‹ PaulineChapitre 2 sur 5 · IG · texte numérisé non relu

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dit en souriant Alfred, comment vous étes-vous battu il y a deux ans au pistolet?

— Moi, c'est autre chose : je dois me battre à toul ce qu'on veut; je suis maître d'armes ; et puis il y a des circonstances où l'on ne peut pas refuser les conditions qu'on vous impose...

— Eh bien ! je me suis trouvé dans une de ces circonstances, mon cher Grisier ; et vous voyez que je ne m'en suis pas mal tiré...

— Oui, avec une balle dans l'épaule.

— Cela valait toujours mieux qu'une balle dans le cœur.

— Et peut-on savoir la cause de ce duel?

— Pardonnez-moi, mon cher Grisier, mais toute cette histoire est encore un secret ; plus tard vous la connaîtrez.

— Pauline?... lui dis-je tout bas.

— Oui, me répondit-il.

— Nous la connaîtrons, bien sur? dit Grisier...

— Bien sur, reprit Alfred; et la preuve, c'est que j'emmène souper Alexandre, et que je la lui raconterai ce soir; de sorte qu'un beau jour, lorsqu'il n'y aura plus d'inconvénient à ce qu''elle paraisse , vous la trouverez dans quelque volume intitulé Contes bruns ou Contes bleus. Prenez donc patience jusque-là.

Force fut donc à Grisier de se résigner. Alfred m'emmena souper comme il me l'avait offert, et me raconta l'histoire de Pauline.

Aujourd'hui le seul inconvénient qui existât à sa

publication a disparu. La mère de Pauline est morte, et avec elle s'est éteinte la famille et le nom de cette malheureuse enfant, dont les aventures semblent empruntées à une époque ou à une localité bien étrangères à celles où nous vivons.

— Tu sais, nie dit Alfred, que j'étudiais la peinture lorsque mon bravo homme d'oncle mourut et nous laissa à ma sœur et à moi chacun trente mille livres de rente.

Je m'inclinai en signe d'adhésion à ce que me disait Alfred, et de respect pour l'ombre de celui qui avait fait une si belle action en prenant congé de ce monde.

— Dès lors, continua le narrateur, je ne me livrai plus à la peinture que comme à un délassement : je résolus de voyager, de voir l'Ecosse, les Alpes, l'Italie : je pris avec mon notaire des arrangements d'argent, et je partis pour le Havre, désirant commencer mes courses par l'Angleterre.

Au Havre j'appris que Dauzats et Jadin étaient de l'autre côté de la Seine, dans un petit village nommé Trouviile: je ne voulus pas quitter la France sans serrer la main à deux camarades d'atelier. Je pris le paquebot; deux heures après j'étais à Honfleur et le lendemain matin à Trouviile : malheureusement ils étaient partis depuis la veille.

Tu connais ce petit port avec sa population de pécheurs; c'est un des plus pittoresques de la Normandie. J'y restai quelques jours, que j'employai à visiter les environs; puis, le soir, assis au coin du feu de ma respectable hôtesse, madame Oseraie, j'écoutais le récit d'aventures assez étranges, dont, depuis trois mois, les départements du Calvados, du Loiret et de la 3Ianche étaient le théâtre. Il s'agissait de vols commis avec une adresse ou une audace merveilleuse : des voyageurs avaient disparu entre le village du Buisson et celui de Sallcnelles. On avait retrouvé le postillon les yeux bandés et attaché à un arbre, la chaise de poste sur la grande route et les chevaux paissant tranquillement dans la prairie voisine. Un soir que le receveur général de Caen donnait à souper à un jeune homme de Paris nommé Horace de Beuzeval et à deux de ses amis qui étaient venus passer avec lui la saison des chasses dans le château de Burcy, distantde Trouviile d'une quinzaine de lieues , on avait forcé sa caisse et enlevé une somme de 70,000 francs. Enfin le percepteur de Pont-l'Évèque , qui allait faire un versement de 12,000 francs à Lisieux, avait été assassiné, et son

corps, jelé dans la Touques et repoussé par ce petit Ueuve sur son rivage, avait seul révélé le meurtre, dont les auteurs étaient restés parfaitement inconnus, malgré l'activité de la police parisienne, qui, ayant commencé à s'inquiéter de ces brigandages, avait envoyé dans ces départements quelques-uns de ses plus habiles suppôts.

Ces événements, qu'éclairait de temps en temps un de ces incendies dont on ignorait la cause, et qu'à cette époque les journaux de l'opposition attribuaient au gouvernement, jetaient par toute la Normandie une terreur inconnue jusqu'alors dans ce bon pays , très-renommé pour ses avocats et ses plaideurs, mais nullement pittoresque à l'endroit des brigands et des assassins. Quant à moi, j'avoue que je n'ajoutais pas grande foi à toutes ces histoires, qui me paraissaient appartenir plutôt aux gorges désertes de la Sierra ou aux montagnes incultes de la Calabre qu'aux riches plaines de Falaise et aux fertiles vallées de Pont-Audemer, parsemées de villages, de châteaux et de métairies. Les voleurs m'étaient toujours apparus au milieu d'une foret ou au fond d'une caverne. Or , dans tous les trois déparlements, il n'y a pas un terrier qui mérite le nom de caverne et pas une garenne qui ait la présomption de se présenter comme une forêt.

