CHAPITRE XXXIII
Au bruit de la détonation, Hector s'était élancé dans ie jardin. Il avait tout compris. Il se jeta à terre, et, soûle*vant le corps de Pauline avec un désespoir silencieux, il appuya les lèvres sur ces lèvres violettes qu'une écume sanglante emplissait, comme s'il eût voulu retenir, par un effort insensé, l'âme rebelle qui s'envolait, la vie qui s'éteignait.
Un double cri retentit à la grille; l'abbé Legros et jyjme Desprets, qui revenaient de l'église, causant tristement de Pauline et de leur inutile sollicitude pour elle, avaient tressailli au coup de feu. Ils coururent vers le groupe si-, nistre, pâles, effarés, sanglotants, et s'agenouillèrent. Les domestiques s'agitaient et n'osaient proposer leurs services.
Tout à coup Hector dressa la tête.
— Un médecin! un médecin ! s'écria-t-il. Gourez I Elle vitl
Et prenant sa femme dans ses bras, chancelant sous son fardeau, dans l'ivresse de la douleur, il la porta chez elle. En montaQt le perron, il craignit de tomber.
— Soutenez-moi, dit-il à l'abbé et à Marie.
Pauline fut étendue sur son lit. En efifët, elle n'était pas morte. Un souffle inégal, oppressé, sortait en sifflant de sa poitrine ; elle n'ouvrit pas les yeux, mais sa main s'agita.
Hector arracha les vêlements qui couvraient sa poitrine, étancha la plaie, et se fit servir, en commandant d'une voix brève, saccadée, mais avec une lucidité, une clarté qui attestaient la force et tout le génie de son dévouement.
Quand le médecin, au bout d'un quart d'heure, vint en toute hâte, il fut surpris d'admiration, et regarda Hector avec des larmes.
— Vous avez pensé à tout I dit-il.
Hector interrogea par un mouvement de la main.
— La blessure est grave, reprit le médecin ; le plomb a traversé les poumons. Le cas n'est pas infailliblement mortel ; mais il serait plus téméraire de promettre qu'il n'est raisonnable de craindre. Dieu est, en définitive, le grand médecin.
L'abbé se rapprocha de ce guérisseur qui croyait à Dieu, et lui prit la main ; il offrait un pacte, une collaboration. Après un premier pansement, le médecin se retira.
— Je n'ai rien à défendre, rien à prescrire, dit-il, quant aux précautions de repos et de silence ; Dieu doit un miracle à tant de courage. *
Le courage était en effet aussi grand, aussi complet qu'il peut être donné à des âmes humaines de le montrer. Pas im sanglot bruyant, pas un trouble, pas une de ces exclamations qui signalent les désespoirs ordinaires ! Hector, Marie et l'abbé avaient concentré toute leur énergie dans une seule pensée : la sauver. Il serait temps plus tard de la pleurer ; il fallait avant tout ne pas s'affaiblir par les tentations de la douleur. Ces amis sublimes ressemblaient à des égoïstes, tant ils avaient de calme, de liberté d*esprit.
On s'aperçut, au bout de quelques heures, que Pauline allait reprendre connaissance.
— Restez, monsieur l'abbé, dit Hector, en invitant sa cousine à sortir avec lui. Il est bon que vous soyez seul avec
elle, d'abord. Quand vous l'aurez préparée à nous recevoir, nous serons là, à côté ; nous reviendrons.
L'abbé s'assit après du lit, prit la main froide de Pauline et attendit en silence.
M"" de Villemoran poussa un soupir, ouvrit les paupières, et sans faire un mouvement, promena ses yeux au plafond et autour d'elle.
— Je me souviens, murmura-t-elle avec découragement. Elle sentit sa main prise, voulut la retirer et reconnut l'abbé.
— Si vous aviez été là... balbutia-t-elle, cet accident ne serait peut-être pas arrivé.
Le vicaire la contempla avec une piété encourageante.
— Ainsi, vous qui doutiez de tout, excepté de vous seule, vous avez tout à coup douté de vous-même!
— C'est un malheur, reprit la malade. Je n'avais pas prévu ce fusil ; j'ai cramt pour les enfants qui jouaient à côté, j'ai voulu l'emporter, les garantir, et je me suis tuée par maladresse.
— Oh ! ne mentez pas devant moi, dit le prêtre I Quelque chose comme un sourire contracta les lèvres de
Pauline.
— Laissez-moi un peu mentir, murmurait-elle ; c'est la seule façon de me laisser espérer ; et puis, je ne veux donner de remords à personne, car, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas moi seule qui me suis frappée.
— Nous reparlerons de tout cela à loisir, dit l'abbé ; nous avons le temps.
— Nous avons l'éternité, répliqua Mn^e de Villemoran. Quant à cette terre, il ne faut pas se fier aux heures qu'elle laisse. Où est Hector? où est Marie?
— Ils ont craint que l'émotion...
— Ils ont eu peur, n'est-ce pas î Je voudrais les voir. Mais vous avez raison; plus tard, plus tard...
A mesure que la mémoire revenait à Pauline, le sentiment de sa torture passée et le repentir de sa dernière imprudence lui rentraient au cœur. La pensée de Philippe Loignon lui traversa le front comme une flèche de feu.
— Ah I pourquoi ne suis-je pas morte ? balbutia- t-elle. Une suffocation qui épouvanta l'abbé la prit tout à coup.
Elle s'évanouit. M. Legros appela au secours, Hector et Marie rentrèrent.
— Ce n'est pas le fusil qui l'aura tuée, dit M. de Villemoran.
Le médecin fut mandé aussitôt ; il parut mécontent. La fièvre redoublait. Il regarda le vicaire pour lui faire comprendre que son rôle à lui commencerait bientôt.
Le soir, le délire se déclara. Pauline ouvrait des yeux effarés et semblait voir, devant elle, une vision monstrueuse qui la fascinait et l'attirait.
— ^ Ne m'attends pasi ne m'attends pas! je ne veux pas partir... Hector, défends-moi, murmurait-elle. Et ses mains se crispaient sur la couverture, comme pour se retenir.
M. de Villemoran l' écoutait avec avidité ; il voulait surprendre, deviner ce secret, dont il n'avait encore que le soupçon confus. La nuit était venue ; personne n'avait songé à quitter la chambre. Un domestique entr' ouvrit la porte et remit une carte à Hector, en assurant que la peronne était là qui attendait.
— Lui ! dit à demi-voix M. de Villemoran. Enfin! je saurai la vérité.
Il sortit et descendit au salon. Philippe, les cheveux défaits, la figure couverte d'une lividité de cadavre, les mains tremblantes, était assis dans un fauteuil. Il se leva par un effort énergique et voulut aller au-devant d'Hector.
Ces deux hommes qui avaient voulu sauver, diriger cette pauvre victime dont la dernière heure approchait, et qui, en établissant une lutte, avaient provoqué la crise effroyable dans laquelle Pauline allait succomber, ces deux rivaux se regardèrent comme deux complices.
— Que me voulez-vous, monsieur? demanda Hector.
— Je venais vous avertir, et réclamer le conseil que vous m'avez promis, répondit Philippe en passant la main sur son front. M™* de Villemoran m'avait écrit ; mais... je n'ai reçu la lettre que tantôt, assez tard. J'étais absent... j'étais au café. Quand j'ai reconnu cette écriture, je me suis souvenu de ma parole ; en lisant ces quelques lignes, échappées à la colère plutôt qu'à la violence d'un autre senti'» ment, je me suis dit que je pouvais intervenir sans honte dans le drame qui se jouait ainsi ; je suis accouru pour vous dire tout et pour vous aider à sauver l'âme malheureuse que nous avons perdue à nous deux. Mais il paraît que je ne puis plus prétendre à une bonne action. La fatalité a voulu que j'arrivasse trop tard. Elle va mourir, n'est-ce pas?... Ma présence troublerait lii sainteté, la dignité de votre douleur* Je n'ai pas le droit de pleurer sur le chevet de son agonie... Je m'en vais. Seulement, j'ai tenu à vous prouver que je ne suis pas infidèle à ma parole. Je vaux encore l'estime d'un honnête homme. Adieu, monsieur... Si un peu de calme... si un intervalle de raison pouvait apparaître.,, enlevez-lui le remords de cette lettre. Laissez-lui croire que je ne l'ai pas reçue. Je resterai dans le village un jour ou deux. Je veux être là, tout près. D'ailleurs, si j'ai envie de prier, je serai plus libre ici de donner un démenti à mes opinions. Adieu, monsieur... Reprenez cette lettre.
Hector tendit une main à Philippe et serra la sienne;, mais ce fut tout l'effort de son courage ; il ne trouva pas une parolci II salua et le reconduisitjusqu'à la porte, grave,
froid, pâle, comme une sorte de statue de Commandeur. Rentré dans le salon, il lut la lettre de sa femme.
— Pourquoi lui a-t-elle écrit ainsi? se demanda-t-il.
Il se souvint alors de son entretien du jardin avec M™« Desprets, des paroles qu'il avait proférées. Son cœur se gonfla.
— Malheureux ! elle aura tout entendu ! c'est moi qui Tai perdue, se dit-il en tombant sur un siège; C'était bien la peine de m'étudier pendant six ans, d'appliquer toute ma volonté à la douceur, d'être prudent enfin, pour perdre en un seul jour volonté, douceur et prudence î
Il versa les premières larmes qu'il eût encore^ répandues dans la journée. Le désespoir, le martyre, lui avaient donné* de la force. Ce remords l'avait vaincu.
Pourtant, il ne voulut pas faire partager à M^û* Déèprets les regrets terribles qu'il sentait au dedans de lui'. Il -se domina, serra dans sa poche la lettre de Pauline, résolut de la confier à l'abbé, en secret, pour que le bo» ficaire pût en tirer quelque parti à l'occasion ; et il remonta dans la chambre de la malade.
Tout le monde voulut passer la nuit. L'agiliaâon fat extrême ; la respiration s'embarrassait d'heure • en heure. Plusieurs fois on craignit une convulsion, un spasme, qui eût fini l'agonie ; mais, vers le matin, il sembla qu'un peu de mieux se déclarait : le délire cessa ; le sommeil ferma pendant quelques instants les paupières de M"** de Ville-' moran.
— Laissez-moij dit l'abbé, mon tour est venu. Pauline se réveilla plus calme.
— C'est toujours vous, dit-elle au vicaire, qu'elle reconnut arUssitôt. Je suis donc irrévocablement condamnée, que vous ne me quittez plus ?
L'abbé protesta.
— Ohl n'essayez pas de me rassurer. Ce n'est pas la mort qui me fait peur ; c'est la vie. Dieu est indulgent, n'est-ce pas ? Il sait bien que je ne suis pas une méchante femme ; que je n*ai rien cherché en dehors du devoir et de l'amour permis ! Quand je l'ai prié, ce fut toujours pour qu'il me maintînt dans la voie de l'honneur, dans l'estime de mon mari... Mais non ; j'ai eu un instant de désertion. J'ai été lâche, non pas seulement quand j'ai touché à ce fusil, mais quand j'ai écrit cette lettre fatale...
— Je sais, dit M. Legros avec un sourire engageant. Je l'ai là, cette lettre ; elle n'est pas à son adresse.
— Comment I ma lettre ! où est-elle ? demanda Pauline avec vivacité el en essayant de se soulever.
— La voici, reprit le vicaire en la dépliant.
— Mais?. 4* demanda la malade...
— Oh I ne cherchez pas à comprendre, maintenant; ce serait difficile. On vous expliquera... plus tard.
— Aixksi^ il ne m'attendait pas ! Ainsi il ne serait pas venu, dit la malade avec un soupir d'allégement.
L'abbé courba la tiHe pour ne pas rencontrer le regard interrogateur de Pauline ; il lui répugnait de mentir ; mais pourtant il ne voulait pas lui dire toute la vérité.
Pauline se sentit heureuse de la certitude qu'elle ne s'était pimie que pour une faute d'intention. Sa fierté trouvait encore, au bord de la tombe, un prétexte dans la conviction que son honneur n'avait pas couru tous les risques qu'elle avait redoutés. Un sourire passa sur ses lèvres jaunies et contractées par la respiration haletante qui ne la quittait plus.
— Ah ! maintenant je puis vous écouter, monsieur l'abbé, et je puis les revoir tous, dit-elle ; ne craignez plus rien ; je puis mourir ; c'est comme si je vivais ; je suis guérie.
Ce qui se passa alors est resté un secret entre le vicaire
et Dieu. Pauline fléchit-elle ? En ouvrant sou âme à son ami, écouta-t-elle le confesseur? Cette femme, que la fatuité d'une science incomplète avait tenue toujours à égale distance de la résignation chrétienne et de la sérénité philosophique, trouva-t-elle enfin un autel pour sa prière? une formule pour son émotion ? un acte de contrition pour son repentir ? Cesi ce que nul n'apprit jamais.
L'entretien fut long entre le prêtre et M"® de Villemoran. Quand le vicaire ouvrit la porte et alla chercher Hector et M™« Desprets, il était ému. C'était lui qui pleurait; c'était Pauline qui avait l'espoir et la confiance dans les yeux.
— Je ne suis pas bien sûr d'en avoir fait une chrétienne, dit tout bas le vicaire à M>^« Desprets ; mais je sais bien que c'est une grande âme, et Dieu ne me désavouera pas de la bénir en son nom.
Pauline tendit la main à Hector.
— Pardonne-moi, lui dit-elle« Maiie, ne laissez jamais jouer vos enfants autour des armes à feu. Vous voyez ce qu'il en coûte !
M^^ Desprets lui baisa la main.
— Ah I mes amis, dit Pauline en promenant autour d'elle un regard agrandi par l'extase intérieure, combien je vous ai tourmentés ! combien je vous ai rendus malheureux ! Mais il ne faut plus m'en vouloir... Hector, tu as été bon; pense à moi sans amertume. 1 Je pars avec le parfum des bons conseils que tu m'as donnés, des joies pures que tu m'as fait goûter. Toutes mes vanités, qui corrompaient el qui aigrissaient mon caractère, se sont évanouies, dissipées. Je ne sens plus en moi qu'une chose, c'est l'amour qui m'a conduite vers toi ; c'est l'amour que j'ai trouvé en toi... Ah ! si l'on pouvait commencer la vie par la mort, comme on verrait bien mieux sa route 1 Mais c'est l'éternité qu'on commence, et je t'attendrai là-haut... Dans ce petit cimetière
cpie nous avons visité ensemble, mon corps dormira, mais mon âme reste ici, ' dans cette maison, près de vous. Vous la sentirez, Marie, sur les lèvres de vos enfants, de mon filleul... Vos enfants I je voudrais bien les embrasser... Mais non, cela les épouvanterait de me voir si blanche et si faible. Il faut ménager leur imagination et leur sensibilité. Ne les faites pas venir ; mais bénissez-les, aimez-les pour moi... Ahl si j'en avais eu !...
Un étoufFcment subit la força de s'interrompre ; du sang vint à ses lèvres.
— Ne parlez pas, Pauline, dit avec vivacité M™* Desprets, qui sanglotait.
— Méchante ! reprit, avec un effort et en contractant sa bouche, la pauvre Pauline dont les yeux semblaient s'abîmer dans leurs orbites, vous voudriez me faire taire pour m' enlever les dernières joies que je puisse goûter. Mais je veux parler... je veux dire tout à Hector, à mon mari... à mon amant. Je m'imaginais que je ne t'aimais plus, que c'était une folie de mon ambition qui m'avait fait aspirer à ta main I Mais je t'aime... va I je t'aime bien mieux qu'au premier jour... ce n'est pas une raison pour me pleurer... j'aurais été malheureuse ici-bas... je ne savais m' arranger de rien. J'ai été si mal élevée 1 Maintenant, au contraire, tout est pour le mieux. Mon amour, débarrassé de ce corps qui vieillissait vite, t'aimera sans réserve, sans aigreur, sans soupçon... Oui, oui, je t'aimerai!
Elle balbutiait. Hector sentit qu'elle lui serrait la main avec force ; il se pencha sur elle, repoussa Marie pour lui épargner le douloureux tableau d'une agonie, et déposa sur le front humide de la mourante un baiser qui parut la pénétrer d'une joie sainte. On eût dit que quelque chose de mystérieux, d'inconnu, de surhumain, planait sur ce lit ;
que des nuées allaient descendre ; qu'une auréole allait s'allumer au front de Pauline.
Le vicaire était à genoux au pied du lit et priait. M"« de Villemoran l'entendit.
— Déjà î dit-elle à voix basse ; et elle attira la main d'Hector qu'elle plaça sur sa bouche :
— Je t'aime I je t'aime ! dit-elle à plusieurs reprises ; je n'aime que toi!
Ce furent ses dernières paroles distinctes ; le râle commença. Bientôt ce ne fut plu-, sur ce lit, qne la lutte désespérée et brutale de la mort qui chasse la vie. L'âme errait dans la chambre, elle était partie; le corps vivait, s'agitait, palpitait encore. Bientôt, il ne palpita plus.
