Paul Verlaine, ou, Le Scrupule de la beauté
Vous êtes calme, vous voulez un vœu discret, Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence. Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance. Et ces timidei, moins transis qu'il ne paraît.
Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées
Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit..
Donnez leur le silence et l'amour du mystère, 0 Dieu glorifleur du bien fait en searet, A ces timides moins transis qu'il ne paraît. Et l'horreur et le pli des choses de la terre...
{Sagesse, II, 3.)
Si la beauté est essentiellement religieuse, elle devient profane en cessant d'être essentielle.
Ouvrer une œuvre, c'est, dans tous les cas, grouper des éléments d'expression qui s'adressent aux sens, c'est dresser d'abord quelque architecture de sons et d'images. Ainsi l'eurythmie de la Beauté participe de notre physiologie : nulle œuvre d'art n'existe que selon les lois de notre organisme. Et si les formes de la beauté ne peuvent
jamais s'ordonner que selon la loi de l'homme, l'harmonie en consiste à nous procurer de quelque façon le libre jeu de nos organes et à les imiter. Partant la beauté formelle a pour signe le plaisir qu'elle nous donne, car il consiste dans l'exercice normal de notre activité. Rien donc, parmi une oeuvre, ne s'exprime qu'agréablement : toute forme est joyeuse. Point d'art qui ne marque quelque souci d'une forme expressive. Nulle forme qui ne sollicite de nous le frisson païen de l'intelligence, la béatitude physique de l'évidence. L'attrait des œuvres d'art en est la parole, et la volupté l'idiome de l'art.
De là quelque paganisme de la Beauté.
Voilà pourquoi de hauts artistes se sont si admirablement obstinés à tenir d'obscurs langages. Eussent-ils été de clairs parleurs ? Leur clarté même nous eût fermé l'accès des pensées essentielles par un réseau d'agréments extérieurs. Le sens de l'œuvre nous eût été interdit par un cercle de charmes ensorceleurs. Deux harmonies leur ont semblé inconciliables, l'harmonie intime et l'harmonie expressive. C'eût été un désordre de s'exprimer. Aussi ne puis-je songer sans grand pitié aux si jolis, si jolis vers que Gabriel Vicaire consacra à Jésus et à Madeleine.
Et voilà pourquoi encore d'autres ont crié sur l'art la parole d'anathème. Outre qu'ils virent dans la beauté des formes une magie par quoi l'esprit est inutilement captivé, il leur semblait aussi que le divertissement où elle arrête notre sensualité n'est rien qu'amollissant et voluptueux, et ces vains jeux des lumières et des musiques leur apparurent de détestables fêtes de nos sens, plutôt qu'un langage que l'homme puisse parler à Dieu. Il ne pouvait être d'art religieux, puisque l'art flatte d'abord nos passions. Et comme Platon avait chassé Homère, le dominicain Savonarole se fit iconoclaste et brûla les écrits de Dante et de Pétrarque.
L'ombre de Savonarole est sur Verlaine.
Je voudrais dire en lui l'artiste et l'homme, et comment, dans un drame littéraire exquis et douloureux, le poète
mystique fut consommé par le corps à corps de ces deux frères ennemis qu'il fut.