Cependant force me fut bientôt de croire à la réalité de ces récits : un riche Anglais, venant du Havre et se rendant à Alencon, fut arrêté avec sa

femme à une demi-lieue de Dives , où il venait de relayer : le postillon, bâillonné et garrotté, avait été jeté dans la voiture à la place de ceux qu'il conduisait, et les chevaux, qui savaient leur route, étaient arrivés au train ordinaire à Ranville, et s'étaient arrêtés à la poste , où ils étaient restés tranquillement jusqu'au jour, attendant qu'on les dételât : au jour, un garçon d'écurie, en ouvrant la grande porte , avait trouvé la calèche encore attelée et ayant pour tout mailre le pauvre postillon bâillonné. Conduit aussitôt chez le maire, cet homme déclara avoir été arrêté sur la grande route par quatre hommes masqués qui, par leur mise, semblaient appartenir à la dernière classe de la société, lesquels l'avaient forcé de s'arrêter et avaient fait descendre les voyageurs; alors l'Anglais ayant essayé de se défendre, un coup de pistolet avait été tiré : presque aussitôt il avait entendu des gémissements et des cris; mais il n'avait rien vu, ayant la face contre terre : d'ailleurs, un instant après, il avait été bâillonné et jeté dans la voiture, qui l'avait amené à la poste aussi directement que s'il eût conduit ses chevaux, au lieu d'être conduit par eux. La gendarmerie se porta aussitôt vers l'endroit désigné comme le lieu de la catastrophe : en effet on retrouva le corps de l'Anglais dans un fossé : il était percé de deux coups de poignard. Quant à sa femme, on n'en découvrit aucune trace. Ce nouvel é véncment s'était passé à dixou douze lieues à peine de Trouville; le corps de la victime avait été trans-

porté à Cacn : ii n'y avait donc plus moyen de douter, eussé-jc incme été aussi incrédule que saint Thomas, car je pouvais, en moins de cinq ou six heures , aller nicUrc comme lui le doigt dans les blessures.

Trois ou quatre jours après cet événement et la veille de mon départ, je résolus de faire une dernière visite aux côles que j'allais quitter : je fls appareiller le bateau que j'avais loué pour un mois, comme à Paris on loue un remise; puis voyant le ciel pur et la journée à peu près certaine, je fis porter à bord mon diner, mon bristol et mes crayons, et je mis à la voile, composant à moi seul tout mon équipage.

— En effet, inlerrompis-je, je connais les prétentions comme marin, et je me rappelle que tuas fait ton apprentissage entre le pont des Tuileries et le pont de la Concorde, dans une embarcation au pavillon d'Amérique.

— Oui, continua Alfred en souriant; mais cette fois ma prétention faillit m'ètre fatale : d'abord tout alla bien ; j'avais une petite barque de pécheur à une seule voile , que je pouvais manœuvrer du gouvernail ; le vent venait du Havre et me faisait glisser sur la mer à peine agitée avec une rapidité vraiment merveilleuse. Je fis ainsi à peu près huit ou dix lieues dans l'espace de trois heures ; puis tout à coup le vent tomba, et l'Océan devint calme comme un miroir. J'étais justement en face de l'embouchure de l'Orne : j'avais à ma droite le raz

de Langrunc etics rochers de Lyon, cl à ma gauche les ruines d'une espèce d'abbaye attenante au château de Burcy ; c'était un paysage tout composé ; je n'avais qu'à copier pour faire un tableau. J'abattis ma voile et je me mis à l'ouvrage.

J'étais tellement occupé de mon dessin que je ne saurais dire depuis combien de temps je travaillais lorsque je sentis passer sur mon visage une de ces brises chaudes qui annoncent l'approche d'un orage : en même temps la mer changea de couleur, et de verte qu'elle était devint gris de cendre. Je me reto'- nai vers le large : un éclair sillonnait le ciel couvert de nuages si noirs et si pressés , qu'il sembla fendre une chaîne de montagnes ; je jugeai qu'il n'y avait pas un instant à perdre : le vent, comme je l'avais espéré en venant le matin, avait tourné avec le soleil ; je hissai ma petite voile et je mis le cap sur ïrouville en serrant la côte afin de m'y faire échouer en cas de danger. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue que je vis ma voile lasier contre le mât ; j'abattis aussitôt l'un et l'autre, car je me défiais de ce calme apparent. En effet, au bout d'un instant, plusieurs courants se croisèrent, la mer commença à clapoter, un coup de tonnerre se fit entendre ; c'était un avertissement à ne pas mépriser; en effet, la bourrasque s'approchait avec la rapidité d'un cheval de course. Je mis bas mon habit, je pris un aviron de chaque main et je commençai à ramer vers le rivage.

J'avais à peu près deux lieues à faire avant de

ralteiiidre; heureusement c'élait l'heure du flux, et, quoique le vent fût contraire , ou plutôt qu'il n'y eut réellement point de vent, mais seulement des rafales qui se cruisaient en tout sens, la vague me poussait vers la terre. De mon côté, je faisais merveille en ramant de toutes mes forces; cependant la tempête allait encore plus vite que moi, de sorte qu'elle me rejoignit. Pour comble de disgrâce, la nuit commençait à tomber; cependant j'espérais encore toucher le rivage avant que l'obscurité ne lût complète.

Je passai une heure terrible : mon bateau, soulevé comme une coquille de noix, suivait toutes les ondulations des vagues . remontant et retombant avec elles. Je ramais toujours ; mais, voyant bientôt que je m'épuisais inutilement, et prévoyant le cas où je serais obligé de me sauver à la nage , je tirai mes deux avirons de leurs crochets, je les jetai au fond de la barque, auprès de la voile et du mât. et, ne gardant que mon pantalon et ma chemise . je me débarrassai de tout ce qui pouvait gêner mes mouvements. Deux ou trois fois je fus sur le point de me jeter à la mer; mais la légèreté même de la barque me sauva ; elle flottait comme un liège, et n'embarquait pas une goutte d'eau; seulement il y avait à craindre que d'un moment à l'autre elle ne chavirât ; une fois je crus sentir qu'elle touchait; mais la sensation fut si rapide et si légère , que je n'osai l'espérer. L'obscurité était d'ailleurs tellement profonde, que je ne pouvais

distinguer à vingt pas devant moi ; de sorte que j'ignorais à quelle distance j'étais encore du rivage. Tout à coup j'éprouvai une violente secousse : il n'y avait plus de doute cette fois, j'avais touché; mais était-ce contre un rocher? était-ce contre le sable? Une vague m'avait remis à Oot, et pendant quelques minutes je me trouvai emporté avec une nouvelle violence. Enfin la barque fut poussée en avant avec tant de force, que, lorsque la mer se retira , la quille se trouva engravée. Je ne perdis pas un instant , je pris mon palletot et sautai pardessus bord, abandonnant tout le reste; j'avais de l'eau seulement jusqu'aux genoux, et, avant que la vague, que je voyais revenir comme une montagne, Jie m'eût rejoint, j'étais sur la grève.

