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Comte Amh?m De Hompesch,
CharuhdUm de S. M. Ir Roi des Pays-Bas; Momhre
Directeur de la Société des Sciences,
fondée en ■\7r,'2 à Harlem.
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Maestricht
W. ROSENKRANZ
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Zuid-Hollandsche Boek- en Handelsdrukkerij.
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epuis quelques années, l'Europe entière est sous le coup d'une crise terrible qui se fait sentir dans toutes les classes de la société et a fait naître une situation tout exceptionnelle que nous ne pouvons mieux définir qu'en la désignant sous le nom de Paupérisme.
Les affaires sont tombées dans un marasme sans précédent: l'agriculture périclite, le commerce est presque anéanti, l'industrie souffre et le travail qui fournit le pain à l'immense majorité des populations fait défaut; d'où la misère dans la classe ouvrière et la gène chez le petit bourgeois.
Cette situation déplorable a donné naissance aux agitations des socialistes démocratiques que nous voyons partout, sous différents noms, fo-
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menter la haine contre les Gouvernements et contre le capital.
Un fait bien digne d'être noté, c'est que, plus le Militarisme a pris d'extension , plus le socialisme s'est développé. Nous ne voulons pas dire par là que l'un a fait naître l'autre, qu'il en est la conséquence inévitable ; nous voulons seulement faire remarquer que, par ses dépenses colossales, le Militarisme a dévoré les ressources les plus nettes des nations qui lui sont assujetties: de là un appauvrissement général et personne n'ignore que le besoin est le meilleur agent du socialisme.
De tous côtés l'on n'entend que plaintes sur le mauvais état des affaires, sur la misère qui règne partent et qui ne cesse d'augmenter d'année en année.
L'agriculture, cette grande richesse des nations, est aussi en pleine décadence; ce n'est pas que les terres aient perdu de leurs forces productives ni que les rendements soient moins grands qa' autrefois, mais par les impôts toujours augmentant et par la redoutable concurrence des pays lointains, leurs produits sont tombés à un prix qui n'est plus rémunérateur; les fermages s'en sont ressentis et aujourd'hui la valeur des terres est réduite aux deux tiers de ce qu'elle était avant la crise. Les propriétaires comme les fermiers se trouvent atteints dans le plus clair
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de leurs revenus et ne peuvent plus venir en aide aux travailleurs comme ils le faisaient à une époque plus prospère.
L'industrie , surtout la grande industrie , n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était il y a une quinzaine d'années. Nombre d'établissements sont fermés et beaucoup d'autres n'accordent plus de dividende à leurs actionnaires. Ce malaise de l'agriculture et de l'industrie agit directement sur le commerce; et, si à cela on ajoute la politique incertaine et pleine de menaces qui s'étend à toute l'Europe, on comprendra les causes des fluctuations incessantes de la Bourse et de la décroissance de la richesse publique.
Les revenus diminuent donc régulièrement et les charges ne cessent d'augmenter d'année en année; il n'y a plus déquilibre.
Les producteurs sont forcés d'abaisser les salaires. De nombreux industriels se voient dans la nécessité de renvoyer une partie de leurs ouvriers afin de restreindre leur fabrication. Les ouvriers habitués à une haute paie qui leur permettait un certain luxe sont mécontents, dans leur imprévoyance ils n'ont rien économisé pour les mauvais jours et ils ne comprennent pas, ou s'obstinent à ne pas vouloir comprendre, que les patrons n'en agissent de la sorte que poussés par la plus impérieuse nécessité et non pas par mauvais vouloir.
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Ils se mettent en grève croyant obtenir par la violence ce qu'on n'a pu leur accorder librement. Ces grèves qui ont été si nombreuses pendant la seconde moitié de notre siècle, mais particulièrement dans ces dernières années, qu' ont-elles produit de favorable à l'ouvrier? Eien! Les malheureuF.es victimes d'un entraînement irréfléchi ont dépensé le peu qui leur restait, puis l'extrême misère a provoqué la reprise du travail, mais en laissant subsister un levain de haine contre le patron , haine qui les ftiit entrer dans les rangs du Socialisme radical.
Il est vrai qu'il faut d'ailleurs admettre qu' avec les salaires actuels, ce n'est que par une économie parcimonieuse et de tous les instants, que l'ouvrier marié peut élever et nourrir sa famille.
Les capitaux sérieux qui étaient mis autrefois à la disposition de l'agriculture et de l'industrie , sont maintenant engloutis dans les dépenses militaires ou absorbés par les emprunts des Etats.
Les Gouvernements sont obligés d'augmenter périodiquement leurs impôts pour arriver à équihbrer le budget des recettes avec celui des dépenses: Malgré cela, la plupart d'entre-eux voient à la fin de chaque exercice leur budget se solder par un déficit considérable. Les moyens ordinaires sont ne plus suffisants et l'on est forcé d'avoir recours à des mesures exceptionnelles: on crée des droits protecteurs, on augmente les droits
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d'entrée et de sortie, on établit des surtaxes etc. etc. Ces moyens artificiels, peuvent, il est vrai, apporter momentanément remède aux finances de l'Etat et soulager l'industrie, le com merce et l'agriculture , mais ces prétendues améliorations ne sont jamais de longue durée, car si les producteurs en profitent, les consommateurs, petits bourgeois et ouvriers, doivent en supporter la plus lourde charge.
Ces mesures ne frappent donc pas d'une manière proportionnelle toutes les catégories des citoyens ; elles sont injustes et infailliblement condamnées à disparaître.
De plus, étant de nature à entraver le commerce international elles seront nécessairement suivies de représailles de la part des pays voisins.
Elles pourront aussi donner lieu à un échange de notes diplomatiques plus ou moins aigres-douces menaçantes pour la paix, comme nous l'avons vu pendant ces derniers temps entre la Prusse et l'Autriche.
Les impôts que l'on est aujourd'hui tenu de payer soit au trésor public, soit aux caisses provinciales et communales sont réellement efî'rayants: c'est aussi qu'en Prusse ils s'élèvent à 35% des revenus et dans les autres Etats ils atteignent de 20 à 3û7o- Le 1/3 ou le 1/4 des revenus des particuliers est donc annuellement absorbé par le trésor public
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Les emprunts que les Puissances font à des époques très-rapprochées les unes des autres pour couvrir leur déficit, au lieu d'améliorer la situation ne font que l'aggraver; car aux anciens impôts viennent s'ajouter les intérêts de ces emprunts et leur remboursement périodique.
Les Gouvernements émus de cet état de chose, ont depuis longtemps déjà chargé des hommes compétents d'étudier la question et de rechercher le meilleur remède à appliquer pour arrêter le dépérissement de l'agriculture du commerce et de l'industrie, et de trouver le moyen de résoudre la question des travailleurs. Beaucoup de projets ont été mis en avant, mais jusqu'aujourd'hui aucun ne s'est montré efficace.
Quelles seraient les causes qui rendent toutes ces tentatives inutiles ou infructueuses?
D'abord tout le monde sent que la paix dans laquelle nous vivons est une paix dangereuse , pleine de périls et d'incertitude. Chacun sait qu'il existe encore bien des passions inassouvies, des haines durables, des rancunes puissantes, et que cette paix n'est pas basée sur des intérêts satisfaits. Cette crainte de complications est une des causes principales que l'on n'ose pas toucher à ce Militarisme exagéré, qui, ne nous faisons pas illusion, épuise les dernières ressources de l'Europe. C'est le Militarisme qui absorbe près de la moitié des revenus des Etats; c'est lui
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seul qui entraîne cette augmentation annuelle des dettes et celle des impôts; c'est lui qui enlève au travail plus de trois millions d'hommes dans la force de leur âge et laisse suspendre sur nos têtes, comme le glaive de Damoclès, la crainte toujours réitérée d'une nouvelle guerre.
„ Qu'on suppose tous les impôts réduits d'un tiers, voire même seulement d'un quart, pour laisser entière satisfaction aux besoins de la nécessité intérieure; l'immense bénéfice que provoquerait ce dégrèvement subit des matières premières, ne permettrait-il pas à toutes les industries en souffrance, soit de prendre un essor réparateur, soit de concilier les prélèvements nécessaires du capital avec les prétentions légitimes de l'ouvrier? Ce n'est ni dans nos troubles locaux, ni dans notre organisation sociale, qu'il faut chercher les causes immédiates des crises, mais dans les perturbations volontairement apportées aux lois qui règlent l'économie des sociétés humaines." ^)
Le Militarisme a existé de tous temps, mais il est difficile de préciser avec certitude l'époque à laquelle le système qui nous ruine aujourd'hui s'est répandu sur l'Europe. 11 y a déjà plus de cent et trente ans on s'en plaignait: nous
1) Cte Goblct d'Alviella, Désarmer ou déchoir.
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trouvons dans un ouvrage de Montesquieu la réflection suivante:
„Nous voyons apparaître une nouvelle maladie ,,qui a attaqué les souverains et les a amenés „à entretenir un nombre exagéré de troupes. „La maladie a ses attaques et devient naturelle- „ment épidémique, car dès qu'un pays augmente „son contingent de troupes, les autres suivent „son exemple, de sorte qu'il n'y gagne rien, ,, sinon un surcroit d'impôts que doivent sup- „ porter les sujets. Chaque souverain a une armée „telle, que l'on croirait l'ennemi prêt à envahir „le pays et cette rivalité armée on la nomme „la paix.
„De cette manière, l'épuisement de l'Europe „devient tel, que si un particulier se trouvait „dans le même cas que les grands Etats, il ne „ pourrait vivre, même dans le pays le plus „ productif.
„Nous sommes pauvres avec les trésors et „le commerce du monde entier, et un jour „ viendra où pour avoir voulu avoir des soldats, „ron n'aura plus que des soldats. La suite de „tous ces armements est une augmentation „ perpétuelle d'impôts et un appauvrissement du „Pays. Ce qui rend le mal incurable, c'est que „nous faisons la guerre avec notre capital."
Voilà comment, il y a près d'un siècle et demi, Montesquieu appréciait le Militarisme de
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son temps: quelle serait son opinion sur le Militarisme de nos jours?
