‹ Pauvre BlaiseChapitre 14 sur 36 · ALCINE · texte numérisé non relu

ALCINE

Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...

LA FERMIÈRE

Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'a-

vez-yous fait! Prendre M. le comte pour un loup! Mais est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous [le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma foi, mon Biaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après ce qui s'est passé.

ROBERT

Vous voyez i3ien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.

LA FERMIÈRE

Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas eu peur sans cela.

FRANÇOIS

Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avezvous dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal.

LA FERMIÈRE

Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé ; va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit ; tu nous retrouveras dans la grange. »

Biaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière et il se

dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas Il

arriva jusqu'à la salle et tressaillit d'aise : le comte n'y était plus.

« II est parti, il est parti ! cria Biaise à la fermière et aux enfants ; vous pouvez venir, il n'y a plus de danger. »

A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le comte sortant dauQ bergerie.

Il avait reconnu la voix de Biaise et s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la famille du fermier.

(c Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que' toi. Biaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger ! Qu'est-ce que tout cela veut dire?

— Monsieur le comte, dit Biaise un peu embarrassé, les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et....

LE COMTE, avec colère et ironie.

Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?

BLAISE

]Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur petit frère,

LE COMTE

Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal ? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.

BLAISE

Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et —

LE COMTE

Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le maître

I'i6 PAUVRE BLAISE

de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants. »

Biaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.

BLAISE

Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.

LA FERMIÈRE

Jésus ! Maria : que va-t-il se passer ? que va-t-il dire? que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne. »

Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en s'accrochant à son tablier ; elle entra dans la salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.

(( Approchez, polissons ! dit le comte d'une voix brève; comment avez-vous osé me menacer de vos fourches?

ROBERT

J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons foncé sur vous pour le dégager.

FRANÇOIS

Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... mécontent.

LE COMTE, à la fermière.

Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte ; je Yous fais compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a pas besoin dé

'^pi^m.

se déranger pour venir signer la continuation de son bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je leur apprendrai à me respecter. »

148 PAUVRE BLATSE

Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant :

(c Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau ! »

Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais maître.

M. de Trénilly appela Biaise et lui commanda de 'e suivre. Biaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit silencieusement, la tête baissée.

Page 1