SUR LA MER EGÉE
Les grands succès obtenus par Paul à Thessalonique et à Bérée avaient ameuté contre lui toutes les juiveries de la Macédoine, et le jour vint où il fut forcé de fuir pour sauver sa vie. Accompagné de quelques fidèles, il se dirigea vers la mer ; et dans un port de la côte il trouva un navire qui allait partir pour Athènes. Il y prit passage avec un seul fidèle de Bérée, après avoir dit adieu à ses autres compagnons de missions.
La nuit venait. La mer était calme. Paul trouva sur le pont un petit coin tranquille et s'y coucha la tête sur sa besace.
Dors en paix, ô grand apôtre : Jésus de Nazareth veille sur toi.
Le soleil s'était couché rouge mais sinistre, séparé en deux par la pointe allongée d'un nuage sombre, comme un cœur transpercé d'un glaive. C'était un signe avant-coureur de tempête. La nuit tombait lourde et noire. Des bruits lugubres de houle arrivaient de loin, ou s'éloignaient peut-être. Le vent ne soufflait pas encore, et l'on ne savait pas de quel côté il viendrait, mais on était sûr qu'il allait venir.
Les pétrels rasaient la mer d'un vol rapide, et dans cette profondeur, mouvante et calme encore^ on sentait des forces latentes capables de la soulever à la hauteur des montagnes. Les voiles alanguies battaient sur leurs cordages et sur les mâts, et le faible navire flottait au gré des souffles légers et des courants.
Paul et son compagnon, enveloppés dans leurs manteaux, dormaient profondément.
Il était minuit, lorsqu'un choc violent les arracha au sommeil, et les lança au pied du mât de misaine. La tempête s'était élevée soudainement et faisait rage.
Après avoir pris plusieurs ris dans les voiles et serré les huniers, il avait fallu tout abattre et se mettre à la cape, les toiles ne résistant plus à la violence du vent. La mer était toute blanche d'écume, et de temps en temps des vagues énormes se précipitaient sur les flancs du navire et sautaient par-dessus comme des béliers en furie. Parmi les sifflements aigus du vent dans les agrès de la mâture, on entendait les cris et les lamentations des femmes qu'on avait renfermées dans la cale. La brutalité des chocs augmentait, et de sourds craquements dans la carène annonçaient sa destruction prochaine.
" O Paul, dit le Béréen, nous allons périr !
— Non, répondit Paul, en lui montrant la
croix que formait le mât traversé par une vergue, la croix, c'est le salut ! "
Tous deux, commue les autres passagers, s'étaient attachés aux morceaux les plus solides du na\'ire et des bastingages, pour n'être pas emportés par les vagues furieuses qui balayaient le pont.
Tout à coup, un craquement formidable se fit entendre, et toute la carène du vaisseau se disloqua. Le gouffre immense en engloutit toutes les parties, puis il les rapporta à la surface comme autant de grappes humaines ; car à chacune de ces épaves restaient attachés quelques passagers. Longtemps encoie, la nuit ténébreuse enveloppa les malheureux naufragés. Mais quand l'aube apparut enfin au bas de l'horizon, la tempête s'apaisa ; et les naufragés entendirent alors ce cri de Paul : " Nous sommes sauvés, voici la croix qui s'avance. " C'étaient le mât et la^ vergue d'un navire, dont on ne voyait pas encore la coque, — mystérieux signe du salut qui s'avançait sur les vagues. Une immense acclamation s'éleva de l'abîme où flottait encore le gi'oupe des naufragés, et bientôt le navire aperçu s'approcha d'eux et les recueillit à son bord.
C'était un grand vaisseau marchand, qui venait d'Eg^^pte et qui faisait voile vers Athènes. Le capitaine donna des ordres pour que tous les soins nécessaires fussent rendus aux voyageurs sauvés ; et après avoir pris quelque nourriture^
ils purent goûter quelques heures de repos.
Quand Paul se réveilla, le vaisseau longeait lentement la côte de la Thessalie, et l'Olympe se dessinait à Thorizon. Un vent léger ridait à peine la surface de la mer. Après quelques souvenirs donnés à l'ancien royaume d'Achille, Paul avait Hé conversation en grec avec quelques \ms des rameurs, lorsqu'il aperçut à deux pas de lui un homme qui lui parut étrange.
Il ne parlait à personne, et il regardait la côte. Il était grand, bien mis, et plein de distinction. Il tenait dans une main un rouleau de manuscrits, et dans l'autre un astrolabe. C'était évidemment un savant, probablement un astrologue.