Cette maladie fâcheuse dont parle l'illustre penseur, n'a fait que s'aggraver; elle est devenue une épidémie mortelle, un cancer qui ronge l'Europe et qui amènera infailliblement la ruine des Etats si l'on persiste dans ce système.
L'Europe est devenue un camp gigantesque, presque tous les jeunes gens valides sont soldats. Le général français Ambert estime que le nombre d'hommes sous les armes en Europe (armées actives et réserves) s'élève actuellement au chiffre formidable de dix millions et que les frais d'entretien ne seraient pas inférieurs à quatorze milliards de francs.
Les dépenses énormes exigées par les armements en temps de paix et les intérêts des sommes jetées dans le gouffre des grandes guerres passées , sont tellement immenses qu'elles absorbent la plus grande partie des revenus et ne laissent rien pour venir en aide à la misère qui s'étend de plus en plus.
Il y a bien peu de personnes qui sachent d'une manière précise ce que le Militarisme a coûté et coûte encore chaque année aux Etats de l'Europe.
Pour en donner une idée aussi juste que possible et pour faire voir combien les dépenses et les dettes ont augmenté pendant les vingt
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ou trente années qui viennent de s'écouler, nous allons indiquer dans les tableaux suivants, les budjets ordinaires, les budjets de la guerre et de la marine et le montant dés dettes des différents Etats de l'Europe en 1856 et en 1884.
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Etats autrefois sous la domination de la Turquie. . . .
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1) Ces chiffres sont tirés de lalmanach de Gotha et de l'annuaire de l'Economie politique et de la statistique par M.M. Block et Guillaumin.
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L'augmentation totale des dépenses faites pour payer les guerres passées et les préparatifs que nécessite l'appréhension des guerres futures, ont été, en prenant une moyenne d'intérêt de 40/0 par an, de 3,218,109,975 frs, ce qui représente un capital de 80,452,749,375. Ce capital énorme, effrayant, restera perdu pour la production, pour le développement de la civilisation et pour le bien-être général aussi longtemps que dureront les dépenses effrénées qu'exige le Militarisme.
A cette somme déjà si extraordinaire il faut encore ajouter les valeurs que représentent les forteresses, les forts, les casernes, les hôpitaux et en général tous les bcâtiments qui sont affectés aux besoins de l'armée; les vaisseaux de ligne, les bâtiments de transport , le matériel de guerre les munitions etc. etc. Une statistique anglaise les évalue à 80,780,000,000 livres, soit en francs 201,950,000,000, qui calculés à 4% donnent un revenu annuel de 8,078,000,000; dans ce chiffre ne sont pas comprises les dépenses ordinaires pour réparations et entretiens des bâtiments, des vaisseaux et du matériel de guerre, dépenses que l'on peut, sans exagération, évaluer à un milliard.
Pour terminer, nous devons aussi porter en compte les sommes qui sont sacrifiées par le travail perdu des trois millions d'hommes sous
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les armes. En prenant une moyenne de 10 frs par semaine de ce que chacun de ces hommes aurait pu apporter à la masse publique, nous arrivons encore à la somme formidable de 1,560,000,000 frs de perte annuelle, car il faut bien l'admettre , l'armée est un corps absorbant et non producteur.
Nous trouvons donc que le Militarisme dévore annuellement 13,674,109,975 frs sans compter les budjets de la guerre et de la marine. En examinant ces chiffres formidables, nous nous demandons avec effroi, vers quelle terrible catastrophe nous marchons, si cet état de chose doit encore durer longtemps.
Il est réellement inexplicable que les grands hommes qui dirigent le char de l'Etat ne s'aperçoivent pas, ou ne veulent pas comprendre, qu'ils le mènent droit à l'abîme.
Les tableaux qui précédent nous montrent de la manière la plus évidente que la progression annuelle des dépenses est très-considérable. Cependant il arrivera infailliblement un jour, où les Pays épuisés ne seront plus en état de produire les sommes nécessaires au fonctionnement régulier de la machine gouvernementale et au paiement des intérêts des dettes contractées.
Qu'arrivera-t-il alors fatalement?
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Mais prévoit-on ce qu'une telle banqueroute en-
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traînerait après elle de désastres et de malheurs ?
La solidarité entre la fortune des Etats et celle des particuliers est telle qu'il suffit qu'un Gouvernement ne soit plus à même de faire honneur à ses engagements pour provoquer une débâcle générale. Ce serait la ruine, car il ne faut pas oublier que si l'Etat a des dettes ce sont les citoyens qui sont les créanciers de l'Etat.
N'y aurait-il pas moyen de prévenir et d'éviter une aussi terrible catastrophe?
A cette question nous croyons pouvoir répondre affirmativement.
Si les Gouvernements voulaient s'entendre et se mettre d'accord pour réduire l'effectif de leurs armées et ramener leurs contingents à des proportions plus modestes tout en restant suffisantes, il y aurait immédiatement une diminution trèssensible dans les frais que le Militarisme entraîne, les budjets non seulement s'équilibreraient, mais encore ils donneraient des bonis que l'on pourrait employer à rembourser des dettes, à dégrever les impôts, et à fournir de l'ouvrage aux travailleurs.
Nous avons pris l'année 1856 pour point de départ, parce que c'est de cette année que date cette recrudescence du Militarisme, dont nous sommes malheurensement encore les témoins.
Dans un ouvrage de Sir S. Northcote (tv^enty
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years of financial) nous trouvons à propos de la guerre de Crimée le passage suivant:
„Ce n'est pas mon but de rechercher si la „guerre de Crimée valait les pertes incalculables „qu'elle a coûtées tant en hommes qu'en argent; „mais , il n'y a aucun doute qu'elle ne soit cause „des deux faits suivants:
„Elle a provoqué une inquiétude générale, qui „pousse tout le monde à la recherche des meil- „leurs moyens de défense.
„Elle a fait naître sur une grande échelle, „toute une nouvelle catégorie de dépenses qui „ne sont d'aucune utilité pour personne.
„Après chaque nouvelle guerre, nous voyons „tous les gouvernements, mettre de l'empresse- „ment à augmenter leurs forces armées et cela „d'ane manière qui frise l'incroyable!"
De 1815 à 1855, l'Europe s'est trouvée dans une situation paisible: elle se reposait des longues et terribles guerres de la République et de l'Empire et tâchait de guérir les plaies que ces guerres incessantes lui avaient faites. L'on se berçait de la douce illusion qu'une ère de paix durable allait succéder aux agitations du commencement du siècle et que la guerre était devenue une chose impossible.
Malheureusement il ne devait pas en être ainsi.
Tout à coup, sans qu'on s'y attendît, éclata, en 1855, la terrible guerre de Crimée qui fut
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successivement suivie en 1859 de la guerre d'Italie, en 1864 de celle du Schleswig, en 1866 de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, en 1870 de la guerre Franco- Allemande et enfin en 1876 de celle du Balkan.
Voilà donc , en moins de vingt ans six grandes guerres européennes, sans compter celles qui ont été entreprises dans les autres parties du monde. De plus notre horizon politique est chargé de questions déhcates qui pourraient finir par engendrer des nouvelles guerres. Nous avons eu la question de l'Afghanistan entre la Russie et l'Angleterre, nous avons encore celle des Carolines entre la Prusse et Espagne, et celle de la Roumélie qui semble bien près de remettre sur le tapis la fiimeuse question d'Orient. Jusqu'à présent aucune de ces difficultés n'a été entièrement résolue ni complètement écartée et rien ne fait prévoir quel en pourrait être le résultat final.
Dans un relevé publié en 1877 par l'Indépendance belge, nous trouvons un état de ce que ces guerres ont coûté tant en hommes qu'en argent, i)
^) Dans ces chiffres sont compris les hommes tués sur le champ de bataille, ceux qui sont morts des suites de leurs blessures ou des maladies contractées au service e1 ceux qui furent mis hors de combat, de là provient probablement la différence de ces chifires avec ceux énormes
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La guerre de Crimée a coûté à la France 200,000 hommes et 2 milliards; à l'Angleterre 220,000 hommes et 5 milliards; à la Russie 129,000 hommes et 4 milliards; au Piémont 20,000 hommes et 175 millions; enfin à la Turquie 350,000 hommes et 400 millions. En tout 889,000 hommes et 11 milliards 575 millions.
La guerre d'Italie a coûté à la France 80,000 hommes et 1 milliard, 100 milhons; à l'Italie 60,000 hommes et 150 millions; à l'Autriche 120,000 hommes et 875 millions. En tout 260,000 hommes et 2 milliards 25 millions.
La guerre de 1866 a coûté à la Prusse 45,000 hommes et 222 millions; à l'Autriche 65,000 hommes et 985 millions. En tout 110,000 hommes et 1 milliard 207 millions.
La guerre de Schleswig a coûté à la Prusse 30,000 hommes et 75 millions; à l'Autriche 15,000 hommes et 60 millions; au Danemark 17,000 hommes et 45 millions. En tout 57,000 hommes et 180 millions.
La guerre Franco-Allemande a coûté à la France 225,000 hommes et 13 milliards i); à
dans l'ouvrage de Mr. Leroy Beaulieu, Recherches économiques, historiques et statistiques sur les guerres contemporaines (1853— 18G6).
') Dans ces chiffres sont comprises la valeur territoriale de l'Alsace-Lorraine évaluée à 4 milliards 330 millions et l'indemnité de 5 miUiards.
l'Allemagne 300,000 hommes dont 190,000 tués sur le champs de bataille et 2 milliards. En tout 525,000 hommes et 15 milliards.
Quant à la guerre des Balkans il ne nous a pas été possible de trouver des données officielles. Nous nous sommes adressé à un personnage très-haut placé à St. Pétersbourg, espérant pouvoir ainsi obtenir les renseignements qui nous manquaient. Malheureusement nous avons été déçu dans notre attente, car le personnage dont il s'agit nous donne la réponse suivante:
„Quant à la dernière guerre, il a été dressé „un état des hommes et de l'argent qu'elle a „engloutis , mais , comme me le disait m.on inter- „locuteur qui est un des fonctionnairs les plus „haut placés:
„Ce sont des détails dans lesquels personne „n'a rien à voir. Non seulement ils n'ont pas „été publics, mais il est strictement défendu de „les communiquer à qui que ce soit.
