‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 19 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le salon de M"*^ de Saint-Ovide avait cette élégance qui est la gloire et en môme temps la honte de certaines classes. Si Balzac, ce grand génie, qu'on commence à discuter et qu'on finira par comprendre, a poussé la psychologie jusqu'au panthéisme du mobilier ; s'il ne hasarde jamais un drame sans s'être assuré de la complicité, je veux dire de la collaboration des accessoires ; c'est qu'il a senti que, dans nos sociétés modernes, où l'homme fait son lit pour luimême et l'emporte avec lui, l'ameublement est le moulage des caractères. Autrefois, les aïeux survivaient dans leurs vieux fauteuils maintenus à la place héréditaire; aujourd'hui, les aïeux meurent, et quand une vieillerie affecte la place Jd' honneur, dans nos salons contemporains, c'est qu'elle est neuve, et qu'elle est là pour attester le bon goût et non la piété du possesseur.

Buffon s'est trompé : ce n'est pas le style qui est l'homme. Le papier a son prestige, et la plume est menteuse ; mais le costume et l'ameublement trahissent tous les secrets. Il est impossible de méconnaître la vanité puérile, le désordre, le

goût, le sensualisme, dans l'arrangement, dans le choix du mobilier. C'est bien l'habit qui fait le moine, n*en déplaise aux proverbes, qui ne sont que des paradoxes. Si le salon d'un homme de lettres ressemble au salon d'un financier, tant pis pour le littérateur; mais je défie l'homme d'argent, eût-il toutes les délicatesses d'un Mécène, de faire ressembler sa demeure à celle dé Thomme d'idées. Le million a toujours, si spirituel qu'il soit et qu'il veuille paraître, un petit bout •d'insolence qui se laisse voir et qui gâte le plaisir des yeux. Il lui manque ces contrastes charmants qu'un peu de gône introduit dans un mobilier d'artiste. Ce qui ravit l'observateur, c'est cette part de la vie intime que l'homme intelligent môle aux objets de la vie extérieure. Se meubler, comme une boutique ou comme un musée, c'est s'habiller comme une gravure de modes.

Le supplice de certaines gens, je devrais dire aussi de certaines professions, c'est de ne pouvoir faire apparaître dans leurs meubles celte part de l'âme qui met le public en communication rapide avec l'hôte qu'il visite. Il y a des gens chez lesquels on ne semble jamais être, ])arce qu'euxmêmes ne semblent pas être chez eux.

Je connais un philosophe qui ne se permet aucune opinion sur une femme, avant de lui îivoir rendu visite, et qui ne retourne jamais la voir, s'il n'a pas remarqué qu'elle sait animer son mobilier et laisser un peu de sa vie à son salon. 11 a rompu avec une fort belle dam3, une veuve, qui devait lui apporter en mariage cent mille livres de rente, et qui passait pour une femme supérieure, parce qu'après une inspection faite dans son domicile, il a remarqué que tout était d'un luxe si accommodé, si rangé, si officiel, qu'on ne devinait rien des habitudes de cette dame, et qu'on ne trouvait pas même, dans la chambre â coucher, une pelote avec des épingles.

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A loulcs les tculalivcs failes auprès de lui pour renouer les projets de mariage, notre homme répondait invariablement :

— Pas d'épingles chez une femme 1 quelle prételUion !

11 n'a pas voulu en démordre ; ces épingles lui tenaient au cœur, et elles étaient un argument bien autrement sérieux, mais qui paraissait aux gens superticiels de même nature que le fameux : Tarte à la crème l

Ce philosophe avait raison. On n'eût pas Irouyé d'épingles chez M"** de Saint-Ovide. Elle avait un soin fanatique de ses meubles, dont chacun valait une rente. Meublée par ordre, elle avait à peine choisi ce qu'elle n'avait pas payé. Aussi, le damas de ses rideaux, l'or de ses fauteuils, la laine de ses tapis, tout était d'une qualité irréprochable; mais rien n'avait un accent, un caractère ; rien ne trahissait une habitude, une préférence. C'était beau, mais banal.

Pauline Foucault, d'abord un peu éblouie de ce luxe, finissait par le comprendre et le juger. Elle n'était pas à l'aise au milieu de ces objets coûteux, si bien alignés, si soigneusement mis en place.

