretter son génie sur sa tombe, mais nous venons l'affirmer... »

François Coppée, très ému, prononça ensuite quelques paroles d'adieu :

« ... Heureux aussi le poète, disait-il, qui, comme le pauvre ami à qui nous disons aujourd'hui adieu, conserve son âme d'enfant, sa fraîcheur de sensations, son instinctif besoin de caresses, qui pèche sans perversité, a de sincères repentirs, aime avec candeur, croit en Dieu et le prie humblement dans les heures sombres, et qui dit naïvement tout ce qu'il pense et tout ce qu'il éprouve, avec des maladresses charmantes et des gaucheries pleines de grâce!

(( Heureux ce poète .'j'ose le répéter tout en me rappelant combien Paul Verlaine a souffert dans son corps malade et dans son cœur douloureux. Hélas ! comme l'enfant, il était sans défense aucune, et la vie l'a souvent et cruellement blessé; mais la souffrance est la rançon du génie, et ce mot peut être prononcé en parlant de Verlaine, car son nom éveillera toujours le souvenir d'une poésie absolument nouvelle et qui a pris dans les lettres françaises l'importance d'une découverte.

« Oui, Verlaine a créé une poésie qui est bien à lui seul, une inspiration à la fois naïve et subtile, toute en nuances, évocatrice des plus délicates vibrations des nerfs, des plus fugitifs échos du cœur ; une poésie très naturelle

cependant, jaillie de source, parfois môme presque populaire ; une poésie où les rythmes libres et brisés gardent une harmonie délicieuse, où les strophes tournoient et chantent comme une ronde enfantine, où les vers, qui restent des vers — et parmi les plus exquis — sont déjà de la musique.

« Et dans cette inimitable poésie, il nous a dit toutes ses ardeurs, toutes ses fautes, tous ses remords, toutes ses tendresses, tous ses rêves, et nous a montré son âme si troublée et si ingénue...

< L'œuvre de Paul Verlaine vivra. Quand à sa dépouille lamentable et meurtrie, nous ne pouvons en pensant à elle, que nous associer aux touchantes prières de l'Eglise chrétienne que nous écoutions tout à l'heure, et qui demandent seulement pour les morts, le repos, l'éternel repos!... »

Après quelques mots de Catulle Mendès, Stéphane Mallarmé dit à son tour :

<( La tombe aime tout de suite le silence.

« Acclamation, renom, la parole haute cesse et le sanglot des vers abandonné ne suivra, jusqu'à ce lieu de discrétion, celui qui s'y dissimule pour ne pas offusquer, d'une présence sa gloire.

rt Aussi, de notre part, à plus d'un menant un deuil fraternel aucune intervention littéraire : elle occupe, unanimement, les journaux, comme les blanches feuilles de l'œuvre interrompu ressaisiraient leur ampleur et s'envolent porter le cri d'une disparition vers la brume et le public.

« La Mort, cependant, institue exprès cette dalle pour qu'un pas dorénavant puisse s'y affermir en vue de quelque explication ou de dissiper le malentendu.

« Un adieu du Si?ne au défunt cher lui tend la main, si convenait à l'humaine liçrure souveraine que. ce fut, de reparaître, une fois dernière, pensant qu'on le comprit mal, et de dire : Voyez mieux comme j'étais.

ISO PAUL VERLAINE

« Apprenons, Messieurs, au passant, à quiconque, absent certes, ici, par incompétence et vaine vision, se trompa sur le sens extérieur de notre ami, que cette tenue, au contraire, fut, entre toutes, correcte.

« Oui, les Fête.^ galantes, la Bonne Chanson, Sagesse, Amour et Parallèlement ne verseraient-ils pas, de génération en génération, quand s'ouvrent, pour une heure, les juvéniles lèvres, un ruisseau mélodieux qui les désaltérera d'onde suave, éternelle et française. — Conditions, un peu, à tant de noblesse visibles : que nous aurions profondément à pleurer et à vénérer, spectateurs, naguère, d'un drame sans le pouvoir de gêner, même par de la sympathie, rien à l'attitude absolue que quelqu'un se fit en face du sort.

« Paul Verlaine, son génie enfui au temps futur, reste héros. »

Jean Moréas et Gustave Kahn dirent enfin un bref adieu au poète.

Ainsi s'éteignit une des figures les plus originales et les plus touchantes du dernier siècle littéraire français.

A une époque où il semblait que les poètes se fussent définitivement « embourgeoisés », la silhouette du pauvre Lélian était là qui promenait dans Paris sa démarche miséreuse comme pour attester que la bohème n'était pas morte. Loin des places confortable, des sinécures, des grasses prébendes de toutes sortes que l'art s'attribue volontiers, un poète de la qualité la plus rare, de l'accent le plus émouvant, vivait misérablement de la vie des plus pauvres indigents, soutenu parfois pendant des mois entiers par la charité de ses amis.

/ ;A^if^6

PAVLVERLAlh€^ MORT fS?^

(Dessin de F. -A. f.a/.ils.)

182 PAUL VEULAINE

Que l'homme eut des torts, qu'il se fût tissé lui-même la déplorable destinée sous laquelle il succombait, qu'il pût sincèrement se frapper la poitrine en clamant : « C'est ma faute ! » nul ne le conteste, mais sa détresse apparaît plus lamentable et plus sordide encore de notre temps où la société hiérarchisée et « administrée » en quelque sorte ne laisse plus aucune place libre pour la bohème.

En un siècle plus pittoresque, plus sans-gêne, moins travailleur que le nôtre, la bohème gardait encore, comme au temps du romantisme, je ne sais quoi de juvénil, d'insouciant, de léger, qui la faisait excuser comme il la faisait supporter allègrement par ceux qui la subissaient. Mais aujourd'hui elle a cette apparence sinistre qu'elle emprunte aux bas-fonds où elle vit. Elle sent la détresse larmoyante, elle n'éveille plus le rire facile.

Voilà pourquoi il reste toute une part de la vie des dernières années de Verlaine qui excitera toujours la commisération de ceux qui sentent vraiment.

Toutefois, dans cette détresse même, le poète demeure toujours si original, si puissamment lui qu'au premier sentiment de pitié succède aussitôt un sentiment de curiosité intense et presque d'admiration. Qu'une telle poésie aussi délicate, aussi exquise, qu'un sentiment religieux aussi pur ait pu subsister dans une existence aussi vulgaire et matérielle, confond toujours un peu, puis, quand on y réfléchit, devient prodigieusement caractéristique de la virilité d'un tel écrivain. Et l'on se prend alors à aimer furieusement cette puissance verbale, ce don d'émouvoir si rare chez ce successeur de Villon. Et l'on aime tout de lui, et sa poésie, et ses aventures, et son âme et sa vie.

Pauvre vieux « sorcier de village », comme t'appelle Anatole France, pauvre vieux vagabond des routes et des faubourgs, tu auras traîné ton existence, tu l'auras usée au hasard de chaque pavé et de chaque rencontre, mais la vie mauvaise n'aura pas réussi à tuer en toi cette

PAI VUE LKLIAN

petite flamme divine qui brûlait toujours comme au fond d'un sanctuaire et qui brille, maintenant que ta loque humaine est disparue, d'un éclat magnifique et sans égal, puisque c'est la flamme même de l'Art et de la Poésie.

^Croquis de Ca/.als.)

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