‹ Paula MontiChapitre 9 sur 55 · L'A CL A M0NT · texte numérisé non relu

L'A CL A M0NT

celte misèref il m'a fallu, pour vous aimer, quoique riçlie, surmonter peul-ètre autant de répugnance qu'il vous a fallu en surmonter pour m aimer, quoique pauvre!

— Vraiment! vous m'avez fait cette gràce-là, de m'aimer malgré mes quarante mille livres de rentes?

— Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière... Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour vivre... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une modique pension... il a consenti à la recevoir.

— Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M. Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au lieu d'aller à l'hospice.

— Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice. Dans ses principes, il n'y avait Là rien de déshonorant; vieux, infirme, hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait, il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à l'infortune honnête... Mais puisque...

— Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur votre père pour moi, il n'aura pas l'oblL

de nie permettre de le soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller s'établir à l'hôpital.

— Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser <r vos reproches...

Lu prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis Longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put conserver davantage cet empire sur elle-même : elle cacha sa tète Ù mains, retomba dans

un fauteuil, et se prit à pleurer iivec amertume.

M. de Prévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il

était fort intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été qu'un jeu cruel...

La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire : pourrions-nous dévoiler un de ces mille replis du cœur humain, ou plutôt de l'organisation humaine? pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus basses, les plus injurieuses récriminations ?

Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, frappèrent la vue de M. de Brévannes.

Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en parlant d'une femme de chambre qu'elle avait chassée, les deux époux étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un mortel et dernier coup.

M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les outrages dont il venait de

l'accabler; il s'approcha donc silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit :

— Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.

Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria :

— Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte... Celle-là, du moins, jamais je ne la supporterai...

Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur elle.

Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.

Page 1