‹ Pauvre BlaiseChapitre 17 sur 36 · LE REMORDS · texte numérisé non relu

LE REMORDS

Biaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. deTrénillj assis près du lit de Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité tenant du délire.

« Je ne veux pas que Biaise vienne, criait-il ; non,... il dirait tout. Chassez Hélène; Biaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa.... Je vous ferai tous chasser.... Ne laissez pas Biaise près de

papa — Ce pauvre Biaise, il est bon pourtant Je

suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit.... Je ne

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veux pas le voir, j'ai honte; ii sait que j'ai menti, menti, menti. »

Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.

(c J'ai mal, dit-il; j'ai mal.... C'est Biaise!... c'est sa faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau.... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien,... il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde.... Non, c'est impossible,... impossible.... Biaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout.... Quelle honte!... Je ne peux pas. »

Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Biaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de ïrénillj attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé chercher.

La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé de son père.

(c Biaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit? »

Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit :

« Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta conduite et repens-toî, »

« Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui

qui est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant Biaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilàt-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur ? Papa n'est pas son père !

il aurait peut-être chassé les Anfrj, voilà tout

Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis ! »

Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et s'étabht près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience ; il ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se retourna comme pour chercher du secours ; il aperçut Biaise, toujours immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis,

« Biaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le

cerveau malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords qui le tue ; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pai'donnes. Dieu te venge en m' éclairant. »

Le comte tendit la main à Biaise, qui voulut la baiser, mais le comte, l'attirant à lui, le serra contre son cœur.

« Biaise, Biaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas mon fds, qu'il lui ouvre les jeux comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a fait ! Biaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais prier. »

Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le cœur.

Biaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un sommeil assez calme.

Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Biaise, toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix basse :

(c Beste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher. »

Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près de son Ht, gardani Biaise près

de lui. Le médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus;

Le comto tomba à genoux près du lit de Jules.

Mme de Trénillj était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.

Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Biaise sans les reconnaître.

« Je yeux Biaise, dit-il. .. Il faut que je lui parle

Ne laissez pas entrer papa, .. qu'il n'entende pas

ce que je dirai Appelez Biaise;... quand je lui

aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est si lourd

dans ma tête Tout ce que je veux dire pèse tantôt

dans ma tête, tantôt dans mon cœur.

— Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Biaise en s' approchant timidement.

— Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Biaise.

— C'est moi qui suis Biaise, monsieur Jules; je viens vous soigner.

— Alors tu n'es pas Biaise.... Biaise me déteste Tu sais bien tout ce que j'ai dit de lui?...

Eh bien, ce n'était pas vrai. . . . Tout, tout était faux .... ïu sais bien les poulets?.», c'est moi qui les avais noyés. .. Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été bon et moi toujours méchant.,.. Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui ai tout brisé ; c'est moi qui les ai fait demander par Biaise.... Tu sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!.,. Biaise a été si bon que cela m'a remué le cœur,,,, mais pas assez,... non , . . pas assez . , . . Pauvre Biaise ! , , . Tu as entendu comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Biaise lui a pardonné ! . , , Papa a été méchant pour Biaise ! . .. C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête ! . , . Biaise ! je veux Biaise ! »

Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre injustice

et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait à faire pitié ; ses larmes se faisaient jour à travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Biaise à genoux près de lui.

« Mon Dieu, disait Biaise en luimême , consolez ce pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon !

pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez -lui le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le repentir qui console et qui rend meilleur. Bendez-lui la connaissance afin qu'il puisse décharger son cœur en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon ; votre pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour

Biaise pria et pleura (P. iSG.)

moi, mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, il se repent. »

Cette prière de ce pieux et noble cœur ne devait pas être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.

Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale . Après avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée, il recommanda que le malade ne fut soigné que par les deux personnes qui préoccupaient constamment son' imagination frappée, afin qu'au premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète absolue, une demie obscurité et pas de bruit.

La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices ; il apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup terrible portera son amour

Le médecin déclara que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale.

et à son amour-propre de père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité, la bonté si chrétienne de Biaise. Dix fois par jour il le serrait contre son cœur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon pour Jules et pour lui-même. Biaise baisait les mains du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait la prière du cœur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.

L'état de Jules était le même depuis six jours : tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte et Biaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela Biaise comme de coutume.

(( Me voici. Monsieur Jules, dit Biaise en sautant sur ses pieds et prenant sa main.

JULES

Ah! Biaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir et de te parler. Pauvre Biaise ! j'ai été méchant pour toi ! Comment peux-tu me pardonner?

BLAISE

Mon bon Monsieur Jules, de tout mon cœur, du fond de mon cœur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous

pas tous faire de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous parlerons de ceia plus tard.

