L'ESCLAVAGE ET LA LETTRE A PHILE:\I0N
Les relations de saint Paul avec les Eglises qu'il avait établies en Orient étaient très étendues ; et il comptait dans tous les pays qu'il avait successivement habités de nobles et fidèles amitiés.
Les salutations et les messages affectueux qui terminent la plupart de ses épîtres, nous font connaître les noms d'un grand nt)mbre de ces amis. Il n'est pas douteux qu'il correspondait avec eux aussi souvent qu'il le pouvait. Malheureusement ces lettres privées ont été perdues.
Une seule, sa lettre à Philémon, a été conservée, et elle est si belle qu'elle nous fait bien regretter celles qu'il a dû écrire aux amis et amies qui vivaient loin de lui, et qui lui gardaient l'attachement le plus constant et le plus dévoué.
J'ai souvent éprouvé ce regret en lisant les lettres de Cicéron, celles de Pline le Jeune, et surtout celles de saint Jérôme, parce (jue je me disais : Celles de saint Paul nous intéresseraient bien davantage.
Il y a une lettre de Pline à son amiSabinien qu'il est curieux de comparer à l'épîtro que Paul écrivit à son ami Philémon. Toutes les deux tou-
chent à la même question, celle de l'esclavage.
Pour le païen, l'esclave était une chose et non un homme. Pour les Rabbins, il était l'objet d'un tel mépris qu'il n'était pas permis de lui enseigner la Loi de Moïse. Pline jugeait mieux que les païens ordinaires ; mais combien la lettre de Paul est supérieure à la sienne et comme elle montre bien la beauté du christianisme ! En demandant à son ami Sabinien de pardonner à son affranchi la faute qu'il a commise, Pline ne soulève pas d'ailleurs la question de principe. Il invoque seulement le repentir et les larmes de l'affranchi, et recommande au maître la modération.
La lettre de Paul a bien plus d'élévation dans les idées, et plus de tendresse dans les sentiments. L'apôtre avait alors auprès de lui son bien-aimé Timothée, et c'est à lui que Paul dicta sa lettre.
Toutes les classes des Gentils venaient à l'apôtre, les grands et les petits, les savants et les ignorants, les maîtres et les esclaves. Bien souvent, c'était par les esclaves qu'il arrivait aux maîtres.
Souvent donc, Paul se trouva en face de ce grand problème social de l'époque, l'esclavage.
Comment ? Par quels moyens l'Eglise nouvelle rémédierait-elle à ce grand mal ?
Les théoriciens sociahstes d'aujourd'hui auraient trouvé la question bien simple et bien facile à régler. Ils auraient dit aux esclaves : " Vous êtes le nombre, et conséquemment la force. La
nature vous a faits libres, et conséquemment vous avez le droit pour vous. Réclamez le bien qui vous appartient, la liberté, et si on vous la refuse prenez-la de force. S'il faut pour cela tuer vos maîtres, tuez-les. "
Sans doute, cette grande émancipation opérée soudainement par la violence bouleverserait profondément le monde, et ferait couler des fleuves de sang ; mais qu'importe ? Il n'y a pas de prix trop grand pour la liberté !
Paul se rendait très bien compte de cette situation. Mais c'était une révolution pacifique que le Christ était venu prêcher aux hommes, et il leur avait dit : ^' Vous êtes tous frères ! "
Sans doute, l'esclavage et la fraternité seront en antagonisme, ou incompatibles. Mais peu à peu l'une modifiera et corrigera l'autre. L'amour fraternel infusera un sang nouveau dans le corps social. Les maîtres finiront par devenir des pères, et les esclaves sentiront grandir en eux les liens d'une filiation nouvelle.
\'oilà comment Paul comprenait que la grande révolution sociale s'accomplirait sans violence, sans autre sang à répandre quo, celui de Jésus, qui avait suffi pour racheter le monde. Mais en attendant c^ue cette institution de l'esclavage tomba d'elle-même par la pratique de la charité chrétienne, il fallait en combattre les abus dans l'enseignement de l'Evangile.
Et c^est ainsi que Paul disait : '' Maîtres^ ayez de l'affection pour vos esclaves : ne les traitez pas avec menaces, sachant que vous avez les uns et les autres un maître souverain dans les cieux, qui n'a aucun égard à la condition des personnes.
^'Esclaves, obéissez à vos maîtres... Servez de bon gré, comme asservis au Seigneur et non pas aux hommes. ''
Il dut sembler alors à l'immense peuple des esclaves que la religion nouvelle n'apportait guère de soulagement à leur triste situation. A ces maîtres cruels qui les martyrisaient, il fallait encore obéir ? Et la liberté qui leur semblait le plus grand des biens, ce Jésus dont Paul leur parlait, ne l'avait donc pas apportée à la terre ? . . . Et cependant il avait dit : '^Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous fera libres. "
Oui, il avait promis la liberté par ces paroles. Mais il avait en même temps déclaré que c'était la vérité qui les ferait libres, c'est-à-dire que la vérité engendrerait la liberté. Donc ce n'était pas la violence, ce n'était pas le glaive qui leur donnerait la Uberté, mais la vérité.
