II. de Fierval s'arrêta et répondit en souriant
— Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du mande d'être distingué par elle.
— Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux ! on dirait que tu espères être entendu par la princesse!
— Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle inspire à tout le monde, — dit M. de Fierval.
— Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi?
— Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa taille, et il s'en faut de beaucoup.
— Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra ! — dit un des hommes du groupe qui entourait le domino, — le fait est que ce serait curieux.
— Pourquoi donc? — demanda le domino.
— Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de File Louviers. Autant venir de Londres.
— Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée... — reprit le domino. — Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à l'église...
PAÛLÀ MONTI I
— Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moin? une fois par an, los légèretés dos prudes, — dit un nouvel arrivant , qui s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.
Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.
— Eh! c'est Brévannes: d'où sors-tu donc?
— Il arrive sans doute de Lorraine.
— Te voilà, mauvais sujet?
— -Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.
— Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.
— Ou en faire de nouvelles.
— 11 est allé se mettre au vert dans ses terres.
— Comme ça lui a profité !
— On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.
— Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à son aise la vie de garçon.
— Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.
— Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.
— Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.
M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très-noirs lui donnaient l'air cîar; ses manières étaient distinguées, sa mise simple et de bon goût.
Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait, M. de Brévannes dit en riant :
— Maintenant j'essayerai de répondre, puisqu'on m'en laiss c
,r; mes réponses ne seront pas longues. Je suis arriv è hier de Lorraine. Je suis meilleur mari que vous ne le pensez , ( ir j'ai ramené ma femme à Paris.
— Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si tu l'avais laissée en Lorraine, — dit le domino; — mais tu es trop jaloux pour cela.
— Vraiment? — reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec curiosité, — je suis jaloux?
— Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.
— Le fait est, — reprit M. de Fierval, — que lorsque ce diable de Brévannes a mis quelque chose dans sa tête...
— Cela y reste, — dit en riant M. de Brévannes ; — je méritais d'être Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois savoir ma devise : Vouloir c'est pouvoir.
— Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que. . . vouloir c'est pouvoir, tu es jaloux comme un tigre.
— Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes... Je ne mérite pas cet éloge...
— Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple... Pauvre Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent son élévation, — dit le domino avec ironie.
M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il reprit gaiement :
— Beau masque, tu te trompes ; ma femme est la plus heureuse des femmes, je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre ménage n'offre aucune prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de l'an passé.
— Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance, très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?
II. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il intriguait.
— Sois donc généreux, méchant masque, — répondit M. de Brévannes; — immole maintenant d'autres victimes... Tu me semblés très-bien instruit; mets-moi un peu au fait des histoires du jour... Quelles sont les femmes à la mode? Leurs ado-
rateurs do l'autre hiver durent-ils encore cette saison? Ontils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de L'été , des voyages?
— Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve poiu une meilleure occasion, — reprit le domino. — Tu parles de nouvelles beautés? Justement nous nous entretenions tout à l'heure de la femme la plus à la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de Hansfeld...
— Rien qu'à ce nom, — dit M. de Brévannes, — on voit qu'il s'agit d'une Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en suis sûr.
— Tu te trompes, — dit le domino, — elle est brune et sauvage comme la jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et ampoulée.
— Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld? — demanda M. de Brévannes.
— Certainement...
— Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande, italienne?... ou à l'école... des maris?
— Tu en demandes plus qu'on n'en sait.
— Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince in parlibus?
— Pas du tout, — reprit M. de Fierai; — le prince est ici, mais personne ne l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus extravagants.
— On assure qu'il est complètement idiot, — dit l'un.
— J'ai entendu soutenir (pie c'était un homme de génie, — reprit un autre.
— Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se ressemble quelquefois beaucoup, — dit M. de Brévannes, — surtout quand l'homme de génie est au repos. Et le piince est-il jeune, ou vieux?
— On ne le connaît pas, — dit If. de Fierai; — ceux-ci
prétendent qu'on le tient en chartre privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire... ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour le monde , ou tant d'amour pour la science, qu'il lie sort jamais de chez lui.
— Diable! — dit M. de Brévannes, — c'est un personnage Ires-mystérieux que cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui s'occupe de la princesse?
— Personne, — dit M. de Fierval.
— Tout le monde! — s'écria le domino.
— C'est la même chose, — reprit M. de Brévannes. — Mais cette madame de Hansfeld est donc hien séduisante?
— Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien voir de plus remarquablement beau, — dit le domino.
— Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des yeux pareils, — dit M. de Fierval.
— Quant h. sa taille, — ajouta le domino, — c'est une perfection... de contrastes... imposante comme une reine , svelte et souple comme une bayadere.
— Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau masque, — dit M. de Brévannes.
— Vraiment, — reprit M. de Fierval, — il n'y a personne à comparer à la princesse pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.
— Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait des yeux... diaboliques.
— Peste! cela devient intéressant, — s'écria M. de Brévannes; — la princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son esprit. Ordinairement on n'exalte certaines miraculeuses perfections qu'aux dépens des imperf -étions les plus prononcée?
— Tu te trompes, — dit le domino. — Ceux qui ont entendu parler madame de Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.
— C'est vrai, — reprit If* de Fierval; — on peut seulement lui reprocher sa sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.
— Il faut que la princesse y prenne garde, — dit le domino. — Si ses affectations de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.
— Mais, — dit M. de Brévannes, — qui peut faire supposer la princesse capable d'hypocrisie?
— Rien. Elle est très-pieuse, — reprit M. de lier val.
— Dis donc dévote, — reprit le domino ; — ça n'est pas la même chose.
— Quand on aime si passionnément l'église, — dit un autre, — on aime moins les salons et on donne moins de soin à sa toilette.
— Voilà qui est injuste, — dit M. de Fierval en souriant. — La princesse s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité : le soir une robe de velours noir ou grenat foncé, avec ses cheveux: en bandeaux.
— Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries !
— Autre injustice! — s'écria M. de Fierval; — elle ne porte qu'un simple ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la Couleur de sa robe...
— Oui, — reprit le domino, — et ce pauvre petit ruban est attaché par un modeste fermoir composé d'une seule pierre... 11 est vrai que c'est un diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs... La princesse possède, entre autres merveilles, une emeraude grosse comme une noix.
— Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours, — dit gaiement IL de Fierval.
— Mais le prince, le prince m'inquiète... moi, — reprit ÎI. de Brévannes. — Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?
— Sérieusement, — reprit M. de Fierval. — Après avoir demeuré quelque temps rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au diable Vauvert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse; ellù n'a pas vu le prince, on Ta dit souffrant. Il paraît que rien n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et ces quais sont déserts.
— Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette habitation mystérieuse, mon cher Fierval, — dit un autre, — est-il vrai que la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine, nègre ou négresse, mais difforme?
— Quelle exagération! — dit M. de Fierval en riant. — Et voilà justement comme on écrit l'histoire!
— Le nain ou la naine n'existe pas?
— Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est une très-jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe. Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et difforme.
— C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était furieusement moyen âge! — dit M. de Brévannes.