De son côté cet inconnu observait Paul parce qu'il l'avait entendu parler tour à toiir l'hébreu, le latin et le grec. Ce voyageur, pensait-il, n'est pas le premier venu, malgré son apparence humble et pauvre ; il faudra que je fasse sa connaissance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas. Un des interlocuteurs de Paul lui ayant affirmé une chose en jurant par Zeus, Paul lui dit : ^' L'autorité de Zeus n'ajoute rien à ta parole, et je croirais plutôt en- toi qu'en Zeus lui-même. " Et conmie les autres rameurs paraissaient scandahsés, Paul ajouta : " Zeus n'est qu'une fable, ou un mythe ; il n'a jamais existé, non plus que les autres prétendues divinités de l'Olympe. "
A ces mots, le savant, qui se nommait Diony-
SOS, s'approcha de Paul et lui dit : " Vous faites là, mon ami, une affirmation bien audacieuse et bien risquée. J'avoue que la foi antique aux dieux'de l'Olympe est aujourd'hui bien ébranlée ; mais vous seriez bien embarrassé, je pense, de prouver qu'ils n'existent pas.
— Et vous le seriez plus encore, je crois, répliqua Paul, de prouver qu'ils existent.
— Je pourrais au moins invoquer des témoignages, et surtout celui du di\dn Platon.
— Est-ce que vous considérez Platon comme un dieu ?
— Non.
— Alors pourquoi l'appelez- vous divin ?
— Parce qu'il était supérieur aux autres hommes, et qu'il a laissé des œu\Tes qu'on dirait inspirées par les dieux.
— Depuis que le monde existe, il n'y a eu sur terre qu'un seul homme qui ait été \Taiment divin.
— Comment se nommait-il ?
— Il se nommait Jésus de Nazareth.
— Il est inconnu dans le monde des savants.
— Oui, jusqu'à présent, il s'est particulièrement fait connaître aux ignorants, aux pauvres et aux humbles ; mais avant bien longtemps il sera connu des savants, des riches et des puissants.
— A quelle époque et dans quel pays a-t-il
vécu ?
— Il n'y a pas vingt ans qu'il est mort. Il a vécu en Galilée, dans l'obscurité, pendant trente ans ; puis il a parcouru toute la Palestine pendant trois ans, enseignant la vraie religion qu'il apportait au monde et il est mort crucifié, parce qu'il s'est lui-même proclamé Dieu.
— Et pourquoi croyez-vous qu'il est Dieu ?
— J'y crois parce qu'il s'est ressuscité. J'y crois parce qu'il est vivant, non pas vivant comme vous et moi, mais vivant d'une vie qui ne finira jamais, vivant dans le ciel où il réside, vivant sur la terre dans son Eglise qu'il a établie par ses apôtres, et qui grandit si prodigieusement qu'il faut reconnaître en elle la présence divine et la puissance surhumaine de son auteur.
— Vous m'intéressez beaucoup, dit Dionysos, et je suis curieux de connaître un peu l'histoire de cet homme extraordinaire, qui serait sorti vivant du tombeau, et que vous croyez Dieu. Je vois que vous êtes inteUigent et instruit. Vous devez avoir des raisons graves d'ajouter foi à une chose aussi incroyable, je suis tenté de dire, aussi absiu-de. Voulez-vous bien m'instruire davantage sur ce qui concerne votre Dieu et vous-même ?
— Volontiers, " dit Paul. Et après un court récit des principaux événements de la vie et de la mort de Jésus, il lui raconta comment il était devenu son apôtre, après avoir été son persécuteur.
'' Tout cela est bien extraordinaire, reprit Dionysos. Mais il y a un fait de votre récit qui m'a tout particulièrement intéressé. Vous avez dit qu'au moment de la mort de votre Jésus à Jérusalem, le soleil s'était éclipsé totalement, et que la ville avait été plongée dans les plus épaisses ténèbres pendant trois heures, au milieu du jour ?
— Oui, et le même phénomène s'est produit à Tarse où j'étais alors.
— Pouvez-vous me dire à quelle date précise c'était ?
— La date est certaine : c'était le quinzième jour de Nizan du calendrier juif, le 7^ jour des calendes d'a^Til de l'an 783 de Rome.
— C'est bien étrange. A cette date-là j'étais à Héliopolis, en Egypte, et j'ai été fort étomié d'y observer le même phénomène. Mon ami Apollophane, qui faisait avec moi des études astronomiques, était épouvanté. C'était au milieu du jour que le soleil s'était soudainement éclipsé aussi totalement que s'il avait été anéanti. Cela ne pouvait être la lune passant sur le disque du soleil, puisque la lune alors pleine était aux antipodes. Aucun autre corps céleste n'a pu s'écarter de sa course au point de passer entre le soleil et la terre. Cette éclipse était donc selon nous contraire à toutes les lois de la nature, et nous en avons vainementt cherché l'explication depuis.
— Il convenait que le soleil prit le deuil quand son Créateur mourait, " dit Paul.
Cette réflexion rendit Dionysos songeur. Il se tut et regarda la mer.
Quand vint le soir, Dionysos et Paul étaient devenus des amis. Le capitaine leur dit qu'ils arriveraient au Pirée le lendemain matin, et ils convinrent qu'ils se reverraient à Athènes.