‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 32 sur 39 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Pendant toute la journée, Pauline affecta la gaieté, et se fit un prétexte de son enjouement pour ne pas quitter son mari, ou du moins pour le surprendre à tout propos. Quand il était seul une demi-heure, elle s'imaginait qu*il écrivait à Mme Desprets, elle arrivait brusquement, sans qu'une seule fois il tressaillit.

Vers le soir, elle se sentit lasse de ce jeu pénible*

— Je suis folle I se dit-elle* Je veux savoir s'il écrira, et je Tempêche d'écrire.

Alors elle feignit de sortir pour une visite, rentra au bout de cinq minutes , s'enferma dans sa chambre, et, se plaçant derrière un rideau de sa fenêtre, elle se mit à guetter avec une angoisse inexprimable, bien persuadée qu'elle reconnaîtrait cette réponse, cette lettre fatidique, si elle la voyait passer de haut, de loin, à la main d'Hector ou d'un domestique. L'heure du dernier courrier sonna; la nuit vint, Hector n'avait pas répondu.

Pauline sortit de sa chambre tout inquiète, ne sachant

si ce retard était un augure favorable ou une précaution ; pendant le dîner. M. de Villemoran parla d'une promenade au bois de Boulogne. Pauline y consentit.

— Je trouverai peut-être occasion de l'amener à une confidence, se dit-elle.

Mais quand elle fut dans la voiture, à côté de son mari, elle trembla de parler, elle eut peur de s'y prendre maladroitement, de se montrer sottement jalouse, d'être infé* rieure à lui. Elle songea qu'il n'exerçait aucune surveillance sur sa conduite, sur sa correspondance ; qu'elle aurait pu écrire vingt fois «à M. Philippe Loignon, sans que M. de Villemoran demandât à voir une lettre ou une réponse. Elle tâcha d'endormir sa jalousie. Elle se persuada que son estime était assez robuste pour avoir confiance. Elle fut caressante et douce, ne lutta pas contre la mélancolie de la soirée, et s'abandonna avec la langueur des premiers temps du mariage au conseil, à l'apaisement qu'on respirait dans cette belle nuit d'été.

Ces deux époux, qu'un mot, qu'un geste pouvait séparer à jamais, et qui en étaient arrivés à craindre de parler de leur amour, de peur que ce mot ne se transformât en raillerie sur leurs lèvres, semblaient, ce soir-là, deux amants dans toute la ferveur de la lune de miel. Pauline se pressait contre son mari ; mais, en appuyant parfois la tête ou l'épaule sur sa poitrine, elle sentait un petit craquement de papier qui la faisait frissonner. La lettre était là, insignifiante ou terrible, et elle reculait vivement. Hector, sans soupçonner l'objet de la préoccupation de Pauline, connaissait trop bien celle-ci pour ne pas deviner que cette journée paisible et cette soirée délicieuse étaient un effort. Il se demandait à quelle nouvelle douleur cette intimité douce le préparait, et quel orage s'amassait au fond du cœur de sa femme. Intéressés l'un et l'autre à s'observer, ils redoublaient de grâce

ol (le familiarité londro, cachant bien, cachant trop leur secret, puisqu'ils so trahissaient à force de TétoufFer.

A les voir ainsi, l'un près de l'autre, tout le monde les eût enviés; tout le monde, hélas I devait les plaindre. Il n'était personne, parmi les promeneurs du bois, qui n'eût plus de bonheur à espérer encore, plus de jours de mensonge à voir s'écouler! Les couples les plus indifférents, les époux unis par le calcul, les amants unis par la vanité, les hypocrisies du ménage, les tartuferies de l'amour libre, tout valait mieux que cette élégie terrible qui couvrait un désespoir sans merci. Toutes les liqueurs frelatées de la "vie étaient supérieures à cette dernière goutte, charmante et amôre, que les lèvres altérées de ces deux époux se disputaient silencieusement et allaient épuiser.

La promenade se prolongea assez tard. Quand on rentra à Thôtel, Hector et Pauline se donnèrent la main, se regardèrent avec un sourire qui cachait une double inquiétude, parurent hésiter, comme s'ils avaient beaucoup de choses à se dire, et se séparèrent, pour rentrer chacun chez soi.