JljLES.

Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?

BLAISE

Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore. »

Jules but de rorangea(?3.

(( C'est bon, dit-il; et toi, Biaise, comme tu es bon de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et le cœur !

^- Chut, Monsieur Jules : ne parlez pas; vous vous ferez mal. »

Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant maîtriser sa joie, tut sur le point de se montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la têts et dit à Biaise :

« Biaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de

honte et de fraveur.

BLAISE

Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.

Mais la honte, Biaise, la honte? v

BLAISE

Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute : ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d' j penser, Dieu merci : ainsi tâchez de dormir encore ;

nous causerons ,. \ \^ l\f\j\ l ii-- "^^ de cela plus tard.» ■'. ' •' ^'V^' ,k' ' Mllfe

Biaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.

Jules reçut les paroles de Biaise avec quelque surprise mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit encore deux bonnes heures.

M, de ïrénillj osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le repos de Jules; il désirait

« J'ai el(j SI uiechaul pour toi!

dire quelques mots à Biaise, et il n'osait parler. Biaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement aans ses bras et lui dit bas à l'oreille :

« Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que c'est toi qui as changé mon cœur, que tu es son frère, mon second enfant.

— Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit Biaise tout bas.

LE COMTE

Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Biaise, afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.

BLAISE

J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé. »

Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il réfléchit à la piété de Biaise et aux vertus véritablement admirables de cet enfant.

(c Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon cœur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi. Pourquoi

tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il est un saint enfant de Dieu=... Et mon Jules, mon pauvre Jules, qu'estil auprès de cet enfant? Un malheureuxpécheur, un misérable comme moi. Ah!

que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé, maltraité par nous.... J'aime cet enfant; je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon modèle et mon guide. »

Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Biaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien le calme

Biaise s'était rendormi.

d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et agité.

(c Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Biaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mai élevé. Que je sois seul puni, et que mon fds soit épargné ! »

Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cachera son premier réveil. Jules dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. 11 s'éveilla enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Biaise de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le rideau du lit.

« Biaise, Biaise, je crois que j'ai vu papa.... J'ai rêvé sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés.... Je croyais qu'il était là,... J'ai eu peur, bien peur.

BLAISE

Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? Croyez -vous qu'il aurait le cœur de vous gronder après vous avoir vu si malade?

JULES

Biaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je pariais beaucoup.

BLAISE

Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal, que nous

craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait ; vous avez tout raconté ; votre papa pleurait, vous embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.

— Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.

BLAISE

Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.

JULES

Et papa sait tout! Gomme il doit me mépriser!

— Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister plus longtemps au désir de le rassurer ; Jules ! je t'aime toujours ; plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en estime davantage. Oh ! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable ! »

Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme malade de Jules ; ces larmes le soulageaient.

(c Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui cherchait à s'éloigner, pieu-

rer dans vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je me sens mieux ! Quel soulagement, quel bonheur de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la vérité, toute la vérité ! Pauvre Biaise !

— Oui, pauvre Biaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre Biaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement de mon cœur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience , sa charité, sa générosité , son admirable humilité.

— C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en souriant.

— Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.

— Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai mieux.

— Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Biaise, mon ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de poule. »

Biaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte ; il courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.

Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation :

« Papa,... papa. Biaise est mon frère,

— Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée. »

Biaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement. M. de Trénillj continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir que Biaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le renvoya coucher ce même soir chez son père. Biaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules ; la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Biaise avait toujours refusé ; il se bornait à y courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules, pour se débarbouiller et changer de vêtements. — Biaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce jour-là ; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au grand jour.

LES DOMESTIQUES

Les parents de Biaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les veilles. Biaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin de prendre de la nourriture ; il avait bu du bouillon ; le médecin, qui sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en train d'en manger une quand Biaise entra. M. de Trénilly alla à lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement du domestique.

« Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office, voilà du nouveau ! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui lui sourit !

— Tiens, tiens, tiens! du nouveau, en effet! Comment, M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du nouveau, comme tu dis, Adrien.

— Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il devenir insolent!

— C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage !

— Et le servir comme un maître! comme M. Jules!

— Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous : je ne crois pas que le petit change sa manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.

— Honnête et bon ! laisse donc ! Tu as déjà oublié toutes ses histoires de l'année dernière.

— Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi il est capable.

— 11 est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.

— Et M. le comte ! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il orgueilleux!

— Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant !

— Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Gomment aurait-il embrassé le petit du concierge?

— Gomment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau favori.

— Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamm.

— Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du cerf-volant.

— Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête,

— G'est bon, c'est bon; ne parlons plus décela, mes amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.

— D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.

— Et moi des liqueurs!

