SAUL AU DÉSERT
Saul avait alors vingt-cinq ans. Il était né à Tarse, en Cilicie, et il avait été instruit dans les écoles de cette ville, qui étaient très renommées. Comme toute sa famille il appartenait à la secte des Pharisiens. Lorsqu'il avait été circoncis, on lui avait donné le nom de Saul ou Saûl, en l'honneur du premier roi d'Israël, et il semble qu'il eût hérité de son caractère violent.
Vers sa vingt-deuxième année il était allé perfectionner ses études à Jérusalem, à l'école du célèbre Gamaliel. Parmi les Scribes, il avait surtout fréquenté Onkelos, très versé dans la littérature grecque et dans les Ecritures des Juifs. Ses camarades d'étude les plus illustres avaient été Barnabe, originaire de Chypre, le prince Nicodème et Etienne, qui était Juif.
Tout d'abord, il avait eu pour ce dernier une grande admiration ; mais quand il apprit qu'Etienne était "devenu l'un des disciples de la nouvelle rehgion fondée par Jésus de Nazareth, il le prit en haine.
Etienne n'était pas seulement l'un des sept diacres chargés de collecter et de distribuer les
aumônes ; il était aussi un prédicateur zélé de la foi au Christ.
Nous n'avons de lui qu'un seul discours, celui qu'il prononça devant le Sanhédrin. Mais il suffit à montrer quel puissant orateur il était. Il prêchait devant les synagogues helléniques dans la belle langue grecque qu'il possédait à la perfection, et s'il avait vécu plus longtemps, il aurait joué peut-être un rôle équivalent à celui de saint Paul.
Si Jésus l'avait choisi comme apôtre, il aurait été un ardent défenseur et un éloquent docteur de son Eglise. Il semble donc au point de vue humain que ce fût une faute de ne l'avoir pas appelé à l'apostolat. Mais Jésus ne raisonnait pas comme les fondateurs humains. Il voulait que les chefs de son Eglise fussent des ignorants et des simples, et que le plus brillant de ses disciples fût le premier de ses martyrs.
Quel début malheureux ! quel échec ! dira la sagesse humaine. Le plus fort lutteur, le plus digne du Maître, qui aurait pu être un des piliers de son Eglise, est précisément celui qui échoue au premier combat, et qui meurt avant d'avoir rien fait.
Mourir, dans la croyance humaine, c'est finir. Mais depuis Jésus-Christ, mourir c'est commencer, c'est étabUr, c'est fonder. C'est par sa mort que le Rédempteur a consommé son œu\Te, parce que
rhumanité ne pouvait être lavée que dans son sang.
Désormais, la loi du salut sera dans le sacrifice, et seul le sang effacera les péchés du monde, et fera des œuvres durables.
Et voilà pourquoi, selon le plan divin, Etienne a moins fait pour l'Eglise en parlant éloquemment qu'en répandant le premier son sang pour le Christ.
Un jour, d'âpres discussions éclatèrent entre les deux amis ; et comme Etienne l'emportait sur Saul par son éloquence, celui-ci en devint peut-être jaloux. Bientôt il le dénonça au Sanhédrin, avec l'appui d'Onkelos ; et à la suite d'un procès plus ou moins sommaire Etienne avait été condamné et lapidé.
Mais cette sanglante exécution à laquelle Saul avait présidé n'avait pas apaisé sa fureur. L'auteur des Actes des Apôtres nous dit ^^ qu'il respirait encore la menace et la mort contre les disciples du Seigneur ". Et c'était la persécution la plus violente qu'il s'en allait organiser à Damas contre le Seigneur Jésus, qu'il n'avait pas connu, et qu'il avait pris en haine.
Qu'il était loin de prévoir alors que le Divin Persécuté l'attendait sur le chemin de Damas^ et prendrait pour le dompter le même moyen dont Saul se servait à l'égard des autres : la violence.
Dieu appelle les âmes à lui de façons souvent étranges et bien différentes. Tantôt il les éclaire graduellement, il les touche, il les attendrit, il leur témoigne son amour de mille manières, tantôt par des bienfaits, tantôt par des épreuves. Parfois il les châtie, et c'est après avoir longtemps souffert que certains pécheurs reviennent à lui et demandent pardon.
La vocation des apôtres s'accomplit par une douce parole de Jésus-Christ. Il jette sur eux un regard pénétrant et plein de bonté, et il leur dit avec une tendresse infinie : " Suivezmoi ! "
Mais à regard de Saul, son ennemi fougueux et emporté, il agit -tout autrement. Il ne s'adresse ni à son intelligence, ni à son cœur. Il ne trouble pas sa conscience, et ne lui donne aucune lumière, ni aucune inspiration.
Il le saisit violemment, comme un athlète fait avec son adversaire, il le précipite en bas de son cheval, il le foudroyé d'un éclair dont le flamboiement le rend aveugle, et avant même que Saul se soit rendu compte exactement de ce qui lui arrive, il comprend que c'est une force surhumaine qui l'a terrassé.