Pauline ne put dormir. Une pensée ardente, une idée fixe la tenait éveillée. Elle écoutait, elle s'imaginait entendre dans le silence de la nuit, à travers les murs, le grincement de la plume sur le papier.

— Il écrit, se disait-elle.

Au milieu de la nuit. M"** de Villemoran sembla tout à coup prendre une résolution courageuse. Elle se leva et mil un peignoir.

— C'est trop douter, murmura-t-elle; je veux savoir ce que j'ai à craindre ou à espérer; par les larmes ou par les rires, je vaincrai Hector.

Et, s' approchant de la glace, elle releva ses cheveux qu'elle avait dénoués, et elle se regarda longtemps et avec une attention étrange.

— Pourquoi m*aimerait-il encore? dit-elle en soupirant. Je ne suis pas jolie. Ah! si j'avais la beauté, si je pouvais mettre sur mon front le rayonnement qui fait Marie si imposante I Si j'avais seulement cet attrait vulgaire de M™* de Saint-Ovide, je lutterais! Je saurais bien me faire pardonner les défauts, les exigences, les caprices de mon esprit. Hélas! on ne voit plus que l'esprit en moi; le corps fait pitié.

Elle se promena, puis revint de nouveau s'accouder au velours de la cheminée :

— Si j'osais! Mais, non, je suis folle! Quelle misère ! Se sentir l'âme aimante, et douter de l'amour ; avoir en soi, dans sa tête et dans son cœur, une force suffisante pour dominer le monde, et se sentir vaincue ou redouter de l'être, parce qu'on n'a pas l'épiderme velouté d'une coquette, ou la grâce d'une provinciale! Cette effroyable Adèle avait raison! c'est un mauvais point en ménage que d'être laide! Mon honneur, ma vertu, ma fierté, tous les mérites dont je voulais l'écraser autrefois, me servent moins que ne me servirait aujourd'hui sa beauté.

Nous ne suivrons pas Pauline dans le dédale de ses méditations. Quand elle eut bien rêvé devant la glace, elle leva au ciel un regard enflammé dans lequel brûlaient vingt prières.

— Allons ! dit-elle, c'est mon devoir ! je défends mon bonheur et son honneur!

Puis, prenant une bougie, elle softit de sa chambre, pour entrer dans celle d'Hector.

M. de Villemoran dormait, Pauline mit sa main devant la lumière et le contempla avec un sourire.

— Je suis une singulière Psyché, murmura-t-elle, et voilà un singulier Amour! Dors, conscience pure, esprit froid 1 Ce n*est pas ta faute, n'est-ce pas, si je souffre? En vérité, ce

serait dommage de le troubler dans son sommeil d'enfant ; son rôve lui donne plu5 d'illusions que ne lui en offrirait la réalité. Rentre chez toi, pauvre femme ; ton mari ne t'attend pas.

Mais Pauline ne s'était pas juré de ne point regarder autour d'elle, en pénétrant dans la chambre d'Hector.

Elle remarqua, sur la table, une bougie usée aux trois quarts, du papier et un morceau de cire jeté à côté de la plume. Hector avait écrit, sa réponse était faite;. elle était là, elle rayonnait ; elle attirait Pauline, elle riait à travers les lettres de l'enveloppe, elle prqvoquait la pauvre femme; elle se moquait de sa coquetterie; elle la défiait de s'approcher d'elle et de la lire.

Pauline pâlit affreusement, et se mit une main crispée sur la bouche pour s'empêcher de crier ; une douleur aiguë la saisit au<îœur.

— Je voudrais mourir là, pensa-t-elle.

Elle eut la tentation rapide de s'emparer de la lettre ; mais elle s'était déjà vaincue à cet égard, et le souvenir de sa première victoire lui porta bonheur. Elle recula jusqu'à la porte, lentement, comme une statue, comme une lady Macbeth, regardant toujours avec fixité cette lettre, et regardant Hector qui dormait du sommeil d'un honnête homme.

Quand elle fut dans sa chambre, sa bouche, contractée par un effort énergique, se tordit dans des cris convulsifs. Elle tomba sur son tapis, où sa femme de chambre la trouva quelques heures après, étendue et pleurant.

— Ne dites rien à M. de Villemoran, s'empressa-t-elle de murmurer en revenant à elle.

La femme de chambre promit et tint parole ; et si elle raconta à tous les gens de la maison la singulière façon dont madame passait les niiits, il est juste de reconnaître que monsieur n'en sut rien.

