‹ Paysage et sentimentsChapitre 11 sur 11 · IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE

C'est un après-midi du printemps de 1896 que j'ai dicté le premier acte d'Iphigénie, complet (je n'y ai changé depuis qu'une demi-douzaine de mots), au docte et très cher ami dont il sera encore question plus loin.

Je me souviens que je dictais presque sans reprendre haleine, et quant à mon ami, il ne se lassait pas de faire courir une plume joyeuse sur les larges feuilles d'un papier couleur de l'astre du jour.

Ce beau manuscrit finit par revenir entre mes mains, après avoir, comme Ulysse, erré longtemps.

... Il ne faut pas, à toute occasion, se prendre les tempes entre les

mains, ou noyer se? pupilles dans l'infini. Ce sont là façons (moitié niaiserie, moitié ruse) de faux artistes et de faux savants.

Mais il convient, certes, que celui qui reçoit des Muses un beau présent, rende grâces au ciel, et ne se demande point comme l'insensé : Pourquoi Dieu est-il ?

... Ma mémoire a toujours gardé minutieusement le souvenir des circonstances et du décor qui entourent la naissance de mes divers ouvrages poétiques.

Cette particularité — si c'en est une — atteint le plus haut point pour ce qui regarde Iphi génie.

Telle scène, telle réplique, tel vers isolé, ramènent devant moi du fond du passé, une multitude de petits tableaux qui se sont déroulés au milieu des heures et des saisons de ma vie intime.

Une sentence prononcée par le chœur fut composée une nuit d hiver, en traversant un carrefour dont je n'ai point oublié le nom, tandis que la bise glaçait le poil de ma moustache.

C'est par une nuit semblable, le long d'une grille de square, que le Roi Agamemnon commença cette plainte désespérée que le grand acteur Silvain porta au comble du tragique :

C'est un ouvrage, hélas! plein de solidité Que la divinité Pour notre perte tisse...

Il y a des passages cherchés longtemps et trouvés inopinément sous un bec de gaz, que je griffonnai sur un feuillet arraché, contre le battant d'une porte.

Plus d'un couplet tendre chanta à mes oreilles dans la fumée opaque d'un estaminet, au bruit des billes choquées et aux exclamations des joueurs de manille.

En revanche, sur une blanche route qui mène aux extrêmes collines du Quercy,je crus entendre que le fleuve Tarn mêlait dans ses murmures ces paroles :

Que ton âme est bien née, Fille d' Agamemnon, tu n'as pas mérité

Ta fausse destinée, Et qu'Artémis pour toi montre de cruauté !

C'est dans ce même charmant pays, cher à mon cœur, sur le seuil d'une

ferme riante et de bon accueil, sous la belle lumière du jour, que je fis paraître devant la vierge d'Argos le vaillant fils de la Néréide.

Autour de cette ferme où je recevais Ihospitalité, une vaste étendue de prairies et de vignobles s'allongeait d'un côté à perte de vue vers l'horizon, et de l'autre jusqu'au pied d'une chaîne d'harmonieux coteaux.

A quelques pas, le long d'un pâturage où gambadaient de jeunes chevaux, une rivière poissonneuse faisait mille courbes en courant limpide sur du gravier. Pendant l'été, ses bords étroits étaient envahis par une végétation touffue d'arbrisseaux et de plantes épineuses.

Un peu plus loin, dans un petit bois de chênes-verts, il y avait moyen de suspendre un hamac et de faire la sieste en rêvant.

Gomme je regrette à présent, et le grognement du cochon que les fermiers engraissaient avec sollicitude, et le cri aigu des pintades malicieuses, perchées sur les hauts arbres de la cour, qui m'impatientaient alors !

Mais le chant du coucou me fut toujours agréable, lorsqu'il se mêlait, à riieure du crépuscule, au son des

cloches rustiques ; et j'aimais, sous le clair soleil nocturne de juillet, à tenir conversation avec le grillon, après avoir largement fait honneur à l'armagnac de mon hôte.

J'avais déjà composé un assez grand nombre de scènes d'Iphigénie, sans que l'héroïne elle-même eût encore parlé.

Enfin, au commencement de mars 1895, après une nuit entière consacrée au travail et au doute, lorsque parut l'aube claire, la fille d'Agamemnon fit entendre sa voix dans les scènes II et III du deuxième acte.

Cette aube fut le prélude d'une journée ensoleillée qui, pour imiter parfaitement la commune destinée, s'assombrit tout à coup de pluie, puis brilla de nouveau. Je ne me souviens pas comment cette journée finit...

Vous pensez bien que je ne tardai point de courir annoncer la bonne nouvelle à mon ami, celui dont il fut déjà question dans ces souvenirs.

Je montai quatre à quatre ses six étages et sonnai violemment à la porte. L'homme docte vint m'ouvrir

tout ensommeillé. Sans y prêter attention, je me mis à crier avec ce ton de naïveté qui m'est propre lorsque je m'abandonne à mon naturel :

— Iphigénie a parlé !

Le temps était beau, mon ami partageait ma joie ; nous décidâmes de rendre grâces aux Muses par des libations suburbaines et en parcourant les bois.

Après avoir déjeuné gaîment dans une auberge de Verrières, nous fîmes une partie de billard dont les coups étaient marqués par l'horloge enrouée de la vieille église. Ensuite, en longeant un sentier, nous gagnâmes les taillis du bois. Il nous fallut grimper et lutter contre des jeunes branches qui fouettaient. Bientôt nous nous trouvâmes au beau milieu d'un carrefour d'où partaient des allées ombreuses, pleines de lumière tamisée.

Je comprends que la forêt de Fontainebleau, si colorée et si sculpturale, contente les peintres, mais ce sont les tendres bois de Verrières qui parlent le mieux au cœur et à l'esprit.

Nous n'étions plus qu'a quelques pas d'un bouchon sur la route de

Versailles, lorsque les nuées d'Aristophane commencèrent à secouer leurs humides voiles sur les cimes des arbres et sur les collines d'alentour.

Nous nous réfugiâmes chez l'aubergiste où je gagnai à mon ami douze parties de piquet consécutives, dont il fut peu satisfait.

Le cinquième acte me ramène aux bords du Tarn et dans les vallons du Quercy. J'y ai passé vingt-quatre heures fort pittoresques chez le bon curé de C..., dans un presbytère gentiment enfoui sous la verdure.

Ce curé, jeune campagnard, simple et avisé à la fois, à qui la langue allait toujours, était lié avec mon hôte de L*** et, certain après-midi qu'il passait devant la ferme et qu'il faisait fort chaud, nous l'invitâmes à se rafraîchir .

Le verre en main, nous causâmes de mille choses sacrées et profanes.

Enfin le curé nous fit une description attrayante de sa résidence :

— C'est une Tempe, nous dit-il.

Il nous engage à partir avec lui sur-

I iMi-wûr-oii..

le-champ, et d'y passer vingt-quatre heures.

Vite, nous faisons atteler et nous voilà tous trois roulant sur la route poudreuse. C'était en plein mois de juillet.

Après avoir traversé un pont sur le Tarn et remonté une pente, nous arrivons à La Française, bourg du Quercy, juché sur une hauteur d'où l'on découvre la plus agréable vue du monde. Le marché aux chiens de La Française attirait jadis les amateurs de fort loin ; mais il paraît que ce marché est, depuis quelques années, en pleine décadence.

Nous relayâmes chez des amis du curé pour noas reposer un instant et boire de la bière mêlée de limonade, suivant la mode du pays. Puis notre voiture descendit la pente opposée et nous nous enfonçâmes dans les méandres forestiers, qui ne tardèrent point à nous conduire au presbytère de C...

Il s'élevait au centre d'un vallon riant et verdoyant.

Un véritable courtil abondant en fruits entourait la maison, et non loin du seuil, un puits, sous la garde de sa margelle, résonnait aux moindres ondulations de l'air.

L'horizon borné de ces lieux repliait l'âme sur elle-même.

Pendant que le curé nous faisait les honneurs de son habitation, en compagnie de sa grand mère, vénérable octogénaire fort alerte, un coup de feu retentit au loin.

— Ah ! ah ! dit le curé avec un sourire, c'est le glas de notre lapin de garenne.

Bientôt le dîner nous fournit une explication satisfaisante de ce mystère.

Ce repas fut parfait de tout point :

gai, succulent, bien arrosé. Notre hôte y avait prié quatre ou cinq de ses confrères, desservants des paroisses voisines. Il y eut aussi un Père blanc tout barbu et dégagé comme un zouave .

Nous fîmes honneur au lapin de garenne et à un grand nombre d'autres plats accommodés avec art parla grand'mère. Puis, après le café et l'armagnac, les ecclésiastiques remontèrent dans leurs cabriolets et prirent congé de nous.

Les larges ombres de la nuit étaient descendues depuis longtemps sur la campagne. Notre hôte, mon ami de L... et moi, nous continuâmes àdevi-

ser en fumant des cigarettes. Cependant, nous ne tardâmes pas à nous retirer dans nos chambres pour dormir.

Je me réveillai au gazouillis des oiseaux. Un clair soleil se répandait jusque sur mon lit.