La pauvre sous-maîtresse se demandait si c'était ainsi qu'elle arrangerait son salon ; et elle se répondait par un tableau d'intimité où le bonheur bouleversait toute cette harmonie froide. Elle voyait Hector oubliant ses livres sur ces guéridons qui ne servaient à rien, et elle sentait des larmes dans ses yeux, en pensant qu'il faudrait permettre sans doute à des petits enfants d'érailler un peu les meubles et de monter sur les fauteuils.

Des enfants 1 c'était là la dernière^ la plus complète, la plus enivrante des joies qu'elle osait rêver. Cette orpheline, qui avait honte de penser à sa mère, qui n'avait pas eu les caresses de la famille, qui, obligée de comprimer son cœur sous le voile de la misère et du devoir, n'avait rencontré

jamais que le dédain et l'indifférence, qui se sentait des tré-

sors d'affection, à qui l'amour était à peine suffisant pour dépenser les forces d'expansion qu'elle retenait en elle ; cette ironique créature était émue et éblouie quand elle songeait qu'elle serait mère, et que cette vie, dont le foyer la consumait, se multiplierait autour d'elle. Elle contemplait, à travers le rideau de ses larmes, le beau visage de M"*® de Saint-Ovide, et elle n'était plus jalouse de son amie. Elle lui pardonnait tout, parce qu'elle entendait à son oreille parler, crier, chanter ces petites voix enfantines qui lui disaient : Tu soras plus reine, plus belle, plus heureuse I In auras toutes les adorations avec tous les trésors : tu seras mère !

— Ma foi 1 dit tout à coup Adèle en bâillant, cette journée-ci m'a paru aussi longue que les autres.

— Tu vois donc bien que tu as eu tort de m' amener, répondit Pauline.

— Pourquoi donc, si tu as pris quelque plaisinidans ma société ? répliqua M™e de Saint-Ovide.

— Plaisir? non; intérêt, oui.

— Tu m'as étudiée, n'est-ce pas ? et peut-on savoir le résultat de tes observations ?

— C'est que je te plains, ma pauvre Adèle, dit Pauline d'une voix émue.

— Bah ! tu as de la pitié de reste ! tu as trop d*illusions I Plus tard, tu m'envieras.

— Jamais !

— Eh 1 mon Dieu ! le bonheur n'est pas une affaire de contrat, mais une affaire d'appétit. Il y en a qui se contentent de grignoter les joies de la vie, d'autres veulent tout dévorer. Tu mourras de faim ! je te le prédis.

— Aujourd'hui peut-être, repartit Pauline en riant et avec imc bonne humeur sans arrière-pensée, car les petits anges

qui rayaient eftieiirde de leurs ailes l'avaient mise en joie. ' — Tu as raison, il est près de sept heures; à table!

Et Mn^6 (J3 Saint-Ovide sonna pour qu'on la servît.

Le dîner fut plus gai que celui de la veille. Pauline trioml)hait, et Adèle,» qui espérait peut-être une revanche, avait besoin de ne pas paraître vaincue.

Après le dîner, on procéda à la toilete de M"* Foucault. Ce fut une grande affaire. Pauline se souciait fort peu d'ordinaire de sa mine et ( c ses atours; maiselle ne voulait pas, ce soir-là, laisser absolument tout avantage à son amie. Elle tenait à battre sur son propre terrain cette héroïne d'élégance et de fanfreluches. De son côté. M"® de Saint-Ovide mettait de la vanité, peut-être de la malice, à parer sa rivale.

Pauline, animée par les espérances qui gonflaient sa maigre poitrine, se prêta avec une docilité de pensionnaire à tous les caprices d'arrangement; elle devint presque belle; en toutca», elle sortit éclatante des mains de l'habile femme de chambre : une rose dans ses cheveux noirs, quelques dentelles chiffonnées autour de ses épaules nues, une perle qui pendait, comme une larme symbolique, au haut de son corsage, une robe à plis amples, des manches courtes laissant voir un bras d'une gracilité charmante, c'était là tout; mais son regard, son sourire, et je ncsais quel magnétisme étrange qui circulait autour d'elle, complétaient sa parure et semaient des feux de diamants sur toute sa personne.

