LETTRE XLII
Genève, 20 novembre.
Je vous transcris en hâte une lettre qui me sauve la raison et la vie.
« Monsieur, on me recommande le secret ; mais je ne puis le garder. Si quelqu'un se plaint de cette trahison, ce ne sera pas vous. Je m'étais trompé; la colère de Paule était plus sérieuse que je ne pensais. Elle se proposait réellement de vous échapper. Il est toujours dangereux de fâcher les femmes. A peine arrivée à Montreux, elle communiqua son projet à M. Bird. Elle désirait se rendre à Venise et y passeï' rhiver. C'est la ville de ses rêves ; il n'est pas besoin de vous en dire la raison. M. Bird s'efforça de combattre sa résolution; elle triompha de ses résistances.... i>
Ma main se refuse à copier le reste. Adieu.
LETTRE XLllI
Venise 90 novembre.
Félix, vous m'avez offert de venir passer quelques jours auprès de moi. Je vous avais répondu que plus tard peut-être j'aurais besoin de vous. Êtes-vous encore libre? Je vous appelle, je vous réclame. Je sens mon cœur et ma raison s'affaisser sous le poids de ma destinée.
Je me plains du sort; pourtant j'ai pu croire un instant qu'il prendrait pitié de moi. Je n'étais à Venise que depuis deux heures quand, par une inspiration subite, je me fis conduire en hâte au jardin public. J'arpente une allée ; un chien jappe après moi; je me retourne et je reconnais Black, qui, se ravisant aussitôt, accourt me lécher les mains avec de petits grognements d'amitié. Je promène les yeux autour de moi, j'aperçois assise sur un banc Jane en compagnie de sa gouvernante. Je congédie le chien, je
me tiens à distance, mais sans perdre l'enfant de vue. Bientôt elle se lève, traverse la promenade, et je la vois regagner la gondole qui l'avait amenée. Je lui laisse le temps de s'éloigner, je me rembarque à mon tour, je donne mes ordres au batelier, et après trois quarts d'heure de poursuite obstinée, j'avais découvert la retraite de Paule.
' C'est une maison basse qui donne d'un côté sur un étroit canal, de l'autre sur une petite place bien aérée et tranquille. A la nuit tombante, je vins rôder dans ce qu8frtier,et j'eus le bonheur de découvrir dans une petite rue qui débouche sur la place une sorte de grenier à louer. Une heure plus tard, avec d'affreux battements de cœur, je heurtais à une porte qui s'ouvrit. Sans me nommer, je demandai à parler à M. Bird. On m'introduit. Je renonce à vous peindre ma surprise.
c: Monsieur, vous n'êtes pas un homme, me dit-il d'un ton glacé. Un homme sait ce qu'il veut et le fait.
Je m'inclinai sous la verge qui me frappait ; mais comme j'alléguais à ma décharge la circonstance du biUet fatal :
« Que parlez-vous de fatalité ? inteiTompit-il. Ne confondez pas à plaisir les occasions et les causes. J'admets sans peine que si cette lettre ne fût pas tombée
842 PAULE HÉRÉ
entre vos mains, vous n'eussiez pas commis la ridicule bévue de prendre un père pour un amant ; mais convenez aussi que, si vous aviez eu pour la femme que vous aimiez le saint respect auquel elle a le droit, tous les chifTons de papier du monde ne vous eussent pas causé le moindre ombrage. C'est un grand mal' heur, monsieur, de ne pas croire à la vertu, quand elle a le visage et le regard d'une Paule. Hélas î sur la foi de quelques misérables propos, vous avez laissé le soupçon envahir votre cœur, et tôt ou tard vos jalousies eussent éclaté. Qu'une fois cette plante vénéneuse prenne racine dans une âme, elle la remplit bientôt de ses impurs rejetons; s'efforce-t-on d'en couper un, il repousse comme par miracle. Et il aurait fallu, n'est-ce pas? que Paule consacrât ses jours h, extirper une à une ces orties empestées! Ahl croyez-moi, elle avait à faire un plus noble enaploi de sa vie. Monsieur, la fatalité est un grand mot, mais soyez sûr que nous sommes toujours les complices ' de nos destins. »
Je l'écoutai avec une patience admirable.
