LETTRE V
Saint-Gergues, 18 juillet.
Asseyez-vous près de moi, donnez-moi votre main, que vos yeux soient attachés sur les miens 1 Je serai long, gardez dem'interrompre. Que ne puis-je repasser avec vous tous les instants de cette bienheureuse et ineffaçable journée? Ami, j'étoufferais si je ne versais mon secret dans votre cœur.
Sur un parcours de deux lieues à partir de Saint- Cergues, règne le long de la croupe même de la montagne un étroit plateau demi-découvert, demi-boisé où serpentent des chemins pierreux. On dirait un repos entre deux étages du Jura. Comme le village, ce plateau se trouve aux confins de la région montagneuse et de la zone alpestre ; c'est là que finissent les hêtres, c'est là que commencent les sapins. Ce mélange d'essences diverses prête un charme de plus à cette jolie plate-forme, qui se termine a droite par
des précipices, et qui à gauche est bordée par les hauteurs du Noirmont. Parmi des champs d'orge et d'avoine croissent des bouquets de hêtres, de trembles et d'ormeaux; tout à côté s'étendent des sapinières et un peu au delà des pâturages. De partout on aperçoit le lac et les glaciers des Alpes. C'est au bout de ce plateau, au sommet d'un promontoire qui commande tout le bassin du Léman, que se trouve la ferme de la Violette, où nous devions aller. Jolie ferme dont le nom m'est doux, avant que je vous oublie, mon cœur aura cessé de battre.
Nous sommes partis de bonne heure ; le temps était à souhait, une petite brise du nord tempérait la chaleur. Nous étions quatre, plus un âne portant sur son dos le panier aux provisions et un garçonnet qui, armé d'une gaule, harcelait les lenteurs de la bête paresseuse. Que la matinée fut belle I Des alouettes montaient dans l'air en chantant à tue-tête leurs antiennes ; mon cœur se chargeait des répons. J'étais gai, je le suis toujours dans les hasards; mais qu'il y avait d'émotion sous cette gaieté ! Paule n'en pouvait plus douter, clairvoyante comme elle est : aussi m'observait-elle du coin de l'œil ; elle semblait pressentir une surprise. Cette attente redoublait son sérieux ; folâtrant par instants avec Jane, dès que je la rejoignais, elle inclinait d'un air pensif son beau front, où
passaient des ombres pareilles à celles des nuages que je voyais courir devant moi sur les gazons. Plus d'une fois il me parut que sa voix tremblait. De quoi parlions-nous? De tout, de rien, qu'importe? Et, la regardant, je me disais en moi-même : a A quel jeu nous jouons ! Sait-elle que ma vie est l'enjeu? »
Pour allonger la route, nous primes par le bois du Jonc. C'est une futaie de sapins séculaires de la plus belle venue. Nous nous reposâmes sur un tronc d'arbre couché en travers ; nous admirions sans parler ces cimes altières, ces branches hérissées, ces lichens qui les décorent de leurs barbes argentées, dont l'éclat était avivé par de fiirtifis rayons de lumière égarés dans l'épaisseur des fourrés. Jane sautait, courait, tourbillonnait, puis elle imita des cris d'oiseaux ; c'est un de ses talents. Plus d'un musicien emplumé, se méprenant, lui fit l'honneur de lui répondre ; une gelinotte causa quelques instants avec elle. Cela nous fit rire ; nous battions des mains, notre baudet se mit à braire, et le pauvre oiseau confus s'enfuit à tired'aile.
Il fallut partir ; par un long circuit, nous gagnâmes la Violette. Cette ferme est charmante; David, qui s'y connaît, l'a surnommée le bijou du Jura. Assise sur le rebord même de la montagne, elle voit à ses pieds les précipices, l'espace et la plaine immense*
Tout autour les bois font retraite et laissent place h une large pelouse. L'herbe y est plus verte qu'ailleurs, plus luisante, plus choisie, plus douce et plus parfumée ; on dirait un parc anglais. Çà et là s'élèvent des bosquets déjeunes hêtres dont les branches entrelacées forment des berceaux. Nous nous arrêtâmes à l'ombre d'un de ces bosquets. D'où j'étais, j'apercevais la rive savoyarde du lac avec ses beaux golfes, ses sinuosités capricieuses, ses eaux claires endormies, tachetées de voiles blanches. Une bande épaisse de nuages blafards roulés en flocons recouvrait le sommet des Alpes ; le Mont-Blanc seul élevait son front superbe au-dessus de ces nuées, et sa triple cime, ainsi détachée de ses bases, semblait suspen» due dans le vide. Du côté de Villeneuve, les rivages du lac et les hauteurs qui les bordent étaient à demi noyés dans une vapeur bleuâtre, frsdche et légère, où le regard s'enfonçait avec délices.
