DRUSILLE ET SON FILS
Après avoir visité avec ses hôtes tout ce que la ville offrait d’intéressant, le roi leur proposa, à la suggestion de son neveu, une promenade en barque de Tibériade à Capharnaüm.
Le temps était ravissant, et tout le monde fut enchanté. L’embarcation était spacieuse et pavoisée. Une brise légère enflait les voiles, et les rameurs se laissaient aller à la somnolence. Bérénice et Sergius causaient agréablement de Rome et de leurs souvenirs de voyage. Le roi et Chryséis parlaient d'art, et des chefs-d'œuvre des artistes grecs. Chryséis vantait les beautés naturelles de SOn pays natal, et surtout l’Acropole de Corinthe et ses incomparables perspectives. Paulina et Agrippa conversaient à voix basse, et Drusille les écoutait, tout en psalmodiant certaines litanies des prophètes.
Les rameurs se racontaient les pêches miraculeuses de Jésus de N azareth.
‘Ce sont des légendes, sans doute, leur dit soudainement Bérénice.
— Oh ! non, princesse, lui répondit l’un des narrateurs. Ce sont des histoires vraies. Le lac est très poissonneux, mais il Y à des jours où je
le
poisson semble endormi, et nous passons bien des soirs et des matins à tendre en vain nos filets. Les disciples du prophète n’étaient pas plus heureux que nous. Mais quand ils se plaignaient à leur Maître, il n’avait qu’à leur indiquer l'endroit où il fallait jeter le filet, et la pêche était alors extraordinaire. Les filets se rompaient, et les barques ne pouvaient plus suffire à contenir la quantité des gros poissons.”
Sergius les interrogea à son tour, et leur dit : “ Est-il vrai que le prophète de Nazareth ait calmé la mer pendant une nuit de tempête effroyable ?
— Oh ! oui, bien sûr. Tous les pêcheurs de Capharnaüm en ont eu connaissance. Jamais ils n’ont vu la mer aussi profondément bouleversée, et quand le Maître des éléments a dit à la mer : ‘ Calme-toi,” elle s’est calmée instantanément.”
Drusille se tourna vers son fils, et lui dit : “Il n’y a pas de limite à la crédulit des marins. ”
Après une courte visite à Capharnaüm, Sergius Paulus remercia cordialement Agrippa de sa bonne hospitalité, et il décida de ne pas retourner à Tibériade. On les débarqua à Magdala, et ils se séparèrent. Le lendemain Sergius organisa une petite caravane pour achever son pèlerinage er Galilée. :
Les pèlerins se dirigèrent vers la montagne où Jésus avait prêché le sermon des Béatitudes. Ils
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Quand le jeune Agrippa fut retourné à Jérusalem avec sa mère, il reprit ses confidences amoureuses, mêlées de troubles et d’angoises futures,
‘ Pauline est peut-être une de ces beautés fatales qui portent malheur à ceux qui les aiment. Mais elle est irrésistible, et je préfère souffrir de son amour qu'être heureux avec une autre. Le rayon de ses yeux m’a frappé comme une flèche d’Apollon, comme disent les Gentils, et cette flèche m’a fait une blessure inguérissable.
— Îl n’y a pas d'amour inguérissable; mon fils.
— O ma mère, V’appartiens Par vous à la race des Hérodes. C’est une race remarquable qui a le goût des grandeurs et des arts. Mais une espèce de fatalité pèse sur elle, et les chrétiens disent maintenant que le sang de Jésus de Nazareth est retombé sur elle, comme sur le peuple juif.
— N'écoute donc Pas ces racontars ridicules, Agrippa.
— On dit aussi que la mère de Paulina descend des, Atrides.
— Encore une femme fatale alors ? et Drusille se mit à rire.
— Vous avez tort de rire, ma mère ; mon amour est de ceux dont on peut dire qu’on ne sait jamais s’il donnera la lumière ou l'ombre, la vie ou la mort. Mais la fatalité vient, passe et s’en va, sans dire son secret, vers des malheurs inéluctables. C’est une force indéfinissable et supérieure qui n’a pas à rendre compte de son action. Les plus grands génies de la Grèce ont pensé ainsi.