Le lendemain, Pauline avait pris son parti et tenu son serment. Elle écrivit'à M. Philippe Loignon. Sa lettre était mesurée , pleine de réserves. Elle demandait des conseils qu'elle n'osait pas réclamer de son mari ; elle plaisantait même sur cette démarche de sa part; elle feignait de croire que le journafiste l'avait défiée d'écrire; et si elle s'adressait à lui, c'était pour lui prouver qu'elle ne se souvenait que de son amitié et qu'elle ne redoutait pas de l'entendre. Elle badina pendant quatre pages , mêlant la politique, les articles de Philippe, à ses confidences. Elle voulut montrer qu'elle écrivait en toute tranquillité d'esprit ; elle se donna la satisfaction vaniteuse de hasarder des conjectures sur la politique. Il fut beaucoup plus question de la réforme électorale que de son propre cœur, dans cette première lettre. Pourtant, l'instinct féminin l'avertit de laisser voir un peu de sensibilité à la fin, et de ne pas exagérer le pédantisme. Sans donner des espérances que sa conscience ne lui eût pas conseillées, il était de bonne tactique de viser un peu au cœur de Philippe, et de montrer à ce correspondant clandestin qu'on l'honorait assez pour le croire capable d'autre chose encore que de ses persifflages d'opposition,

(( Si la lutte vous laisse une heure de repos, écrivait Pauline en finissant, n'oubliez pas que j'ai des droits »ur cette heure d'oisiveté. Je lis tous vos articles, je partage toutes vos indignations, je frémis de toutes vos colères ; mais, par pitié même pour cette adhésion politique, laissez venir quelque bonne efi^usion d'amitié à ces lèvres que le sable de l'arène dessèche et brûle. Ménageons-nous pour les grands combats et fortifions-nous par la sympathie.

» Je ne cherche pas à me révolter contre la bienveillance discrète dont vous m'avez déjà donné des preuves. J'aurai beau dire et .beau faire, vous êtes mon ami ! Eh

bien ! que cette amitié nous serve et nous console ! Je suis seule au monde, et je veux rester seule; mais il me sera doux d'avoir à distance un écho, un oracle invisible, que j'interrogerai, qui me répondra, qui me conseillera, et qui, restant impalpable, ne menacera pas de s'interposer entre mon foyer et moi.

» Les esprits qui n'ont point traversé les déserts d*où nous revenons ne savent pas nous comprendre et ne savent pas nous guérir. Ne leur demandons pas cette béatitude pesante qui donne la paix, en ôtant la vie. Ce qui m'a manqué jusqu'à présent, c'est la liberté. J'ai cru que le mariage était une porte ouverte : c'est l'entrée d'un labyrinthe où les avenues sont étroites; on ne peut ni courir, ni s'arrêter à des perspectives lointaines. Un brouillard froid et mortel pèse aux épaules, les convenances, les formules, la banalité 1 Je ne veux pas sortir de ce labyrinthe, puisque j'y suis entrée volontairement; mais je vois au-dessus un peu de ciel, et je veux y planer.

» Prenez votre parti de cette comparaison poétique. Ce petit coin d'horizon est près de vous. Si vous avez des ailes, vous avez aussi des griffes; vous n'ôtes pas un ange, mais un vautour. Eh bien! pourvu que vous m'épargniez les coups de bec et les coups de griffes, je m'accommoderai de planer avec vous, de me reposer sur votre rocher. Allons, en route, et ne ménageons personne ! Mais ayons pitié de nous, et gardons pour nous seuls les dernières étincelles de nos deux âmes.

» Ecrivez-moi longuement ; surtout autrement que si vous me parliez. N'ayez plus de sarcasmes, quand il s'agit de nous. Je les connais tous. Sachez bien qu'il y a un cœur tout saignant et tout ouvert dans cette main que je vous tends à distance.

» Au revoir, monsieur, c'est-à-dire à bientôt une lettre!

Quant h nous rencontrer dans mon salon ou ^ans ces endroits qui nous ont déjà réunis deux fois, n'y Comptons pas. Ce serait une épreuve dangereuse ; notre amitié prend h distance des illusions, des douceurs d'aspect que lios deux visages de noyés feraient évanouir. Ce n'est pas pour éviter vos séductions que je ne veux pas vous voir ; c'est, au contraire, pour m'y livrer entièrement et sans réserve.

