‹ Paulet Virginie [microforme]Chapitre 11 sur 11 · I. Le Ca · texte numérisé non relu

I. Le Ca

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“ vêtue de blanc, au milieu de bocages “ et de jardins délicieux. Elle m'a dit :

“ Je jouis d’un bonheur digne d’envie.

‘“ Ensuite elle s'est approchée de Paul “ d’un air riant, et l’a enlevé avec elie.

‘ Comme je m'’efforçais de retenir mon ‘* fils, jai senti que je quittais moi-même “la terre, et que je le suivais avec un “ plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu “ dire adieu à mon amie; aussitôt je l’ai “yue qui nous suivait avec Marie et “ Domingue. Mais ce que je trouve cn- “ core de plus étrange, c’est que madame “ de la Tour a fait, cette nuit même, un “ songe accompagné des mêmes circons- ‘{ tances.”

Je lui répondis: “ Mon amie, je crois ‘ que rien n'arrive dans le onde sans “ la permission de Dieu. Les songes an- ‘ noncent quelquefois la vérité.”

Madame de la Tour me fit le récit d’un songe tout à fait semblable, qu’elle avait eu cette même nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition : je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vint à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l'antiquité y o:1t ajouté foi, entre autres Alexandre, Césur,

les Scipions, les deux Catons, et Brutus, qui n'étaient pas des esprits faib'es. L’Ancien et le Nouveau Testament nous fournissent quantité d'exemples de songes qui 8e sont réalisés. Pour moi, je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience ; et j'ai éprouvé plus d’une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s'intéresse à nous. Que si l’on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c’est ce qui n’est pas nossible. Cependant, si la raison de l’homme n’est qu’une image de celle de Dieu, puisque l’homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions Jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l'intelligence qui gouverne l'univers n’en emploieraitelle pas de semblables pour la même fin? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l’espérance à un seul homme :

pourquoi le souverain protecteur de l’innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au secours d’une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul? A-t-il besoin d'employer quelque gne extérieur pour exécuter sa volonté,

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lui qui agit sans cesse dans tous 868 nuvrages par un travail intérieur ?

Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de tant de projets passagers et rains, est-elle autre chose qu'un songe ?

Quoi qu’il en soit, celui de mes amies in fortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse lc nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils, avec une joie qu’il n’est donné qu’à la vertu d’éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, ‘ dans l'espérance, lui dit-elle, d’une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle; on doit la désirer.

Gi la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si c’est une épreuve, on doit la demander courte.”

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre id :l était mort de langueur à peu près à le même temps que son maître.

J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pers avec une grandeur d'âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu’au dernier instant,

comme si elle n'avait eu que leur mul-

heur à supporter. Quand elle ne les «vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d’amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d’un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait Dieu de les lui pardonner, et d’apaiser les troubles affreux d’esprit où nous apprîmes qu’elle était tombée immédiatement après qu’elle eut renvoyé Virginie avec tant d’inhumanité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J’appris, par l’arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu'elle était agite de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la perte de sa mère qui s’en était suivie. Tantôt elle s’applaudissait d’avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli :

‘Que n’envoie-t-on, s'écriait-elle, ces ‘fainéants périr dans nos colonies ?” Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n'étaient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité

opposée, elle s’abandonait à des terreurs superstitieuses ne la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter

Ainsi elle passe plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort etla vie.

ais ce qui acheva la fin d’une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les gentiments de la nature. Elle eut le cha rin de voir que sa fortune passerait, a w'elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure ne ; mais ceux-ci, rofitant des accès elle était sujette, la firent enfermer comme folle, et mettre 8e8 biens en direction.

Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le

cœur de celle qui les possédait, elles dé aturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. File mourut donc ; et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d’usage de sa raison pour connaftre qu'elle était dépouillée et méprisée var les mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions à leurs vertus ; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Leurs ombres n’ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie; mais si elles s'intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse ; à consoler la pauvreté mécontente de son sort; à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail, et la crainte des richesses.

La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des aoms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’île d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé LA Passe DU SAINT-GÉRAN, du nom de ce

vaiscenu qui y périt en la ramenant d'Europe. L'extrémité de cette longue ointe deterre que vous apercevez à trois ieues d'ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler, la veille de l'ouragan, pour entrer dans le port, s'appelle le CAP MALHEU- REUX ; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la BAïE pu TOMBEAU, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre AA derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu’elle avait honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère famille! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n’a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont dévenues sauvages; VOB vergers sont détruits ; vos oiseaux 86 sont enfuis ; et on n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un père qui à perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul,

En disant ces mots, ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes; et les miennes avaient coulé plus d’une fois pendant ce funeste rérit.

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