La douleur d'Hector fut profonde. Marie était évanouîe. On fut obligé de l'emporter dans la chambre de ses en* fants. Quand elle revint à elle, elle s'informa de M. de Villemoran. On lui dit qu'il n'avait pas voulu quitter le corps de sa femme, et qu'il était resté seul, avec le prêtre, devant le lit funèbre.
Hector ne se croyait pas quitte envers Pauline. Il s'interrogeait. Il demandait à Dieu, dans le plus profond de sa conscience, si cette mort ne faisait pas peser sur lui autre chose encore qu'un deuil, et s'il n'avait pas à se reprocher d'avoir manqué d'amour ou de sagesse, de n'avoir pas mis tout en œuvre pour apaiser, pour diriger cette âme héroïque que la réalité embarrassait, et qui lui était apparue rayonnante de toute sa splendeur au moment de quitter la terre. '
— Il ne suffit pas qu'elle m'ait pardonné, se disait Hector ; puis-je me pardonner, moi ?
Sans le rassurer complètement, sa conscience sortit de l'épreuve, avec cette résignation douce, avec cette sérénité (jui épure les douleurs et qui on fait dos sentiments incorruptibles.
Le surlendemain, on porta Pauline dans cet enclos qu'elle avait admiré. Derrière le cortège, évitant de rencontrer les regards de M. de Villemoran, marchait Philippe. Sa douleur, à lui, avait presque un sourire ; ce deuil ajoutait un sarcasme de plus à son effroyable expérience. Il n'alla pas jusqu'au bord de la fosse : ce sceptique redouta la vue du cercueil ; mais îl se baiçsa, arracha une poignée d'herbe du cimetière qu'il mit dans sa poitrine, et revint à pied à Paris.
Le soir, M™® Desprets, qui avait fait repartir ses enfante,, dit à Hector:
— Vous n'êtes pas de ceux que Ton console; ma pré-, sence ne vous ferait rien oublier. La solitude vous vaut mieux; elle vous laisse à toute la liberté de votre courage. Que puis-je vous dire? que puis-je demander pour vous et avec vous à Dieu? Nous n'avons plus le droit de pleurer ensemble !
Tt- Je vous comprends, ma cousine, répondit M. de Villemoran. Votre tâche est finie; partez, laissez-moi.
L'abbé Legros resta quelques jours à Montlignon ; mais sa conscience lui suggéra bientôt des scrupules.
— Ea vérité, je ne suis pas nécessaire. Cet homme a toutes les résignations, dit-il; et, depuis cette mort, je n'ai pas eu besoin de l'exhorter.
Il partit, après avoir embrassé Hector avec toute l'effusion, avec toute la tendresse d'une amitié qui gardait ses -Valeurs humaines dans la région mystique où son devoir de prêtre l'avait transportée.
Hector se trouva donc seul dans sa maison avec M. de Saint-Paares, qui avait fait de son mieux pour n'ôtre -pas troc bouleversé par ce tragique événement. Rendons pourtant justice à ce dernier. Il pensa beaucoup à la baronne, pendant ces tristes journées. Il eût bien voulu savoir comment elle eût supporté ces émotions, et ce qu'elle eût dit.
Quant à lui, tout en convenant de Tesprit de Pauline, il s'en tenait à son premier sentiment : ce n'était pas là la femme qu'il eût fallu à M. deVillemoran. Ce dernier était puni de sa mésalliance.
Est-ce l'opinion de M. de Saint-Paares qui sera la moralité de ee récit? Et ce bonhomme a-t-il dit le dernier mot que nous ayons à répéter pour conclure? C'est là une question que nous ne voulons pas vider. Toutes les banalités ont raison en présence des catastrophes amenées par .l'excentricité des caractères ; et des esprits mesurés comme celui de M. de Sainl-Paares peuvent prétendre à une certaine infaillibilité. Les gens qui vont à pied ne courent jamais le risque de pt^rdre leurs ailes, comme Icare.
Hector ne se consola pas ; mais ayant traversé l'amour et le mariage, pour se retrouver à quarante ans, seul, sans amour et sans famille, il resta fièrement et dignement dans ce désert. L'étude lui défendit de rêver; sa conscience, qu'il apaisa dans la méditation, lui défendit de pleurer... Il n'accepta pas l'emploi qu'il avait sollicité. Sans fuir le monde, il vécut assez loin de lui pour n'en être pas obsédé, et assez près pour prendre sa part des devoirs sociaux qui pouvaient lui éclioir. Il ne devint ni un misanthrope, ni un saint : il fut un homme, dans toute la virilité, dans toute la divinité de ce mot.