On ne trouverait pas dans toute notre poésie française de virtuose tel que Verlaine. 11 a débuté par être un pur parnassien, ce qui est dire un ciseleur de verbes rares, et l'on a pu désigner ses Fêtes Galantes comme le chefd'œuvre du Parnasse. 11 se plia aux plastiques les plus diverses. L'on sait de lui, dans les Poèmes Saturniens, des pièces védiques et helléniques où est jouée de main de maître la maîtrise de Leconte de Lisle, d'étincelants feux d'artifices de rimes, folles et mélancoliques ensemble, et chatoyantes de plus de grâces spirituelles que n'en a la gaîté banvillesque, si brusque parfois et comme si colérique, des pages qui pourraient aussi bien être de Théophile Gautier, d'imprécis tableaux que lui eût enviés Sainte-Beuve, des truanderies à la Richepin, et surtout des pièces A la manière de Paul Verlaine. Il n'est peut-être de si divers en cette génération et de si aisément protéiforme qu'un autre ouvrier, Saint-Saëns. C'est volontiers donc d'un mot artiste qu'il s'exprime. Il dira : « un Watteau rêvé par Raffet. »
Qu'il a évoqué de paysages ! Sa vision est ondoyante et informée. Ce sont des grotesques à la Callot, des eauxfortes, des gravures à la manière noire, des Tony Johannot, des natures que Watteau eût chiffonnées, des buées
mythologiques où le rêve de Corot s'évapore. Mais pour moi, tant se soutient en lui l'intelligence de la modernité, je le lirais volontiers au Luxembourg parmi les tableaux légués par le peintre Caillebotte, ou en quelque banlieue par-dessus l'agglomération des toits de tuile. Il sent en effet toutes choses en peintre impressionniste. Il rappelle Monet pour la curiosité, Manet pour l'amertume sobre de la vision. Ses paysages sont concis et simples, teintés d'humeur, résignés, vus sur le vif. L'aspect en trahit un raffiné, avec un peu des hallucinations de la fatigue. Ils sont d'un œil exercé à solliciter de toutes parts des finesses et des nuances de tons qu'au besoin il réalise en regardant. Les paysages de ville l'ont fasciné et il fut des artistes de cet âge qui se prirent d'une prédilection nostalgique pour Londres et Bruxelles. Il a inventé le gris Verlaine.
Mais ce paysagiste fut surtout un musicien. L'âge de la sculpture ayant été, dans la poésie française, révolu par les poèmes marmoréens de Leconte de Lisle, beaux de lignes et d'attitudes, Verlaine délia le régulier et sinueux assemblement des formes, morcela l'alexandrin, cassa la statue et en fit tinter les morceaux comme du cristal. La rime tantôt s'étouffa dans la rapidité des enjambements et tantôt vibra éclatante, soutenue, timbrée par les échos intérieurs du vers. Tant d'éléments qui étaient associés en une plastique, il les réunit selon de la musique :
« De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres deux à d'autres amours.... »
Celui qui se complaisait aux paysages de cendre et aux ciels de perle, se berçait plus volontiers aux rythmes impairs, de musique ténue et troublante, et désolée encore, mais si peu.
« De la musique avant toute chose Et pour cela préfère l'Impair, Plus vague et plus soluble dans l'air Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
// faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.
Car nous voulons la Nuance encor, Pas la couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Il a joué des morceaux étonnants. Qu'il exaspère avec un art, avec une délicatesse les mètres différents les uns par les autres ! Volontiers il use de l'ancien dix pieds (4-)- 6) dont les deux inégales moitiés s'eff"orcent l'une vers l'autre, haletant par là et inquiet comme les impairs, et il en rehausse au besoin l'emploi du voisinage paradoxal et lancinant des pentamètres. Écoutez plutôt :
Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
Ouvre ton âme et Ion oreille au son
De ma mandoline.
Pour toi j'ai fait, pour toi cette chanson
Cruelle et câline.
Il sait encore le charme des syntaxes évocatrices et la chanson des mots câlins. Des paroles légères et aériennes ainsi, de mélodieusement simples, de frêles et de frissonnantes, de pleureuses si délicieusement, de qui en avonsnous entendu ? De Musset peut-être. Aucune pourtant que 'e n'oubliasse volontiers pour ceci :
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse....
Accueillez la voix qui persiste En son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste.
Elle est en peine et de passage L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire !...
Écoutez la chanson bien sage.
A toute page s'accusent des formules sveltes et nerveuses, des ellipses, des raccourcis et des fuites de mots, des barbarismes où se trahit le forgeron-né de bonne langue française.
Un artiste prodigieux enfin, un fin voyeur, un violoniste inquiétant. Par-dessus tout un poète malicieux qui craint les voies battues, les couleurs bruyantes, les musiques pompeuses, et de rêver langoureusement au bord des lacs.
L'homme en effet que chante ce musicien de soi-même est profondément sincère, et jusque presqu'au cynisme. Qui ne le sait? Nous eûmes pourtant à défendre sa mémoire l'autre année, dans la presse catholique, hélas ! où la pubUcation de Parallèlement avait fait douter de la probité parallèle d'une œuvre telle que Sagesse. Qui ne voit qu'un converti suspect se fût soigneusement gardé de
Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie ! O n'avoir pas suivi les leçons de RoUin, N'être pas né dans le grand siècle à son déclin. Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie.