Mais alors une voix mystérieuse se fait entendre. C'est la voix de Jésus de Nazareth, et dès que cette voix a parlé, Saul est instantanément converti. Il n'a pas un doute, pas une hésitation,
et il se met immédiatement au service de celui qu'il reconnaît pour Maître :
'' Seigneur, que voulez- vous que je fasse ? '^
Il était midi. Le soleil inondait de ses feux la terre où Saul gisait sans mouvement.
'^ Lève-toi, lui répondit la voix, et entre dans la ville ; on te marquera là ce qu'il faut que tu fasses. "
Saul se leva, mais il était aveugle, et ses compagnons le prirent par la main pour le guider. Le loup furieux et assoiffé de sang était devenu un agneau muet qui se laissait traîner vers l'inconnu.
Quelle attitude humiliée pour celui qui, quel~ ques minutes auparavant, était plein de fureur et ne rêvait que persécution !
C'est dans cette attitude de vaincu qu'il marche vers la ville. Il y entre par la Voie Droite j (quel symbolisme dans le nom de cette rue !) et il est conduit dans la maison d'un ami, qui s'appelle Judas ! (le premier Judas était un traître, mais celui-ci est un ami fidèle).
Pendant trois jours il reste là, seul, plongé dans les ténèbres mystérieuses qui l'enveloppent, sans manger, sans boire, méditant et priant.
^' On te dira là ce qu'il faut que tu fasses, " lui a dit la voix, et il attend. Après trois jours, dans une vision, un homme lui apparaît, lui impose les mains et le guérit. Mais ce n'est qu'une
vision, et il attend encore, dans une angoisse mêlée d'espérance.
La voix qui lui a dit : '^ Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? '' n'a pas parlé sur le ton de la colère. Non, c'était plutôt une plainte, un doux reproche ; et puisqu'elle doit lui apprendre ce qu'il doit faire, c'est qu'elle veut lui pardonner. C'est donc avec confiance qu'il attend. Quand une grande douleur vient soudainement assaillir son âme, l'homme sent le besoin de s'éloigner de l'homme. Il cherche la solitude ; et seul, il se recueille en lui-même, il médite, il étudie le mystérieux ébranlement survenu dans sa vie.
Tout naturellem^ent il cherche Dieu, qui seul pomTa lui expUquer le mystère de son affliction, et à qui seul il pourra dire : " Que voulez-vous de moi. Seigneur ? "
C'est ce qui arriva à Saul après son mystérieux foudroiement sur le chemin de Damas.
La foudre est un éclair, et sa lueur éblouit, mais elle n'aveugle pas. Celle qui avait terrassé Saul l'avait rendu aveugle. Ses yeux étaient ouverts, mais pendant trois jours et trois nuits, il ne vit rien.
Ananie lui rendit la vue extérieiue. Mais c'était la lumière intérieure qu'il voulait avoir.
Pour la trouver, il sentit l'irrésistible besoin de se retirer dans le désert. Et comme IVloïse, et comme EUe, il voulut en habiter non pas les
bords, mais les profondeurs. Il s'enfonça jusque dans l'intérieur de l'Arabie.
Il s'éleva jusqu'à l'Horeb, la montagne de Dieu.
Et maintenant, il habitait ce sol sacré où Dieu lui-même était descendu bien des fois pour parler aux hommes.
Sans doute il y descendrait encore pour lui donner la lumière intérieure, et pour lui faire entendre sa parole.
Tout son être moral avait été bouleversé. Dans la pleine manifestation de sa haine, dans toute la fougue de sa passion religieuse, il avait été foudroyé, et ce coup de foudre allait changer radicalement sa vie, et lui donner une direction toute contraire à celle qu'il s'était donnée luimême.
Mais quelle étrange parole Jésus lui avait adressée quand il l'avait renversé sur le chemin de Damas : ^^11 t'est dur de regimber contre l'aiguillon. "
Qu'est-ce que cela voulait dire ? Cela voulait dire sans doute : ^^ Tu seras pour moi ce qu'est le bœuf pour le laboureur. Tu laboureras la terre pour que j'y sème la vérité ! Ce sera dur poiu" toi, mais si tu regimbes je te ferai sentir l'aiguillon de la souffrance jusqu'au martyre. Piqueur sans pitié, je labourerai ton corps de plaies, ton sang arrosera les sillons que tu auras
creusés. C'est à ce prix que tu seras mon élu, mon apôtre, la gloire de mon Eglise ! "
Oh ! la gloire ! Il l'avait aimée jadis et ardemment convoitée. Mais maintenant c'était fini, et tout ce qu'il ambitionnait c'était de voii* briller et gi-andir la gloire de son maître, sans prévoir qu'un jour elle serait aussi la sienne. Que de fois dans les années qui allaient suivre il sentirait cet aiguillon qui le pousserait à travers le monde jusqu'à ce qu'il eût terminé les divines semailles dans la Ville Eternelle !
