EN MACÉDOINE
Après la Galatie, il restait encore en iAsie- Mineure un vaste champ ouvert à Tévangélisation, et Paul se préparait à y poursuivre sa laborieuse mission.
Mais r Esprit-Saint, dont toutes les inspirations étaient pour lui des ordres, le détourna de l'Asie et lui montra la route de l'Europe.
Il descendit des montagnes vers la mer, à travers la Troade ; et pour qu'il n'hésitât pas sur l'itinéraire à suivre, un Macédonien lui apparut en songe, et lui dit : ^^ Passe en Macédoine et viens à notre secours. "
En traversant les champs fameux où fut Troie. . .
Campos ubi Troja fuit,
Paul et ses compagnons éprouvèrent-ils quelqu'émotion au souvenir des héros d'Homère ? S'arrêtèrent-ils rêveurs aux bords du Simoïs ou du Scamandre ?
Il est probable que les gloires, déjà si lointaine» alors des temps fabuleux, les laissèrent assez froids.
Ils connaissaient une histoire bien plus inté-
ressante que celle du vieux Priam et d'Hector r c'était l'histoire de Jésus-Christ.
Ils faisaient eux-mêmes sur terre et sur mer des voyages bien plus accidentés que ceux d'Ulysse, et le royaume qu'ils cherchaient était plus, grand que la petite île d'Ithaque.
Mais ils ne songeaient pas plus à leur propre gloire qu'aux autres gloires terrestres.
Et pourtant ils avaient déjà conquis des provinces et des villes et c'est à la conquête du monde entier qu'ils aspiraient, non pas de ce monde que les Alexandre et les César avaient conquis, mais du monde spirituel où évoluent les âmes entre terre et ciel.
Le petit port de Troas s'ou\Tait devant eux ; ils y cherchèrent un vaisseau qui les transporterait en Macédoine. Une felouque bien voilée leur fut offerte, et grâce à une forte brise du sud ils arrivèrent à Néapolis en deux jours, ce qui était une traversée très rapide.
Ce port de la Macédoine ne les retint guère, et dès le lendemain ils gravirent à pied les montagnes qui dominent la baie de Néapolis.
Vers le soir ils étaient à Philippes. Là encore, que de souvenirs historiques auraient arrêté des voyageurs ordinaires ! Philippe, roi de Macédoine et père d'Alexandre-le-Grand, avait donné son nom à cette ville, après l'avoir agrandie, fortifiée, embeUie.
Là s'étaient réfugiés avec leurs troupes, Cassius et Brutus, les meurtriers de Jules César. Là étaient venues les légions romaines commandées par Antoine et Octave pour atteindre les meurtriers et leur infliger la défaite et la mort.
Mais ces drames du passé étaient bien enterrés ^ans la plaine de Philippes ; et c'est une vie nouvelle que Paul apportait à ces populations mêlées de Grecs, de Romains et de Juifs.
C'est un idéal nouveau qu'il venait leur révéler et qui allait substituer une civilisation nouvelle à la décadence universelle des peuples gouvernés par Rome.
Paul chercha d'abord une synagogue où il pomrait commencer sa prédication. Mais il n'y en avait point à Philippes.
Quand vint le jour du sabbat, les trois apôtres, Paul, Silas et Luc, virent une foule composée en grande partie de femmes, qui sortait de la ville, et qui se dirigeait vers une colline couronnée d'un grand bois d'oliviers. Ils pensèrent qu'il y avait peut-être là un lieu de prière, et ils suivirent cette foule. Ils ne se trompaient pas. Une petite rivière d'une eau fraîche et limpide descendait en serpentant du haut de la colline. Au pied s'étendait un vallon tout verdoyant entouré d'une haie de myrte.
C'était l'oratoire en plein air où se réunissaient les prosélytes de la gentilité, et qu'on nommait proseuqv£.
Et ce fut là que Paul rencontra le premier auditoire européen auquel il annonça la venue du Messie.
Sans doute, il se souvint de Jésus évangélisant les foules aux bords du Jourdain, dans les campagnes de la Galilée. Comme son maître il n'avait qu'à leur dire : '^ Suivez-moi." Ou plutôt il leur dirait : " Suivez le Seigneur que je vous annonce, lui seul est Dieu ! "
Bientôt il sentit en leur parlant que ces âmes simples s'ou\Taient à la vérité. Elles lui rappelèrent la Samaritaine auprès du puits de Jacob, et il se dit : Dans quelques instants elles s'en retourneront vers la ville en criant à tous : '^ Venez, venez voir et entendre un prophète qui nous annonce le Messie ! "
Le succès de sa prédication fut considérable, et quand Paul cessa de parler, l'une des femmes prit la parole et dit : " Hommes de Dieu, venez dans ma maison et demeurez-y."
Qui était cette femme, et quel était le nom de sa famille ? On ne le sait.
Elle était marchande de pourpre. Elle venait de Thyatire en Lydie, et on lui a donné le nom de son pays.