Quand Maintenon jetait sur la France ravie, L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin, Et royale abritait la veuve et l'orphelin, Quand l'étude de la prière était suivie,...
[Sagesse, 1, 9.)
tant de maladresse ? La naïveté éclate, et la bonne foi, garante de la foi. En vérité on l'eût trouvé sincère, s'il l'eût été moins.
Il fut surtout un vieil enfant, prompt à l'enthousiasme, à la plaisanterie et à la colère, un « don Quichotte », terrible et comique à la fois, de volonté faible et de mœurs abandonnées, bavard, un peu ivrogne, très maniaque, criant pour se faire peur, un matamore qui se serait rossé lui même, éavrôv TtfMOipovfjbevo'i, s'accusant, s'il est possible, de plus de vices qu'il n'en avait et capable en effet d'en inventer, assez candide toutefois pour faire dans le même temps l'hommage d'un cœur pur à la Vierge Marie, suprêmement touchant ! « L'âme d'un immortel enfant, écrivait Charles Morice, c'est en effet l'âme même de Verlaine, avec tous les bénéfices et tous les dangers d'être cela : avec les prompts désespoirs facilement distraits, les grandes gaîtés sans grands motifs, les défiances et les confiances excessives, les volontés tôt lasses et les sourds et aveugles entêtements, — surtout, avec le perpétuel renouveau des impressions dans l'incorruptible intégrité de la vision, de la sensation personnelle. »
A propos de lui, quelqu'un a pu nommer Villon. Il fut certes incapable de « composer » sa vie, le même qui répugna toujours à « arranger » ses poèmes. Car lisez par exemple certaine Ariette oubliée : les idées s'y enfilent au petit bonheur des rimes heureuses, amusantes, fantaisistes, hermaphrodites :
C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous l'œil même du guet Le chat de la mère Michel ; François-les-bas-bleus s'en égaie...
Il aime ainsi à parler devant lui, sans apprêt, selon luimême. Dix autres pièces, même de fort graves, se rapprocheraient de celle-ci pour le décousu et l'incomposition. « Divagations», c'eût été aussi le titre de quelque florilège verlainien.
Je déchiffre encore sa sincérité dans ce ton de bon garçon méticuleux dont il nous conte sa vie, dans l'insistance gênante avec laquelle il nous en récite l'histoire, sans omettre sa femme, ni son fils. Cela est capital pour lui, je veux dire la confidence de sa misère, parce que rimer c'est agir, et il écrit fiévreusement, ayant vécu anxieux. — Je suis frappé du sérieux avec lequel, parmi cette grisante mascarade de mots et cette fête de la parole, il prononce, il pose certains vocables atones, pédants, vulgaires, mais pesants de sens : il a le respect de la pensée et inconsciemment il apporte, en même temps que de la musique, une poésie d'idée. Et c'est surtout dans Sagesse, Amour et Bonheur que ceci veut être vérifié.
On sait le chauvinisme de Verlaine, Messin, patriote exalté :
Une chanson folle et légère Comme le drapeau tricolore Court furieusement dans l'air, Fifrant une France âpre encor.
Oui, il pense à la revanche, et il en parle avec colère. Un si subtil et si insoucieux esprit s'emporler ainsi tout bonnement et à ce sujet, au risque d'encourir les injustes reproches de jobardise ou de banalité, quelle sincérité et quelle justification !
La caractéristique de cet entant perdu, c'est bien le sourire d'une sincérité suprême, sincérité consciente qui sait le poids et la vertu des mots où elle s'exprime, s'en joue, regarde comme elle s'en joue et à plaisir en mésuse, de peur de ne plus être sincère, mais en mésuse si adroitement ! Aussi quand la souffrance, et quand la fureur d'aimer tordirent cet être et qu'il vibra, quand Dieu lui .prit celui qu'il avait élu pour son enfant et quand Jésus terrible le terrassa, tout le sang de son cœur jaillit en vers rouges. Le verbe d'airain du vieil Hugo, sonnant comme
une cloche éperdue, fit pleuvoir des larmes. Et il en est resté à jamais « le Chevalier qui saigne sur Azur ! » (1)
Un tel artiste, un tel homme, quelle contradiction, et que voici impérieusement posé le problème d'une poésie mystique !