€ Au nom du ciel I ne parlons plus de moi, lui répondis-je. J'estime que l'âme a ses maladies aussi inévitables que celles du corps; mais que je sois un malade ou un criminel, qu'importe? Il faut que je la revoie, car, je vous le déclare, elle ne peut vivre sans moi^
— D'où vous vient tant d'orgueil ! me répliqua-t-il. Quels sont vos titres? Où sont yos gages? Allez, Paule n'a plus besoin de vous, ni pour vivre ni pour mourir.
— Mourir ! m'écriai-je, partagé entre la douleur et la joie. Ses jours sont donc en danger?
— Nous la sauverons, me dit-il, pourvu que vous nous fassiez la grâce de ne pas vous en mêler. »
En cet instant, Mme Simpson entra. Elle crut rêver, recula d'un pas comme à la vue d'un fantôme.
« Lui ici! s'écria-t-elle. Vient-il achever sa victime ?» Et donnant un libre cours à son indignation, elle me traita d'abord plus durement que son frère : puis à son ordinaire, elle se radoucit et plaida ma cause, a Gomme il a maigri ! dit-elle. On voit qu'il a souffert. "William, il ne faut pas être trop dur. Convenez qu'il a eu des ailes d'oiseau pour nous suivre et l'instinct d'un bon chien de chasse pour retrouver notre piste. Ce jeune homme est un monstre, mais il a du bon. »
Grâce à son intercession, j'obtins que chaque soir je pourrais venir ici chercher des nouvelles. Voilà où j'en suis réduit, Félix.
Malgré ses rigueurs, quelle âme que M. Bird! quelle candeur de saint 1 Groiriez-vous que l'autre jour il se prit à dire : « Moi aussi je suis coupable. Notre
amour-propre est si subtil qu'il se glisse partout et corrompt comme un poison nos actions les plus pures. Dans l'idée de marier Paule en dépit du monde et de ses mensonges, il y avait quelque chose qui à mon insu flattait ma vanité. Aussi je me suis trop empressé, je me suis départi de ma prudence ordinaire. Je suis le premier auteur de tout ce qui arrive. » Et en parlant ainsi il avait des larmes dans les yeuix et dans la voix. M. Bird s'accuse. Pensez-vous que M. Gérard se reproche rien?La conscience est lâche, Félix; elle tourmente les innocents et les saints et se laisse braver insolemment par les méchants.
Ami, vous représentez-vous mes tristes journées ? Seul jusqu'au soir entre quatre murailles muettes, parfois je m'assieds sur le rebord d'une étroite lucarne qui commande une vue immense. Un ciel blafard, un soleil pâle, des horizons bas, le silence de cette ville étrange, ces bruits d'eau, ces gondoles noires pareilles à des cercueils flottants, tout cela m'assoupit, me plonge en d'énervantes langueurs ; il me semble naturel de n'être pas, et je crois sentir le néant qui s'apprête à dévorer sa proie.
