LE RETOUR
L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la princesse de Hansfcld, était situé rue Saint-Louis en l'île ; les murs du jardin terminaient le quai d'Anjou : ce quai est séparé de
l'Arsenal par les bras de la Seine qui entourent l'ilc Louviers.
IVous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux splendeurs des existences princières des temps passés.
On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuycrs, de gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.
Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées pour leurs puissantes races.
Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, celte antique demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.
La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles; contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité... Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... lu distance du présent au passé s'efiace....
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C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.
Des nuages épais et gris, chassés par l'àpre bise du nord, couraient rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argenlait les contours fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, cà et là quelques étoiles scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.
La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, "ses cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère ; une allée de pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.
Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur la grève, et répondiiient, par un triste murmure, aux longs sifflements de la bise du nord.
Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était enseveli ce quartier de Paris..
Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un fiacre s'arrèla devant la muraille du jardin.
Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiucre et entra dans le jardin.
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La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui aboutissait à une des ailes de l'hôlel.
De temps à aiilre les royons de la lune, glissant à travers le branchage touffu, faisaient une pale trouée dans les ténèbres qui couvraient celte allée ; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.
Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des chambres k coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement réduit aux expédients nocturnes.
On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher.
A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si elle eût été épuisée de fatigue.
Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla hi porte de l'escalier secret, se déhar-
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rassî (le son manteau et c]c son clKipeaud'liomme à larfics bords.
C'était une femme.
Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.
La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère.
Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes delà Diane antique.
Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien avec M. de Morville , était alors agitée par la violence des plus furieuses passions.
Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deuï diamants noirs. Debout devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui l'avait accompagnée.
E'aspect de cette jeune fille était étrange.
Une couleur chaude , brune comme le bronze florentin, couvrait son teint mat et faisait ressortir la IjJancheur nacrée du globe de l'œil et le bleu clair de la pupille; ses clieveux châtains, épais.
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coiiris, frisés, se séparaient sur son front à la manière des hommes qui , de nos jours, portent leur chevelure très longue ; ses traits, assez réguliers, avaient quelque chose de viril, de résolu ; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les unes des autres.
Celte jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très fins.
Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld , qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se trouver presque à la merci d'un cocher.
Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune iille avait attendu la princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.
Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit ;
— Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher. .
— Je l'ai vu ! il peut me perdre ! — s'écria impétueusement la princesse, le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous l'appellerons Iris, eu nous excusant de celle myth(i1o/:!(> !.
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— Qui donc avez-vous vu, marraine? — dit la jeune tille, effrayée deTexaspératiou de madame de Hansfeld.
— Charles de Bi'évanues.
— Il est ici ?
— Tout à l'heure... à l'Opéra.... je l'ai vu... Oh! c'était bien lui... La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur...
— Je ne connais pas cet homme, marraine... Je ne sais pourquoi vous le haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il vous avait causé de grands chagrins.
En prononçant ces mots : Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par madame de Hansfeld.
— Pourquoi je le hais, tu me le demandes! — s'écria la princesse presque avec égarement.
— Je ne vous le demande pas par curiosité , marraine ; si vous haïssez... vous voulez vous venger...
— Me venger... oh ! oui... Je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m'a fait...
— Si je puis vous servir, parlez.
— Toi, pauvre fille ?
— Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien ; elle vit par votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit pur vos yeui , elle veut par voire volonté.