Pejjt-être voùdra-t-on savoir ce que sont devenus les autres personnages de ce drame : M. de Saint-Paares mourut de vieillesse, et, comme la mort est une prude qui veut des prétextes, une petite indigestion lui en fournit un, dentelle profita.
Marie est la femme belle et respectée d'un homme important ; elle songe à marier une de ses filles qui paraît sa sœur. M. Desprets est une puissance industrielle. Une affaire qui l'a rendu plusiours fois millionnaire l'a distrait
pendant quelque temps de la politique; de sorte qu'ayant cessé d'être au courant, il ne peut plus rentrer dans ce qu'il appelle le Forum, Il va à la Bourse. Marie est-elle heureuse? Comme depuis la mort de Pauline, elle n'a plus eu d'occasion de laisser deviner quelque chose de son secret, on ne peut que constater la majesté immuable de son front, la grâce de son sourire. Elle s'est consacrée à l'éducation de ses filles, qu'elle n'a pas quittées, et dont elle a voulu éclairer elle-même l 'intelligence et épanouir le cœur. Elle voit rarement Hector ; elle ne lui a jamais écrit ; mais elle lit la correspondance qui commence à être échangée entre M. de Villemoran et son filleul. Ce dernier a une passion véritable pour son parrain, qu'il considère comme un type d'honneur et de raison. M™* Desprets ne contredit pas son fils, qu'elle adore, et auquel elle se plaît à reconnaître beaucoup de jugement.
L'abbé Legros suit son chemin. Sa destinée est toute faite, pour la terre et pour le ciel. Quant à Philippe, nous ne répondons jamais aux questions trop précises qu'on nous adresse à son sujet. Nous pouvons dire cependant que son amour l'a débarrassé de quelques bons sentiments qui lui restaient. Il n'a plus que de la haine ; on lui trouve encore du talent. Les variations politiques l'ont rendu amoureux du solide* Il n'a plus de goût que pour la pièce de cinq francs. Gomme il est vieux, fatigué, qu'il a perdu de son prestige, depuis la loi qui oblige à signer ce qu'on écrit, il songe à planter des choux, et il cherche de la graine. On le voit à la Bourse ; il a joué assez heureusement avec quelques capitaux, imprudemment confiés par M""® de Saint- Ovide; il a des chiffons de papiers qui paraissent avoir quelque valeur.
M™^ de Saint-Ovide a repris ce premier nom. La Bavière ne lui a pas réussi ; elle a essayé de la Russie ; mais la
guerre d'Orient l'a obligée à une rupture ; elle s'en tient à la France. C'est encore dans ce pays que les goûts varient le plus, et que les chances sont multipliées avec le plus d'avantages. La pauvre Adèle se dépite d'un embonpoint qui l'isole ; elle deviendra d'une majesté inabordable. Heureument, elle est riche.
Elle prétend que M. Philippe Loignon a voulu l'épouser, et qu'elle l'a dédaigneusement refusé. Mais Philippe hausse les épaules et se moque de cette calomnie, qui ne fait aucun, tort à sa considération, je veux dire «1 son crédit. Un autre bruit circule : celui-là n'est pas dépourvu de vraisemblance. On croit que lady Fitz-Petcrs s'est enfin consolée de la mort de l'amiral et de l'insensibilité d'Heclor, et qu'elle songe à se fixer défini livement en France ; elle accueille depuis quelque temps M. Philippe avec une considération et des égards tout particuliers, dont l'ancien journaliste fait son profit, pour racler une vieille ritournelle de sentiment. Un mariage serait-il possible entre ces deux êtres? C'est la question qu'Antonia se pose et que Loignon a depuis longtemps résolue. L'argenterie de l'amirale a des vertus qui font passer sur bien des déboires. Quant à lady Fitz- Peters, elle hésite ; elle est ballottée sur une mer orageuse et elle ne sait pas si elle doit jeter l'ancre de l'amirauté dans le port que lui offre M. Philippe !
Ce ilernier murmure un air de barcarole et ne compte plus que sur deux ou trois semaines de fluctuations. Il sait bien que quelques tempêtes seront le prix de sa témérité. Mais tant pis ! D'ailleurs, kdy Fitz-Peters est menacée d'apoplexie : il peut donc bien se laisser menacer de lady Fitz- Peters.