— Mon cher enfant, répondit Drusille, écoutemoi bien. Tout ce que tu viens de me dire est folie. Je vais te parler le langage de la raison : l'amour n’est pas digne qu’on lui sacrifie les honneurs, la fortune et la puissance. Il faut que tu deviennes roi, avant tout —et si l’amour devient un obstacle à ta royauté, il faudra le sacrifier impitoyablement.
— Mais, ma mère, les rois sans amour ne sont pas heureux.
— Qu'importe le bonheur quand on a la grandeur, la gloire et la puissance ?
— Ÿ a-t-il beaucoup d'hommes qui sacrifient leur amour à la grandeur ? Les chrétiens sacrifient tout à leur foi. Mais les hommes sans Dieu sacrifient tout à l'amour.
‘Ce qui me manque c’est la foi en un Dieu dont je ne douterais pas. Or je ne crois plus guère à Jéhovah, ni à Moïse ; €t je crois moins encore à Jupiter et aux dieux des Grecs.
— Croire en un dieu quelconque, reprit Drusille, n’est pas nécessaire. I] faut croire en soimême, en son mérite, en sa force, en sa destinée ! Il ne faut jamais oublier, mon fils, que par moi le sang des Hérodes coule dans tes veines — et que c’est un sang royal. Rappelle-toi surtout que les descendants des races royales sont plus que des hommes.
— Ils n’ont pas plus de droits que les autres.
— Mais oui, mon enfant, ils ont plus de droits que les autres hommes, parce qu’ils sont au-dessus des autres,
— S'ils n’ont pas plus de vertus, ils sont des hommes comme les autres.
— Îls devraient avoir plus de vertus, et être plus forts contre leurs passions.
— Et pourquoi me dites-vous cela, ma mère ?
— Parce que je crains que tu ne cèdes trop à ton amour pour la fille du Proconsul Sergius Paulus. Il faudrait dompter cette passion qui pourrait devenir un obstacle à la réalisation de nos légitimes ambitions.
— Je n’ai pas d’autre ambition, ma mère, que d’être heureux avec Paulina, dans une vie modeste et tranquille, loin des grandeurs, de l'éclat et de la puissance.
— Ah ! mon cher fils, je ne reconnais pas mon sang dans ce langage.
— Mais il faut vous souvenir de mon père, qui
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fut esclave ; sans doute, il a été affranchi et il représente maintenant César, en Palestine. Mais suis-je juif ou romain ?
— Tu es iduméen. Il faut qu’on reconnaisse en toi le plus noble des deux sangs qui coulent dans tes veines, celui de ta mère. C’est par lui que tu pourras plus tard réclamer tes droits à la couronne. Mais il importe que tu sois en même temps romain, parce que c’est Rome qui dispose des petits royaumes juifs, soumis à sa suzeraineté.
— Je comprend que tout cela importe à vos projets d’ambition, mais vous oubliez, ma mère, que j'ai fait moi des rêves de bonheur. Et ce bonheur, auquel j'ai droit, vous le foulez à vos pieds. Est-ce mon devoir de le sacrifier pour la satisfaction de vos rêves de grandeur ?
— © mon fils, c’est pour toi que je le fais ce rêve, et cette grandeur n’empêcherait pas ton bonheur. Au contraire, elle y ajouterait. En montant sur le trône, tu ne renoncerais pas à l’amour.
— Mais, si pour arriver au trône je renonce à celle que j'aime ?...
-— Tu en aimeras une autre, plus digne de toi ; car Paulina sera indigne si elle se fait chrétienne.
—O ma mère, comme elle m’aimerait si je voulais servir le même Dieu qu'elle !
— Àh ! voilà ! c’est ainsi qu’elle veut te dé-
tourner du droit chemin ; mais retiens bien” ce que je vais te dire. Dès ce jour le plus impérieux de mes devoirs sera de t’arracher à l'influence pernicieuse et ensorcelante de cette amoureuse du Crucifié. Et je le jure par Jéhovah : jamais je ne te permettrai d’épouser une chrétienne ; j'aimerais mieux te voir mourir de la main du bourreau.
— Prenez garde, ma mère, d’être vous-même le bourreau de votre fils.
— Malheureux enfant ! tu as des instincts d’esclave. '
— En parlant ainsi, ma mère, vous insultez mon père ! ”