‹ PaulinaChapitre 35 sur 63 · SAINT PAUL PRÉDICATEUR · texte numérisé non relu

SAINT PAUL PRÉDICATEUR

En visitant Corinthe, on cherche l'endroit où saint Paul a dû faire entendre son éloquente parole. Sans doute, là comme ailleurs il dût prêcher d'abord à la synagogue ; mais il n'y fut bien accueilli que par un petit nombre de Juifs, et dans cette ville comme dans les autres il se tourna bientôt vers les Gentils, et ce fut probal:)lement sur l'Agora qu'il leur adressa ses prédications.

C'est la partie la mieux conservée des ruines de Corinthe, et l'on y voit encore la belle fontaine Pirène et les vasques de marbre où les Corintliiens

venaient faire leurs ablutions. Tout à côté, un bloc de pierre, ressemblant aux rostres du Forum romain, servait de tribune aux orateurs populaires, et c'est là, vraisemblablement, que le grand apôtre annonçait la céleste nouvelle que les anges avaient apportée aux bergers de Bethléem et qu'il était chargé de répandre dans le monde.

Hélas ! les nombreux discours qu'il fit sur cette place de Corinthe, pendant les dix-huit mois qu'il y passa, ne nous sont pas parvenus ! Qu'elle devait être entiaînante son éloquence ! Sans doute, elle n'avait pas la perfection littéraire des discours académiques, et il le reconnaissait lui-même dans sa première épître aux Corinthiens :

" Quand je suis venu chez vous, écrivait-il, ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse ; je n'avais nul besoin de savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. . .

''Mes discours et ma prédication n'avaient rien du langage persuasif de la sagesse humaine ; mais l'Esprit-Saint et la force de Dieu en démontraient la vérité . . .

" Ce n'est pas la sagesse du siècle que nous vous prêchons ; c'est la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée . . . des choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et que Dieu nous a révélées par son Esprit ... Et nous n'en parlons pas avec des paroles qu'enseigne la science humaine ..."

Mais cet acte d'humilité même n'est-il pas supériem* à l'éloquence académique ?

On peut se figurer l'apôtre des Nations, avec la rudesse de Jean-Baptiste et d'Elie. Pendant près de trois ans il avait vécu dans le désert, et là,. comme Moïse, comme Elie, comme Jean-Baptiste, il s'était formé à l'école de Dieu Lui-même. C'était le Dieu du Sinaï et de l'Horeb qu'il avait entendu, et il y avait pris une parole de feu conforme à sa nature impétueuse. C'est avec ce tempéram^ent qu'il se lassait si tôt des Juifs et des Synagogues, dans tous les pays qu'il évangélisait, et qu'il se tournait si ardemment vers les Gentils. C'est avec cette vivacité d'action qu'il rendait aveugle le magicien Bar-Jésu de Chypre, en l'agpelant ^' fils du diable ", et qu'il délivrait la Pythonisse de Philippes, et les autres possédés du démon.

On représente généralement saint Paul portant une épée : c'est le glaive de la parole. Et c'est aussi l'arme dont il use pour séparer de l'EgUse ceux qui ont mérité l'excommunication. Nous en trouvons un exemple dans sa première épître aux Corinthiens, au sujet d'un incestueux qui était un objet de scandale pour les fidèles. Il leur écrit : *' Il faut que cet homme soit ôté du milieu de vous. Et vous ne devez avoir aucune relation avec lui. "

Quelques mois après, Paul est informé que l'incestueux est converti, et se conduit bien. Alors,

dans sa deuxième lettre aux Corinthiens, il leur écrit qu'il faut lui pardonner et le consoler. " Je vous conjiu-e, dit-il, de redoubler de charité envers lui. Et celui donc à qui vous pardonnez, je lui pardonne aussi dans la personne de Jésus-Christ. ''

On voit quelle charité succède à la rigueur, et l'éloquence des Epîtres nous permet de juger de celle des discours.

Au milieu de ses plus fortes paroles, de ses accents indignés, de ses menaces, de ses véhémences, on sent les battements du cœur de Paul. Il s'indigne parce qu'il aime. Il lance l'anathème parce qu'il a l'amour de la justice. Et puis, il s'émeut, il s'attendrit, il pardonne, et il confesse ses propres faiblesses.