O Lydie ! le nom que la postérité t'a donné est devenu immortel, et l'Eglise honore en toi la première néophyte de l'Europe chrétienne !
Paul, Silas et Luc acceptèrent la généreuse hos-
pitalité de Lydie, et ils séjournèrent pendant quelques semaines dans la capitale de la Macédoine.
Chaque jour ils retournaient au lieu de prière, et le nombre des Romaines, des Grecques et même des Juives qui venaient les entendre allait grandissant.
Les conversions étaient nombreuses, et la parole de Dieu se propageait de famille en famille. Ceux mêmes qui n'assistaient pas aux prédications s'y intéressaient et se demandaient qui étaient ces hommes, et quelle était cette religion nouvelle qu'ils annonçaient.
Or il y avait à Philippes une jeune fille pythonisse que tout le monde connaissait et qui jouissait d'un grand crédit comme devineresse. Elle était esclave, et ses maîtres exploitaient les dons extraordinaires qu'elle possédait. On venait de partout la consulter et ses réponses étaient largement payées par ceux qui les sollicitaient.
Sans doute, elle était allée à la proseuque entendre les prédicateurs et elle en était revenue profondément impressionnée.
Ce qui est certain, c'est qu'elle s'était mise à suivre les apôtres et à les acclamer en disant : '' Ces hommes-là sont les serviteurs du Dieu Très- Haut qui vous annoncent la voie du salut."
Elle manifestait en même temps une agitation extrême, une espèce de délire incontrôlable. On
essaya de la calmer et de la faire taire, mais en vain.
Paul se rendait bien compte qu'elle était possédée du démon, et il se demandait ce qu'il devait faire. Pouvait-il accepter cette espèce de collaboration de l'esprit du mal dans son œuvre ?
E\ddemment non. Car après son départ on dirait que la pythonisse avait prêché la même doctrine que lui, et le démon qui la possédait ne manquerait pas, avec son habilité bien connue, d'employer le prestige de l'apôtre pour faire accepter du public les erreurs les plus grossières en y mêlant un iota de vérité.
Et donc Paul n'hésita plus. Il se retourna vers la pythonisse qui le suivait en criant, et il lui dit en s'adressant au démon lui-même : ''Je te l'ordonne au nom de Jésus-Christ, sors de cette fille."
A l'instant même la possession démoniaque cessa, et la pythonisse fut entièrement changée. L'agitation, le délire, les cris cessèrent, et la jeune fille rentra chez ses maîtres calme et silencieuse.
Son changement les frappa, et ils se firent raconter ce qui était arrivé. Alors ils entrèrent en fureur, et ce furent leurs clameurs qui succédèrent à celles de la pythonisse. Ils soulevèrent une émeute, coururent chez Lydie, se saisirent de Paul et de Silas, et les traînèrent sur IjAgprV devant les magistrats de la ville. f i,o\^^*^ )
Mais quelle accusation allaient-ils porter contre les deux apôtres ?
Les duumvirs se seraient moqués d'eux s'ils leur avaient dit : " Nous avons une esclave qui avait l'esprit de Python et nous nous en servions pour exploiter la crédulité publique et gagner beaucoup d'argent. Or l'un de ces hommes a prononcé certaines paroles qui lui ont fait perdre son esprit de Python, ce qui lui enlève toute sa valeur."
C'était leur vrai et unique grief : mais ces grands défenseurs de l'ordre, que l'on retrouve dans tous les pays et tous les siècles, formulèrent autrement leur accusation : ^^Ces hommes, direntils, troublent tout dans notre ville ; et ils enseignent une religion et des pratiques qui ne sont pas d'accord avec les lois romaines qui nous gouvernent."
Le nombre des émeu tiers et le tapage qu'ils faisaient étaient tels que les magistrats perdirent la tête.
Ils crurent avoir devant eux des malfaiteurs notoires ; et sans forme de procès, sans jugement, ils appelèrent les licteurs pour les châtier. Ceuxci les attachèrent à un poteau dressé sur la place pubUque, leur arrachèrent leurs vêtements, et les flagellèrent impitoyablement aux yeux de la foule.
La vue de leur sang parut irriter encore ces étranges magistrats et ils ordonnèrent que les
deux apôtres fussent emprisonnés, gardés dans un cachot, et que leurs pieds fussent mis dans les ceps.
Ni Paul ni Silas n'avaient pu seulement ou\Tir la bouche ; et quand il furent étendus quasimourants sur la pierre de leur cachot, les pieds serrés dans leurs ceps cruels, ils se mirent à chanter des hymnes au Christ ressuscité.
Leur cœur déborda d'une joie surnaturelle d'avoir versé leur sang pour le Seigneur Jésus, qui avait répandu le sien pour le salut du monde.
Mais le Seigneur ne les abandonna pas. Ils chantaient encore ses louanges lorsque tout à coup, vers minuit, une secousse violente de tremblement de terre ébranla la prison jusqu'en ses fondements. Toutes les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes. Les chaînes et les ceps des prisonniers furent brisés, et tous les captifs se trouvèrent libres.
