AGRIPPA A PAULINA
Avant de quitter Césarée, Agrippa songea à faire une course en Chypre. La traversée était facile, et durait à peine douze heures avec un vent favorable. Mais sa mère s'y opposa avec \dolence. " Cette passion pour la folle amoureuse du Crucifié a duré assez longtemps. Il faut que cela finisse, " lui dit sa mère avec autorité.
" A ton âge, tu devrais comprendre qu'un mariage avec Paulina serait un obstacle infranchissable à ton avènement au trône. Il y a dans ridumée, et ailleurs, en Orient, des princesses riches et belles dont les familles seraient au contraire d'un grand secours à la réahsation de tes légitimes ambitions. Laisse-moi choisir pour toi la future reine de Jérusalem. "
Agrippa réclama le droit de faire lui-même ce choix ; mais il dût plier devant l'accès de colère qu'il provoqua. D'ailleurs, il fallait se préparer à partir pour Rome sans différer. Agrippa se
borna donc à écrire à Paulina la lettre qu'on va lire.:
" Très chère amie,
Il est donc vrai ce proverbe oriental : " Qui sème l'amour moissonne des larmes ". Je suis au désespoir. Le projet que je vous ai annoncé d'aller vous voir en Chypre est irréaUsable. Non seulement ma mère s'y oppose avec son autorité implacable, mais mon père a reçu l'ordre impératif de retourner à Rome pour se justifier des accusations que les Samaritains ont portées contre lui ; et nous partons sans retard.
" C'était bien assez qu'un bras de mer nous séparât ; toute la mer avec ses orages et ses tempêtes va maintenant mugir entre nous. Quand vous reverrai-je jamais, ô Paulina ? Ne viendrez-vous pas à Rome quelque jour ? J'en suis venu à désirer, pardonnez-moi, que votre père y soit rappelé, comme le mien.
" Hélas ! ma bien-aimée, il y a entre nous un abîme plus infranchissable que l'océan, c'est ma mère ! J'ai fait deux rêves, qui me semblent parfaitement réahsables : un rêve d'amour et un rêve d'ambition. Mon rêve de grandeur, c'est le trône de Jérusalem ; et mon rêve d'amour, c'est vous, ô ma Paulina.
" Sont-ils donc incompatibles ? — Je dis non ; mais ma mère répond : Oui, il faut choisir entre les deux. Et, pour elle, il n'y a pas d'hésitation
possible. Le choix du trône s'impose, et si j'y renonçais elle me maudirait. Quand je lui parle d'une vie de bonheur avec l'amour, elle bondit d'indignation. Elle me regarde comme un être faible et sans caractère, indigne du sang des Hérodes qui coule dans mes veines. Et quand j'ose lui parler de Jésus de Nazareth, elle entre dans une exaltation de furie antique, ou de pythonisse inspirée. " Souviens-toi, me dit-elle alors, qu'entre le royaume des Hérodes et le prétendu royaume de ce Jésus, il y a haine et vengeance implacables. Mon aïeul a poursuivi Jésus enfant, et a bien cru l'avoir tué dans le massacre des Innocents. Mon oncle Antipas a fait décapiter son Précurseur Jean-Baptiste. Mon père a fait mourir Jacques, son apôtre, premier évêque de Jérusalem. Il a condamné à mort Pierre le chef de son EgUse, et il devait le faire exécuter. Mais il est mort mystérieusement lui-même par quelque maléfice diabolique des chrétiens. Paul dont nous tenions la \àe entre nos mains, et que nous allions livrer aux Juifs, vient de nous échapper. Ne vois-tu pas qu'il y a guerre implacable entre la dynastie des Hérodes et les disciples et continuateurs du Nazaréen ? Il faut pourtant que nous remportions la victoire définitive. Comment peux-tu croire un instant que les Juifs et nousmêmes permettions au futur roi de Jérusalem d'épouser une chrétiemie ?. . . "
" L'exaltation de ma mère était telle que je crus sage de ne rien répondre, et de renoncer à visiter l'île enchanteresse qui doit être un paradis, puisque l'ange Paulina l'habite. Mais rien ne séparera mon cœur du vôtre, ô ma douce Paulina. Mon amour" grandira avec les obstacles et les souffrances. Ma vie m'appartient, et c'est à faire ton bonheur que je veux la consacrer. C'est pour la poser sur ta tête adorée, que j'aspire à la couronne. Des jours meilleurs \dendront, et puisqu'il y a guerre entre ton Jésus et les Hérodes, et que les Hérodes veulent nous séparer, ton Jésus voudra nous unir.
" Dans les temps où nous vivons, les proconsulats ne durent jamais bien des années ; et avant longtemps j'espère, votre père sera rappelé à Rome. C'est là que nous nous retrouverons pour réaUser un jour mon rêve de bonheur. Si vous le voulez, j'en serai le maître de celui-là, tandis que mon rêve de grandeur dépend des événements et des combinaisons poUtiques dont je ne suis pas le maître. Puisse-t-il venir bientôt le jour de notre réunion ! J'ai toujours aimé beaucoup la mer ; mais je la déteste depuis qu'elle nous sépare ; et que puis-je aimer autre chose sur la terre quand je ne vous trouve nulle part ? L'univers m' apparaît comme un désert avec une seule oasis qui m'est fermée, — l'île de Chypre. Pourquoi le malheur semble-t-il s'attacher âmes
pas ? Est-ce qu'il faut croire à la fatalité ? ou bien, est-ce que je dois payer pour les fautes de ma famille ?
" O Paulina ! que je suis malheureux de penser que peut-être je vais vous faire partager ma fatale destinée ! Moi, je vous aimerai toujours ; mais si vous rencontrez le bonheur loin de mon chemin, suivez-le et oubliez-moi. Ne vaut-il pas mieuxque je sois seul à pleurer sur mon sort ? Et dire que c'est ma mère qui me fait souffrir ainsi, et qui détruira peut-être à jamais l'édifice de mon bonheur ! Que de\'iendrai-je si vous ne venez pas bientôt me rejoindre à Rome ? Je connais la belle villa qui appartient à votre père sur l' Aventin. J'irai promener mes ennuis sous les cyprès qui l'ombragent, et sur la terrasse qui domine le Tibre. Ce sera ma consolation en attendant le jour où quelque na\'ire d'Orient remontera le fleuve ayant à son bord le proconsul de Chypre. Je ferais des vœux à Neptune si je croyais en lui.
" Je baise vos mains,
Agrippa "