» Et puis enfin, il y a des convenances qui ne vous respectent pas et qui vous torturent, mais qu'il faut respecter. Je les tourne en vous écrivant, je les heurterais en vous recevant. Vous troubleriez aussi la svmétrie de mon salon, comme moi j'ai troublé jadis la paix de cette maison, qui s'est bien vengée. Ainsi donc, une fois pour toutes, écrivezmoi, et, je vous en prie, ne venez pas me voir. »

Philippe Loignon lut cette lettre avec une attention profonde. Il en scruta chaque ligne, il étudia jusqu'à l'écriture.

— Cette lettre n'est pas encore sincère, dit-il en faisant une cigarette, après cet examen minutieux d'expert ; il y a une prétention de style, un effort de grâce qui trahit le parti pris. Cette femme-là était née grande dame ; elle sait le fond de la coquetterie ; elle s'en souviendrait jusqu'à l'heure de mourir. Mais je la forcerai bien à la franchise !

Et, pour toute réponse, Philippe se borna à ce simple billet :

« Madame,

» Vous me tendez un piège, je veux y tomber. Mais il sera bien entendu entre nous que ma chute aura été volontaire, et afin de le mieux prouver, soyez assez bonne pour me dire de quel tort M. de Villemoran s'est rendu coupable envers vous. Il faut que vous ayez bien des reproches à lui adresser pour lui en faire si peu dans votre lettre; et que

VOUS écriviez sous l'empire d'une bien vive colère, pour en laisser voir si peu, pour écrire avec une liberté d'esprit si soigneusement contrainte et si parfaitement jouée.

» Allons, madame la baronne, dites à M"® Pauline Foucault de m' écrire. C'est à cette sœur-là seulement que je puis répondre, sans scrupule et sans fausse n>anœuvre. »

Pauline s'alarma de cette provocation. Elle eût voulu ne pas se livrer. Précisément à cause de la sympathie qui l'attirait vers Philippe, elle eût voulu, par fierté, s'avancer doucement, en restant libre de retourner en arrière. Elle garda ce billet, pendant deux jours, sans y répliquer.

— Si Hector me parle de la lettre de Marie ou de la sienne, je ne répondrai pas à M. Philippe, se disait-elle.

Or elle savait bien que M. de Villemoran ne révélerait pas sans motifs une correspondance qu'il avait eu des motifs de dissimuler. Un mot d'elle, une simple prière, eût peut-être amené, de la part d'Hector, la confidence qu'elle attendait.

Mais Pauline se fût reproché comme une faiblesse la moindre tentative. Elle n'interrogea pas, elle attendit, et le troisième jour, elle écrivit à Philippe Loignon une longue lettre, sans coquetterie, sans badinage, une confession pleine de cris et de larmes, qui initia le journaliste, et qui lui donna le rôle qu'il attendait depuis longtemps, avec une si singulière et si héroïque patience.

La correspondance devint active entre eux. Les sophismes intéressés du journaliste plaisaient à Pauline et remuaient en elle tous les instincts qu'elle avait si soigneusement réprimés jusque-là, Philippe, sans parler beaucoup de M. de Villemoran, avait une façon de tourner en ridicule ses théories puritaines qui choqua d'abord Pauline et qui finit par la faire sourire.

Ce journaliste blasé qui se mêlait aux tempêtes, comme

Caliban, et qui avait suivi tous les drapeaux, sans en embrasser aucun ; cet homme sans foi, qui satisfaisait son dépit en se mettant à la solde des convictions des autres, ne laissa pas voir pourtant l'effroyable aridité de son esprit à celle qu'il aimait, par une sympathie de haine commune contre le monde. Pauline avait encore, et surtout voulait avoir des illusions. Elle en était à l'aigreur ; elle avait trop de dignité, pour descendre jamais au cynisme.

Philippe lui ménagea le poison. Il avait, après tout, une très-réelle pitié pour elle, et, s'il l'eût osé, ou s'il eût pu la sauver, il l'eût volontiers détournée de la voie dans laquelle il l'entraînait.