Hier, accoudé à ma fenêtre, je regardais dans la ruelle d'eau verte à demi voilée par le brouillard du matin. Une gondole vint s'amarrer au pied de trois marches de marbre. Une porte s'ouvrit. Paule parut
enveloppée dans un épais manteau. Elle ne me vit pas ; elle ne me cherche plus. Le barcaroUe l'enleva dans ses bras ; quand il l'eut déposée au fond du tendelet recouvert de drap noir et que la persienne se fut refermée, je me figurai qu'on venait de la 'clouer dans sa bière. La gondole s'éloigna ; j'écoutai le morne clapotis de l'onde, qui, battue par la rame, expirait sur les degrés, et lorsque tout disparut dans la brume, je crus voir mon rêve de bonheur s'évanouir dans le sein de l'éternelle illusion qui l'avait enfanté
Qu'amènera le jour de demain ? Depuis longtemps (il y a deux siècles) je mendie la permission de la revoir et de lui parler. Le docteur français qui la soigne ne veut pas entendre raison. « Elle ne souffre pas, m'a-t-il dit, mais elle est tombée dans un état de faiblesse dont il faut à tout prix la tirer. Heureusement cette âme forte aspire à guérir et résiste à son mal. Elle a pris son parti, elle a consommé le grand sacrifice, elle est résolue à vous oublier. Laissez au corps le temps de recouvrer sa vigueur ; vous pourrez alors sans danger plaider votre cause. Aujourd'hui, si elle soupçonnait seulement que vous êtes à Venise, je craindrais pour elle des agitations et des combats intérieurs dont les suites pourraient être funestes. Que la fièvre vienne à se déclarer, je ne réponds plus de rien ! »
C'est de ces vains propos qu'on me paye. J'ai menacé âefisdre quelque coup de folie. Pour amuser mon impatience, on m'a enfin permis de la voir, mais sans me montrer. A côté du salon où elle passe les après-midi, est une alcôve sombre fermée par une portière. Demain, à deux heures, je m'y glisserai...
Félix, qu'amènera le jour de demain? Dans l'horrible langueur où je me ronge, je suis homme à risquer le tout pour le tout.
LETTBE XLIV
Venise, 1 décembre.
Je suis ivre de joie, tout est sauvé.
Tapi dans mon coin, je la vis venir. Dieu ! qu'elle est changée 1 Étoiles qui me regardez, je vous prends à témoin ! Je rendrai à ses joues leur incarnat, à ses lèvres leur sourire; elle me devra la vie, la santé, le bonheur.
On lui avança une chaise longue ; elle s'y laissa tomber. Elle se fit apporter les deux souliers de satin rose, les plaça sur ses genoux : « Vous avez l'air heureux, murmura-t-elle. Vous êtes ici chez vous. »
Puis : « Je me sens plus forte aujourd'hui. Qu'on approche un chevalet. j> On s'empressa de la satisfaire. Alors, d'une main tremblante qui ne tardera pas à s'affermir, elle traça sur une grande feuille de carton blanc des enroulements, des rinceaux.
€ Voyez, docteur, dit-elle, si ces courbes ne sont pas réussies. 3>
Et les contemplant fixement, elle se prit à leur parler.
« mes divines amies, disait-elle, comme vous m'avez trompée 1 Votre séjour est au ciel, parmi les étoiles et les chœurs sacrés des nombres et des idées; mais si vous tracez aux soleils leur route dans l'espace, vous ne vous mêlez pas de nos destins. Vous savez comme je vous ai toujours aimées, comme je croyais en vous, comme je comptais sur votre assistance pour donner quelque beauté à ma vie, quelque grâce à mes actions. Cruelles! on a beau vous invoquer, — sourdes à nos prières, vous nous regardez en pitic du sein du firmament. Non, nos pauvres cœurs d'argile ne sont pas une demeure qui vous plaise. Filles de l'éternelle harmonie, nous sommes nés pour vous contempler de loin ; mais nous flattons-nous de vous posséder, nous ne tenons dans nos tristes mains qu'un peu de poussière mêlée de fange ! »
Je ne pus commander plus longtemps à mon cœur. Je soulevai la portière ; j'apparus. Mme Simpson fit un geste d'effroi. Paule se retourna, m'aperçut, se dressa soudain sur ses pieds, poussa un cri terrible, fit un pas vers moi, la tête renversée, les mains étendues, comme pour chasser un spectre; mais,
brisée par son émotion, elle s'affaissa sur sa chaise.
On se jeta sur moi, oii voulut m'emmener ; je me dégageai, je m'avançai vers elle, je m'agenouillai, je baisai le bas de sa robe. Elle me regardait avec horreur, avec mépris. C'était un spectacle navrant que ces deux grands yeux fixes vides d'amour 1 Tout à coup ses traits contractés se détendirent; elle fut prise d'un léger tremblement; je vis une flamme étrange luire au fond de ses prunelles. Elle saisit la main du docteur qui se tenait auprès d'elle, et lui dit :
« Quelle découverte! croiriez-vous que je l'aime encore ? »
Et aussitôt, laissant retomber sa tête sur son sein :
€ Console-toi, ô ma fierté 1 soupira-t-elle. Je ne serai jamais à lui. >
Félix, Félix, vous l'avez entendu : elle m'aime encore. Amour sauveur, rendez-la moi !
