CHAPITRE XII
Pauline dormit mal sur l'oreiller de dentelle de M me de Saint-Ovide; elle regretta le dortoir de M me Bellamy. Elle pensa, pendant une partie de la nuit, que si la fatalité ne l'avait pas mise tout à coup en présence d'Adèle, elle serait maintenant dans la maison de M me de Villemoran, près de son futur mari.
Son mari ! Comme ce rêve de bonheur légitime lui semblait étrange dans cette maison ! Elle n'osait arrêter trop longtemps son esprit sur la joie d'être la femme d'Hector, comme si l'atmosphère qu'elle respirait pouvait profaner et gâter cette espérance.
Elle eut la tentation de fuir tout à coup au milieu de la nuit, comme une prisonnière qui sYchappe; puis l'ironie, qui mêlait tant de repentirs à ses bons mouvements, la faiblesse, la maladie, disons le mot, le vice de cette grande âme, de. cette puissante nature, lui donnait des conseils différents. — Quel mal, après tout, ai-je donc commis en venant ici? se demandait-elle avec une sorte de mutinerie, de révolte intérieure. Pouvais-je aller coucher à la nuit dans
un hôtel garni? Est-ceque j'ai un domicile, moi? Nesuis-jc pas sans asile, comme je suis sans parents? Qui donc pourrait m'accuscr? D'ailleurs, ceci est une épreuve, une pauvre et misérable épreuve, il est vrai, qui ne me tente guère; mais je veux défier ce monde-là, comme j'ai défié le vrai monde. Cette pauvre Adèle, je suis sure qu'elle est jalouse, et que si je descendais dans sa chambre, je la trouverais en larmes, enviant ma misère ; elle se moque trop de moi pour ne pas souffrir.
Vers le matin, Pauline s'assoupît. Elle rêva qu'on la berçait aux sons de l'orgue ; une harmonie qui n'avait rien de terrestre célébrait son mariage. Tout à coup un bruit discordant se fit entendre. L'orgue se taisait, l'église s'écroulait, avec un fracas horrible; Pauline se sentait la poitrine déchirée. Elle s'éveilla en sursaut, avec un cri. C'était la petite chienne qui, montée sur le lit, jappait d'une façon désagréable, et lui sautait sur l'estomac en l'égratignant.
Adèle, en élégant négligé du malin, avec un bonnet de blonde garni de rubans roses, une robe de chambre de cachemire blanc, était debout, souriant et excitant avec malice sa petite chienne.
— Allons, paresseuse, dit M me de Saint-Ovide, je croyais que tu avais contracté dans ton état l'habitude de te lever de bonne heure.
Pauline plissa sa lèvre.
— Et moi, je croyais, répliqua-t-cllc vivement, que tu avais contracté, au contraire, l'habitude de te lever tard.
Les deux amies se regardèrent avec une certaine menace.
Pauline remarqua le cercle bistré, bien naturel à cette heure de toilette, qui entourait les yeux de M me de Saint- Ovide.
— Tu as mal dormi? lui dcmanda-t-clle avec une commisération équivoque.
— Oui, je ne sais pourquoi... j'ai été un peu souffrante. Mais toi aussi, tu me parais un peu pâle, fatiguée.
— Moi, j'ai dormi, puisque tu m'as réveillée, répliqua Pauline; quant à ma pâleur, c'est ma coquetterie, à moi; si Hector le veut, je me mettrai du rouge.
— Ali ! ma chère ! s'écria Adèle en s' asseyant sur le pied du lit, tâche qu'il ne le veuille pas. C'est si fatigant de se masquer toujours... J'ai commandé qu'on apportât le déjeuner ici, dans ta chambre. Nous n'avons plus qu'une heure ou deux a causer ; car tu veux décidément me quitter aujourd'hui, ce matin, n'est-ce pas?
— Pourquoi veux-tu que je reste plus longtemps? dit Pauline; je te gêne... et...
— Je retarde ton bonheur, interrompit avec une humilité un peu amère M me de Saint-Ovide; tu as raison, va-t'en, honnête femme ! et tâche de ne pas revenir.
— Sais-tu bien, reprit Pauline qui s'habillait tout en causant, (jue tu ne me tentes guère, et que, si je voulais m'en donner la peine, c'est moi qui te tenterais et le ferais déserter cette maison?