Tu comprends que je ne perdis pas de temps: je mis mon palletot sur mes épaules, et je m'avançai rapidement vers la côte. Bientôt je sentis que je glissais sur ces cailloux ronds, qu'on appelle du galet, et qui indiquent les limites du flux; je continuai de monter quelque temps encore; le terrain avait de nouveau changé de nature ; je marchais dans ces grandes herbes qui poussent sur les dunes : je n'avais plus rien à craindre, je m'arrêtai.

C'est une magnifique chose que la mer vue la nuit à la lueur de la foudre et pendant une tempête: c'est l'image du chaos et de la destruction ; c'est le seul élément à qui Dieu ait donné le pouvoir de se révolter contre lui en croisant ses vagues avec ses éclairs. L'Océan semblait une immense chaîne de

montagnes mouvantes, aux sommets confondus avec les nuages, el aux vallées profondes comme des abîmes; à chaque éclat de tonnerre, une lueur blafarde serpentait de ces cimes à ces profondeurs, et allait s'éteindre dans des gouffres aussitôt fermés qu'ouverts, aussitôt ouverts que fermés. Je contemplais avec une terreur pleine de curiosité ce spectacle prodigieux , que Vcrnet voulut voir et regarda inutilement du mât du vaisseau où il s'était fait attacher ; car jamais pinceau humain n'en pourra rendre l'épouvantable grandiose et la terrible majesté. Je serais resté toute la nuitpeut-étre, immobile, écoutant et regardant, si je n'avais senti tout à coup de larges gouttes de pluie fouetter mon visage. Quoique nous ne fussions encore qu'au milieu de septembre, les nuits étaient déjà froides; je cherchais dans mon esprit où je pourrais trouver un abri contre cette pluie : je me souvins alors des ruines que j'avais aperçues de la mer, et qui ne devaient pas être éloignées du point de la côte où je me trouvais. En conséquence, je continuai de monter par une penie rapide ; bientôt je me trouvai sur une espèce de plateau ; j'avançai toujours, car j'apercevais devant moi une masse noire que je ne pouvais distinguer, mais qui, quelle qu'elle fût, devait m'olTrir un couvert. Enfin un éclair brilla, je reconnus le porche dégradé d'une chapelle ; j'entrai, et je me trouvai dans un cloître; je cherchai l'endroit le moins écroulé, et je m'assis dans un angle à l'ombre d'un pilier, décidé à attendre là le jour;

car, ne connaissant pas la côte, je ne pouvais me hasarder par le temps qu'il faisait à me mettre en quête d'une habitation. D'ailleurs j'avais, dans mes chasses de la Vendée et des Alpes, dans une chaumière bretonne ou dans un chalet suisse, passé vingt nuits plus mauvaises encore que celle qui m'attendait; la seule chose qui m'inquiétât était un certain tiraillement d'estomac qui me rappelait que je n'avais rien pris depuis dix heures du malin, quand tout à coup je me rappelai que j'avais dit à madame Oseraie de songer aux poches de mon palletot : j'y portai vivement la main; ma brave hôtesse avait suivi ma recommandation : je trouvai dans l'une un petit pain et dans l'autre une gourde pleine de rhum. C'était un souper parfaitement adapté à la circonstance; aussi, à peine l'eus je achevé que je sentis une douce chaleur renaître dans mes membres, qui commençaient à s'engourdir ; mes idées, qui avaient pris une teinte sombre dans l'attente d'une veille affamée, se ranimèrent dès que le besoin fut éteint ; je sentis le sommeil qui allait venir, conduit par la lassitude : je m'enveloppai dans mon palletot; je m'établis contre mon pilier, et bientôt je m'assoupis, bercé par le bruit de la mer qui venait se briser contre le rivage et le sifflement du vent qui s'engouffrait dans les ruines.

Je dormais depuis deux heures à peu près, lorsque je fus réveillé par le bruit d'une porte qui se refermait en grinçant sur ses gonds et en battant la muraille. J'ouvris d'abord les yeux tout grands,

comme il arrive lorsqu'on est tiré d'un sommci inquiet; puis je me levai aussitôt, en prenant la] précaution instinctive de me cacher derrière mon pilier... Mais j'eus beau regarder autour de moi, je ne vis rien, je n'entendis rien ; cependant je n'en restai pas moins sur mes gardes, convaincu que le bruit qui m'avait réveillé s'était bien réellement fait entendre et que l'illusion d'un rêve ne m'avait pas trompé.

L'orage était apaisé, et, quoique le ciel fût toujours chargé de nuages noirs, de temps en temps, dans leur intervalle, la lune parvenait à glisser un de ses rayons. Pendant un de ces moments de clarté rapide que l'obscurité venait bientôt éteindre, je détournai mes regards de cette porte que je croyais avoir entendue crier, pour les étendre autour de moi. J'étais, comme j'avais cru le distinguer malgré les ténèbres, au milieu d'une vieille abbaye en ruines : autant qu'on en pouvait juger par les restes encore debout, je me trouvais dans la chapelle : à ma droite et à ma gauche s'étendaient les deux corridors du cloitre, soutenus par

des arcades basses et cintrées, tandis qu'en face quelques pierres brisées et posées à plat au milieu de grandes herbes indiquaient le petit cimetière où les anciens habitants de ce cloître venaient se reposer de la vie au pied de la croix de pierre, mutilée et veuve de son Christ, mais encore debout.