Les sentiers d'un art catholique sont embarrassés de scrupules inextricables. C'est un terrible Art poétique que V Imitation : « .... Oportet te stultum fleri propter Christum... Non enim in sermone est regnum Dei, sed in virtute.... Apparebit Christus.... ciinctoriim auditiirus lectiones, hoc est singulorum examinatiirus conscientias....! d Disputé à luimême par les sorcelleries de l'art et les monitions de l'ascétisme, Verlaine a trébuché que de fois ! Mais c'est là même qu'il commence d'être mystique et c'est à partir de ces faux pas qu'il s'élève.
D'ailleurs l'artiste était en lui de telle souplesse que, de soi-même, son vers était capable de se plier à toute pensée, et, par modernisme, de se faire exact jusqu'à de l'austérité. Une certaine veulerie de la forme, si curieusement déliée, se prêta naturellement au ton résigné des paroles du sacrifice et du renoncement, à la sérénité aussi du détachement. Et enfin ces rythmes impairs où il était un maître
(1) On a lu sans doute les belles pages consacrées à Verlaine dans le Brelan d'Excommuniés de Léon Bloy.
pouvaient excellemment traduire la boîterie de son âme malade et l'essoufflement des luttes intérieures. Ainsi préexistaient de naturelles correspondances entre l'art complexe de Verlaine et sa ferveur de néophyte.
Mais si l'art est prestesse, la foi est inflexible. Elle ne permet de métaphores que symboliques, pour l'honneur de la pensée, et non pour la réjouissance de l'imagination; elle ne tolère point que le mot porte atteinte par jeu à la savante composition des sentiments chrétiens, ni qu'il diminue rien des enseignements traditionnels, ni qu'il s'embellisse ambitieusement, et elle impose parfois jusqu'au mauvais goût de ses allégories. Verlaine croyait avec tremblement, il avait la religion de la peur. Il a immolé sa chair et son sang : l'artiste qu'il était.
Des exaltations pompeuses et des formes trop pleines qui sont le luxe insolent de l'oreille, il s'est gardé. La phrase, soigneusement orthodoxe, se traîne, humble et pénitente, comme un rampement devant le Seigneur. Cette langue fluide et ductile, est tout à coup lourde d'un adverbe consciencieux, voulu, mais qui s'allège miraculeusement et se détaille, comme de Verlaine :
Sainte-Thérèse veut que ta Pauvreté soit La reine d'ici-bas, et littéralement !
C'est à une simplicité prosaïque qu'il remet l'expression de cette foi « très douce, » qu'il ne faut point qu'un vocabulaire menteur travestisse. Si une harmonie de beauté ne se réalisait rien qu'à fleur des paroles et que la pensée chrétienne n'apparût plus qu'un prétexte à ces ornements, ce serait un désordre et, dans l'ensemble, une laideur. « Blessé d'amour », il dit purement son émotion, sans plus même de rimes :
Seigneur, j'adore vos desseins, Mais comme ils sont impénétrables !
Je les adore, vos desseins, Mais comme ils sont impénétrables !...
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé....
Voici mes yeux, laminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Il est excellement un poète gémissant, et il a senti le prix non pas tant encore de la tristesse que de la douleur, passion intimement chrétienne. Il sait en parler avec une souveraine sérénité :
L'âme antique était rude et vaine Et ne voyait dans la douleur Que l'acuité de la peine Ou rétonnement du malheur.
L'art, sa figure la plus claire, Traduit ce double sentiment Par deux grands types de la Mère En proie au suprême tourment.
C'est la vieille reine de Troie :
Tous ses fils sont morts par le fer Alors ce deuil brutal aboie Et glapit au bord de la mer.
Elle court le long du rivage, Bavant vers le flot écumant, Hirsute, criarde, sauvage, La chienne littéralement !...
La douleur chrétienne est immense.
Elle, comme le cœur humain, Elle souffre, puis elle pense^ Et calme poursuit son chemin.
Elle est debout sur le Calvaire, Pleine de larmes'et sans cris. C'est également une mère, Mais quelle mère de quel fils !...
S'il a si bien entendu la douleur, c'est qu'ainsi qu'elle son âme avait deux faces, la païenne et l'autre, la toute sage et toute pénitente.