Si je savais encore des lambeaux de cat'échisme, je les lui apprendrais I — se disait parfois ce philosophe railleur; et il amenait Pauline avec précaution au désenchantement ; il ne la faisait avancer qu'à pas lents dans celle avenue pleine de débris, au bout de laquelle il comptait bien Vattendre et la recevoir dans ses bras. Mais enfin, si peu qu'elle marchât sur sa trace, elle avançait ; et, de jour en jour plus aigrie, plus dédaigneuse du monde, Pauline, sans se rendre compte du sentiment confus qu'elle éprouvait pour son mari, sans se demander si c'était de l'amour jaloux, ou de la rancune, devenait railleuse, provoquante, intraitable. On s'extasiait dans son salon sur les gerbes qu'elle allumait à tout propos, Hector seul était alarmé.

— Elle m'échappe ! se disait-il, — et il la plaignait, se doutant bien que quand elle était dans sa chambre, seule avec elle-même, Pauline abdiquait tout son courage pour pleurer, et pour s'abandonner à son aise à tout son désespoir.

Aller de M. Villemoran à Philippe Loignon, c'était, pour Pauline, descendre du sommet lumineux qu'elle avait ambitionné, comme le comble de la gloire. Elle avait donc la

conscience d'une incontestable déchéance morale, quand elle s'obstinait à ne plus vouloir écouter ce dominateur sage, raisonnable, toujours le même, qu'elle avait ardemment aimé, pour pr^îter l'oreille et le cœur aux infernales ironies de ce dépravé qui lui faisait peur, mais qui l'attirait.

Si Pauline eût décacheté la lettre de Marie ou la réponse d'Hector, le mal, qui empirait tous les jours, eût-il été guéri? Nous n'osons l'affirmer. Il y avait dans la destinée de M. et Hmc Je Villcmoran un malentendu sinistre qui ne pouvait aboutir qu'au malheur ; mais, du moins, la pente vers Tabmîe eût été moins rapide, la chute eût été retardée et moins meurtrière.

Au surplus, nous qui n'avons pas les mêmes motifs de délicatesse que Pauline, nous qui sommes dans le cabinet noir des passions, faisons sauter le cachet de la lettre d'Hector et lisons ce qu'il écrivait à M"*^ Desprets.

« Ma cousine, votre lettre s'efforce de me donner des encouragements dont ma tendresse pour Pauline n'a pas besoin ; mais n'essayez pas de me donner aussi des espérances 1 Je n'en ai plus et je ne veux pas en avoir.

» Quand vous m'avez fait promettre de vous écrire ; quand vous m'avez dit, le soir qui précéda notre départ, ces paroles dont je me souviendrai toujours : « Associons-nous pour la » guérir et la sauver ! Les femmes, par cela même qu'elles » ont moins de science et de scepticisme que les hommes, ont » des intuitions plus pénétrantes. A nous deux, nous vien- » drons à bout de son entêtement. » Quand vous m'avez dit cela, j'ai accepté, et j'ai tenu parole. Semaine par semaine, je vous ai tenue au courant de mes tentatives, de mes conjectures, de mes désappointements.

» A quel nisultat, Marie, sommes-nous arrivés ? Ces distractions que j'ai introduites dans notre solitude, ces idées étrangères que j'ai évoquées, l'ont un peu plus éloignée de

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moi, mais (j'en ai peur) ne l'ont pas approchée de sa guérison. C'est une œuvre à renouveler tous les jours, une œuvre qui ne finira jamais.

» A quoi m'aura servi de me montrer le maître, de réclamer une autorité dont je n'étais pas jaloux? Je ne puis lui imposer l'équilibre et la raison.

» Pauvre femme I elle a pourtant reçu du ciel l'âme, la loi, l'intelligence, tout ce qui fait aimer et tout ce qui fait aimable. Mais on dirait que ces bons instincts ne sont pas à leur place normale dans sa tête, et qu'il y a un travestissement, pour chacune de ses facultés.

» Je ne sais qu'inventer ; je suis au bout de ma force, et je me demande si un autre eût été plus heureux, et si j'ai manqué d'adresse ou de courage. Que pouvais-je faire? Je lui ai donné toute la sécurité du bien-être moral qu'elle pouvait souhaiter! Élais-jedonc une âme trop froide, un esprit trop positif, pour cette âme incendiée, pour cet esprit en dehors de toute règle?