— Et moi des sucreries!

— Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour les i^estes du dîner. On sait bien ce que sont les restes d'une cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement,

— Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère. Ge matin, une livre de beurre à la voisine.

— Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as bien porté, Tautre jour, un panier de vin au village !

— Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que donnait l'épicier. y>

La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime; un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.

« Monsieur le comte a sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte de Jules.

— Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Biaise déjeune avec moi.

— Oui, Monsieur le comte ; tout de suite. » Cinq minutes après, le domestique apportait une

petite table avec deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des fruits.

LE COMTE

Allons, Biaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.

BLAISE

Monsieur le comte est bien bon : je viens de déjeuner, je n'ai pas faim.

Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?

BLAISE

Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude,

LE COMTE

Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?

— Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y paraît plus.

— Vous pouvez vous en aller , dit le comte

Un gigot tout entier à la petite Lucie. (Page 20b.)

au domestique; si j'ai besoin de vous, je sonnerai.

— Tu ne veux donc rien accepter de moi, Biaise, de moi qui ai tant accepté et reçu de toi,

208 PAUVRE ELAISE

continua le comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement la main sur la tête et sur la joue de Biaise.

— Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil ; je recevrais de vous plus volontiers que de tout autre ; cela me ferait même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif, je sais que votre cœur déborde de reconnaissance pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour me le témoigner.... Attendez,... attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens comme nous Voulez-vous? voulez-vous? repritil avec vivacité. Quant à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.

— Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri ; oui, tu as bien deviné avec ton excellent cœur le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à celui de Jules.

BLAISE

Oh non! non. Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait pas bien, voyez- vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le maître ; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi commander mes hobits comme

si papa devait payer, et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?

LE COMTE

Oui, mon ami, oui; ce sera comme tu voudras» Ce que tu dis

est sage.

BLAÎSE.

Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;.,, mais...

ne vous fâchez pas si j'en demande trop

Dites seulement : non, Bl aise, tu es trop ambitieux.

LE COMTE

Q u' e st-ce donc que tu veux me demande r / Voyons,. . .

parle donc ! Dis

Bluibe ciiibiasôa le cu..itc.

mon enfant, dis,

BLAISE

Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez -moi de vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là.», comme je

212 PAUVRE BLATSE

Fentends,... comme j'embrasse quand j'aime....

— Viens, mon cher enfant, viens », dit le comte en ouvrant les bras pour recevoir Biaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.

Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son tour embrasser Biaise comme un frère, un ami.

« Papa, dit-il, comment faire pour que Biaise ne nous quitte jamais?

— C'est de le garder avec nous, d'en faire mon "^lecond fils, ton camarade d'études et de jeux.

— C'est impossible, cela, dit Biaise avec résolution, impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous témoigner mon affection et mon respect : mais quitter mes parents, vous suivre à Paris, jamais ! »

Le comte considérait avec émotion la belle figure de Biaise animée par les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.

« Cet enfant est au-dessus de son âge, pensat-il ; mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas humilié.

« Biaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce

qu'il dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose ; et nous ne ferons rien sans te consulter, Biaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure pour tes habits. »

Le comte avait fini son déjeuner ; il sonna et fit emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise que Biaise n'avait pas mangé.

(.( Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office : une nouvelle merveille ! M. Biaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son couvert, et 1j verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.

— Qu'est-ce qu'il j a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc pas le prendre par là bouche. Je me souviens bien qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propo3 de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne l'avons jamais su.

— Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour n'en plus sortir.

— Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus.... Es.t-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite à déjeuner !

— Et c'est que M. Biaise le laisse faire ! Il s'est

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laissé embrasser ! on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait sauté au cou.

— La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y toucher.

— Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année le voilà un sage ! un saint ! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour de M. Biaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes ; ne nous découvrons pastrop. »

Gomme ils allaient se séparer pour retournera leur ouvrage. Biaise parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.

« Tout de suite, mon petit Biaise; j'y vais, dit un des gens. J'en apporterai un cent.

— Non, non; un demi-cent, m'a dit J\L Jules.

— Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Biaise.

— Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi les payer.

— Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.

— Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il aurait raison.

— M. Jules ne le saura pas, nigaud,

— Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.

— Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra : demi-cent de billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront pa^^ées par les siennes.

— Ce que vous voulez me faire faire. Monsieur, est tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection ; c'est alors que je serais malheureux et méprisable.

— Voyez- vous ce bel excès de vertu qui prend a monsieur Biaise! Tu as oublié tes friponneries de l'année dernière.

— Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Biaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.

— Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.

— Tant mieux pour vous, Monsieur », dit Biaise en se retirant.

<( Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous nous compromettrions. »

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