— Moi ! s'écria Adèle, qui tressaillit, pourquoi te suivraisje? Pour me marier ? Bast! quand je le voudrai, je trouverai un mari ; cela n'est pas hors de prix. Je ne. suis plus d'âge à entrer en apprentissage. Le monde où l'on grelotte de froid et de faim ne me paraît pas plus gai que celui où l'on bâille d'ennui. Je suis classée, je suis attachée, je broute dans la porcelaine du Japon ; cela vaut bien une éeuelle. Dans trois ou quatre ans, j'espère congédier tout le monde et ne garder de ma société qu'un agent de change. Je ferai des affaires à la Bourse; je vivrai tranquille, â mon aise; au besoin, je voyagerai.
— Mais, ma pauvre Adèle, tu n'aimes donc rien?
— Aimer! c'est le luxe des pauvres! Ne veux-tu pas que
l'AULINK FOUCAULT 145
je m'éprenne de quelque beau jeune homme qui me grugera ou me battra? Aimer! comme tu parais comprendre qu'on doit aimer, c'est un supplice, une agitation. Je préfère mon repos ; j'ai fait comme pour les volatiles dont on engraisse le foie, je me suis clouée par le cœur, et je vis ainsi, immobile.
— Quoi! pas d'amour dans une existence dont l'amour est le prétexte! dit Pauline avec une sorte d'effroi.
— L'amour! répéta M mc de Saint-Ovide ; va, je ne veux pas te dire ce que j'en pense : tu as tes idées, cela te choquerait.
— Parle, au contraire ; je n'ai pas peur de m'indigner.
— Gomment veux-tu que j'y croie à l'amour? Les gens qui me font des déclarations quittent des femmes adorables qui ne leur permettent pas d'être égoïstes, pour venir ici prendre leurs aises. Dans le monde que tu vas trouver, ma chère petite, on cherche à marier un garçon qui a des espérances solides à une jeune fdlequi a des réalités sonnantes, voilà tout. On accouple deux indifférences, auxquelles on donne pour mots d'ordre un mensonge et une grimace. Dans notre monde à nous, ce n'est plus l'ambition, c'est la vanité qui fait les engagements ; seulement, on se détache avec plus de facilité, et c'est là l'avantage. Quant à l'amour, c'est un réve de pensionnaire et un moyen de comédie.
— Oh! non, s'écria Pauline, qui s'occupait en ce moment à relever ses cheveux sous son peigne, et qui joignit les mains, par un mouvement d'exaltation fébrile; non, tu mens,
l'amour existe. C'est le but des âmes, c'est le fond de la vie.
Tous les désordres, toutes les passions, toutes les folies et les ignominies humaines n'ont pour objet que de l'insulter, que d'en tuer la pensée et le remords. Il gêne nos Vices : voilà pourquoi on le nie ; mais j'y crois comme à mon existence. J'y crois, en haine de toutes les lâchetés. S'il n'était qu'un
mensonge, il faudrait mourir. Mais si l'amour n'existe pas, à quoi bon prier? Je ne suis pas dévote ; mais la seule raison irrésistible que je trouve en moi de croire à Dieu, c'est cette ardeur d'aimer qui me fait vivre et qui me ferait mourir. Je ne retarde aujourd'hui mon mariage que pour irriter davantage en moi ce désir immense, ce besoin infini d'aimer.
La pauvre sous-maîtresse de l'institution Bellamy était presque belle, en parlant avec cette ferveur : ses yeux étincelaicnt; ses cheveux déroulés donnaient à son attitude le charme d'une victime. Les railleries de M me de Saint-Ovide l'avaient provoquée. Elle oubliait devant quel témoin clic épanchait ainsi son enthousiasme. Jamais martyre embrassant la croix n'eut tant d'éclairs et tant d'extase.
— J'aurais bien des choses à te répondre, pauvre folle, dit Adèle avec une commisération apparente ; mais j'attends l'épreuve. Va! et quand ton mari quittera un beau soir le coin de ton feu, pour ne plus entendre tes roulades de sentiment et viendra s'égayer devant les tisons d'une femme comme moi, tu demanderas alors, ma bonne petite, ce que devient l'amour dans le mariage.
Pauline haussa les épaules avec un défi superbe et dédaigna de répondre; puis, comme elle sentait un sarcasme opiniâtre dans le regard d'Adèle, elle voulut en avoir raison :
— Si tu connaissais Hector, ma chère, répliqua-t-elle en s'çfforçant de rester calme, tu sentirais que tu dis une sottise.
— Ah ! je n'ai pas dit que monsieur le baron te quitterait un jour pour moi, repartit Mme de Saint-Ovide ; rassure-toi; je n'ai pas cette prétention, quoique..*
— Eh bien î continue?
— Eh bien 1 j'ajoute que ton futur n'est pas d'une autre espèce que le commun des mortels, et, si l'on s'en donnait la peine..*
— Oh! de la coquetterie!
— Non, mais de l'expérience; en tout cas. ma bonne petite, efforce-toi d'engraisser ; la maigreur est un cas rédhibiloirc en ménage.
Et M ,ne de Saint-Ovide, qui regardait en disant cela les épaules nues et osseuses de Pauline, partit d'un éclat de rire bruyant, et oublia de retenir sa robe de chambre qui s'écarta un peu, à l'endroit de sa poitrine, et permit à M Mo Foucault de faire une comparaison à son désavantage.
— Tiens, ne parlons plus de cela, reprit la sous-maîtresse, en s'enveloppant vivement dans un châle. Je n'ai plus qu'une heure à passer avec toi. Déjeunons et causons d'autre chose.
— Décidément, tu pars?
— Il le faut bien ; tu me corromprais, répondit l'incorruptible Pauline.
— C'est dommage! J'ai ce soir quelques amis, j'aurais voulu te les présenter.
— Merci : je ne tiens pas à les connaître.
— Tu as peur de te compromettre ?
— Je n'ai peur de rien , que de donner des inquiétudes a ceux qui m'attendent peut-être.,.
— On pourrait les prévenir que tu es en lieu de sûreté.
— Garde-t'en bien ! reprit vivement Pauline.
— Ah î oui, on n'aurait qu'à ne plus se rappeler les promesses de mariage !
— Mais, quand je te dis que je ne crains rien î
— Prouve-le en restant encore cette journée !
— Pourquoi tiens-tu à me garder?
— Parce que je veux te montrer mon salon, à toi qui ne me montreras pas le tien. $
— Si je restais, ce serait pour me moquer de toi et de la société.
UH PAULINE FOUCAULT
— A ton aise, moque-toi ! Tu trouveras peut-être ce soir ici des gens de force à te répliquer.
— Qui attends-tu donc?
— Oh ! cinq personnes : un journaliste, deux banquiers, un musicien, un comte, aussi authentique que ton baron*
— Il n'y aura pas de... dames?
— Non, je serai seule ; ainsi, cela ne te compromet guère,
ou cela te compromet moins.
— Je ne sais pourquoi... j'ai toit sans doute; mais jo suis bien curieuse de voir ton monde, et si j'avais une toilette convenable...
— Va! ne crains rien, j'ai tout ce qu'il faut. Nous te ferons belle.
— Belle ! tu n'y parviendrais pas.
— Oh ! tu es trop modeste, et si tu veux t'abandonner à tout ton esprit, à toute ta gaieté, je te garantis un succès. Oublie un peu que dans quelques jours tu seras une vraie dame, consens à redevenir mon amie de pension ; cela justifiera ta présence ici. D'ailleurs, ma chère, les gens que je reçois sont des gens du monde. Ils ont assez d'intelligence pour comprendre tout ce qu'on veut cl pour ne rien répéter. Sois cct laine de leur discrétion.
— De leur discrétion? Qu'ai-je à redouter? Est-ce que tu crois que je ne dirai pas tout à M. de Villemoran? Il me blâmera peut-être, mais il ne doutera pas de moi.
— Quelle présomption !
— Non, c'est de l'amour !
Fort irritées l'une contre l'autre, bien décidées à ne pas fléchir l'une devant l'autre, et pourtant, se faisant des concessions pour ne pas paraître se redouter, s'observant, s'étudiant, se recherchant mutuellement, les deux amies déjeunèrent avec une gaieté contrainte. M H,C de Saint-Ovide
PAULIXK FOIH'.AULT 149
voulait se venger ; non pas qu'elle fût méchante absolument ; mais elle se sentait amoindrie par cet entêtement vertueux de son ancienne compagne, et elle songeait à lui tendre quelque piège dont elle n'avait pas encore combiné les ressorts.
Quant à Pauline, il y avait au fond de son acquiescement plus de curiosité que de rancune.
Esprit malade, avide de sensations, nature généreuse, mais manquant d'équilibre, mûrie par une éducation incomplète, imagination iiévreuse, raison incertaine, Pauline avait le secret désir de connaître dans ses détails les mystères de la vie mondaine de son ancienne amie. Son honnêteté, nous l'avons déjà dit, ne tenait pas à sa candeur, mais à l'effort de sa volonté. Elle n'avait donc pas de répugnance farouche pour des confidences d'un certain genre. Elle était à la hauteur de toutes les études morales, et à l'épreuve de toutes les analyses.
Elle pensait tout bas que les femmes comme M rac de Saint-Ovide ont des recettes traditionnelles de coquetterie qu'il est bon de connaître, même pour la vie conjugale. Si violent , si intolérant que fût son amour, elle s'alarmait instinctivement du défi jeté par Adèle. Cette beauté sensuelle l'embarrassait. Quand ses yeux tombaient sur la glace, et quand elle comparait ses joues maigres aux joues roses deM me de Saint-Ovide, elle devenait peureuse et elle avait beau se répéter : — Puisqu'il m'aime ainsi! ses yeux et son sentiment artistique lui-même l'avertissaient de prendre garde, et lui disaient que la première séduction vient par la vue. Aussi s'acharnait-elle maintenant avec une ardeur enjouée à faire parler, à connaître, à deviner son amie. Elle voulait lui prendre ses armes, pour s'en servir dans la défense et dans l'attaque; elle savait bien que le monde méprise, mais copie les femmes de l'espèce de M ,ne de Sainl-
Ovide, et, sans donner raison au monde, Pauline se disait qu'une cause sérieuse et plausible devait se trouver au fond de cette contradiction. Pour s'excuser de rester, d'avoir accepté l'invitation perfide d'Adèle, elle se répétait :
— Je suis ici comme je serais chez un maître de danse avant un bal. Môme pour danser le menuet, il n'est pas inutile de savoir la gavotte.
Cette journée, qu'elle consacrait à la retraite profane de M me de Saint-Ovide, était aussi pour elle une escapade dans le verger des fruits défendus; et Ton sait qu'à Paris, les femmes les plus honnêtes, même sans y mordre, ne haïssent pas de voir de près, de toucher le fruit défendu.
C'est la raison du succès de certaines pièces de théâtre. Le vice ne semble avoir d'attrait que pour les gens vertueux ; pour les autres, il est un élément ; pour ceux-ci, une curiosité et une étude.
Si, par un coup de baguette, on faisait tomber tout à coup tous les masques des dominos féminins qui se pressent au foyer de l'Opéra, dans une nuit de bal, combien de fronts pudiques ne ferait-on pas rougir de confusion? Pauline avait pour elle seule, à huis clos, une scène du foyer de l'Opéra à regarder, à étudier, à comprendre. C'était là son excuse. Dès qu'il fut bien convenu entre les deux amies que M ,,e Foucault honorerait de sa présence le raout intime de M me de Saint-Ovide, on se préoccupa de la toilette de notre héroïne.
Pour le coup, sa petite jupe noire et son inévitable corsage de drap n'étaient plus de mise. Il fallait improviser quelque chose. Adèle se dévoua de btfnne grâce à cette œuvre délicate. On essaya de vingt coiffures; jamais Pauline n'était restée si longtemps devant une glace. Tout en roulant des perles, en chiffonnant des dentelles, en attachant des fleurs, on jetait quelques petites remarques, des inter-
rogations subtiles, qui trahissaient les préoccupations secrètes des deux amies.
Adèle se faisait raconter le salon de M me de Villemoran et se moquait un peu d'Hector; Pauline affectait de plaindre Adèle, et de lui demander si cette vie d'activité stérile ne la brisait pas.
— Tu vois, répondait Adèle, en montrant ses bras blancs et polis, dont les coudes et les fossettes semblaient peints on rose, tu vois qu'on ne dépérit pas trop.