Tu le sais, continua Alfred, et tous les hommes véritablement braves l'avoueront , les influences physiques ont un immense pouvoir sur les impressions de rame. Je venais d'échapper, la veille, à un orage terrible ; j'étais arrivé à moitié glacé au milieu de ruines inconnues; je m'étais endormi d'un sommeil de fatigue, troublé bientôt par un bruit extraordinaire dans cette solitude ; enfin, à mon réveil, je me trouvais sur le théâtre même de ces vols et de ces assassinats qui, depuis deux mois, désolaient la Normandie ; je m'y trouvais seul, sans armes, et, comme je te le dis, dans une de ces dispositions d'esprit où les antécédents physiques empêchent le moral engourdi de reprendre toute son énergie. Tu ne trouveras donc rien d'étonnant à ce que tous ces récits du coin du feu me revinssent en mémoire et à ce que je restasse immobile et debout contre mon pilier, au lieu de me recoucher et d'essayer de me rendormir. Au reste, ma conviction était si grande qu'un bruit humain m'avait réveillé, que. tout en interrogeant les ténèbres des corridors et l'espace plus éclairé du cimetière , mes veux revenaient constamment se fixer sur cette

porte enfoncée dans la muraille, où j'étais certain que quelqu'un était entré : vingt fois j'eus le désir d'aller écouter à cette porte si je n'entendrais pas quelque bruit qui put éclaircir mes doutes ; mais il fallait, pour arriver jusqu'à elle, franchir un espace que les rayons de la lune éclairaient en plein. Or, d'autres hommes pouvaient comme moi être cachés dans ce cloître, et n'échapper à mes regards que comme j'échappais aux leurs, c'est-à-dire en restant dans l'ombre et sans mouvement. Néanmoins, au bout d'un quart d'heure, tout ce désert était redevenu si calme et si silencieux, que je résolus de profiter du premier moment où un nuage obscurcirait la lune, pour franchir l'intervalle de quinze à vingt pas qui me séparait de cet enfoncement, et aller écouler à cette porte : ce moment ne se fit pas attendre ; la lune se voila bientôt, et l'obscurité fut si profonde que je pensai pouvoir me hasarder sans danger à accomplir ma résolution. Je me détachai donc lentement de ma colonne, à laquelle jusque-là j'étais resté adhérent comme une sculpture gothique; puis, de pilier en pilier, retenant mon haleine, écoutant à chaque pas, je parvins enfin jusqu'au mur du corridor. Je le suivis un instant en m'appuyant contre lui; enfin j'arrivai aux degrés qui conduisaient sous la voûte, je descendis trois marches, et je touchai la porte. Pendant dix minutes j'écoutai sans rien entendre , et peu à peu ma première conviction s'éteignit pour faire place au doute. J'en revenais à

croire qu'un rêve m'avait trompé, et que j'étais le seul habitant de ces ruines qui m'avaient offert ua asile : j'allais quitter la porte et rejoindre mon pilier, lorsque la lune reparut en éclairant de nouveau l'espace qu'il me fallait traverser pour retourner à mon poste ; j'allais me mettre en route, malgré cet inconvénient, qui pour moi avait cessé d'en être un , lorsqu'une pierre se détacha de la voûte et tomba. J'entendis le bruit qu'elle fit, et, quoique j'en connusse la cause, je tressaillis comme à un avertissement, et, au lieu de suivre mon premier sentiment , je demeurai encore un instant dans l'ombre que projetait la voûte en avançant au-dessus de ma tète. Tout à coup je crus distinguer derrière moi un bruit lointain et prolongé, pareil à celui que ferait une porte en se fermant au fond d'un souterrain ; bientôt des pas éloignés encore se firent entendre, puis se rapprochèrent; on montait l'escalier profond auquel appartenaient les trois marches que j'avais descendues. En ce moment la lune disparut de nouveau. D'un seul bond je m'élançai dans le corridor, et , à reculons , les bras étendus derrière moi , l'œil fixé sur l'enfoncement que je venais de quitter, je regagnai ma colonne protectrice, et je repris ma place. Au bout d'un instant, le même grincement qui m'avait réveillé se fit entendre de nouveau ; la porte s'ouvrit et se referma; puis un homme parut, sortant à moitié de l'ombre, s'arrêta un instant pour écouter et regarder autour de lui ; et, voyant que tout était

tranquille, il entra dans le corridor et s'avança vers l'extrémité opposée à celle où je me trouvais. Il n'eut pas fait dix pas que je le perdis de vue, tantrobscurité était épaisse. Au bout d'un instant la lune reparut de nouveau, et à l'extrémité du petit cimetière j'aperçus le mystérieux inconnu, une bêche à la main. 11 enleva une ou deux pelletées de terre , jeta un objet que je ne pus distinguer dans le trou qu'il avait creusé, et, sans doute pour que toute trace de ce qu'il venait de faire fût cachée aux hommes, il laissa retomber sur l'endroit auquel il avait confié son dépôt la pierre d'une tombe qu'il avait soulevée. Ces précautions prises, il regarda de nouveau autour de lui, et, ne voyant rien , n'entendant rien , il alla reposer sa bêche contre un des piliers du cloître, et disparut sous une voûte.

Ce moment avait été court , et la scène que je viens de raconter s'était passée à quelque distance de moi ; cependant, malgré la rapidité de l'exécution et l'éloignement de l'acteur, j'avais pu distinguer un jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux cheveux blonds et de moyenne taille. Il était vêtu d'un simple pantalon de toile bleue, pareil à celui que portent habituellement les paysans les jours de fête ; mais ce qui indiquait qu'il appartenait à une autre classe que celle que l'apparence première lui assignait, c'était un couteau de chasse penduàsaceinture,etdont je vis briller aux rayons de la lune la garde et l'extrémité. Quanta sa figure.

il m'cùl été difficile d'en donner le signalement précis; mais cependant j'en avais vu assez pour le reconnaître, s'il ni'arrivaitde le rencontrer.