L'âne fut déchargé, les provisions étalées sur l'herbe ; on s'assit en cercle. La fermière, accorte et sou« riante, nous fournit des assiettes, des couverts, du café, de la crème. Le rustique repas fut exquis. Mme Simpson, qui avait pensé à tout, tira des paniers deux flacons de vin de l'Étoile et me les présenta en triomphe, car mon faible est connu. Les appétits, aiguisés par la marche, furent longtemps à se satisfaire. On
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porta des santés ; la gaieté pétillait sur les lèvres comme la mousse du vin dans les verres. Au dessert, Paule chanta des couplets avec Jane. Sa voix est pure, souple, étoffée, et elle chante comme elle peint; quoi qu'elle fasse, son âme se met de la partie.
Ensuite vint le tour des jeux innocents : des gages furent donnés. Paule, qui en reçut le dépôt, condamna Jane à demeurer trois minutes immobile , vraie chimère, Mme Simpson à renoncer à jamais à son châle bleu, ce qui fit jeter les hauts cris à la bonne dame. Vous devinez quelle pénitence me fut imposée : il faut que dans un délai de deux ans mon gros livre sur le Liban soit prêt à paraître. Je fis mille objections, elles ne furent pas écoutées. Alors, m'emparant du gage de Paule (c'était un de ces jolis souliers brodés dont je vous ai parlé et qu'elle porte partout avec elle) :
« Je serai un juge moins rigoureux, lui dis-je ; je vous rendrai ce soulier, si vous me dites seulement d'où il vous vient et pourquoi vous y tenez. »
Elle me regarda fixement et me répondit sans hésiter :
« C'est un souvenir de ma mère; elle avait ces souliers à ses pieds quand, à Venise, pour la dernière fois, elle dansa le ballet de la Sylphide sur le théâtre de la Fenice. :»
Ce mot fut pour moi un trait de lumière.
c Elle est donc fille d'une sylphide? me disais-je. C'est de sa mère qu'elle tient cette démarche aérienne, ces allures et ces tournoiements d'oiseau qui se grise d'air et de lumière I Pieds légers qui ne tenez pas à la terre, je ne m'étonne plus que vous ayez des ailes!... »
Je tournai et retournai dans mes mains le joli chausson, puis je le baisai dévotement, et je le lui rendis.
Le soleil commençait à s'abaisser quand nous nous remîmes en chemin. Nous suivîmes le bord de la montagne. Après avoir traversé une ravine toute couverte de gentianes fleuries, nous entrâmes dans an bois qui s'étend jusqu'à une autre ferme nommée La Chèvrerie. C'est dans ce bois....
Paule et moi, nous nous étions attardés à cueillir des gentianes, nous perdîmes encore du temps à observer d'énormes fourmilières qui abondent en cet endroit. Mme Simpson, avec Jane et l'âne, avait pris un peu d'avance ; un détour du chemin les déroba à nos yeux. Que ce bois était beau ! Il est plus fourré que celui du Jonc. Entre les sapins, sur un terrain bosselé, croissent des genévriers, des framboisiers, mille buissons épineux qui forment d'inextricables fouillis. L'air était imprégné de parfums de
résine et de fhym. Autour de grandes touffes de menthe voltigeaient des essaims de papillons jaunes ; çà et là, dans l'ombre épaisse, s'épanouissaient de larges flaques de lumière dormante; du côté du couchant, près de la lisière du bois, d'étroites percées étaient pleines d'une poussière d'or où dansaient des insectes.... Je ne sais ce que je voulais lui dire; la voix me manqua. J'avisai entre deux buissons un gazon moussu rouge de fraises ; je m'agenouillai pour les ramasser et les lui offrir. Quand je me retournai, elle était debout devant moi; j'étais à ses pieds. Les fraiseâ s'échappèrent de ma main; je saisis les longs bouts flottants de sa ceinture, je les pressai sur mes lèvres, et je lui dis d'une voix étouffée : c Paule, voulez-vous être ma femme? »
Elle rougit, elle pâlit, ses lèvres tremblèrent ; les yeux tout grands ouverts, elle se pencha vers moi, elle souriait d'un air étrange, et ses regards fouillaient dans mon cœur; ils n'y trouvèrent rien qui pût leur déplaire. Alors elle me tendit son bouquet de gentianes et s'enfuit. Je me relevai, je ne la vis plus. Est-ce un songe? me disais-je. Mon cœur battait follement. J'appuyai mon front brûlant contre l'écorce d'un sapin. Tout tournait autour de moi. La vie m'apparut comme une féerie. De chaque buisson partait une voix qui murmurait : il est retrouvé. Et
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je balbutiais : c C'est de moi qu'ils parlent, il faut les croire ! »
Un cri d'oiseau me réveilla. Je me mis à courir.
€Yous voilà donc, mangeur de fraises I me dit
Mme Simpson.
— Ce bois, répondis-je, est un lieu enchanté. Demain, après vous avoir fait mes adieux, j'y reviendrai, et je suis bien trompé si je n'y suis encore à la nuit.
— Oh I demain, dit Jane, nous partirons à la âne pointe du jour. Les beaux messieurs ne se lèvent pas si tôt.
— Elle a raison, dit Mme Simpson. N'allez pas vous désbeurer pour nous. Je déteste les adieux. Après tout se quitter n'estpasunè affaire, cela arrive tous lesjours.
