AU TEMPLE DE VESTA
Un matin, Agrippa et Paulina descendirent de TAventin, et rentrèrent en ville par la porte Capena. Ils s'approchèrent du Tibre, et ils vinrent s'asseoir sur les gradins de marbre d'un petit temple circulaire dont le fleuve baignait l'élégant portique.
C'était le temple de Vesta. Sa belle colonnade grecque à chapiteaux variés, ornés de rosettes, était inondée de soleil.
'^ Qu'il est beau ce petit temple ! dit Paulina.
— Oui, répondit Agrippa. Il est blanc comme une vestale ; et ses vingt colonnes éclatantes de blancheur représentent bien la chasteté des prêtresses de Vesta.
— Quand j'étais païenne, je venais souvent le visiter. Pour moi, il ne représentait pas seulement la chasteté, mais la \irginité, et j'admirais beaucoup ces Vestales qui entretiennent avec tant de soin le feu sacré, qui ne doit jamais s'éteindre sur l'autel de la déesse. Quand il s'éteint, elles ne doivent le rallumer qu'au moyen des rayons du soleil répercutés par un miroir.
— Que représente ce feu ?
— Il représente l'amour absolument jnir. l'amour
vierge auquel les Vestales sont vouées. Il représente surtout l'amour divin. Si la vestale n'entretient pas le feu sacré, elle doit être fouettée, mais si elle viole sa virginité elle est enterrée vivante.
— Vous n'avez pas cette institution, que vous admirez dans votre nouvelle religion ?
— Nous avons beaucoup mieux. La vestale romaine ne le devient pas librement, par un acte spontané de sa volonté, à l'âge où la jeune fille a l'intelligence et l'instruction nécessaires pour faire son choix entre le mariage et le célibat.
^' Elle est choisie par le Grand Pontife, en vertu de la loi Papia, avec dix-neuf autres, entre l'âge de six à dix ans. Et de ces vingt jeunes vierges, une seule est désignée par le tirage au sort pour être prêtresse vestale.
'' Elle devient ainsi forcément dévouée à Vesta^ dès avant l'âge de dLx ans, et obligée de rester vierge jusqu'à l'âge de trente ans. Alors elle redevient libre, et peut rentrer dans le monde et se marier.
— C'est très curieux.
— Comme vous voyez, ce n'est pas un acte libre, de vertu ou de religion, c'est un sort très dur qui lui est imposé par la loi sous les peines les plus sévères.
^^ La vierge chrétienne, fait au contraire le sacrifice volontaire des plaisirs, et des faveurs que le monde lui offre. Elle renonce à l'amour humain
et au mariage. Elle fait pour toute sa vie le vœu de \drginité, et n'a pas d'autre époux que Jésus- Christ. Elle se consacre entièrement aux œuvres de charité et d'abnégation, soignant les malades et les infirmes, \1sitant et assistant les pauvres, recueillant les orphelins, instruisant les enfants, et donnant à tous l'exemple de la chasteté et de toutes les vertus. "
Agrippa regardait couler le Tibre et ne disait rien.
Paulina semblait caresser de son beau regard profond les blanches colonnes du petit temple.
Agrippa fut le premier à reprendre la parole :
" Je commence à comprendre le mystère de vos sentiments. Vous n'êtes pas encore l'épouse de Jésus de Nazareth ; mais vous êtes déjà sa fiancée. C'est lui qui est mon rival. C'est contre lui que je vais avoir à lutter.
" Chose étrange, ô ma chère Paulina ! Ce sont deux rois des Juifs qui se disputent votre main : celui d'hier et celui de demain. Mais celui d'hier est mort, ma chère amie, et ce qui est mort ne revivra pas. Il est le passé, et je suis l'avenir. Vous ne pourrez garder de lui que son souvenir. Et moi je vous offre le présent et le futur. Ce sont des réaUtés vivantes que je vous donnerai : l'amour et le dévoûment de toute une vie, et un trône doré pour vous asseoir. L'avenir et le triomphe sont à moi ! "
Paulina allait répondre. Mais Agrippa lui mit la main sur la bouche, et ajouta : " Regardez le fleuve qui passe devant nous ; est-ce qu'il n'a jamais remonté vers sa source ? — Non, ce qui est passé ne revient pas. Ce qui est mort ne ressuscite pas.
— Vous êtes donc Sadducéen ?
— Oui.
— J'ai été bien près d'embrasser cette doctrine» Mais, il y a plusieurs années, à Corinthe, j'ai entendu notre grand prédicateur, Paul de Tarse, prêcher la résurrection des morts, et j'y crois fermement depuis lors.
— C'est le même homme, je présume, qui vous a inspiré l'amour de la virginité ?
— Oui, mais il ne m'a jamais solhcitée d'en faire le vœu, et il m'a laissée libre.
— Gardez cette précieuse liberté, Paulina. Vous m'avez dit, un jour, que la chasteté n'est pas incompatible avec le mariage, non plus que l'amour de votre Jésus. Cela me rapproche de sa religion. . .
^' Adieu, ou plutôt, au revoir. Dans dix jours, je serai à Jérusalem. "