— Tu es terrible I s'écria Adèle en la contemplant; tu n'as pas besoin de bijoux.

Et la pauvre M'"® de Saint-Ovide se chargeait les bras do bracelets énormes et se mettait un peu de carmin sur les joues.

— Voilà mon écrin, dit fièrement Pauline, en appuvîint la main sur son cœur.

— Si mes invités ont de l'esprit ce soir, ils t'adoreront, reprit Adèle avec un sourire.

— J'espère bien les transpercer. Éblouir les gens, ce n'est pas difficile ; se faire aimer, c'est tout simple ; mais aimer, voilà le problème.

— Est-ce que les femmes ont besoin de problèmes, repartit Mme de Saint-Ovide; ce sont des artistes auxquelles il ne faut que des bravos. Mais pourvu qu'on nous applaudisse, nous ne nous inquiétons pas de savoir si ce sont des claqueurs ou des naïfs qui nous font un succès.

— Tu confonds, ma chère, les véritables artistes avec les cabotins.

— Dame ! je ne parle que de ce que je connais.

— Tu ferais mieux de penser à ce que tu ne connais pas.

— Quand tu seras vieille, ma pauvre enfant, repartit Adèle, que deviendras-tu ? L'amour pur pour lequel tu vis ne t'empêchera pas d'attraper des années.*

— La peur de vieilHr? mais je ne l'ai pas. Le lendemain de mon mariage, je n'aurai plus d'âge ; et quand je serai mère, je serai éternelle.

Adèle rougit, sans savoir pourquoi ; elle n'aimait pas qu'on parlât famille et enfants devant elle. Gela lui paraissait inconvenant.

Au premier coup de sonnette qui retentit dans l'appartement, Pauline tressaillit. Les intimes de Mn»e de Saint-Ovide lui faisaient peur. On ouvrit la porte du salon : ce n'était que le musicien.

— Bonjour, maestro, dit Adèle en secouant sa main dans celle de l'artiste; comment va l'inspiration aujourd'hui?

— Mal I j'ai eu les nerfs toute la journée dans un état déplorable. Il a fait un vent!...

— Et l'opéra, avance-t-il ?

— Oui, j'ai fini le boléro dansé par les trappistes dans le cimetière ; vous savez^ au quatrième acte ?

— En êtes-vous content ?

— Assez. Je crois, franchement, que, depuis Meyerbeer, personne n*a compris aussi bien que moi ce genre-là. Cela fera de l'effet.

— J'avoue, dit Pauline, que la situation me paraît émou* vante. Un boléro de trappistes 1

— Oh 1 ce sera splendide, acheva modestement le compositeur. Si on n'obtient pas un succès avec ces machines-là, ma foi, c'est à désespérer du public; je renonce aux beaux arts, je me suicide, je me fais banquier.

— Vous allez me trouver bien curieuse, monsieur, ajouta perfidejncnt Pauline, mais, j'oserai vous demander si, indépendamment de ce ballet étrange, dont je comprends tout le pittoresque, vous n'avez pas dans votre œuvre des situations dramatiques avec simplicité, des scènes de sentiment, en un mot ?

Le musicien, avant de répondre, enfonça sous l'arcade sourcilièrc de son œil droit' un petit morceau de vitre ; c'était une fenêtre qu'il mettait à son esprit ; puis, il regarda M"<* Foucaultavcc un air mélangé de dédain et de commisération.

— Madame, dit-il en s'inclinant.

— Pardon, monsieur, interrompit Pauline, appelez-moi mademoiselle; je le suis encore.

— Ah ! repartit avec assez d'impertinence le maestro, pendant qu'Adèle souriait.

C'était la première {pis qu'une femme revendiquait co litre dans le salon de M"^® de Saint-Ovide.

Le musicien se crut très-fm, très-spirituel, très-gentilhomme, c'est-à-dire très-brutal, on sifflottant un : Mademoiselle ! dont il semblait demander pardon à la maîtresse de la maison.