„Et c'est une réserve que je comprends, en „tenant compte de la disproportion énorme qui „existe entre les dépenses et les résultats „obtenus."
Le commandant du Génie, A. Marga, attaché militaire de France à la cour des Pays-Bas, évalue, dans son ouvrage G-éographie Militaire, que les dépenses de la Russie s'élevaient à 3 milliards.
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Nous voyons done que les six dernières grandes guerres Européennes ont enlevé au delà de 1,841,000 hommes et coûté plus de 33 milliards 608 millions et cela sans tenir compte des contrées ravagées, des populations entières ruinées, des sommes considérables dépensées par les autres Gouvernements pour les armements nécessaires à la défense de leurs frontières, ni des pertes énormes que le commerce et l'industrie ont dû supporter.
Cette somme immense de plus de 33 milliards qui employée aux oeuvres de la paix eût transformé les conditions matérielles de la vie des peuples civilisés, le mauvais génie de la guerre l'a dévorée en 22 années.
En examinant ces chiffres effrayants, nous nous demandons si les résultats obtenus sont bien en rapport avec les sacrifices exigés. Il nous semble bien faibles en les comparant aux ruines et aux deuils dont ils ont couvert l'Europe.
Une chose qui n'est malheureusement que trop vraie c'est que ces guerres ont ravivé, sous un dehors d'entente et d'amitié, entre les grandes nations, une rancune et une animosité qui ne présagent rien de bon.
La paix dans laquelle nous vivons actuellement, n'est pas la paix, c'est un armistice armé. Les Grouvernements , tout en paraissant
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avoir les meilleurs rapports entre eux, s'observent et guettent le moment propice pour prendre leur revanche.
La Russie a vu par deux fois difféi'entes , ses projets sur la Turquie arrêtés par la maligne influence de ses rivaux. L'Autriche n'a pas oublié qu'elle était encore, il y a vingt ans, à la tête de la confédération germanique , et qu'elle a été dépossédée de cette position prépondérante par un état qui, à cette époque, lui était de beaucoup inférieur. La France se souvient que pendant ce siècle elle s'est trouvée à la tête des nations, elle se rappelle qu'elle dirigeait la politique universelle et que c'était vers elle que se dirigeaient tous les regards. Elle sait encore qu'elle seule a été capable d'arrêter pendant quelque temps la politique envahissante de la Prusse; elle sait surtout que ce dernier pays, jaloux de sa suprématie, s'était préparé de longue date à la lutte gigantesque de 1870 et que l'incident Hohenzollern ne fut qu'un prétexte qu'il sut saisir adroitement et dont il sut tirer profit. La France aveuglée par ses succès antérieurs et gouvernée par un César incapable dut payer chèrement son imprévoyance. La Prusse a donc supplanté la France dans le conseil des nations: l'Europe a-t-elle gagné à ce changement? la paix est-elle plus assurée?
Ce qui est certain, c'est que la haine des
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races est plus violente que jamais. Si à cela on ajoute l'humiliation d'avoir été vaincue, humiliation qui dans le coeur du Militariste exige une revanche on comprendra que de nouvelles et désastreuses guerres sont à prévoir et à craindre, si ce Militarisme qui règne actuellement continue.
L'Allemagne a gagné, par la guerre de 1870,. son unité si longtemps désirée, si longtemps chantée par les poètes, mais, est-ce bien là l'unité que la Bavière , le Wurtemberg , les Saxes, le pays de Bade et les autres petits pays avaient rêvée? Ces différents Etats ont perdu leur liberté, car s'ils appartiennent de nom à la confédération Allemande, ils sont de fait sous la domination de la Prusse. Nous trouvons sans un ouvrage Allemand i) le passage suivant: „A „ressor qu'avait pris l'esprit populaire après „runion nationale a suivi une désillusion qui ne „pouvait être ni plus grande, ni plus découra- „geante. L'union Allemande n'a ni assuré le droit „et la liberté ni fait prospérer le commerce, „rindustrie et le bien être général, ni fait revivre „la confiance dans la paix Européenne.
„ Après un examen approfondi l'on s'est de- „mandé si la constitution de l'Empire, cette
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„création d'urgence et de hâte par trop préci- „pitée , est capable d'un développement prospère „et si l'empire tel qu'il est actuellement est ^véritablement l'Etal national Allemand qu'on „avait espéré et auquel on avait aspiré."
Aussi longtemps qu'il y aura en Europe des Etats aussi puissants par leurs armées pour dicter la loi aux autres nations, il n'y aura pas de paix durable. L'unique remède à apporter à la présente situation , serait un désarmement général; or, pour cela, il faudrait que les Gouvernements parvinsent à se mettre d'accord pour ramener le chiffre de leurs forces à ce qu'il était avant 1855. C'est à cette condition seule que l'on pourra espérer une ère de tranquillité et de paix.
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lous avons essayé de démontrer, dans ce qui précède, que le Militarisme amènera indubitablement la ruine pécuniaire des Nations. Nous allons tâcher maintenant de faire voir que, par les conséquences qu'il entraîne, il est aussi nuisible à la sécurité des Gouvernements qu'à celle de la Société tout entière.
Le Militarisme est un des agents, inconscient, il est vrai, mais prédominant du socialisme radical, du communisme, de cette plaie qui envahit de plus en plus le monde, de cet ennemi acharné de toute autorité, de cet adversaire implacable du capital.
Comme nous l'avons déjà fait remarquer plus haut, le Militarisme et le Socialisme ont pris naissance presque â la même époque; le premier
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n'a précédé le second que de très-peu de temps, et si l'un a pris une extension énorme, l'autre a vu chaque année augmenter le nombre de ses adhérents. D'où pourrait bien provenir cette singulière corrélation entre deux principes qui paraissent si opposés?
La loi exige que tous les jeunes gens valides qui ont atteint l'âge de 19 ans soient astreints au service militaire. Si ce service était réellement personnel, il n'y aurait pas trop à se plaindre, ce serait au moins l'égalité; mais il n'en est pas ainsi: il n'y a guère que les jeunes gens pauvres qui doivent se soumettre à la loi et cela au moment où ils pourraient commencer à aider leurs parents. Les jeunes gens riches et instruits, au contraire, jouissent de mille privilèges là où le service n'est pas obligatoire, ils s'achètent un remplaçant; dans les pays où tout le monde doit servir, leur service ne dure qu'une année.
Est-il admissible que ces jeunes gens qui quittent forcément leurs familles, à la fleur de leur âge, pour endosser l'uniforme pendant trois ans, qui sont ensuite placés dans la réserve pour une période qui peut varier de 7 à 12 ans, années pendant lesquelles ils ne peuvent fonder une famille ni sortir du pays sans l'autorisation militaire, exposés à chaque instant à être rappelés sous les armes pour aller se faire tuer
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ou estropier souvent loin de leur pays et pour une cause qui leur est complètement étrangère, est-il admissible , disons-nous , que ces jeunes gens ne sentent pas coml)ien la charge dont ou les accable, est lourde à supporter et surtout combien elle est peu compatible avec l'idée qu'on se fait de la justice et de la liberté?
Beaucoup de personnes prétendent que le service militaire est un tribut que l'on doit payer à sa patrie; nous voulons bien partager cette manière de voir, mais à une condition, c'est que tous les jeunes gens valides, sans distinction de rangs ni de fortune, soient soumis au même régime. Si l'on reconnaît que ce système n'est pas praticable, que l'on crée une armée composée uniquement de volontaires et de mercenaires, mais que l'on abolisse ces privilèges qui sont une pierre d'achoppement continuelle pour le peuple.
Si la défense de la patrie est une chose sacrée pourquoi la confier précisément à la basse classe , au prolétariat?
Cette grande agglomération de jeunes gens dans un espace restreint, en contact continuel, n'est pas fait pour améliorer les moeurs. Ils apprennent à la caserne bien des choses dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence et qu'ils n'auraient probablement jamais connues. A peine au régiment ils mènent une toute autre
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vie, prennent de nouvelles habitudes, gagnent de nouveaux besoins. Peu à peu ils oublient la vie de famille, négligent leurs devoirs religieux, rougissent de leurs anciennes professions. Par contre, ils ont appris l'art de tuer leurs semblables de la meilleure manière du monde.
Plus tard, quand ils rentrent dans leurs foyers, nous ne prétendons pas tous, mais un grand nombre parmi eux sont changés du tout au tout et ne sont plus propres à rien. La vie de famille leur est devenue insupportable , ils trouvent insipides les plaisirs du village, les moeurs de la campagne ne savent plus leur plaire: il leur faut l'agitation des grands centres, ils ont goûté à leur enivrement malsain et ils veulent y revenir. C'est pourquoi nous voyons tant de jeunes gens quitter les travaux de la campagne pour aller chercher du travail dans les grands centres industriels et dans les villes. Ils comptent sur un salaire plus élevé et ils sont sûrs d'y rencontrer les distractions qu'ils ne trouvent pas chez eux. Malheureusement pour eux, les temps sont changés et l'industrie n'est plus en état de payer les gros salaires d'autrefois. Les nouveaux venus, trompés dans leur espoir, vont augmenter le nombre des mécontents, la misère ne tarde pas à les atteindre et, en désespoir de cause, ils maudissent le capital et se jettent dans les bras du communisme.
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Il y a, en ce moment, des centaines de milliers d'individus qui se trouvent dans la misère la plus profonde par suite du manque d'ouvrage. La charité privée leur vient en aide autant que possible, mais cela n'est pas suffisant. Dans de tels moments de crise, ce serait aux Gouvernements à décréter de grands travaux d'utilité publique pour donner de l'ouvrage aux malheureux qui en demandent. Mais les Gouvernements prétendent être à bout de ressources; ils déclarent que tous les crédits sont épuisés , qu'aucune somme n'est disponible. Cependant ils trouvent des millions et millions pour augmenter leurs forces armées, pour améliorer leurs armements, pour bâtir des nouvelles forteresses et construire des navires, dépenses qui resteront toujours improductives. Et l'on s'étonne après cela que le communisme gagne du terrain! ....