Quand la vérité régnera, elle établira le règne de la charité. Quand l'esclave cessera de maudire son maître, quand il se soumettra sans révolte à la loi du travail, qui est la loi universelle pesant sur le maître comme sur le serviteur, et quand la
vérité chrétienne aura enseigné au maître qu'il doit être juste et bon pour son esclave, qui est enfant de Dieu comme lui, et conséquemment son frère, et son égal devant Dieu, la vraie liberté régnera.
Mais ce qui complète et qui éclaire davantage la doctrine de Paul sur cette grave question de l'esclavage, c'est l'application qu'il eut l'occasion d'en faire lui-même.
Lors de son séjour à Colosses, il avait connu et converti à la foi chrétienne un homme riche et puissant de cette ville nommé Philémon, et qui lui avait rendu bien des services. Il était ainsi devenu son ami très cher.
Or, Philémon possédait des esclaves, et l'un d'eux, nommé Onésime, l'avait volé, et s'était enfui. C'était cet esclave que Paul avait retrouvé à Rome, perdu dans les bas-fonds de la capitale, et après l'avoir converti, il se l'était attaché. Onésime était pour lui un serviteur précieux, plein de zèle et de dévouement pour son nouveau maître, auquel il eût volontiers consacré sa vie. Mais, suivant les lois du pays, Onésime appartenait à Philémon, et quoique ces lois fussent contraires au droit naturel, Paul pouvait-il n'en tenir aucun compte, surtout quand Onésime avait gravement péché contre son maître et mérité un châtiment '.'
Le problème était épineux. La solution ciue trouva Paul est admirablement exjxjsée dans
Tépître qu'il écrivit de Rome à Philémon en lui renvoyant Onésime pour lequel il réclame cependant le pardon et la liberté.
Le grand apôtre commence par lui rappeler son amitié ; puis il loue sa charité et sa foi ; et, venant au véritable objet de sa lettre qui est Taffranchissement d'Onésime, il lui écrit :
^' Bien que j'eusse tout droit dans le Christ de f ordonner ce qui est de ton devoir, j'aime mieux, au nom de la charité, t'en supplier, moi, Paul, vieux et, en plus, maintenant prisonnier du Christ."
Suivez bien les paroles du grand docteur et apôtre ; chacune d'elles est à retenir et à méditer. Il affirme son droit d^ ordonner, mais il préfère supplier. Et cette supplication est touchante, pathétique, irrésistible. C'est en pleurant que Philémon dut la lire.
Lisez-la vous-même, mon cher lecteur, et admirez :
'' Je te prie donc pour mon fils que j'ai engendré dans les fers, pour Onésime qui, au temps passé, ne t'a guère été utile, mais qui maintenant peut l'être à toi et à moi. Je te le renvoie, cet objet de ma tendresse. J'avais pensé d'abord à le garder près de moi pour qu'il me servît à ta place dans les chaînes de l'Evangile ; mais je n'ai rien voulu faire sans ton avis, afin que la bonne œuvre que je te propose n'ait rien de contraint, et vienne de ton plein gré.
" Peut-être Onésime n'a-t-il été séparé de toi pour un temps qu'afin que tu le recouvres pour toujours, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé. Il est cela pour moi ; combien plus doit-il l'être pour toi, et selon la chair et selon le Seigneur. Si donc tu me tiens comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. Et s'il t'a fait quelque tort, ou s'il te doit quelque chose, passe cela sur mon compte. "
On pourrait penser qu'il y a dans cette dernière phrase une simple promesse de reconnaissance, une obligation morale. Mais non, Paul entend bien s'obliger légalement et devenir le débiteur de Philémon. Car, à ce moment, il ôte la plume à Timothée, et il écrit lui-même :
'^ Moi, Paul — je l'écris de ma propre main — je ie paierai, sans te rappeler tout ce que de ton côté tu me dois. "
Alors, Timothée reprend la plume et il ajoute, sous la dictée de l'apôtre :
^' Oui, frère, puissé-je recevoir cette joie dans le Seigneur ! Réjouis mes entrailles dans le Christ. Je t'écris ceci plein de confiance en ta soumission ; je sais que tu feras plus encore que je ne dis. En même temps, prépaic-moi un logement, car j'espère vous être rendu, giace à vos prières.
'' Epaphras, mon ccn.pagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas, Luc, mes collaborateurs te saluent, (^ue la grâce de
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Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec ton esprit ! '^ Quelle leçon et quel exemple les prêtres de l'Eglise trouveront dans cette épître, et dans les faits qu'elle rappelle, quand ils voudront remédier à un mal quelconque par la conciliation !
La force et la rigueur sont rarement des moyens de faire triompher le droit et la justice.