— Il arrive aussi qu'on se retrouve, lui repartis-je, et dans deux mois....
— Ah! dit-elle, dans deux mois.... Qui [sait?... Je connais des Curtius, ajouta-t-elle, qui à la rigueur, quand on les en prie, se jettent dans un gouffre et qui ne sauteraient pas un fossé large d'un pied. »
Je la priai de s'expliquer,
« Suffit, dit-elle. J'en suis pour ce que j'ai dit. Mon cher monsieur Marcel, ce monde est plein de petits fossés, en revanche les gouffres sont rares. Sautera-t-il, ne sautera-t-il pas? C'est l'événement
qui en décidera ; mais soyez sûr que si dans deux mois vous revenez à nous, je tuerai le veau gras en votre honni ur ; si vous ne revenez pas, je dirai : Tant pis pour lui, tant pis pour nous I Oublions-le. » Je me tournai vers Paule :
« Qu'en- pensez-vous? lui demandai-je, — Oh I dit-elle, je suis une croyante. Si c'est folie, je n'en veux pas guérir.... » Nos regards se rencontrèrent à la dérobée. Les choses qu'ils se dirent ne s'écrivent pas.
Nous n'arrivâmes au village qu'à la nuit. Dès que je les eus quittées devant leur porte, je revins sur mes pas, je traversai un champ, je suivis un sentier, je fus m'asseoir sur un banc de pierre pratiqué dans une niche au-dessus d'un précipice, en face du lac. Je passai là. ces heures incertaines où la nuit s'épaissit lentement et peuple par degrés la plaine et les monts de ses vaines apparences. Le soleil, depuis longtemps disparu, avait laissé au couchant de vagues blancheurs ; la vallée s'emplissait d'ombre, les Alpes détachaient faiblement sur la pâleur de l'horizon leurs masses noires et opaques. Le vent avait changé ; une brise tiède venue du sud lirait de la cime émue des sapins des murmures à la fois doux et sauvages. Ce qui se passa alors entre moi, chétif atome, et les cieux immenses, et la terre, et l'espace, et le mystère
divin des nuits, je ne le puis comparer qu'à ces embrassements délicieux par lesquels deux amis, trop longtemps désunis sur la foi d'un soupçon, abjurent leur vaine querelle et renouvellent le pacte sacré de leur intelligence rompue. Malentendu dissipé par un mot, paroles mêlées de tristesse et de joie, oubli du passé, possession de l'avenir, inviolables serments, certitudes ineffables, mon âme a savouré toutes ces douceurs et, scellant son traité de ses larmes, elle a renoué son alliance avec l'ordre étemel des choses qu'avaient méconnu ses soupçons, qu'avaient insulté ses douleurs I
Je rentrai fort tard chez moi, j'y trouvai une lettre, je vous la transcris :
€ J'ai tout dit à ma seconde mère, elle s'est récriée, elle a ri, elle a pleuré, m'a embrassée ; s'asseyant auprès de moi, mes mains dans les siennes, elle a rêvé longtemps, puis elle a dit : c Le bon Dieu nous c bénisse! Faisons nos malles.... y Nos malles sont faites, je puis causer un instant avec vous.
c Nos cœurs, Marcel, ont marché bien vite, trop vite peut-être! Au milieu des bois, dans un beau jour, tout est facile. La vie n'est pas ainsi. Hélas ! des barrières nous séparent, et vous aurez besoin de courage. Votre mère ne m'aime pas : auprès d'elle, dans son entourage, vous entendrez mal parler de
moi. Marcel, Paule vous jure qu'elle est digne de vous. Que ce serment vous suffise, n'exigez pas qu'elle s'explique, sa fierté gênerait sa défense. Je pars, je vous laisse seul avec le monde et ses jugements légers, et ses discours téméraires, et ses profanes erreurs, et ses sourires cruels, et ses préjugés, dieux frivoles que ses passions servent à genoux. Dans deux mois, si votre foi n'a point faibli, je vous attendrai, je vous conterai tout, nous pleurerons et nous rirons ensemble ; mais si votre cœur se surprenait à douter, ah ! ne venez pas, ne nous revoyons jamais ; que cette erreur d'un jour soit oubliée ! La divine pitié guérira peut-être ma blessure... Gentianes déjà fanées, mais qu'il gardera en mémoire de ce jour, parlez-lui de ce bois, de ce sentier où je le vis agenouillé devant moi, dites-lui.... Non, ne lui dites rien. Que mon cœur seul parle à son cœur et fasse taire la voix du monde ! Adieu, Marcel; je vous aime, je crois en vous. »
Félix, est-ce que je rêve ? Du courage, des périls à vaincre! Luttes risibles, victoires trop aisées. Eh quoi! le monde.... Qu'il ose se mettre entre elle et moi, je marcherai droit à lui, je l'écraserai.... Que dis-je? elle a raison : il faut du courage pour supporter le bonheur, car il est des loies qui écrasent.. ••