LES STALLES D AMIS
— Que de monde!... que de monde!..:
— A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse émotion; et vous?
— Moi aussi...
— Mais quelle fantaisie lui a pris ?
— 11 ne peut rien faire comme tout le monde.
— Ah bah ! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
— Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
— Je croyais que vous aviez vu une répétition générale?
— Oui.
— Eh bien?
— Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
— Alors vous ne savez rien de la pièce?
— Saint-Clair, qui a vu deux répétitions , dit que c'est très faible. Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à applaudir comme un claqueur... vous entendez bien...
— Dieu nous en préserve !
— Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
— Tout le club sera ici. >
— Ils viendront gris... Ce sera drôle.
— Ah! voilà l'ambassadeur turc...
— Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue.
— Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coquetcr avec ce Turc...
— Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse...
— Et si mauvaise langue !
— Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
— Heu ! . . . heu ! . . . elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
— Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette loge !... Voilà une femme réellement ravissante.
— Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
— Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la mode...
— Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
-— Le voilà qui entre dans leur loge... Est-ce que M. de Longpré peut se passer de lui?...
— Malheureux Longpré !...
— Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.. 7 Qu'elle est jolie !... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent.
— C'est vrai.
— Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
— Sans doute; mais on est si bête... On préfère à tout la vanité.
— Décidément la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de velours grenat lui sied à ravir... Quelles admirables épaules!... Je ne l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui... Avec qui est-elle donc là?
— Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
— Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond delà loge...
— Non.
— Si... je vous assure.
— Ces loges sont si obscures !
— C'est peut-être le prince...
— Est-ce qu'on le lâche maintenant?
— Il paraît... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le cache.
— A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de Gercourt?
— Il viendra tout àl'heure, je l'ai rencontre' ; sa mère va mieux.
— Et lui, comment va-t-il?
— Comment, lui?
— Il ne guérit pas de son Anglaise?
— Non... Voilà une fidélité incurable.
— Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de contradiction, mais il n'y a pas eu moyen : Morville a tenu bon...
— x\.-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à tourmenter les autres femmes...
— Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène durement!
— Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
— Est-ce que leur liaison dure toujours?
— On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
— Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant...
— Bonjour, très chers... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, en sobieska?
- Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
— Tenez, là... aux premières, à coté d'une très jolie femme blonde.
— Ça?... mais c'est un homme!
PAULA MOXTI 103
— C'est un é cuver du Cirque.
— C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
— Dites plutôt de lancier es polonaises.
— Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... clic est ravissante.
— C'est madame de Brévannes.
— La femme de ce grand brun qui s'avance !
— Oui...
— Ah! voilà Mor ville.
— Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
— Madame de Hansfeld est ici?
— Oui, là... tenez, Morville.
— En effet...
— Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la figure du prince; d'ici on ne voit rien... Voyons, faites cela pour nous, Morville.
— Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante : j'ai fumé un cigare... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà! j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
—Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
— Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord... El puis il faut encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
— Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.
— Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
— Mais voici les trois coups...
— Le moment solennel...
— Malheureux Gercourt...
— Silence, messieurs, écoutons...
— Soyez tranquille, Morvilie.
— Nous sommes tout oreilles.
— Tiens ! ça se passe sous Louis XV !..;
— Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la régence. -— Quel affreux habit a ce père noble !
— Mais, par exemple, mademoiselle*** est mise à merveille.
— Elle a trop de rouge...
— On en mettait alors beaucoup.
— Certainement, et très près des yeux..."
— Comme la poudre lui va bien !
— Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très piquante... Figurez-vous...
— Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
— C'est très joli ! très joli !
— Les décors sont charmants.
— Le fait est que pour une première pièce..;
— Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état...
— Oh! un monologue!... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est assommant.
— Ni moi non plus...
— Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez, la pièce de Scribe?... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux...
— Parbleu!...
— Il connaissait... dans la maison de...
— Mon cher Auguste, de grâce! écoutez donc un peu..." Gercourt est de nos amis.
— Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce...
— Et puis les monologues... sont toujours du remplissage,..
— Bravo ! bravo !
— Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne compagnie...
— Oui, mais sous la régence...
— Ah! voilà madame d'Hautcrive et sa sœur dans la loge du ministre... Quand on peut aller quelque part gratis, on est bien sûr de les y voir.
— Si ce n'est pas honteux ! avec deux cent mille livres de rentes.
— Il y a des gens si avares !
— Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois Phistoire d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
— Oui, écoutons...
— Ah!... ah!... ah!... Charmant, ce mot-là...
— Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou silong.r;
— Et l'amoureux, comme il parle du nez...
— Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent...
— Ils ont trop diné...
— Ils vont se faire mettre à la porte...
— Regardez donc d'Orville, il est écarlate.TT
— Bon! voilà qu'il parle aux acteurs...
— Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je pario qu'il va leur dire de drôles de choses...
— On le fait se tenir tranquille...
— C'est dommage... Une fois nous avons été ensemble à la Gaité : il y avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière...
— Ah! ah! cela devait être bien drôle.
— Je vous en réponds... Mais voyons, écoutons, écoutons... Ilum!... Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
— Le fait est que je n'y comprends rien...
— De qui est-il père, celui-là?...
— L'habit ponceau?
— Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
— - Je ne sais pas.
-— Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
— C'est glacial.
— Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
— Pourtant, ce mot-là est joli.
— Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
— C'est égal3 voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit.., mais c'est faible...
— Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
— Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
— Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si bien.
— Pourquoi donc ?
— Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette hauteur.
— Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du succès.
— Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que l'exposition est très embrouillée.
— Vous n'écoutez pas.
— Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, c'est un vrai travail alors.
— Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications...
— Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur... Je ne peux pas, pour son plaisir, m 'empêcher de parier à mon voisin.. .
— C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans être écouté...
— Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt I