MAISON D OUVRIERS
Ils ont fait ce rêve depuis leur entrée en ménage, d'acheter un terrain, de bâtir une maison. Lui est maçon, charpentier, il construira à meil-
leur compte ; d'ailleurs ils se satisferont de peu. Le terrain, ils l'ont choisi déjà; c'est hors ville, après l'octroi, pas loin du cimetière, une prairie qu'on vend à parcelles, qu'on débite à tout petits lopins.
Leur morceau, celui qu'ils convoitent, est à gauche en entrant, au bord du chemin. Ils vont le visiter chaque dimanche, elle et lui et l'enfant qu'on tire à bout de bras.
Et des plans : ce que sera le jardin, ce que sera la maison : deux chambres, le corridor au milieu, le galetas au-dessus, le potager au fond, au bout du corridor.
Puis c'a été l'achat, l'acte chez le notaire, l'émotion de la plume si lourde, des billets de banque si légers entre les doigts. Alors, n'ayant pas encore de quoi bâtir, on s'est mis à clôturer, à planter des fruitiers en bordure, des légumes dans les plates-bandes; un puits pour l'arrosage. Et c'est la joie des primeurs : la première poire, la première salade du jardin. Cependant les matériaux s'entassent, les briques, le gravier; on bâtit. De la brique crue, des bois de démolition, qu'importe?les murs montent, la charpente s'échafaude. Et voici, sur la gaieté du toit rouge, le
triomphe du laurier terminal. La maison est bâtie, finie? pas tout à fait : pas de earrellement sur le sol, ni de crépi aux murs, ni d'enduit aux cloisons. On enduira, on carrellera, on plafonnera plus tard. En attendant on emménage, on s'installe.
Telle quelle, à moitié nue, ouverte à tous les vents, la maison sera plus chaude, à nos gens, plus cordiale que le logis étranger depuis longtemps quitté par leur désir.
Depuis le matin, ils travaillent à charrier, à caser leurs pauvres meubles : l'armoire de mariage et la commode, et le lit et la pincée de linge, et le miroir à la croisée pour la barbe du dimanche.
Un coup de balai maintenant, et vite le pot-aufeu dans l'âtre.
Par la porte ouverte, je vois la flambée du fagot et du rose en reflets comme de la joie sur les figures... Le fagot flambe et la fumée monte joyeuse, la première fumée! Elle monte avec la solennité d'un rite dans l'or pâle du crépuscule.
Montauban, 12 octobre.