Si l'on avait employé à soutenir l'industrie, l'agriculture et le commerce, seulement la dixième partie des sommes que le Militarisme a dévorées, l'ouvrier ne serait pas aujourd'hui dans le besoin. Si l'on avait créé de bonnes écoles agricoles, fondé des écoles industrielles, multiphé les écoles des arts et métiers, si, en un mot, on avait cherché à relever le moral du prolétaire en développant ses facultés intellectuelles, en lui donnant une instruction solide et rationnelle, il aurait trouvé aisément le
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moyen de subvenir à ses besoins. Si l'on avait construit des maisons saines pour l'ouvrier, si les Etats avaient fait exécuter des travaux dont la nécessité est aussi incontestable que l'utilité et qui maintenant, faute d'argent, restent inexécutés, nous ne verrions pas tant de mécontents prêts à renverser les Gouvernements et le communisme n'aurait plus de raison d'être, car donnez à un peuple les moyens de gagner honnêtement sa vie, de mettre un petit capital de côté et aussitôt il est converti aux idées d'ordre, il devient l'ennemi de tout bouleversement.
Le communisme n'est plus une quantité négligable, il a des agents partout, une presse active dans tous les pays, des représentants dans la plupart des chambres législatives. Son influence grandit considérablement et si les Gouvernements n'y prennent garde, s'ils s'obstinent à continuer leur désastreux système, leur perte n'est plus qu'une question de temps. Qu'ils n'aient pas surtout l'imprudence de compter sur leurs troupes, car, qu'ils ne l'oublient pas, l'immense majorité de leurs soldats qui sont recrutés parmi les prolétaires, ne consentiront jamais à combattre leurs pères, leurs frères ou leurs amis qui défendent leur propre cause: au contraire, ils tourneront contre leurs gouvernements les armes qu'on leur a imprudemment confiées. C'est d'ailleurs le cas qui s'est présenté
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dans toutes les grandes révolutions qui ont tourmenté le monde.
Le Militarisme est donc un agent inconscient du Socialisme. C'est dans le pays où le service militaire est obligatoire qu'on peut le mieux s'en apercevoir. Voyez l'Allemagne où l'on peut dire que naguère encore le Socialisme n'existait pas: en peu d'années il s'est répandu avec une rapidité incroyable, fondant partout des centres de propagande, publiant de nombreux journaux populaires, embrigadant ses adhérents en des sociétés innombrables qui ont leurs statuts, leurs assemblées régulières et leurs metings publics , conquérant enfin de haute lutte plusieurs sièges au Parlement de l'Empire et disposant dans beaucoup de collèges électoraux d'un appoint que les autres partis se disputent. En Russie nous voyons que le Nihilisme, frère du Socialisme anarchiste, exerce ses ravages non seulement parmi le prolétariat mais surtout parmi la classe aisée et même parmi beaucoup d'officiers de garde inférieurs et supérieurs.
Pour défendre ce Militarisme effréné, on a souvent recours au vieil adage: „Si vis pacem para Bellum." Mais si l'on examine la situation de l'Europe pendant les trente années qui viennent de s'écouler, on pourra aisément reconnaître que le vieux proverbe a cessé d'être vrai, surtout en ce qui concerne notre continent.
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Jamais à aucune époque on n'a vu un tel dichaînement de guerres, ce qui prouve que les armées de nos jours sont loin d'être des agents de paix.
Jadis lorsque les hautes classes de la Société avaient seules le droit de porter l'épée ou la rapière, les duels étaient à l'ordre du jour; les prétextes les plus futiles suffisaient pour mettre deux amis en présence malgré les édits les plus sévères. Depuis que le niveau égalitaire a passé sur l'Europe et que les militaires seuls peuvent porter les armes, les duels sont devenus trèsrares et tendent de plus en plus à disparaître. La noblesse n'ayant plus l'épée au côté a renoncé par nécessité d'abord, ensuite par habitude à ses anciennes velléités belliqueuses. Tant que les rois, souverains et chefs d'Etat auront à leur disposition ces grandes armées toujours prêtes à combattre, ils feront comme les preux d'autrefois, ils préféreront laisser trancher par les armes les difiérends qui auraient pu avoir une solution pacifique; mais réduisez les armées à leur minimum et vous verrez les guerres disparaître comme les duels dont nous parlions plus haut.
Autrefois la guerre avait encore quelque chose de chevaleresque; le courage personnel et le génie pouvaient s'y étaler au grand jour; l'officier trouvait occasion de se distinguer et de
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faire fortune. Aujourd'hui, avec les armes perfectionnées et à longue portée la guerre n'est plus qu'une question d'arithmétique: la victoire est à l'armée la plus nombreuse et la mieux outillée.
La carrière militaire n'a plus pour elle que sa grande honorabilité. L'officier sans fortune ne peut, qu'avec de grands sacrifices soutenir son rang avec le maigre traitement qui lui est alloué et son épaulette dorée cache bien souvent ses embarras financiers. Pour l'officier qui dispose d'une fortune personnelle, la carrière militaire est souvent une carrière ruineuse parce que la monotonie du service et de la garnison l'entraîne dans la passion du jeu et dans d'autres passions plus funestes encore. De plus l'avancement est presque nul, et l'officier court risque d'atteindre l'âge de retraite avant d'avoir conquis le grade qui lui eût permis de vivre dans l'aisance.
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la guerre est la négation la plus absolue de la Justice. Dans chaque pays on a établi des lois pour protéger la liberté , la vie, la fortune et les propriétés des citoyens. Ces lois sont rigoureuses et punissent des peines les plus sévères les meurtriers, les voleurs, les faussaires, les incendiaires etc.
Sous prétexte que personne n'a le droit de disposer de la vie de l'homme, même de celle du plus grand criminel, les philanthropes s'appliquent à faire abolir la peine de mort. Les exécutions capitales n'existent plus dans certains pays, elles sont abolies soit légalement, soit de fait. On est donc d'une sensibilité extrême pour des misérables qui se sont mis d'eux-mêmes au ban de l'humanité, on n'use
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toucher à leurs têtes et l'on n'éprouve pas d'horreur pour la guerre, ce meurtre gigantesque, cette spoliation des biens et des fortunes, probablement parce que les victimes sont muettes et que le nombre en est trop considérable.
Est-ce logique? Est-ce juste?
Le père de famille a le devoir de protéger ses enfants, mais il n'a pas sur eux droit de vie ou de mort. Le souverain qui est le père de son peuple , devrait traiter ses sujets comme un père traite ses enfants; il devrait aussi les protéger en toute circonstance sans pouvoir disposer ni de leurs fortunes ni de leurs vies. C'est cependant ce qui existe puisque les constitutions des différents peuples accordent au chef de l'Etat le droit de déclarer la guerre.
Les guerres d'aujourd'hui ne sont plus aussi impitoyables que celles d'autrefois; néanmoins elles ont conservé quelque chose qui rappelle les plus mauvais temps de la barbarie: comme jadis, le vainqueur s'empresse de s'emparer, en tout ou en partie, du territoire de son adversaire, il dépossède le vaincu, saisit même sa fortune privée s'il ne veut pas se soumettre tacitement, et, sans consulter les populations qu'il vient de conquérir, il leur ôte leur nationalité.
Si encore ces guerres avaient une raison d'être, si elles étaient basées sur des faits relatifs à
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la réussite de la Nation, à son honneur ou à sa prospérité, on pourrait peut-être les excuser. Il n'en est pas ainsi. Si l'on veut se donner la peine de rechercher minutieusement l'origine de la plupart des questions qui ont engendré les grandes guerres, on trouvera que la cause première en est des plus futiles et que rien n'était plus facile que de l'arranger à l'amiable. Mais par les actes diplomatiques, par les notes échangées et surtout par les polémiques virulentes des journaux, la question si simple au commencement, a changé complètement de caractère et est devenue une grosse affaire d'Etat i).
L'on se demande comment dans notre siècle de progrès et de civilisation comme le nôtre, la guerre, ce reste des temps barbares, peut encore exister et comment les hommes éclairés ne la répudient pas ?
C'est qu'un habile sophiste dénature facilement les choses et sait prouver que le mal est le bien. Il n'est pas rare de rencontrer des personnes tres-instruites qui cherchent non seulement à justifier la guerre , mais à établir que dans certains cas elle est nécessaire, utile.
1) Voyez Recherches économiques sur les guerres contemporaines par Paul Leroy-Beaulieu ; les causes actuelles des guerres par Emile de Lavaleye et Désarmer ou Déchoir, par le Cte Goblet d'Alviella.
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même désirable. Ces personnes vont jusqu'à prétendre qu'une solution pacifique des différends est une chose impossible, que c'est une utopie.
Parmi ces défenseurs de la guerre, qui par leur éducation ou leurs études, sont ou hommes d'Etat, ou jurisconsultes, ou savants, combien y en a-t-il qui se sont donné la peine de faire une étude approfondie de cette question, de rechercher si véritablement il n'y avait pas d'autres solutions possibles des différends entre Etats que la guerre? Il nous semble que cette théorie de la force primant le droit est entièrement opposée à toutes les idées que nous nous faisons de la justice divine et de l'humanité, et qu'elle ne répond guère aux généreuses aspirations d'équité de notre époque.
Il est profondément regrettable de voir des personnes qui, par leur haute position dans la société pourraient guider l'opinion publique, soutenir aveuglément que la guerre est un mal nécessaire et inévitable. Si on leur demande les faits sur lesquels elles s'appuient pour démontrer leur principe, elles restent très-souvent à court ou donnent des raisons qui ne peuvent résister à la discussion. Elles vous disent bien que la guerre est une institution aussi vieille que l'humanité, qu'elle est pratiquée et admise dans tous les pays civilisés, qu'on ne peut l'aboUr sans bouleverser le monde, sans renverser l'ordre
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social. Elles ne se gênent pas pour ajouter que trop d'intérêts se rattachent au maintien du Militarisme et que la suppression de ce dernier entraînerait la perte d'un trop grand nombre de personnes. Autant de raisons autant de soplîismes.
Autrefois on a fait valoir des objections tout aussi sérieuses lonqu'il s'est agi de l'abolition de l'esclavage. C'était la ruine des planteurs, c'était la mort des colonies, c'était le renchérissement général des matières , c'était nous
n'en finirions pas. Heureusement les sentiments de justice et d'humanité ont prévalu et aucune des sinistres prévisions ne s'est réalisée. Espérons que dans la grande question qui nous occupe ce sont les mêmes sentiments généreux qui finiront par prévaloir, car ne l'oublions pas, c'est de la solution que l'on donnera à cette question que dépend la ruine ou la prospérité des Nations.
Pour ne pas paraître trop exclusif, nous voulons bien admettre que dans certains cas la guerre peut présenter quelque chose d'utile ; mais encore faut-il voir si cette utilité est bien en rapport avec les désastres qu'elle cause, si elle compense bien les pertes en hommes et en argent, les ruines, les deuils que le fléau entraîne après soi.
L'histoire de l'humanité, depuis les époques
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les plus reculées jusqu'à nos jours, ne fait (lue relater une suite de guerres non interrompue de tribu à tribu, de peuple à peuple, de race à race. En étudiant l'histoire à ce point de vue, il n'est pas, surprenant que beaucoup d'écrivains aient vu dans la guerre un mal inhérent h l'espèce humaine au même titre que le choléra, la peste, le typhus et tant d'autres fléaux qui apparaissent périodiquement.
Tout à l'origine, l'homme était un être dangereux qui ne l'emportait guère sur les animaux que par le don de la parole. Il obéissait aveuglément à ses instincts et n'avait aucune notion du bien et du mal. Sa vie était une lutte continuelle et incessante; il devait constamment employer la ruse et la violence pour se procurer les moyens d'existence ou se défendre contre ses nombreux ennemis. Il n'est donc pas étonnant que chez nos premiers ancêtres, la force, le courage , l'adresse, l'agilité étaient les qualités les plus appréciées. L'homme le mieux doué sous le rapport de la force musculaire et de la volonté, commandait aux autres hommes. Ses victoires sur l'ennemi lui valaient un double avantage: l'admiration générale et un butin plus ou moins considérable dont il avait soin de profiter.
Peu à peu la civilisation s'est développée; l'éducation a modifié du tout au tout la ma-
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nière de voir. Les relations entre les hommes ont été plus nombreuses et plus suivies; ils ont appris à se connaître et à. s'apprécier; ils ont cessé d'être ennemis pour se prêter un mutuel appui. L'homme civilisé a compris que la vie et la propriété de ses semblables doivent être sacrées pour lui. Il a étudié, il a cherché à connaître les secrets de la nature et il a forcé les éléments à lui obéir. Rien n'a échappé à ses investigations; il a tout compulsé, tout fouillé, tout sondé; ses progrès en toutes choses ont été immenses, incalculables. Il n'y a qu'un seul point sur lequel il n'ait pas avancé, c'est sur sa manière d'apprécier et de juger la guerre. Sous ce rapport il a plutôt reculé, car aujourd'hui il emploie toute son intelligence à inventer les plus terribles engins de destruction et malheureusement la science ne vient que trop à son secours.
Est-il possible d'imaginer une plus grande aberration du jugement et du sens moral?
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haque guerre produit toujours un double mal: un mal matériel dont le vaincu est surtout la victime, et un mal moral qui affecte également les deux parties belligérantes. De part et d'autre il y a oubli de la notion du bien et du mal; il semble aussi qu'il y ait dégénérescence dans ce que la nature humaine a de plus noble et de plus élevé.
La statistique a parfaitement établi qu'après chaque guerre, les meurtres, les vols et les autres crimes ont augmenté dans une proportion très-notable. La guerre a fait revivre les passions malsaines et la bête féroce a reparu dans l'homme, comme aux plus mauvais jours de la barbarie.
De plus la guerre a pour résultat de diviser
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en deux catégories bien distinctes les citoyens d'un môme pays; l'une qui aspire à la paix, l'autre qui s'y refuse obstinément. La première se compose surtout d'industriels, de commerçants, de propriétaires, en un mot de ceux qui voient leurs intérêts matériels menacés. La seconde comprend tout particulièrement le monde officiel, les hauts fonctionnaires, les hautes charges à la cour et le militaire. L'existence de deux courants si opposés est un fait qui, au premier abord , peut paraître singulier et inexplicable, mais dont on se rend bientôt compte si l'on se rappelle que la vie politique des Gouvernements est encore soumise, sous bien des rapports, à l'influence d'anciennes traditions tandis que le peuple, marchant avec le progrès, a entièrement rompu avec les idées d'autrefois. Nous voyons partout les nations éprouver le besoin de se rapprocher, d'échanger leurs idées et leurs produits. Pour cela, elles rompent des barrières qui paraissent infranchissables , réunissent les océans, perforent les montagnes et exécutent des travaux qui sont l'honneur des siècles. Chaque peuple sait qu'il peut, sans nuire à ses voisins, s'élever par son activité et par son instruction. Et bien, malgré toutes ces causes de prospérité qui ne demandent que la paix pour se développer, les nations, même les plus favorisées, regardent encore la guerre comme
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vernements. Pour elles , un guerrier heureux est toujours un homme supérieur et l'art de la guerre est plus estimé que la jurisprudence, le commerce, l'industrie, car on lui consacre la plus grande partie des revenus.
Les immenses armées que les Gouvernements entretiennent n'ont pas seulement fait de l'Europe un véritable camp retranché, mais elles ont encore anéanti tous sentiments d'humanité, de condescendance, d'estime mutuelle et de sympathie qui s'étaient développés pendant plus d'un demi siècle, à la suite des guerres du premier Empire.
Depuis 1870 surtout, le maintien des grandes armées a re veillé la passion des conquêtes, rallumé la haine des races, fait taire toute idée de justice et de légalité, éteint la bonne entente entre les nations et éloigné pour longtemps le moment où les peuples comprendront enfin qu'ils sont frères, qu'ils doivent s'estimer et se respecter et non s'entredéchirer et se porter envie , comme l'avaient si bien dit les philosophes du 18* siècle et comme l'a si bien établi la doctrine d'Emmanuel Kant.
Nous nous demandons pourquoi les principes de justice et d'humanité que la morale universelle a conservés pour les relations privées , ne pouri'aient pas être appliqués aux relations internationales?
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Trois agents principaux concourent à rendre les relations pacifiques très-difflciles.
C'est d'abord la place prépondérante que l'élément militaire a su conquérir dans toutes les classes de la société mais surtout auprès des souverains dont il forme le principal entourage. Il a voix délibérative dans tous les conseils; et par sa profession même il est tout naturellement porté à désirer une solution par les armes et non par la plume. La guerre seule peut donner aux officiers un avancement plus rapide.
Le second agent ce sont les ministres du culte. S'ils avaient en tout temps enseigné les véritables principes de la religion sublime du Christ , s'ils avaient prêché l'amour du p]-ochain, le pardon des offenses, l'oubh de la haine, s'ils avaient combattu tous les mauvais instincts de l'homme et lui avaient inculqué une horreur salutaire de la guerre, s'ils avaient usé avec discernement du pouvoir que leur ministère leur donnait pour faire sentir aux souverains de quelle responsabiUté effrayante ils se chargent par les milliers de malheureux qu'ils exposent à la mort, par les ruines qu'ils amoncellent, par les profondes douleurs et les pertes irréparables qu'ils causent en enlevant le père à ses enfants , le mari à sa femme, l'enfant à ses parents ; si les ministres du culte , disons-nous , avaient rempH fidèlement leur mission, ils au-
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raient fait faire un grand pas aux idées de paix.
Mais au lieu de prêcher les préceptes du Christ, ils prêchent la guerre, la haine; ils appellent les bénédictions d'un Dieu de la paix sur une armée prête à combattre et chantent des actions de grâce pour fêter une victoire qui a coûté la vie à des milliers d'innocentes victimes. Ils fomentent la désunion et la discorde en condamnant tous ceux qui ne veulent pas admettre sans discussion toutes leurs élucubrations ni se soumettre aveuglément à leur domination. La chaire de vérité est devenue une tribune et la politique a remplacé la religion.
Le troisième agent, c'est l'éducation que l'on donne aux Princes appelés un jour à devenir des souverains. Cette éducation est profondément déplorable et nullement en rapport avec les besoins de notre siècle. Dès leur plus tendre enfance, ils sont confiés à des officiers choisis et leur instruction comme leur éducation est toute militaire. Les compagnons de jeux sont élevés de la même manière. Tout leur entourage appartient à l'armée et ils n'entendent parler que de choses militaires. Leurs plus grandes distractions consistent en manoeuvres, revues et autres fêtes militaires. En revanche on leur apprend bien peu de choses de ce qui forme les besoins , les désirs et les aspirations de ceux qui plus tard seront leurs sujets. Est-ce bien là
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l'éducation qu'il faudrait donner à ces Princes qui doivent régner sur de bons et pacifiques bourgeois ?
Ne devrait- on pas faire comprendre à ces jeunes Princes que la gloire ne consiste pas à régner sur un peuple puissamment armé, mais sans industrie, sans commerce et succombant sous la charge des impôts? Serait-ce si difficile de leur faire voir que la vraie gloire, pour un souverain, doit consister à faire le bonheur de son peuple, et que le seul moyen d'atteindre ce but est de développer toutes les forces vitales de la nation, favoriser l'industrie, le commerce, l'agriculture; protéger les arts et les sciences, accorder des distinctions honorifiques aux hommes d'élite qui font connaître au loin le nom de la patrie? Que l'on fasse comprendre aux Princes ces grandes vérités et l'on ne tardera pas à voir la situation .économique de l'Europe changer du tout au tout.
L'éducation que nous donnons à nos fils est aussi beaucoup trop imprégnée des idées militaires. Leurs premiers jouets sont ordinairement des soldats ou des armes; leurs idées comme leurs jeux s'en ressentent. Dans plusieurs pays on va même plus loin: on semble disposé à imiter la France et à créer partout des bataillons scolaires pour apprendre les exercices militaires et le maniement des armes à de pauvres bambins de 9 à 10 ans.
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Que dire des malheureux manuels à l'aide desquels on enseigne l'histoire à nos enfants? Ils ne se composent que d'une suite de récits, de batailles et de crimes de toute nature. Ce n'est plus l'étude de l'humanité dans ce qu'elle a de grand et de noble, c'est l'étude de l'humanité dans ce qu'elle a de plus critiquable et de plus barbare. On apprend à nos enfants les hauts faits d'armes des grands conquérants; ils sauront dans leurs moindres détails les faits et gestes d'Annibal, de César, de Frédéric-le-Grand, de Napoléon I" et ils ignoreront même les noms des citoyens illustres qui, modestement et sans bruit, auront, du fond de leur cabinet, reculé les limites des connaissances humaines. On aura trouvé moyen d'exalter, en la faussant, leur jeune imagination si impressionnable, mais on aura négligé de leur parler des vraies beautés de l'histoire et de leur faire connaître les seuls grands hommes dont les noms ne rappellent pas l'idée du sang répandu.
Un grand écrivain Français a dit: „D'abord „nous voudrions que l'enseignement de l'histoire „fût plus général et qu'il fût autre. L'histoire „doit, autant que possible, être partout ensei- „gnée, car, qui ne la connaît pas se trouve „ privé de ces enseignements précieux que le „genre humain a rassemblés dans les vingt et «quelques siècles de son existence. Mais telle
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„ qu'elle est l'histoire n'est pas une science. „Pour les classes élevées, c'est un art, tel que „la peinture, qui tantôt se perd dans les minu- „ties du genre , tantôt se restreint aux banalités „du drame. Pour les classes populaires, ce n'est „qu'une nomenclature aride sans but et sans „portée. Il faut que l'histoire prenne un caractère «pratique, positif, économique. Il faut que le „ peuple y apprennent les progrès lents mais «continus des institutions et de la richesse, la «transformation interrompue de la société dans „un sens plus démocratique et plus conforme «aux lois économiques; il faut qu'il voie se «dégager dans le cours des siècles, les idées de «liberté , de tolérance , de solidarité, dont l'avène- «ment définitif est la gloire de notre temps. «L'histoire doit perdre surtout ce caractère de «patriotisme dont elle est empreinte jusqu'à ce «jour. Au lieu d'exalter les passions guerrières, «l'histoire doit avoir pour but de les détruire. «Au lieu d'entretenir ces haines nationales, ces «préjugés de conquêtes et de domination par la «force, l'histoire doit répandre les idées de «conciliation, de paix, de prépondérance par «l'intelligence et par le travail."
Au lieu d'inculquer à nos enfants, dès l'âge le plus tendre, des idées qui leur font aimer la profession des armes, ne serait-il pas beaucoup plus rationel et plus sensé de les initier à la
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vie des grands citoyens qui, par leurs travaux, leurs talents ou leur génie ont été l'honneur et la gloire de leur patrie ? Ne serait-il pas de première utilité de leur faire connaître que les grands conquérants dont on leur a si souvent fait l'éloge, n'ont jamais été que de véritables fléaux de l'humanité et que leur passage a toujours été marqué par des larmes et des ruines ?
Nos enfants comprendraient alors que la prospérité d'une nation dépend de sa tranquillité et qu'il ne peut y avoir de bonheur et de prospérité pour un peuple que pour autant qu'il jouisse d'une paix certaine et durable.
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e besoin d'une paix stable et universelle , basée sur des fondements sérieux et solides, admis par toutes les nations, a fait beaucoup de progrès depuis le commencement de notre siècle.
Il s'est formé en Angleterre, en France, en Italie, en Suisse, en Belgique, en Hollande, des ligues de la Paix, qui ont à leur tête des hommes éminents : hommes d'Etat , jurisconsultes et savants. Malheureusement l'opinion publique est encore contre ces ligues et elle considère comme une utopie de vouloir résoudre par la paix des questions que l'on n'a jamais résolues que par les armes. Il faut admettre que si c'était une utopie, elle serait au moins basée sur le bon sens, sur la raison, la justice et l'humanité.
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Il serait hautement désirable que toutes les personnes intelligentes qui sont persuadées que la guerre est la ruine des nations, qu'elle est contraire à la civilisation et à la justice divine, osassent se déclarer ouvertement les défenseurs de la paix, et cherchassent par tous les moyens possibles à faire prévaloir leurs idées sans prendre souci des critiques de l'opinion publique ni des préjugés.
Nous disons l'opinion publique. Mais qu'est-ce que l'opinion publique? C'est le plus souvent une espèce de girouette qui, pour le moment, est au vent du Mihtarisme; mais que quelque grande puissance proclame demain le désarmement et admette le système antimilitariste, et l'on verra aussitôt cette opinion virer de bord. D'ailleurs généralement elle ne raisonne pas, elle suit l'impulsion qu'on lui imprime et est presque toujours opposée à toutes les inventions qu'elle ne comprend pas et qu'elle combat par indifférence ou mauvais vouloir. Si au commencement de ce siècle des personnes avaient proclamé le succès des chemins de fer, du téléphone, de l'électricité comme moyen d'éclairage, comme force motrice etc., si elles avaient proposé l'abolition de l'esclavage, ces personnes auraient été considérées comme ne jouissant pas de toutes leurs facultés et l'on aurait émis l'avis charitable de les colloquer dans une maison
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de santé. Il en est de même pour ceux qui auraient proposé de soumettre les différends à un arbitrage ou à un tribunal international afin d'éviter toute guerre et de ramener en Europe la tranquillité aujourd'hui si troublée.
Nous avons également prononcé le mot préjugé.
La croyance que la guerre est une institution nécessaire et que sa suppression présenterait des obstacles insurmontables est un préjugé qui est m.alheureusement trop répandu et qui a un grand nombre d'adeptes dans tous les pays. Pendant les quarante dernières années qui viennent de s'écouler, nous avons pu voir à vingt reprises différentes, les questions les plus délicates, pendantes entre Gouvernements, être aplanies d'une manière pacifique par l'arbitrage. Le cas le plus remarquable fut celui de l'Alabama qui faiïlit occasionner une guerre sanglante entre l'Angleterre et l'Amérique. Il fut d'un commun accord soumis à un tribunal international siégeant à Genève. Après avoir examiné attentivement la question, les arbitres décidèrent en faveur de l'Amérique. Quoique l'opinion publique, en Angleterre, fût excessivement surexcitée, non à cause de l'indemnité à payer, mais parce qu'elle croyait que l'honneur national était atteint, elle voulut forcer le Gouvernement à ne pas se soumettre à la déci-
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sion; mais le ministère reconnaissant la grande impartialité qui avait présidé à toutes les opérations des arbitres, s'inclina et s'empressa de mettre à exécution toutes les clauses de la sentence.
Nous voyons d'après cela qu'il n'y a aucun obstacle infranchissable pour mener à bonne fin les difficultés les plus graves qui peuvent s'élever entre nations. Le succès dépend uniquement du bon vouloir des Gouvernements, fsi %^ îhJ ^^ journalisme a acquis , dans notre siècle ,
une force prépondérante. Il dirige l'opinion publique et serait , s'il le voulait, le facteur le plus important d'une politique de paix. Il lui suffirait pour cela de bien comprendre sa mission et de travailler au bonheur du peuple en arborant franchement le drapeau des idées pacifiques. Il devrait éviter d'envenimer par ses polémiques dangereuses les contestations qui sont souvent suivies de guerres désastreuses; il devrait surtout chercher à apaiser les esprits et à ramener le calme et la raison dans un public exalté. Une entente générale ne serait plus alors impossible et les Gouvernements pourraient se mettre d'accord pour établir un conseil d'arbitre qui traiterait, sans appel, tous les différends entre peuples.
Nous citons ici l'avis de M. Emile de La-
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valeye sur les Ministres du Culte et les Journalistes 1).
„Pour prévenir la plupart des conflits, il suf- ,,flrait même que deux classes d'hommes qui ^forment aujourd'hui l'opinion publique, les mi- „nistres du culte et les journalistes, consacras- „sent l'influence énorme que la chaire et la „presse leur donnent, à faire détester la guerre „et à exposer les avantages de l'arbitrage.
„Ministres de l'Evangile, soyez chrétiens ; jour- „nalistes, soyez philantropes : à chaque différend „qui s'élève entre peuples, montrez qu'il peut „se régler sans l'emploi de la force, faites voir „r atroce folie d'en remettre la solution aux „chances des armes et vous serez les sauveurs „de la civilisation.
„Ne nous laissons pas endormir par les mo- „ments de repos dont nous jouissons mainte- „nant. Tout fait craindre que vers la fin de ce „siècle l'Europe deviendra un enfer.
„Conflit des classes pour les questions sociales ;
„Conflit des races pour la question des natio- „nalités. Voilà ce qui fauchera les générations „et fera flamber les cités.
„Les passions les plus violentes arment les „nations et les classes les unes contre les autres
1) Préface des causes actuelles des guerres en Europe et de l'arbitrage.
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„pour des intérêts de l'ordre matériel, des terri- „toires, des richesses. Si les hommes de bien ^voulaient s'entendre et agir de concert, il serait „peut-être temps encore de désarmer les haines „avant que la mêlée suprême ne s'engagne."
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vant de terminer, nous voulons citer l'opinion que Sir Henry Eichard, membre du parlement et l'un des plus grands jurisconsultes de l'Angleterre a émis, à propos de l'Arbitrage, dans la séance du 7 Septembre 1875 à l'association pour la réforme et la codification du droit des gens :
„Personne n'oserait affirmer que l'arbitrage „soit un remède infaillible pour tous les conflits „internationaux. On réconnaît généralement qu'il „peut se présenter des cas exceptionnellement „rares , où l'on ne pourrait pas l'appliquer, mais „ron doit convenir qu'il existe plusieurs espèces „de contestations qui trouveraient une solution „aisée au moyen de l'Arbitrage: telles sont les „questions relatives au commerce, aux délimi-
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„tations des frontières, aux revendications ayant „trait à la juste définition du droit des gens. Il „est maintenant de mode — et un grand nombre „de personnes manifestent une certaine tendance „à amoindrir toutes les conquêtes que l'on doit „porter à l'actif de la civilisation — de prétendre „que ces sortes de questions ne présentent aucun ^intérêt et qu'elles ne peuvent jamais donner „lieu à des guerres. Ceux qui avancent de telles „afflrmations prouvent qu'ils ont bien mal lu jjl'histoire pour ne pas se souvenir que ces „mêmes questions ont provoqué les luttes les „plus sanglantes."
Si nous admettons que dans certains cas les différends entre Etats ne peuvent guère être aplanis par la voie de l'arljitrage, il est bien entendu que nous n'abandonnons pas les idées de certaines personnes qui donnent à l'application de ce système, les limites les plus restreintes et les plus fantaisistes.
Beaucoup de personnes qui ont une confiance entière en elles-mêmes et qui semblent ne vouloir admettre aucune contradiction, posent parfois cette question pour embarrasser leur interlocuteur. Croyez- vous que telle ou telle question puisse être soumise à l'arbritage ? Nous répondons simplement: Pourquoi non? Et nos antagonistes ne trouvent ordinairement d'autre moyen de se défendre qu'en faisant appel à l'honneur national.
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Comme nous reviendrons plus tard sur ce point nous ne nous y arrêterons pas davantage pour le moment.
D'autres avancent des hypothèses qui sont tellement singulières qu'on a peine à admettre qu'elles soient sérieuses. Pensez-vous, osent-elles dire, que les grands conquérants de toutes les époques, dont la volonté était d'assujettir l'univers, auraient consenti à soumettre leurs prétentions à un arbitrage?
Il est évident que non!
Mais avec un tel raisonnement ces personnes pourraient prétendre que les tribunaux sont inutiles parce que les grands criminels s'obstinent à ne pas vouloir reconnaître l'autorité que la société a confiée au corps judiciaire.
La réponse à ces objections est bien simple: Dans un pays où règne la justice, l'existence de tels hommes n'est plus possible. Les peuples sont assez éclairés pour comprendre que les conquérants sont, pour la plupart, des tyrans, des dévastateurs, que la soif de la gloire entraine à ruiner l'univers. Ils sauraient bien s'en débarrasser comme on se débarrasse des corsaires et des voleurs de grands chemins.
On se plaît à citer des cas qui n'auraient pu être soumis à l'arbitrage, et l'on aime à donner comme exemple, les causes qui ont amené la guerre de Crimée. C'est bien certainement un
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des plus défectueux que l'on pût choisir, puisque dans cette question on a d'abord eu recours à l'arbitrage. En effet les représentants de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse, en se réunissant à Vienne, constituèrent une conférence ayant pour but de résoudre pacifiquement la question. La fameuse note, connue sous la dénomination de note de Vienne, qui sortit de cette réunion fut leur sentence et si elle ne reçut pas son exécution, c'est que plusieurs des arbitres s'étaient imprudemment prononcés en faveur de la partie qui avait repoussé le caractère arbitral de la conférence. On sait que la Russie avait déclaré accepter les décisions de la conférence, mais que la Sublime- Porte, malgré les efforts unanimes des envoyés des puissances, resta immuable dans ses conclusions et rejeta la sentence. C'est seulement alors que l'Angleterre et la France prenant fait et cause pour la Turquie, déclarèrent la guerre à la Russie.
Une grande difficulté que l'on fait valoir pour montrer combien l'arbitrage est impossible dans beaucoup de cas, c'est que les motifs apparents des conflits n'en sont pas les causes réelles. C'est bien vrai; les raisons invoquées cachent souvent l'ambition des hommes d'Etat, les rivalités entre peuples, le besoin qu'éprouvent les chefs mihtaires de montrer leur talent. Mais
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tous ces motifs s'opposent-ils bien à l'établissement d'une cour de justice internationale? Il nous semble que non; bien au contraire cette cour suprême devant laquelle toutes les contestations devraient être portées, présenterait les plus grands avantages, car elle serait de nature à arrêter les souverains dans leurs prétentions injustes, parce qu'ils seraient persuadés de ne pouvoir obtenir gain de cause devant un aréopage aussi éclairé et aussi intègre.
Tout avocat plaidant sait que l'existence seule de nos tribunaux suffit pour applanir bien des querelles et empêcher bien des crimes, parce que les malfaiteurs n'ignorent pas qu'en comparaissant devant ces tribunaux ils ne pourraient défendre leur cause. La haute cour internationale produirait sans doute les mêmes effets sur les rois, princes, hommes d'Etat, militaires ambitieux qui entraînent aujourd'hui les pays dans des malheurs incalculables parce qu'ils savent qu'ils peuvent cacher au public leur but égoïste. La seule idée de devoir justifier leurs prétentions et de les soumettre devant un tribunal sur lequel les yeux du monde entier seraient fixés suffirait pour les ramener à de meilleurs sentiments et étouffer leurs velléités belliqueuses.
Nous allons tâcher de développer les grandes difficultés que l'arbitrage pourrait rencontrer.
On prétend que les questions qui touchent
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particulièrement à l'honneur et à la dignité d'un peuple ne peuvent être soumises à l'arbitrage. Que doit-on entendre par l'honneur et la dignité d'un peuple ? Cette expression est sujette à tant d'extension, la véritable valeur en est si incertaine , qu'elle est bien difficile à expliquer. On reconnaît généralement que l'honneur national est engagé chaque fois qu'un différend surgit entre deux pays. Or un différend suppose que l'une des parties, au moins, pose des réclamations , fait valoir des droits réels ou non. Doit-on admettre que pour que l'honneur reste intact, il faut que cette nation maintienne ses prétentions, qu'elle ne peut reculer sans avouer qu'elle a tort et compromettre par là sa dignité? Si l'honneur d'un pays doit-être ainsi compris, aucun conflit ne saurait être soumis à l'arbitrage et ne pourrait être vidé que par les armes. Il y a malheureusement beaucoup d'hommes d'Etat qui se font cette fausse idée de l'honneur national.
Lorsque le Gouvernement Américain fit proposer par Mr. Adams au Gouvernement Anglais de soumettre la question de l'Alabama à des arbitres , Lord Russel refusa d'une manière hautaine , prétendant que les ministres de Sa Majesté la Keine étaient les seules gardes de l'honneur national. Quelque temps plus tard, l'honorable Lord reconnut, avec une sincérité louable, que
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TAlabama aurait dû-être retenu, et que s'il avait pu s'échapper, la faute en était à lui, secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères. Heureusement que cette manière d'envisager l'honneur national ne fut pas partagée par les autres Ministres.
Nous avons souvent rencontré dans la vie privée des gens qui agissaient d'après ce principe. Dès qu'ils avaient exprimé leur opinion, aucune bonne raison n'était capable de modifier leurs idées. Ils prétendent que l'amour de la vérité et de la justice a seul dicté leur manière de voir et qu'ils ne peuvent sous aucun motif, même sans l'évidence, rien changer à leur première opinion. Un tel système de raisonnement sera sévèrement jugé par tous les hommes de bon sens.
Est-il jamais venu à l'esprit de quelqu'un d'accuser de faiblesse deux voisins qui se seront mis d'accord pour terminer une contestation ou qui auront soumis la question à un tribunal compétent? Si l'honneur privé ne souffre pas de cette méthode employée par les particuliers, pourquoi l'honneur national serait-il atteint si les peuples suivaient une marche analogue pour vider leurs différends?
C'est donc avec infiniment de raison que Hugo de Groot disait: La partie qui refuse l'arbitrage peut-être considérée de mauvaise foi.
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Lorsqu'une difficulté surgit entre deux personnes doivent-elles se prendre à la gorge, se maltraiter, se couvrir de coups et de horions? Ne feraient-elles pas acte de sagesse et de bon sens de soumettre le litige à des juges qui prononceraient une sentence équitable? Pourquoi les moyens employés par les particuliers ne pourraient-ils l'être par les Gouvernements? Pourquoi tous les différends devraient-ils être suivis de guerres désastreuses et non soumis a des arbitres qui, après avoir étudié la question avec le plus grand soin, rend raient un jugement contre lequel la critique n'aurait pas prise?
Mancini, dans un discours remarquable qu'il prononça au Parlement Italien, discours dans lequel il flétrit la guerre, rappelle cette opinion de Cicéron:
„I1 y a deux manières de combattre: par la „force et par le raisonnement. La première ap- „partient à la bête déraisonnable, la seconde à „rhomme civilisé et raisonnable. Si nous exami- „nons ce que la guerre entraîne après elle, non „pas accidentellement et exceptionnellement, „mais nécessairement et inévitablement, nous „voyons un massacre en grand d'innocentes „victimes, la dévastation et la destruction de „ce qu'une Providence libérale a donné à l'homme „pour qu'il pût se rendre la vie agréable, Fabru- „tissement du caractère au point que des êtres
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„créés à l'image de Dieu tombent souvent plus „bas, par leur inhumanité et leur cruauté, que „la bête féroce, l'espionnage, le mensonge, la „tromperie, le mépris pour les faibles et les „abandonnés, enfin la pratique ouverte de tous „les vices qui dans des temps ordinaires seraient „reputés exécrables."
Le grand orateur Romain nous donne là une description saisissante de la guerre , et il est cependant loin d'indiquer toutes les calamités dont elle est accompagnée. On reste stupéfait quand on pense que tant de maux ne produisent pas une réaction salutaire et que les Etats civilisés se refusent encore à admettre qu'il serait bien plus louable pour eux de résoudre à l'amiable leurs contestations que de toujours avoir recours à ces guerres maudites.
Si nous disons clairement ce que nous pensons du mot honneur on nous jettera la pierre, mais cela ne nous empêchera pas d'exprimer le désir de le voir rayer définitivement des affaires internationales et de le voir remplacé par un mot bien plus élevé: Justice ou Intégrité. Ce serait un grand bonheur pour l'univers entier si l'on parvenait à convaincre les Gouvernements et les Peuples que, lorsqu'ils ont un différend à régler entre eux, ce n'est pas l'honneur national qu'ils devraient consulter, mais bien voir si leurs prétentions sont
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compatibles avec la loyauté , si elles s'accordent en tout point avec les lois éternelles de la justice divine.