Alors l'aiguillon serait remplacé par une chaîne ; elle serait la forme de sa captivité ; et des soldats le traîneraient un jour, enchaîné sur la voie d'Ostie, voie douloureuse comme celle du Calvaire ; et ils lui trancheraient la tête !
Mais dans la suite des siècles des temples magnifiques célébreraient et immortaliseraient son nom sur le sol consacré par la semence de son corps.
Rome tout entière chanterait sa gloire, et sa statue dressée au sommet d'une colonne, consacrée jadis à l'empereur Marc-Aurèle, attirerait la vénération des peuples de l'univers jusqu'à la fin des temps.
Mais ce n'était pas à la gloire que Saul songeait au pied du mont Horeb. Il méditait sur le merveilleux événement qui allait changer sa vie. Il interrogeait son esprit et son cœur. Il se deman-
dait dans quel avenir mystérieux il allait entrer. Pourquoi donc était-il venu s'ensevelir dans cette lointaine solitude ?
Pourquoi avait-il soudainement abandonné ses travaux et ses études, renoncé à ses projets d'avenir, trahi la mission qu'on lui avait confiée, et qu'il avait lui-même sollicitée avec tant d'ardeur et d'emportement ?
Comment lui, exécuteur des hautes œuvres pharisaïques, meurtrier d'Etienne, son camarade d'études, persécuteur acharné des disciples de Jésus de Nazareth, avait-il tout à coup interrompu son œuvre de violence et de sang ?
Comment ce lion dévorant était-il devenu un agneau docile aux paroles mystérieuses qui avaient subitement frappé ses oreilles sur le chemin de Damas ? Et maintenant quelle serait la direction de sa vie ? Quelle mission serait-il appelé à remplir dans le monde ? Dans quelle voie nouvelle allait-il entrer ?
Telles étaient les questions qu'il se posait à lui-même, et dont il était venu chercher la solution dans les solitudes du Sinaï et de l'Horeb.
Loin du bruit et de la foule, sur les sommets mystérieux où la voix de Jéhovah avait jadis retenti, il était venu, dans le trouble profond de sa conscience, interroger cette grande voix divine, et lui demander les inspirations et les connaissances dont il avait besoin.
N^était-ce pas cette voix qui lui avait parlé aux portes de Damas ? Et ne lui parlerait-elle pas encore ?
S'il y avait sur terre un lieu sacré où les voix célestes se faisaient entendre n'était-ce pas dans cette retraite tantôt inondée de soleil et tantôt ténébreuse, qui avait vu les éclairs et entendu les tonnerres du Dieu terrible des Hébreux ?
Oui, et c'était dans cet endroit, illustré de si grands souvenirs, que le Seigneur Jésus lui enseignait toutes choses et surtout la Loi nouvelle.
Jusqu'ici il avait cru que la Loi ancienne, la Loi de jMoïse, contenait toute la vérité, et que celui* qui la connaissait n'avait plus rien à apprendre.
Il l'avait crue immuable, cette Loi, et souveraine et définitive. C'est en son nom qu'il avait persécuté les disciples de Jésus et fait mourir son condisciple Etienne. Mais voilà que Jésus était venu et avait apporté aux hommes la loi nouvelle. Jésus de Nazareth était donc plus grand que Moïse, et cette Loi nouvelle devait donc remplacer la Loi ancienne ?
Voilà le programme et le mystère qu'il venait scruter dans la solitude. L^ne chose était certaine : c'était bien Jésus de Nazareth qui l'avait renversé de son cheval, ébloui, aveuglé, et qui lui avait rendu la vue trois jours après. C'était bien lui qui lui avait parlé, et qui lui avait inspiré
de venir en cette endroit miraculeux, recevoir le nouvel enseignement.
La loi de crainte et de rigoureuse justice allaitelle faire place à une loi d'amour et de miséricorde ?
Jéhovah était un Dieu terrible, et Saul avait été son disciple, absolu, violent, et sanguinaire. Mais Jésus était doux et humble de cœur.
La loi ancienne avait été donnée au peuple Juif seul. Mais la loi nouvelle serait donnée à toutes les nations, aux Gentils comme aux Juifs ! Et quand il voudra parler à ceux qu'il aura convertis à Jésus-Christ, et loin desquels il sera forcé de vivre, il leur écrira ces épîtres admirables que l'EgHse étudiera et méditera dans la suite des siècles. Et c'est aux nations qu'il écrira, et non aux individus, aux Romains, aux Hébreux, aux Galates, aux Corinthiens, etc. . .
Quel conquérant, et quel dominateur a jamais gouverné, instruit, dirigé, discipliné un plus vaste empire sans le secours d'un soldat ou d'une épée ?
Ah ! ce mystère de la Rédemption, Jésus le lui révélait dans toute l'ampleur et la sublimité du plan divin ; et bientôt il n'aura plus rien à apprendre des hommes.