' L'obstacle l'irrite, et il fait appel à toutes ses forces pour le briser. Rien ne l'arrête, ni les iniquités des Juifs, ni la puissance des autorités romaines. Rien ne le fait douter de l'assistance de Jésus qui est plus forte que tout. Les lettres où il est obligé de flageller les judaïsants, et celles où il est forcé de faire son apologie sont souvent baignées de ses larmes.

De temps en temps, au cours de ses pénibles et épuisantes missions, l'épée use le fourreau. L'âme est trop ardente pour son corps débile. Il souffre, il s'affaisse, il tombe, comme son maître, sur le chemin de son calvaire ; mais il se relève toujours plus énergique, et il poursuit la lutte avec de

tels élans de foi qu'il a des visions, et que Jésus lui montre le ciel ouvert.

Quand il écrit, ou plutôt quand il dicte ses lettres à un secrétaire, (car il n'écrit presque jamais lui-même)^ sa parole se précipite et ne peut suffire à l'abondance des idées. Il ne se préoccupe guère de la forme ou de l'expression, ni même de l'ordre dans l'enchaînement de ses pensées. Aussi est-il visible que quelques-unes de ses épîtres sont des improvisations. Il méprise d'ailleurs la rhétorique parce qu'il n'en a pas besoin pour être éloquent. Mais quelle chaleur, quelle force, quelle élévation, et même quelle verve dans cette éloquence! Bossuet la compare '^ à un grand fleuve qui, coulant dans la plaine, y retient encore la force violente et impétueuse qu'il a acquise dans les montagnes où il a pris sa source ".

Et cependant, malgré l'ardeur et la fougue de ses discours, il est prudent, il a du tact ; et quand les circonstances l'exigent, il est modéré, conciliant, et même habile. Oui, il ne dédaigne pas de recourir aux habiletés de langage quand elles lui paraissent nécessaires, comme il le fit devant l'Aréopage d'Athènes, devant les Juifs de Jérusalem, et devant le roi Agrippa, à Césarée.

C'est un meneur d'hommes, dont la personnalité s'impose par le génie transcendant et par l'humilité. Dans le rôle immense qu'il s'attribue, il y a de la majesté ; mais ce n'est pas la majesté

d^un roi, c'est celle d'un héros, d'un conquérant. Et ce qu'il prétend conquérir ce n'est pas une ville ni une province, c'est le monde.

C'est aux nations qu'il adresse ses épîtres. Il écrit en hébreu aux Hébreux, en latin aux Romains, en grec aux autres peuples d'Orient. Il leur donne des lois, il leur trace des règles de vie ; il les gourmande, il les punit. Quand il est libre, il parle aux foules, quand il est captif, il écrit aux peuples. Et toujours il prêche Jésus-Christ. Sa parole est si puissante qu'elle ouvre les prisons, et brise les chaînes.

On le flagelle, on le lapide ; mais il sort vivant de de son tumulus de pierres, comme son maître est sorti vivant de son tombeau. Ni les mers et leurs tempêtes, ni les déserts et leurs dangers, ni les ennemis, ni les païens, ni les hérétiques, ni les démons, ni les possédés, rien ni personne ne l'arrête ; mais ses courses à travers le monde sont partout marquées des traces de son sang.

Pierre est le chef, le souverain de la nouvelle Eglise, et il en porte les clefs en guise de sceptre. Paul est le générahssime de la nouvelle puissance qui va s'emparer du monde, et, pour le conquérir, il n'a pas d'autre arme que le glaive de la parole. Chaque mouvement de ce glaive est un éclair qui dissipe les ténèbres où l'humanité est plongée.

Et s'il reste ça et là quelques obscurités dans ses admirables épîtres, c'est parce que la langue hu-

maine est impuissante à fournir au grand docteur des formules qui puissent éclairer les profonda mystères de notre religion.

Quelles richesses oratoires nous y trouvons pourtant, et qui nous donnent une idée des merveilleux discours que les Corinthiens ont eu le bonheur d'entendre pendant les dix-huit mois que saint Paul a passés chez eux. Essayons d'apprécier ce genre d'éloquence en citant quelques passages de ses deux épi très aux Corinthiens.

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