Homo duplex, en effet. Ce dualisme de l'homme sincère et de l'artiste menteur (si ténu soit-il, l'art n'est-il pas toujours un peu mensonge?), ce dialogue intérieur qu'on croit entendre du croyant et du sceptique (la virtuosité n'estelle pas un scepticisme ?), cet équilibre dans une souffrance, se grandit d'être selon le cœur du poète, écartelé
par le vice et le bon propos, d'en être le symbole. Une âme tourmentée, une forme inquiète : une lutte qui en évoque une autre. On dirait du combat de Jacob avec l'Éternel. Mais de toutes parts l'artiste resurgit toujours plus fort de sa défaite, plus fort contre Dieu !
Il est à remarquer que Verlaine ne se grandit que par cette lutte contre soi-même et dans les heures d'extase qu'elle lui valut. Son Dieu sans doute ne l'avait pas élu séraphique, et quand il ne s'attacha qu'à célébrer les pompes de l'Église, il fut parfois médiocre, comme on s'en peut convaincre à lire certaines pages des Liturgies intimes.
Le meilleur bénéfice de cette antithèse de l'artiste toujours renaissant de lui-même et du chrétien tremblant fut l'accroissement, comme d'une grâce, de la simplicité. L'art n'y perdit rien. Que des mots harmonieux ou pittoresques soient rejetés d'une langue qui se purifie, il n'importe. Le propre en était de nous émouvoir. D'autres paroles moins chantantes, mais plus exactes dans leur surdité vont nous émouvoir, et plus profondément, par le sens qu'elles apportent, et cette émotion recommuniquera aux paroles la musique et tous les charmes qui en avaient été retranchés. Ainsi une union plus forte de deux éléments plus divers, s'il est permis d'opposer ainsi une forme très humble et une pensée très haute, réalise une harmonie plus vaste et plus belle. Chez Verlaine la pensée religieuse s'est assimilé le vers au point d'avoir neutralisé ce paganisme dont toute forme d'art s'entache. Un feu purificateur a embrasé le verbe et y a tué les germes nuisibles. Ce qu'il en peut rester, l'amour de Dieu le justifie. N'est-il point admirable et permis d'aimer Jésus en des transports où frémisse la chair et d'exulter par tout soi-même sous un baiser divin ? La poésie religieuse de Verlaine ne va pas sans quelque volupté mystique. 11 fut en effet le poète des Sacrements et de la Présence Réelle, le poète du Jeudi saint. Et c'est sa gloire d'avoir pu le premier s'y élever sans être odieux ni ridicule, par le double miracle d'un art affiné et d'une absolue candeur.
Il semble qu'en cette bataille contre sol, les deux Verlaine que nous avons évoqués, grandissant l'un par l'autre, aient élevé les élans contraires de leurs deux âmes jusqu'aux audaces des voûtes gothiques dont les plans et les nervures s'arcboutent nerveusement les uns contre les autres, et que Jésus soit passé sous cette douloureuse et folle ogive de la lutte intérieure, entrant pour la première fois dans la poésie française, comme en son héritage.
J'ai écrit ces lignes près de la belle lithographie que fit Carrière du poète de Sagesse, sous la bénédiction de son regard saignant. Une immense douleur en descend. La tête inclinée émerge des ténèbres comme d'un néant qu'elle regretterait et elle ne se fait lumineuse que dans une tristresse : sa lueur la meurtrit. Le front haut cependant et le crâne chauve se mouvementent, des méplats s'accusent. Les pommettes saillissent et les joues se creusent. Le nez s'enlève et les arcades sombres s'ouvrent comme des abîmes. Le menton s'éclaire dans la barbe rejetée violemment et la moustache déferle sur les lèvres qu'elle cache. Toute cela s'agite et rebondit, monte et s'abaisse, se convulsé, ondule et se tourmente ainsi que sous une souffle et comme une vague de la mer. Une âme jaillit de cette surface expressive : c'est la face même de la Souffrance ! Mais elle est splendide et belle de l'humilité endolorie dont elle est criante. Elle est la face de celui qui a écrit le plus poignant livre religieux que nous ayons lu depuis Ylmilation de Jésus-Christ.
FUT IMPRIME POUR LE •■ SPECTATEVR CATHOLIQVE "