— Mais, ton cœur, ton esprit ? car tu avais l'un et l'autre, autrefois.
— Parbleu! je les ai encore. Ils me servent à haïr et à mépriser.
— Tu vois donc bien que tu es capable de sentiment. La haine! c'est souvent un commencement de l'amour.
— Oh! je hais pour rire, et mon mépris ne va pas jusqu'au suicide. Que veux-tu? si j'avais eu de la mémoire, je serais entrée au théâtre. J'étais assez jolie pour cela ; mais je n'ai pas eu besoin de cette exhibition. Le hasard m'a épargné les tréteaux; c'est toujours quelque chose.
— J'aimerais mieux te voir actrice. L'art, c'est une mission.
M me de Saint-Ovide partit d'un violent éclat de rire.
— Comment dis-tu cela? J'ignore si les auteurs qui découpent en dialogues des platitudes (quand ce ne sont pas des obscénités) qu'on ne pourrait pas lire, prétendent à une mission ; mais je t'affirme, ma chère, que les interprètes n'y songent pas du tout.
— Si, du moins, dans ce monde d'élégance où tu vis, tu essayais de te donner une valeur, une gloire intellectuelle !
— Écrire? Merci, je suis trop propre et trop jolie !
— Sans écrire, ne pourrais-tu pas réunir, grouper, présider un cénacle quelconque?
— Oui! Ninon de Lenclos! C'est fini, ma belle, on ne joue plus de cette musette-là. Les hommes n'aiment plus que les femmes bêtes. On leur en donne pour leur argent. Quant à l'importance sociale, j'en ai une : sais-tu ce que me disait hier un plaisant de mes amis qui s'est donné la manie des spécialités, et qui, après avoir écrit des drames et des romans , trouve plus facile maintenant de gagner son argent en faisant ce qu'il appelle de l'économie politique ? « Dans nos sociétés modernes, me disait cet homme charmant, en faisant une cigarette économique, les femmes d'un certain monde continuent le travail de la révolution ; elles émiettent les fortunes et les démocratisent, en les partageant. Elles achèvent l'aristocratie et tempèrent la bourgeoisie. »
Nous sommes donc une force sociale , presque une nécessité; nous sommes un quatrième État qui prend rang après les deux autres, un peu au-desous du tiers. Nous n'avons rien et nous gaspillons tout, voilà notre devise: M. Sicyès a oublié de l'inventer. C'est là, ma chère, le résumé de ce que me disait cet éminent publiciste. Nous cherchons notre Mirabeau; mais toutes les fois, hélas! qu'une d'entre nous prend la plume et écrit pour établir nos droits, la malheureuse se laisse éblouir par la vertu ; elle trahit, et passe avec armes et bagages dans le camp des femmes légitimes.
— Sais-tu bien que tu es forte en histoire? répliqua Pauline avec ironie. Mais puisque nous parlons politique, laissemoi le dire que vous êtes l'émeute, vous autres, et que co sont les femmes comme moi, les ambitieuses de l'honneur, qui sont la vraie révolution. .Vous émiettez les fortunes, en les stérilisant ; nous les partageons en les fécondant : vous encanaillez la noblesse et vous corrompez la bourgeoisie...
— Le mot est dur, ma bonne, interrompit Adèle.
— C'est parce qu'il est vrai, ma chère, reprit M ,,e Foucault, qui continua : Nous autres, qui faisons plier les préjugés et qui triomphons, aux dépens de l'intérêt de vanité et de l'intérêt d'argent, nous purifions l'orgueil et nous anoblissons en nous la roture... Mais laissons tout cela; ton économiste est un plaisant. On peut faire des théories à propos de tout : on en a fait sur le bonheur ; mais les gens heureux savent seuls à quoi s'en tenir. Es-tu heureuse?
— Dame! et toi?
— Moi, je ne veux pas être heureuse, si le bonheur s'obtient par l'apaisement, par la monotonie. Moi, je veux, au prix de misères effroyables, de tortures subies, quelques années de joies divine. J'ai enduré toutes les angoisses de l'esclavage pour mériter de vivre de la vie de la liberté et de l'amour. J'ai fait un projet héroïque dont je souffre, mais dont je suis si fière, que c'est comme si j'en étais heureuse. Je veux faire rayonner ensemble l'honneur et l'amour, dût cet embrasement ne durer que l'instant d'un éclair, dusséje m'en sentir consumée. Heureuse! oui, moi je le serai, mais pas longtemps.