— Mademoiselle, dit-il, aime sans doute les romances de M"® Loïsa Puget. Gela est bon dans un salon. Mais un opéra, un grand opéra a besoin d'autres éléments que cet éternel amour qui roucoule. Oh ! non, j'ai bien défendu à mon collaborateur de me mettre de ces duo insupportables : amour extrême, je Vaime, il m* aime ! C'est fini, usé, rococo! On a tant exploité les sentiments.

— Mais je ne vois pas, reprit Pauline, ce qui peut rester à la musique, quand on lui interdit le domaine des sentiments. L'amour ! mais c'est l'infini ! on le chante depuis la création, et il n'est pas deux voix, deux lyres, deux âmes qui l'aient chanté de même. Croyez bien qu'on le chantera jusqu*à la fin du monde.

— C'est précisément parce qu'on le chantera toujours, que je ne veux pas le chanter. Le beau mérite, de reprendre un thème banal ! tandis que la terreur, l'épouvante, la colère, sont des émotions qu'on peut varier.

— Ainsi, monsieur, il n'y aura pas d'amour dans votre opéra ?

— Oh 1 il en faut bien un peu. J'aurai une romance; mais ce sera tout. C'est la seule concession que je veuille faire aux préjugés.

— Aux préjugés 1 L'amour un préjugé !

— Un préjugé nécessaire, si vous voulez, mademoiselle ; mais quand les esprit seront assez perfectionnés pour comprendre l'art en lui-môme, indépendamment des prétendus besoins du cœur auxquels on le fait servir, on jouira alors d'émotions parfaitement idéales; et la musique, rendue à elle-même, ne célébrera plus que la musique.

— Dans ce temps-là, monsieur, les oreilles suffiront; on n'aura plus besoin du cœur.

— Ah I mademoiselle, ne dites pas de mal des oreilles.

IGi PAULINE FOUCAULT

— Ce n'est pas devant vous, monsieur, que je m'en moquerais.

— Bravo I s'écria M""*" de Saint-Ovide, bien répondu ! Avouez, mon cher maître, que vous avez maintenant l'oreille basse.

— J'avouerai môme, pour vous obliger, que je l'ai fort longue. Je ne suis pas galant à demi.

Et l'homme au boléro, après un salut ironique qui tranchait la question, fit quelques pas dans le salon.

— Qu'en dis-tu, ma chère ? demanda tout bas Adèle à M"'' Foucault.

— Je dis qu'il ira à l'Institut !

— Parbleu ! il y est presque. On a jusqu'ici combattu son élection, pjirce qu'on le trouve trop littérateur. Il n'est pas encore assez musicien pour ses collègues.

— Diable ! ils sont difficiles. Quand je serai mariée, je me le ferai présenter , il a son agrément et son utilité : il aiguise l'esprit.

— Oui, c'est une meule.

Quelques minutes après, les deux banquiers et le gentilhomme annoncés par M"^ de Saint-Ovide étaient introduits. Au premier aspect, le plus banquier des trois n'était pas facile ù deviner. A la vérité, ils étaient tous trois associés, en attendant qu'ils devinssent rivaux et ennemis. Le comte était président du conseil de surveillance de la société dont ses deux amis étaient les organisateurs, et il s'entendait, tout comme un autre, à cet argot pittoresque des zingari (le la Bourse ; quand il ne parlait pas actions, obligations, reports, primes, etc., etc., il i>arlait chevaux, turf, ou, ce qui revient au mênie, coulisses et danseuses.

Des deux financiers, l'un était grand, mince, le front dépouillé, la figure ossifiée, sec et droit comme le chiffre 4. Son collègue, tout gras, tout gros, tout rond, ressemblant

h un zéro, faisait avec lui la dizaiue. Le comte était l'accolade. On les voyait toujours, ensemble, à la Bourse^ au théâtre, dans les plus célèbres restaurants. On disait do ce trio, par un déplorable calembour : — Voilà les trois corn tes; les deux banquiers sont les comptes courants, et le gentilhomme est le comte couru, Le facétieux qui s'était permis cette plaisanterie amère avait reçu, dit-on, pour rinsérer dans un journal, quelcjues actions industrielles de ses propres victimes. Les jeux de mots sont une spéculation. Tous les jours, les hommes qui spéculent sur la notoriété publique, demandent à la caricature ou à l'esprit gaulois la consécration, la vulgarisation de leur renommée. On ne meurt pas du ridicule en France, on en vit.