Une autre objection que l'on fait encore valoir contre l'arbitrage c'est que les décisions des arbitres pourraient être entachées de partialité.
Il nous paraît que l'expérience a prouvé le contraire. Dans son remarquable ouvrage sur le droit des gens, le docteur Twis s'exprime comme suit : „ Les exemples de fourberies et „de corruptions d'arbitres sont très-rares, et „ceux dans lesquels les décisions des pouvoirs ^arbitraux sont directement opposés à l'intégrité „sont presque impossibles."
On a émis le doute que, s'il y avait beaucoup de concurrence et d'intérêts différents entre les Etats, le chef politique de l'un deux, choisi pour arbitre, pourrait se laisser séduire et profiter de sa charge pour prononcer une sentence injuste dans le but d'affaibhr une puissance rivale.
Depuis un demi siècle, on a fait bien souvent appel à l'expérience et aux lumières des chefs des Etats ; à diverses époques le roi de Hollande, le roi des Belges, l'empereur de Russie, l'empereur d'Allemagne, l'empereur des Français, le président des Etats-Unis, la reine d'Angleterre, le président de la confédération Suisse, le président de la republique Française etc. ont bien
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voulu accepter les fonctions délicates d'arbitres et jamais l'on n'a entendu exprimer le moindre doute sur l'intégrité des jugements qu'ils avaient portés. Mais comme le fait observer le Dr. Twis, il serait nécessaire, si les nations se décidaient à avoir régulièrement recours à l'arbitrage, qu'elles choisissent pour arbitre un souverain régnant sur un état indépendant. Au moyenâge, il arrivait fréquemment que des peuples soumettaient leurs différends à des facultés de jurisprudence dont ils reconnaissaient la haute capacité en matière de droit. C'est ainsi que l'université de Bologne fut bien souvent appelée à prononcer dans les contestations si nombreuses qui survenaient entre les différentes républiques italiennse.
D'un autre côté, les plus puissants états de notre époque n'ont pas hésité à soumettre à un tribunal de commerce les difficultés commerciales qui existaient entre eux. Par deux fois la Grande-Bretagne choisit le Sénat de Hambourg pour régler des prétentions que des négociants Anglais avaient élevées contre le Gouvernement Portugais. Le Sénat de Hambourg accepta les deux fois: Sa première décision fut favorable aux Portugais; dans le seconde, les Anglais eurent gain de cause.
Pendant ces derniers temps, de simples particuliers ont été choisis comme arbitres. Dans
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une question d'indemnité à régler entre l'Angleterre et les Etats-Unis, le choix des deux pays se porta sur un commerçant Anglais nommé Josué Bâtes. Dans une question identique, les Etats-Unis et la Nouvelle-G-renade eurent recours à un nommé Uphast du Nerv-Hantpshire. Enfin un des cas les plus remarquables fut celui d'un Johnson du Tennesée qui fut désigné pour arbitre par les Etats-Unis et le Paraguay et qui décida, quoique citoyen Américain, en faveur de ce dernier pays.
Les défenseurs de la guerre qui paraissent craindre de voir les conclusions des arbitres irrégulières, injustes ou partiales, oublieraientils qu"il n'y a pas d'alternative, et que repousser l'arbitrage, c'est reconnaître que la guerre est nécessaire, indispensable ? Et acceptent-ils comme axiome que le sort des armes est toujours favorable à la cause juste?
C'est ce qu'ils semblent affirmer dans leurs conversations. Ils veulent bien reconnaître que la guerre est terrible dans ses effets, qu'elle ne présente rien d'humain, que les grandes tueries devraient être évitées autant que possible ; mais en compensation la justice aura son plein effet, le dieu des batailles ne pouvant favoriser que le parti qui défend ses droits lésés.
Nous avons rendu en termes clairs la valeur de l'argument que les militaristes font valoir
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contre l'équité de l'arbitrage; mais si ces messieurs voulaient se donner la peine d'examiner à fond la force de cet argument, oseraient-ils continuer à le défendre?
Considérer la guerre comme un dernier refuge de la justice, c'est un peu fort et c'est bien mal apprécier les leçons de l'histoire qui nous montre partout la force primant le droit et acquérant un ascendant irrésistible au détriment de la justice.
Nous ne voulons pas soutenir que les décisions arbitrales soient toujours marquées au coin de la plus stricte légalité, elles peuvent être injustes , partiales : la nature humaine n'est pas infailUble. Mais si nous considérons que les jugements sont rendus à la face du monde, par des hommes choisis par les deux parties, il est bien difficile d'admettre qu'ils se trompent volontairement qu'ils commettent un déni de justice en favorisant ouvertement l'une d'elles. D'ailleurs le passé est garant de l'avenir et ce passé est assez pur pour ne nous laisser aucune inquiétude sur la valeur des sentences que l'arbitrage sera encore appelé à prononcer.
Si les arbitres peuvent parfois se tromper de bonne foi, serait-ce un motif pour écarter définitivement l'arbitrage? Mais nos tribunaux, même nos hautes cours de justice, ne sont-elles pas sujettes à erreur? Cependant il n'est jamais
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venu à l'esprit de personne de les soupçonner de partialité, jamais on ne les a accusées d'avoir rendu un jugement intéressé. Que faudrait-il penser d'un homme qui, sous prétexte que la justice peut se tromper, se refuserait d'avoir recours aux tribunaux et provoquerait son adversaire en duel, comme le seul moyen de terminer leur différend? Personne ne peut révoquer en doute la vérité de l'assertion de Vatel: „Que si les arbitres peuvent se tromper „dans leurs sentences , il est bien plus à craindre „que la justice de cette sentence ne soit com- „plétement supprimée par un appel aux armes."
Généralement la qualité d'arbitre n'est que temporaire. C'est un mal. Ce qu'il faudrait, c'est que tous les peuples civilisés se missent d'accord pour créer une haute cour arbitrale permanente, armée de tous les pouvoirs nécessaires pour prononcer sur tous les différends. Pour arriver à cette organisation, il est indispensable de préparer un système de lois, un code particulier reconnu et accepté par toutes les puissances. Malheureusement nous ne sommes pas encore près d'atteindre à ce résultat quoique d'illustres jurisconsultes aient admirablement préparé le terrain par de précieux documents sur le droit des gens. Nous croyons pouvoir affirmer que cette dernière science n'en est
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pas encore arrivée à sa perfection et c'est aussi l'opinion du savant Rossi:
„0n dirait que dans le droit des gens il faut „se contenter de l'à-peu-près , qu'il n'y a pas „de principes qui puissent supporter toutes les «conséquences, pas de règles qui ne se trouvent «étouffées sous de nombreuses exceptions, pas „de doctrine qui ne soit forcée de transiger à „de dures conditions avec la doctrine opposée; „tout paraît indécis, arbitraire, mobile comme „les événements, comme les intérêts, les opi- „ nions et les vues de ceux qui président aux «transactions politiques des Etats."
Si c'est une consolation dans la situation actuelle de voir tous les plus grands jurisconsultes s'occuper de cette grave question et chercher les moyens de l'améliorer, on reste ébahi et attristé de voir des hommes de loi, dont toute la vie se passe à arranger des différends, ne pas montrer plus de répulsion pour la guerre et ne pas la désavouer hautement. Cependant leur mission est toute de paix puisqu'ils ont à protéger la justice contre la force brutale. ,,Silent inter arma loges."
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les personnes qui se donnent la peine d'étudier attentivement le plus grand mouvement de la politique et de la société contemporaine reconnaissent unanimement, sans pour cela être pessimistes, que l'époque dans laquelle nous vivons est une époque très-critique et qui ne présage rien de bon.
L'horizon politique est bien sombre, et l'on sent que pour les militaristes la période de paix dont nous jouissons depuis quelque temps a déjà trop duré. Si la question de l'Afghanistan et celle des Carolines ont pu-être arrangées à l'amiable, la question actuelle de la presqu'île des Balkans est encore loin d'être terminée et peut encore donner lieu à des incidents qui provoquent la guerre.
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Il y a encore différentes autres questions semblables dont la solution est grosse de périls et qui pourraient bien donner lieu à des conflits sanglants.
Les rivalités malsaines n'existent pas seulement entre les Gouvernements, elles sont on ne pourrait plus violentes ni plus acerbes entre les partis qui se disputent le pouvoir. Ces mal- a ^
heureuses luttes intestines laissent les portes toutes grandes ouvertes au communisme. Cette secte malfaisante sait profiter des avantages qu'on lui laisse prendre: ce n'est plus secrètement qu'elle répand ses théories subversives et qu'elle cherche des adhérents; c'est ouvertement qu'elle tient ses meetings; c'est en public et en plein jour qu'elle ose faire ses démonstrations menaçantes; ses organes qui se répandent de plus en plus commencent à réclamer hautement les droits qu'elle croit avoir à la direction des affaires ; enfin elle sent qu'elle est une force avec laquelle il faut compter. Si les Gouvernements et les partis politiques ne font pas preuve de sagesse en calmant leur ardeur irréfléchie, le jour arrivera bientôt où le communisme régnera en maître.
Il est plus que temps que ceux qui dirigent le char de l'Etat comprennent enfin que le système militaire actuel nous conduit droit à la ruine des finances, à l'appauvrissement général
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et au triomphe du communisme; que le seul moyen de ramener la tranquillité, le calme, la prospérité parmi les citoyens et de rendre aux Gouvernements la force qui leur échappe, réside dans la paix, mais dans une paix stable, sans équivoque, basée sur des fondements solides et qui entraînerait une grande réduction des armées permanentes.
Espérons , en terminant , que bientôt nous pourrons dire avec Emile de Girardin:
„Un jour, peut-être plus proche qu'on ne le „croit généralement, on s'étonnera que la guerre „ait survécu si longtemps en Europe au règne „du libre-échange, des chemins de fer, de la „ navigation à vapeur, du téléphone et de l'élec- „tricité. L'on s'étonnera qu'on ait contraint, „sous peine de mort, des centaines de miniers „ d'hommes à s'entretuer, lorsqu'on aurait pu „les employer si utilement à porter partout la „vie, la salubrité, la prospérité et la civilisation."
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