Tu comprends que cette scène étrange suffisait à chasser pour le reste de la nuit, non-seulement tout espoir, mais encore toute idée de sommeil. Je restai donc debout sans éprouver un moment de fatigue, tout entier aux mille pensées qui se croisaient dans mon esprit et bien résolu à approfondir ce mystère; mais pour le moment la chose était impossible : j'étais sans armes, comme je l'ai dit; je n'avais ni la clef de cette porte ni une pince pour l'enfoncer; puis il fallait penser si mieux ne valait pas faire une déposition que tenter par moi-même une aventure au bout de laquelle je pourrais bien, comme Don Quichotte, trouver quelque moulin à vent. En conséquence, dès que je vis blanchir le ciel, je repris le chemin du porche par lequel j'étais entré ; bientôt je me retrouvai sur la déclivité de la montagne : un vaste brouillard couvrait la mer ; je descendis sur la plage, et je m'assis en attendant .qu'il fut dissipé. Au bout d'une demiheure le soleil se leva, et ses premiers rayons fondirent la vapeur qui couvrait l'Océan encore ému et furieux de l'orage de la veille.

J'avais espéré retrouver ma barque, que la marée montante avait du jeter à la côte : en effet je l'aperçus échouée au milieu des galets : j'allai à elle ; mais, outre qu'en se retirant la mer me mettait dans l'impossibilité de la lancer à ûot, une des plan-

ches du fond s'était brisée à l'angle d'une roche : il était donc inutile de penser à m'en servir pour retourner à Trouville. Heureusement la côte est abondante en pêcheurs, et une demi-heure ne s'était pas écoulée que j'aperçus un bateau. Bientôt il fut à portée de la voix, je fis signe et j'appelai : je fus vu et entendu, le bateau se dirigea de mon côté; j'y transportai le mât , la voile et les avirons de ma barque qu'une nouvelle marée pouvait emporter; quant à la carcasse, je l'abandonnai : son propriétaire viendrait voir lui-même si elle était encore en état de servir, et j'en serais quitte pour en payer la réparation partielle ou la perte entière. Les pêcheurs, qui me recueillaient comme un nouveau Robinson Crusoé, étaient justement de Trouville. Ils me reconnurent et me témoignèrent leur joie de me retrouver vivant: ils m'avaient vu partir la veille, et, sachant que je n'étais pas revenu , ils m'avaient cru noyé. Je leur racontai mon naufrage ; je leur dis que j'avais passé la nuit derrière un rocher, et à mon tour je leur demandai comment on nommait ces ruines, qui s'élevaient sur le sommet de la montagne, et que nous commencions à apercevoir en nous éloignant du rivage. Ils me répondirent que c'étaient celles de l'abbaye de Grand-Pré, attenantes au parc du château de Burcy , qu'habitait le comte Horace de Beuzeval.

C'était la seconde fois que ce nom était prononcé devant moi , et faisait tressaillir mon cœur en y rappelant un ancien souvenir. Le comte

Horace de Bcuzeval était le mari de mademoiselle Pauline de Meulieii.

— Pauline de Meulien ! m'écriai-je en interrompant Alfred, Pauline de Meulien!... Et toute ma mémoire me revint... Oui, c'est bien cela... c'est bien la femme que j'ai rencontrée avec toi en Suisse et en Italie. Nous nous étions trouvés ensemble dans les salons de la princesse B., du duc de F., de M'"'' de M. Comment ne l'ai-je pas reconnue, toute pâle et défaite qu'elle était? Oh! mais une femme charmante , pleine de talents, de charmes et d'esprit! De magnifiques cheveux noirs, avec des yeux doux et fiers ! Pauvre enfant! pauvre enfant! Oh! je me la rappelle et je la reconnais maintenant.

— Oui, me dit Alfred d'une voix émue et étouffée , oui... c'est cela... Elle aussi t'avait reconnu, et voilà pourquoi elle te fuyait avec tant de soin. C'était un ange de beauté , de grâce et de douceur : tu le sais, car, ainsi que tu l'as dit, nous l'avons vue plus d'une fois ensemble; mais ce que lu ne sais pas, c'est que je l'aimais alors de toute mon âme , que j'eusse certes tenté d'être son époux , si , à cette époque , j'avais eu la fortune que je possède aujourd'hui, et que je me suis tù, parce que j'étais pauvre comparativement à elle. Je compris donc que, si je continuais de la voir, je jouais tout mon bonheur à venir contre un regard dédaigneux ou un refus humihant. Je partis pour l'Espagne ; et pendant que j'étais à Jladrid,

j'appris que mademoiselle Pauline de Meulien avait épousé le comte Horace de Beuzeval.

Les nouvelles pensées que le nom que ces pêcheurs venaient de prononcer avait fait naître en moi commencèrent à effacer les impressions qu'avait jusqu'alors laissées dans mon esprit l'accident étrange de la nuit ; d'ailleurs le jour, le soleil, le peu d'analogie qu'il y a entre notre vie habituelle et de pareilles aventures contribuaient à me faire regarder tout cela comme un songe. L'idée de faire une déposition était complètement évanouie; celle de tenter de tout éclaircir par moi-même m'était seule restée au fond du cœur; d'ailleurs je me reprochais cette terreur d'un moment dont je m'étais senti saisi, et je voulais me donnera moimême une réparation qui me satisfit.