Le gardien de la prison accourut épouvanté, et crut que tous les prisonniers s'étaient échappés. Il tira son épée pour se suicider, convaincu que les autorités le condamneraient à mort pour avoir laissé sortir les prisonniers. Mais Paul lui dit : " Ne te fais pas de mal, nous sonmies tous ici."
Le pauvre geôlier rassuré constata en effet que les prisonniers étaient immobiles de stupeur et ne pensaient pas à s'évader, quoiciue les portes de la prison fussent ouvertes.
Il se rappela le cri de la pythonisse que les
apôtres étaient serviteurs du Très-Haut et qu'ils annonçaient la voie du salut, et il en fut lui-même convaincu.
Il se jeta à genoux devant eux, et s'écria : ^' Que faut-il faire pour être sauvé ? — Croire au Seigneur Jésus," répondit Paul.
Toute la famille du geôlier était accourue et se prosterna devant les apôtres, en affirmant hautement sa foi en Jésus-Christ. Il y avait une fontaine dans la cour de la prison, et sans retard Paul leur donna le baptême.
Le tremblement de terre avait secoué toute la ville, et épouvanté toute la population. Les magistrats eux-mêmes étaient en proie à une telle frayeur qu'ils voulurent réparer l'injustice qu'ils avaient commise, et ils envoyèrent les licteurs au geôlier avec l'ordre de libérer les deux captifs.
Mais Paul avait la noble fierté du citoyen romain, et le souci de sa dignité épiscopale. Il réclama la reconnaissance publique de son innocence, et il voulut que l'injustice dont les duumvirs s'étaient rendus coupables fut réparée au grand jour.
'' Eh ! quoi, dit-il aux licteurs, vous nous avez publiquement battus de verges, sans forme de procès, nous, citoyens romains ; vous nous avez injustement jetés en prison, et maintenant vous voulez nous en faire sortir secrètement ! Il n'en sera pas ainsi. Qu'ils viennent eux-mêmes, ces dépositaires de l'autorité romaine, réparer publi-
quement leur injustice, et nous mettre en liberté ! "
Les licteurs rapportèrent aux magistrats cette fière réponse, et ils comprirent toute la gravité de leur faute. Ils avaient commis contre les lois romaines une double offense, qui méritait un châtiment sévère : ils avaient condamné les accusés sans procès, et ils avaient flagellé des citoyens romains !
Tout tremblants et inquiets des dénonciations qui pouvaient être faites contre eux à Rome, ils s'empressèrent d'aller à la prison et ils offrirent aux deux apôtres toutes les excuses et les réj)arations convenables. Ils les accompagnèrent euxmêmes hors de la prison, et ils les supplièrent de quitter la ville pour éviter de nouveaux troubles.
Evidemment ils ne voulaient plus avoir aucun rapport désagréable avec un homme qui se défendait à coups de tremblements de terre.
Ce fut une grande joie pour Lydie, et pour les nombreux néophytes de revoir Paul et Silas après le triomphe qu'ils venaient de remporter sur les ennemis de Jésus. Mais ce fut aussi un grand chagrin d'apprendre que Paul allait les quitter.
C'était sa mission d'aller de ville en ville, et de province en province, annoncer l'évangile et gagner de nouveaux disciples à Jésus-Christ.
Après avoir organisé cette égUse de Philippes, qui lui donna plus tard tant de consolations, il y laissa Luc et quelques autres frères, et prenant
Silas avec lui, il suivit la voie Equatienne qui le conduisit à Amphipolis.
Il y arriva après une journée de marche ; mais il ne s'y arrêta pas, non plus qu'à Apollonie. C'est à Thessalonique qu'il voulait continuer ses prédications.
C'était le port le plus important et l'une des plus grandes villes de la Macédoine. Un des généraux d'Alexandre-le-Grand l'avait fondée et lui avait donné le nom de sa fenome, Thessalonique. Par abréviation on l'appelle aujourd'hui Saloniki, et les événements qui s'y passent sont bien différents de ceux qui sont ici racontés. Y réveilleront-ils la foi que Paul y a prêchée ?
Il y avait là une synagogue florissante, et Paul y prêcha trois sabbats consécutifs avec un grand zèle.
Mais, là conmie ailleurs, les Juifs s'obstinèrent à rejeter le Messie que Paul leur annonçait. Un petit nombre de Juifs seulement se convertirent, pendant qu'une grande multitude de païens embrassaient la foi nouvelle.
A la suite d'une émeute, soulevée par les Juifs à prix d'or, Paul et Silas se rendirent à Bérée et leur succès fut le même parmi les païens de cette ville.
Une nouvelle émeute organisée par les Juifs venus de Thessalonique obligea Paul à fuir. Il y laissa Silas et Timothée, et il leur recommanda de venir le rejoindre à Athènes.