M. BmD A M FELIX DE F...
Venise, 5 décembre.
Arrivez, monsieur. Nous ne savons que faire de votre malheureux ami. Paule est en danger ; les mé-
decins semblent inquiets. Si profonde que fût sa blessure, nous pouvions espérer de la sauver ; mais à peine eut-elle revu l'homme qu'elle n'estime plus et qu'hélas ! elle aime encore, son état empira ; dès le lendemain, une fièvre ardente s'est déclarée. Pendant quelques jours, nous réussîmes à empêcher votre ami de pénétrer auprès d'elle. Ce ne fut pas sans peine; ce cœur, qui ne se commande point, ignore quelles violences peut se faire à elle-même une âme héroïque ; il se sent aimé et croit sa victoire assurée : il ne sait pas que Paule traite son propre cœur en ennemi dangereux qu'elle est résolue de combattre à outrance, au péril de ses jours.
Hier matin, dans un moment où, la fièvre s'étant ralentie, elle avait repris possession d'elle-même, de grands cris retentirent soudain dans le vestibule, les portes s'ouvrirent avec fracas, et cette paijvre enfant vit paraître un homme échevelé, défait, l'œil hagard et comme en proie à une folie furieuse. Il s'élança d'un bond auprès d'elle, et, se jetant à ses pieds, il lui tint tous les discours que peut inspirer le délire de la passion. Elle le regardait d'un air de pitié profonde, mais il ne put lui arracher la promesse qu'il était venu chercher. Alors il éclata en reproches, en menaces, en imprécations. Je vis un sourire douloureux errer sur les lèvres de Paule :
« Vous voyez comme il me respecte ! » me dit-elle.
A ces mots, il parut rentrer en lui-même, il prit le langage et l'attitude d'un suppliant. Des sanglots entrecoupés étouffèrent enfin sa voix. Paule pleurait.
« Vous me tuez, lui dit-elle d'un ton déchirant. Est-ce là ce que vous voulez I Vous-même vous n'aspirez qu'à souffrir. Éloignez-vous, quittez Venise, n'y reparaissez que le jour où nous pourrons nous revoir sans danger, s»
Je le pris par la main, je le forçai de se relever, je l'entraînai, je le reconduisis chez lui. Là, durant deux heures, je lui fis entendre le langage de la raison et tout ce que mon cœur me suggéra de plus propre à le toucher et à le convaincre. Il finit par m'écouter ; il me promit solennellement de partir. De mon côté, je dus m'engager à plaider sa cause ; je tiendrai parole, quoi qu'il m'en coûte, mais sans espoir de réussir. C'en est fait ; ses emportements d'hier l'ont condamné; morte ou vivante, Paule est à jamais perdue pour lui.
Ce matin, je suis retourné auprès de ce pauvre insensé pour lui faire mes adieux. Il n'était plus le même ; il me déclara froidement qu'il était résolu à rester, qu'il avait pénétré mes secrets desseins, qu'il n'était pas la dupe de mon hypocrisie, qu'il saurait me déjouer. En vain lui remontrairje sa folie, le tort
qu'il se faisait à lui-môme ; il s'emporta, se répandit de nouveau en propos violents. En vérité je crains qu'il n^ait plus sa tête. Dans quelques jours, demain peut-être, il aura besoin d'être gardé à vue. .C'est une tâche à laquelle mes forces ne pourraient suffire ; à peine en ai-je assez pour supporter ma propre douleur.
Hâtez-vous donc, accourez; de grâce, venez le chercher, emmenez-le ; la vie de Paule est à ce prix. . . Mais, monsieur, dites-moi, quelle est donc cette £sdblesse d'écouter un monde qu'on méprise ? Hélas ! pourquoi ce cœur tourmenté n'a-t-il pas su croire ?