J'arrivai à Trouville vers les onze heures du matin. Tout le monde me fit fête ! on me croyait ou noyé ou assassiné ; et l'on était enchanté de voir que j'en étais quitte pour une courbature ; en effet, je tombais de fatigue, et je me couchai en recommandant qu'on me réveillât à cinq heures du soir, et qu'on me tînt une voiture prêt pour me conduire à Pont-l'Evêque , où je comptais aller coucher. Mes recommandations furent ponctuellement suivies, et à huit heures j'étais arrivé à ma destination. Le lendemain , à six heures du matin , je pris un cheval de poste, et, précédé de mon guide, je partis à franc étrier pour Dives. Mon intention était, arrivé à cette ville, de m'en aller en simple promeneur au

bord de la mer, de suivre la cote jusqu'à ce que je rencontrasse les ruines de l'abbaye de Grand-Pré, et alors de visiter le jour, en simple amateur de paysage , ces localités que je désirais parfaitement étudier, afin de les reconnaître et d'y revenir pendant la nuit. Un incident imprévu détruisit ce plan , et me conduisit au même but par un autre chemin.

En arrivant chez le maître de poste de Dives , qui était en même temps le maire , je trouvai la gendarmr j à sa porte et toute la ville en révolution. Un nouveau meurtre venait encore d'être commis ; mais cette fois avec une audace sans pareille. Madame la comtesse de Beuzeval, arrivée quelques jours auparavant de Paris , venait d'être assassinée dans le parc même de son château , habité par le comte et deux ou trois de ses amis. Comprends- lu? Pauline... la femme que j'avais aimée, celle dont le souvenir, réveillé dans mon cœur, y vivait tout entier... Pauline, assassinée... assassinée pendant la nuit, assassinée dans le parc de son château, tandis que j'étais, moi, dans les ruines de l'abbaye attenante, c'est-à-dire à cinq cents pas d'elle! C'était à n'y pas croire.... Mais tout à coup cette apparition , cette porte , cet homme , tout cela me revint à l'esprit ; j'allais parler, j'allais tout dire, lorsque je ne sais quel pressentiment me retint; je n'avais pas encore assez de certitude , et je résolus , avant de rien révéler, de pousser mon investigation jusqu'au bout.

Les gendarmes, qui avaient été prévenus à quatre heures du malin, venaient chercher le maire, le juge de paix et deux médecins pour dresser le procès-verbal; le maire et le juge de paix étaient prêts; mais un des deux médecins, absent pour affaires de clientelle, ne pouvait se rendre à Tinvitation de l'autorité : j'avais fait pour la peinture quelques études d'anatomic à la Charité, je m'offris comme élève en chirurgie. Je fus accepté à défaut de mieux, et nous partîmes pour le château de Burcy : toute ma conduite était instinctive; j'avais voulu revoir Pauline avant que les planches du cercueil ne se fermassent pour elle, ou plutôt j'obéissais à une voix intérieure qui me venait du ciel.

Nous arrivâmes au château : le comte en était parti le matin même pour Caen : il allait soUiciter du préfet la permission de faire transporter le cadavre à Paris, où étaient les caveaux de sa famille, et il avait profité, pour s'éloigner, du moment où la justice remplirait ses froides formalités, si douloureuses pour le désespoir.

Un de ses amis nous reçut et nous conduisit à la chambre de la comtesse. A peine si je pouvais me soutenir; mes jambes pliaient sous moi, mon cœur battait avec violence : je devais être pâle comme la victime qui nous attendait. Nous entrâmes dans la chambre ; elle était encore toute parfumée d'une odeur de vie. Je jetai autour de moi un regard effaré : j'aperçus sur un lit une forme humaine que trahisfrif !c linceul déjà étendu

sur elle : alors je sentis tout mon courage s'évanouir, je m'appuyai contre la porte : le médecin s'avança vers le lit avec ce calme et cette insensibilité incompréhensible que donne l'habitude. II souleva le drap qui recouvrait le cadavre et découvrit la tête : alors je crus rêver encore, ou bien que j'étais sous l'empire de quelque fascination. Ce cadavre étendu sur le lit, ce n'était pas celui de la comtesse de Beuzeval ; cette femme assassinée et dont nous venions constater la mort, ce n'était pas Pauline!...

C'était une femme blonde et aux yeux bleus, à la peau blanche et aux mains élégantes et aristocratiques; c'était une femme jeune et belle, mais ce n'était pas Pauline.

La blessure était au côté droit ; la balle avait passé entre deux côtes et était allée traverser le cœur ; de sorte que la mort avait dû être instantanée. Tout ceci était un mystère si étrange que je commençais à m'y perdre ; mes soupçons ne savaient où se fixer : mais ce qu'il y avait de certain dans tout cela, c'est que cette femme, ce n'était pas Pauline, que son mari déclarait morte, et sous le nom de laquelle on allait enterrer une étrangère.

Je ne sais trop à quoi je fus bon pendant toute celte opération ciiirurgicale; je ne sais trop ce que je signai sous le titre de procès-verbal ; heureusement que le docteur de Dives, tenant sans doute à établir sa supériorité sur un élève, et la prééminence de la province sur Paris, se chargea de toute la besogne, et ne réclama que ma signature. L'opération dura deux heures à peu près; puis nous descendîmes dans la salle à manger du château, où l'on nous avait préparé quelques rafraîchissements. Pendant que mes compagnons répondaient à cette politesse en s'attablaiit, j'allai m'appuycr la tète contre le carreau d'une fenêtre qui donnait sur le devant. J'y étais depuis un quart d'heure à peu près lorsqu'un homme couvert de poussière rentra au grand galop de son cheval dans la cour, se jeta en bas de sa monture sans s'inquiéter si quelqu'un était là pour la garder, et s'élança rapidement vers le perron. J'avançais de surprise en surprise : cet homme, quoique je n'eusse fait que l'entrevoir, je l'avais reconnu malgré son changement de costume. Cet homme, c'était celui que j'avais vu au milieu des ruines sortant du caveau; c'était l'homme au pantalon bleu, ta la bêche et au couteau de chasse. J'appelai un domestique et lui demandai quel était le cavalier qui venait de rentrer. C'est mon maître, me dit-il, le comte de Beuzeval, qui revient de Caen, où il était ailé chercher l'autorisation de transfert. Je lui demandai s'il 4?4)mptait repartir bientôt pour Paris. Ce soir, me

<lit-il, car le fourgon qui doit transporter le corps de madame est préparé, et les chevaux de poste commandés pour cinq heures. En sortant de la salle à manger , nous entendîmes des coups de marteau: c'était le menuisier qui clouait la bière. Tout se faisait régulièrement, mais en hâte, comme on le voit.