» Pourtant, ce qu'il peut entrer d'amour dans le cœur d'un homme, je l'ai ressenti pour elle. Vous savez, Marie, jusqu'à quel sacrifice je l'ai aimée! mais je ne pouvais pas faire de cet amour loyal et saint une passion échevelée et folle qui n'eût jamais fini, parce qu'elle n'eût peut-être jamais commencé. Est-ce ma faute si j'ai horreur du mensonge des poésies banales? si je trouve la réalité plus belle, quand elle est pure, que ces contorsions, que ces grimaces de drame ou d'opéra? Est-ce ma faute, si l'émotion reste et fermente tout au fond de ma conscience, et si je n'ai pas ces allures fébriles, ces excentricités dont Pauline peut-être se fût distraite et occupée? Je suis monotone comme la vérité; je ne sais pas pleurer et grincer des dents. Il eût fallu des rugissements à cet amour, dont l'hymne chaste et doux me suffisait.

» Pauline est une honnête femme élevée pour ne pas l'être; e lie a un admirable entêtement pour l'honneur qui la préserve et qui la fait souffrir ; mais ses instincts l'appelaient à la révolte. C'est le génie de l'émeute dans une citadelle. Je laisse pourtant la clef à la porte I je ne suis pas un geôlier farouche ! Mais parce que je ne flatte pas ses secrètes colères, elle m'accuse de la méconnaître et elle me croit indigne d'elle.

» Si vous saviez, ma cousine, quel supplice la gravité nous impose à nous autres hommes! J'ai des moments où les larmes m' étouffent, et je me roulerais, comme un enfant, dans les convulsions de la douleur ! Mais le sentiment du devoir, mais le besoin de la dignité, mais la discipline des hommes, me retient, me réprime et me fait sourire, quand j'ai peur d'éclater en sanglots.

» Pauline souffre bien. Je ne sais que lui dire. Lui parler sans cesse de notre amour, c'est, hélas! la provoquer à mesurer cet amour qui diminue, comme Isipeaude chagrin, à chaque souhait que nous lui demandons. Oui, c'est là l'horrible de cette situation, de ce bagne à deux personnes ; c'est que, sans motif, sans raison, uniquement parce que nous vivons du fonds et dn revenu de cet amour, nous sommes presque ruinés, et que bientôt nous serons face à face, nous plaignant^ nous estimant, mais impuissants à trouver dans nos deux cœurs de quoi gonfler un soupir! S'il plaît à Pauline de me quitter, alors, qu'elle soit libre! Mais où irait- elle et que deviendrai-je?

» J'ai un projet que je tous confie; j*ai l'idée d'un voyage lointain, périlleux pour moi. Je veux partir seul, aller dans l'Inde ou au Spitzberg. Quand elle me saura exposé à de vrais dangers, à des catastrophes sérieuses et sanglantes, Pauline s'intéressera à la vie; je lui fournirai des émotions par correspondance. Mais non, je plaisante!

Si je partais pour des dangers, elle voudrait me suivre, » Vous me parlez dans votre lettre de Tambition de M. Desprets, qui se sent disposé à courir les chances de la députation, et qui veut se présenter aux électeurs, dans le département de... Vous oubliez de me dire, ma cousine, si c'est pour soutenir le pouvoir ou si c'est pour l'attaquer que mon cousin se présente. Je ne plaisante pas, je ne fais pas d'épigramme. M. Desprets était grand partisan du système ; mais il est bien tard pour le défendre, et il est trop tôt pour entrer dans le tourbillon. Mais qu'importe ! vous avez du bonheur; tout vous réussit à vous deux. Que M. Desprets se présente ; il sera nommé, je n'en doute pas. Faites-lui bien mes compliments, puisqu'il sait que nous avons cette correspondance consultative. A ce propos, permettez-moi de vous dire, ma cousine, que nous avons peut- ''tre eu tort, et que nous avons été imprudents d'avoir ontre nous ce petit mystère; Je tremble que Pauline ne le découvre. Aujourd'hui, elle s'est étonnée de n'avoir pas eu de vos nouvelles depuis longtemps. Écrivez-lui, pour ôter tout soupçon.

» Adieu, Marie, embrassez bien notre filleul. Quand il commencera à joindre ses petites mains et à disjoindre ses petites lèvres, faites-le prier pour sa marraine. »

Nous pouvons recacheter cette lettre que Pauline n'osa pas décacheter. Qui sait si elle ne se fût pas sentie bien conseillée, après l'avoir lue!

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