Dehors, j'admirai de nouveau les beaux arbres, les claires eaux et toute cette heureuse retraite où le bon curé coulait des jours paisibles. Après le déjeuner, qui fut également gai et agréable, nous nous apprêtions à partir pour Montauban, lorsque tout à coup je devins sombre :

— Mais, fis-je, c'est impossible !

J'oubliais que nous sommes aujourd'hui un vendredi treize.

Le curé se mit à rire et essaya de me faire honte de ma superstition.

Je compris qu'il avait un pressant besoin d'aller ce jour-là à Montauban.

— Bon, lui dis-je, vous le voulez!

Partons, mais je vous préviens qu'il nous adviendra quelque traverse.

Nous partîmes sur la voiture de mon ami, traînée par un bon vieux cheval. Nous repassâmes le pont sur le Tarn, qui coulait impétueux, mais sans désordre. Le temps était beau :

il faisait un grand soleil, fourmillant dé vie.

Nous avions fait ainsi un peu moins d'une lieue, je crois, lorsque tout cet éclat, toute cette sérénité de l'air firent place, et avec quelle promptitude ! à un assombrissement voisin de la nuit. Des grondements coururent dans les nuages et une trombe d'eau s'abattit soudain. Nous eûmes à peine le temps de traverser la route pour chercher abri sous le hangar d'une maison abandonnée. C'était une de ces bourrasques d'été célèbres dans la région. Le ciel ruisselait, et la foudre nous tenait dans un cercle de flammes.

— Eh bien ! Monsieur le curé, disje, c'est aujourd'hui un vendredi treize.

Il se signa plusieurs fois sans répondre.

A vrai dire, il eut raison de passer outre au vendredi et au treize. Le temps se hâta de se remettre au beau et notre curé put se trouver à Montauban sans trop de retard pour ses affaires.

Je ne me moque point : au fort de la tempête, pendant que mon ami pestait et que le curé se signait à

chaque coup de tonnerre, je traçais dans mon esprit tout le plan d'une scène pour le cinquième acte à.' Ip Ingénie. C'est celle où il y a un hymne à Artémis, qui produisit tant d'effet sur le théâtre et qui ne se trouve point dans Euripide.

. . . Depuis près de trois ans, je ne songeais plus à Iphigénie. Mon livre des Stances accaparait ma sensibilité et mon courage. Mais tout à coup, vers le milieu du mois de novembre 1899, je ressentis des remords cuisants.

Je me disais :

— Si je ne termine pas Iphigénie avant la fin de l'année, il faudra que je n'y pense plus !

Après cette menace à moi-même, je mis mon soin à irriter mon imagination, de telle sorte que les cinq cents vers environ qui manquaient étaient parachevés à la première heure de Tannée 1900.

Je cours chez le copiste de la rue Saint-Marc et le presse de hâter la besogne. Il ne tarde pas à me satisfaire : bientôt, je reçois le manuscrit,

je l'enferme dans un tiroir et n'y pense plus, jusqu'à l'été 1903, où Silvain vint m'arracher l'œuvre pour la faire applaudir à Orange et sur la scène de rOdéon.

Tous les journaux ont loué en cette occasion le dévouement artistique de Silvain et chacun admira comme son désintéressement, son activité intelligente, surent mener à bonne fin une entreprise que le manque de temps et la pénurie des moyens rendaient malaisée.

Ah ! c'était merveille de le voir nuit et jour sur la brèche, réglant la mise en scène et y revenant sans cesse afin de retoucher quelque détail, répréhensible seulement pour son expérience inspirée. Prodiguant à ses camarades ses solides conseils, sachant leur communiquer son propre diable au corps, il trouvait encore, au milieu de tout cela, le temps d'approfondir toujours davantage son rôle écrasant d'Agamemnon.

Il faudrait pouvoir conter par le menu ces héroïques répétitions, d'abord auTrocadéro, puis dans le foyer et sur la scène de l'Odéon,

M™e Louise Silvain, Iphigénie belle et frémissante, M^^ Tessandier, qui

est la tragédie même, Albert Lambert fils, Achille idéal que j'avais rêvé après Euripide» et Fenoux qui le suppléa sans défaillance, et Boyer, et Duparc, et les choreutes, jeune et brillant essaim, tous, malgré l'heure matinale, la distance à parcourir et la fatigue de leurs devoirs quotidiens, rivalisaient d'empressement et de zèle passionné dans un dessein où l'art seul était le prix.

Et n'oublions pas aussi la bonne grâce enjouée de M. Laurent Léon, chef d'orchestre de la Comédie-Française, qui sut adapter, pour la représentation, avec sa science éprouvée, la partition de Gluck.

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