Je repartis pour Dives : à trois heures j'étais à l'ont-rÉvêque, et à quatre heures à Trouville.

Ma résolution était prise pour cette nuit; j'étais décidé à tout éclaircir moi-même, et, si ma tentative était inutile , à tout déclarer le lendemain, et à laisser à la police le soin de terminer cette affaire.

En conséquence, la première chose dont je m'occupai en arrivant fut de louer une nouvelle barque; mais cette fois je retins deux honnnes pour la conduire, puis je montai dans ma chambre, je passai une paire d'excellents pistolets à deux coups dans ma ceinture de voyage, qui supportait en même temps un couteau-poignard; je boutonnai mon palletot par-dessus , pour déguiser à mon hôtesse ces préparatifs formidables; je fis porter dans la barque une torche et une pince, et j'y descendis avec mon fusil, donnant pour prétexte à mon excursion le désir de tirer des mouettes et des guillemots.

Cette fois encore le vent était bon ; en moins de trois heures nous fûmes à la hauteur de l'embouchure de la Dive : arrivé là, j'ordonnai à mes matelots de rester en panne jusqu'à ce que la nuit fut

tout à fait venue ; puis, lorsque je vis l'obscurité assez complète , je fis mettre le cap sur la côte et j'abordai.

Alors je donnai mes dernières instructions à mes hommes : elles consistaient à m'attendre dans un creux de rocher, à veiller chacun à leur tour, et à se tenir prêts à partir à mon premier signal. Si au jour je n'étais pas revenu, ils devaient se rendre à Trouville et remettre au maire un paquet cacheté : c'était ma déposition écrite et signée, les détails de l'expédition que je tentais et les renseignements à l'aide desquels on pourrait me retrouver mort ou vivant. Cette précaution prise, je mis mon fusil en bandoulière; je pris ma pince et ma torche, un briquet pour l'allumer au besoin, et j'essayai de reprendre le chemin que j'avais suivi lors de mon premier voyage.

Je ne tardai pas à le retrouver, je gravis la montagne, et les premiers rayons de la lune me montrèrent les ruines de la vieille abbaye ; je franchis le porche, et comme la première fois je me trouvai dans la chapelle.

Cette fois encore mon cœur battait avec violence; mais c'était plus d'attente que de terreur. J'avais eu le temps d'asseoir ma résolution , non pas sur cette excitation physique que donne le courage brutal et momentané, mais sur cette réflexion morale qui fait la résolution prudente , mais irrévocable.

Arrivé au pilier au pied duquel je m'étais cou-

ché, je m'arrêtai pour jeter un coup d'œil autour de moi. Tout était calme, aucun bruit ne se faisait entendre, si ce n'est ce mugissement éternel, qui semble la respiration bruyante de l'Océan; je résolus de procéder par ordre, et de fouiller d'abord l'endroit où j'avais vu le comte de Beuzcval, car j'étais bien convaincu que c'était lui, cacher un objet que je n'avais pu distinguer. En conséquence, je laissai la pince et la torche contre le pilier, j'armai mon fusil pour être prêt à la défense en cas d'événement; je gagnai le corridor, je suivis ses arcades sombres; contre une des colonnes qui les soutenaient étaienl appuyée la bêche, je m'en emparai; puis, après un instant d'immobilité et de silence, qui me convainquit que j'étais bien seul, je me hasardai à gagner l'endroit du dépôt, je soulevai la pierre de la tombe, comme l'avait fait le comte, je vis la terre fraîchement remuée, je couchai mon fusil à terre, j'enfonçai ma bêche dans la même ligne déjà découpée, et au milieu de la première pelletée de terre je vis briller une clef; je remplis le trou, replaçai la pierre sur la tombe, ramassai mon fusil, remis la bêche où je l'avais trouvée, et m'arrêtai un instant dans l'endroit le plus obscur, pour remettre un peu d'ordre dans mes idées.

Il était évident que cette clef ouvrait la porte par laquelle j'avais vu sortir le comte ; dès lors je n'avais plus besoin de la pince : en conséquence, je la laissai derrière le pilier, je pris seulement la tor-

che, je m'avançai vers la porte voûtée, je descendis les trois marches, je présentai la clef à la serrure, elle y entra, au second tour, le pêne s'ouvrit, j'entrai ; j'allais refermer la porte , lorsque je pensai qu'un accident quelconque pouvait m'cmpècher de la rouvrir avec la clef; j'allai rechercher la pince, je la couchai dans l'angle le plus profond de la quatrième à la cinquième marche ; je refermai la porte derrière moi; me trouvant alors dans l'obscurité la plus profonde, j'allumai ma torche, et le souterrain s'éclaira.

Le passage dans lequel j'étais engagé ressemblait à l'entrée d'une cave, il avait tout au plus cinq ou six pieds de large, les murailles et la voûte étaient de pierre ; un escalier d'une vingtaine de marches se déroulait devant moi ; au bas de l'escalier je me trouvai sur une pente inclinée qui continuait de s'enfoncer sous la terre; devant moi, à quelques pas, je vis une seconde porte, j'allai à elle, j'écoutai en appuyant l'oreille contre ses parois de chêne, je n'entendis rien encore; j'essayai la clef, elle l'ouvrait ainsi qu'elle avait ouvert l'autre; comme la première fois j'entrai, mais sans la refermer derrière moi , et je me trouvai dans les caveaux réservés aux supérieurs de l'abbaye ; on enterrait les simples moines dans le cimetière.