— Tes subtilités ardentes, reprit M me de Sainl-Ovidc en soupirant, ne valent peut-être pas mieux a l'usage que mes vulgaires satisfactions. Tu veux décrocher le soleil ; moi, je décroche des rentes ; mais c'est la faute de notre naissance. Si nos pères avaient mesuré de la toile, derrière un comptoir, nous serions honnêtement, humblement et péniblement établies, et peut-être bien que nous aurions été heureuses. Mais des demoiselles sans le sou!...
— Dis, ma chère, que c'est la faute de nos maîtresses, répondit Pauline , et nous souffrons un peu plus de ce qui est le malheur de notre génération.
— Tu aurais tort do te plaindre à eo sujet, interrompit
Adèle; toi, tu «'tais à l'institution un prodige, un génie; tu savais tout.
— Beau prodige que celui qui n'a pas d'autre alternative que ma misère ou ton luxe! Beau génie que celui qui en a trop appris pour rester à la fois naïve, et qui n'en sait pas assez pour dépasser le doute! Si- je n'avais pas mon amour, j'aurais un abîme dans le cœur, pour répondre aux vides de ma tète. Pourquoi, au lieu de nous enseigner la musique et l'histoire, ne nous a-t-on pas mises en apprentissage?
— Merci ! je n'ai pas des doigts de ravaudeuse, dit M»»e de Saint-Ovide qui venait, en arrangeant quelques dentelles, de se piquer avec une aiguille.
— Je ne sais pas le métier qui m'eût convenu, dit avec un regard expressif M lle Foucault, je n'ai pas d'idée précise à ce sujet ; mais je sais bien que je voudrais être une épouse dévouée, une mère vigilante. Voilà les vrais métiers de la femme; et quand j'y songe, j'ai peur de n'avoir pas même les vertus de ce métier-là !
— Tu vois bien qu'avec tes utopies, lu en arrives à m' excuser, insinua Adèle.
— Moi ? jamais ! dit Pauline avec force ; on peut toujours s'affranchir des hontes volontaires. Tant qu'on n'aura pas songé à réformer, ou plutôt, à créer l'éducation delà femme, il n'y aura pour celle-ci que deux chances de salut : l'amour ou la mort. Quant à moi, je n'hésiterais pas.
— Il y a aussi la religion, repartit avec raillerie Mme Adèle.
— La religion est encore une face de l'amour pour les âmes tendres qui ont le bonheur de croire ; ou bien, c'est la mort pour les âmes froides ; mais pour de malheureuses filles incrédules, comme nous deux, ce n'est rien.
— Parle pour toi, ma chère Pauline ; quant à moi, je finirai peut-être par devenir dévote !
— Comme il est heureux que tu n'aies pas commencé par là, reprit Pauline avec un ton moqueur; tu as de la ressource.
M me de Saint-Ovide regarda M ,,e Foucault avec un sourire équivoque qui trahissait la rancune; décidément, l'abîme se creusait entre elles, et Ton sentait, au fond de leurs discussions taquines, un levain de haine et de colère qui menaçait de changer en un duel implacable le rapprochement des deux anciennes amies.
La journée se passa dans les préparatifs de toilette. Peu à peu, le silence augmenta, et, à l'heure du dîner, Pauline et Adèle, renversées chacune dans un fauteuil, affectaient une rêverie qui ne les empêchait pas de se regarder, de se guetter avec une attention profonde.
— Pourquoi a-t-elle insisté avec tant de force pour me garder? se disait Pauline.
— Pourquoi ne s'en va-l-elle pas? se disait Adèle.
Et chacune, embarrassée de l'autre, la redoutant comme un piège, se tenait sur la défensive, et pourtant n'eût pas consenti à abandonner la partie.
— Je lui montrerai que je n'ai peur ni d'elle, ni de son entourage, pensait Pauline.
— Je me moque de ses dédains, et je trouverai moyen d'humilier son orgueil, pensait Adèle.