M™^ de Saint-Ovide avait des fonds placés chez ces banquiers. Elle leur rendait d'ailleurs des services de plus d'une sorte.

LaReviLe rétrospective, publiée après la révolution de 1848, a révélé que les intrigants les plus austères ne dédaignaient pas, sous la royauté déchue, d'introduire dans les coulisses ministérielles quelques-unes de ces belles dames, à l'esprit délié, à la conscience souple, au cœur facile, soubrettes de la politique', trafiquant des secrets avec gentillesse, et appliquant à l'honneur des autres un escompte qu'elles ne trouvent plus pour elles-mêmes.

M"** de Saint-Ovide avait pour protecteur spécial un baron bien apparenté, assez intelligent pour écouter, assez niais pour raconter. Elle savait par lui les projets en travail, les changements ministériels en expectative, et elle tenait les banquiers au courant. D'un autre côté, elle avait le moyen de faire parvenir aux oreilles officielles les bruits, les renseignements qu'il était urgent de connaître. On avait acheté et vendu des places et des votes dans ce salon trivial. M""' (\o Saint-Ovide gardait dans une petite cassette dos au-

tographes de ministres et de dt^pulds, dont elle espérait bien un jour tirer parti.

Pauline, que ce musicien aux nerfs délicats avait mise en verve, sourit à rentrée des deux, ou plutôt des trois fmanciers, comme à une bonne fortune. La pauvre fille avait une secrète colère contre les hommes d'argent. Puisque le hasîird lui en livrait quelques-uns sur un terrain neutre, il lui semblait charmant de les déchirer.

Elle s'efforça donc de les attirer doucement à elle. Mais, bien qu'elle eût parlé de la hausse et de la baisse avec la maladresse de l'ignorance, et qu'elle eût fait sur le terrain de la finance quelques faux pas intentionnels, aucun de ces trois messieurs ne vint à son aide ; le comte avait souri, le financier maigre était resté impassible, et le financier gras avait légèrement froncé le sourcil.

— De quoi faut-il leur parler?demanda-t-elletoutbasàAdôle.

— De tout, excepté de leur spécialité ; les affaires, ce sont là leurs secrets; ils redoutent toujours de les livrer, surtout ici.

— Eh bien t je vais leur parler musique ; c'est assez bon pour eux.

Pauline, profitant des saints et des compliments échangés entre les trois nouveaux venus et le maestro, réveilla la querelle apaisée quelques instants auparavant, et demanda à ces messieurs de se prononcer sur le débat.

Le comte n'était pas de l'avis du musicien, mais il n'était pas non plus de celui de Pauline. En fait de musique, il n'aimait que les ballets; et les ronds de jambes lui paraissaient la dernière expression de l'art.

Adèle expliqua par deux mots à l'oreille de Pauline la raison de cette préférence. Le comte, qui avait une femme de vingt-cinq ans, jolie, spirituelle, douée de tous les charmes, ty|)e de toutes les élégances, modèle de toutes les dis-

PAULINE FOÙCAULL le*!?

tinctions, la délaissait naturcllemenl pour une fille de portier qui avait appris l'art des pirouettes, au lieu de l'art d'écrire correctement, mais qui avait l'incomparable supériorité d'être aussi maigre d'esprit qu'elle l'était de corps, et de parler cotnme elle eût écrit.

C'étaient là, il faut l'avouer, de terribles séductions pour un gentilhomme ; il était donc selon la logique que le comte dédaignât sa femme pour cette danseuse, et méprisât la musique pour n'aimer que les ballets. La danse est, pour bien des gens; la seule raison sérieuse d'appeler l'Opéra une Académie.

Pauline fit comme les paladins qui baissaient la lance devant un ennemi trop faible, elle sourit au comte sans discuter avec lui, et se tourna vers les deux banquiers.

Mais une étrange surprise l'attendait ; et celte conversation, frivole en apparence, qui peut sembler inutile à nos lecteurs, exerça sur cette nature impressionnable, qui ne vivait que pour des émotions violentes, une influence sérieuse et profonde, dont le retentissement ne fut pas étranger aux douloureux mystères de sa destinée*

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