Là, je m'arrêtai un instant : il était évident que j'approchais du terme de ma course ; ma résolution était trop bien prise pour que rien lui portât atteinte;

el cependant, continua Alfred, tu comprendras facilement que l'impression des lieux n'était pas sans puissance ; je passai la main sur mon front couvert de sueur, et je m'arrêtai un instant pour me remettre. Qu'allais-je trouver? sans doute quelque pierre mortuaire, scellée depuis trois jours ; tout à coup je tressaillis! J'avais cru entendre un gémissement.

Ce bruit , au lieu de diminuer mon courage , me le rendit tout entier; je m'avançai rapidement; mais de quel côté ce gémissement était-il venu? Pendant que je regardais autour de moi, une seconde plainte se fit entendre; je m'élançai du côté d'où elle venait, plongeant mes regards dans chaque caveau, sans y rien voir autre chose que les pierres funèbres, dont les inscriptions indiquaient le nom de ceux qui dormaient à leur abri; enfin, arrivé au dernier, au plus profond, au plus reculé, j'aperçus dans un coii; une femme assise, les bras tordus, les yeux fermés et mordant une mèche de ses cheveux ; près d'elle, sur une pierre, était une lettre, une lampe éteinte et un verre vide. Etais-je arrivé trop tard, était-elle morte? J'essayai la clef, elle n'était pas faite pour la serrure ; mais au bruit que je fis la femme ouvrit des yeux hagards, écarta convulsivement les cheveux qui lui couvraient le visage , et d'un mouvement rapide et mécanique se leva debout comme une ombre. Je jetai à la fois un cri et un nom, Pauline!

Alors la femme se précipita vers la grille et tomba à genoux.

— Oh ! s'écria-t-elle avec l'accent de la plus affreuse agonie, tirez-moi d'ici. Je n'ai rien vu, je ne dirai rien, je le jure par ma mère.

— Pauline! Pauline! répétai -je en lui prenant les mains à travers la grille, Pauline, vous n'avez rien à craindre, je viens à votre aide , à votre secours : je viens vous sauver.

— Oh ! dit-elle en se relevant, me sauver, me

sauver oui, me sauver. Ouvrez cette porte,

ouvrez-la à l'instant; tant qu'elle ne sera pas ouverte je ne croirai à rien de ce que vous me direz. Au nom du ciel, ouvrez cette porte. — Et elle secouait la grille avec une puissance dont j'aurais cru une femme incapable.

— Remettez-vous, remettez-vous, lui dis-je, je n'ai pas la clef de cette porte, mais j'ai des moyens de l'ouvrir : je vais aller chercher....

— Ne me quittez pas, s'écria Pauline en me saisissant le bras à travers la grille avec une force inouïe ; ne me quittez pas , je ne vous reverrais plus.

— Pauline, lui dis-je en rapprochant la torche de mon visage, ne me reconnaissez-vous pas? Oh ! regardez - moi , et songez si je puis vous abandonner.

Pauline flxa ses grands yeux noirs sur les miens, chercha un instant dans ses souvenirs; puis tout à coup :

— Alfred de Nerval! s'écria-t-elle.

— Oh! merci, merci, lui répondis -je, ni vous non plus, vous ne m'avez pas oublié. Oui, c'est moi qui vous ai tant aimée, qui vous aime tant encore. Voyez si vous pouvez vous conûer à moi.

Une rougeur subite passa sur son visage pâle, tant la pudeur est inhérente au cœur de la femme ; puis elle lâcha mon bras.

— Serez-vous longtemps? me dit-elle.

— Cinq minutes.

— Allez donc; mais laissez- moi cette torche, je vous en supplie, les ténèbres me tueraient.

Je lui donnai la torche: elle la prit, passa son bras à travers la grille , appuya son visage entre deux barreaux afin de me suivre des yeux le plus longtemps possible, et je me hâtai de reprendre le chemin par lequel j'étais venu. Au moment de franchir la première porte, je me retournai et je vis Pauline dans la même posture, immobile comme une statue qui eût tenu un flambeau avec son bras de marbre.

Au bout de vingt pas je trouvai le second escalier et à la quatrième marche la pince que j'y avais cachée; je revins aussitôt : Pauline était toujours à la même place.En me revoyant elle jeta un cri de joie. Je me précipitai vers la grille.

La serrure en était tellement solide que je vis qu'il fallait me tourner du côté des gonds : je me mis donc à attaquer la pierre ; Pauline m'éclairait, au bout de dix minutes les deux attaches de l'un

des battants étaient descellées , je le lirai , il céda. Pauline tomba à genoux : ce n'était que de ce moment qu'elle se croyait libre.

Je la laissai un instant à son action de grâces, puis j'entrai dans le caveau. Alors elle se retourna vivement, saisit la lettre ouverte sur la pierre et la cacha dans son sein. Ce mouvement nie rappela le ■verre vide ; je m'en emparai avec anxiété, un demipouce de matière blanchâtre restait au fond.

— Qu'y avait-il dans ce verre? dis-je épouvanté.

— Du poison, me répondit Pauline.

— Et vous l'avez bu ! m'écriai-je.

— Savais je que vous alliez venir? me dit Pauline en s'appuyanl contre la grille; car alors seulement elle se rappela qu'elle avait vidé ce verre une heure ou deux avant mon arrivée.

— Souffrez-vous? lui dis-je.

— Pas encore, me répondit-elle.

Alors un espoir me vint.

— Et y avait -il longtemps que le poison était dans ce verre?

— Deux jours et deux nuits à peu près, car je n'ai pas pu calculer le temps.

Je regardai de nouveau le verre, le détritus qui en couvrait le fond me rassura un peu : pendant ces deux jours et ces deux nuits, le poison avait eu le temps de se précipiter. Pauline n'avait bu que de l'eau , empoisonnée il est vrai, mais peut-être pas à un degré assez intense pour donner la mort.

— 11 n'y a pas un instant à perdre, lui dis-je en

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