CONCLUSION
Le petit a mangé le grand : la matière a dévoré Tesprit
De là notre déchéance; de là cette stérilité d^hommes supérieurs.
Il ne suffit pas d'être organisé pour produire, il faut encore Tentourage propre à la fécondation.
La pensée fut crainte et abandonnée , elle fut sans culture, et nous la vîmes dépérir rapidement ; la matière et Tabsence de la pensée furent encouragées et nous assistâmes à leur épanouissement.
Ce n^est pas, comme quelques-uns le pensent, un homme qui fait une époque ou glorieuse, ou infime, Qu'est, au contraire, une certaine disposition nationale qui forme ses hommes. La nation, selon ses besoins, choisit ses organes, elle féconde ou comprime, elle consacre ou nie; ce qu^elle consacre, est son esprit, son être, son âme.
On a fait un trône à ce qui étoit le contraire de la pensée.
La pensée fut tuée au bénéfice de Tinexpliqué rêve de la peur qui, croyant tout sauver, fit tout mourir.
L^art devient un commerce, nos artistes travaillent pour le plus offrant et dernier enchérisseur; de là, cette condescendence aux bas instincts; de là ces innombrables Vénus maquillées; de là, ce crapuleux réalisme; de là, cet art imbécile qui lutte de précision avec la photographie; de là aussi, cet art sans virilité, qui permet aux femmes de prendre rang parmi nos artistes.
Aussi que dire de ces peintres bornés qui,
ne pouvant rien atteindre, rien comprendre, déclassent tout, et appellent leur crétinisme génie, leur stérilité abondance, leur niaiserie esprit, et qui, ne comprenant pas nos beaux maîtres, les nient, et croient que leur nullité est un progrès dans Fart.
Ah! ne parlons pas, car on ne peut convaincre des intérêts qui ne veulent pas comprendre. Oublions... Non, n'oublions pas, pensons plutôt à ces temps glorieux trop oubliés, obtenons, si nous le pouvons, le silence avec les vivants, et causons avec les morts , morts cent fois plus vivants , que les vivants morts
Rappelez-vous notre point de départ qui nous dit que le plus beau est le plus inondé de lumière; celui-là est donc le plus lucide, le plus clair, le plus facile à comprendre; c'est aussi le plus fort et le meilleur guide : c'est le Poussin.
Sa vaste intelligence embrasse ciel et terre, esprit et matière, poésie et philosophie ; il dirige tout, il ordonnance tout, et devient par ses œuvres un juste écho de Tunivers.
De ce merveilleux ensemble, de ce grand légiste de la peinture, qui nous aide à comprendre, nous avons reçu cet enseignement paternel et simple qui nous rassure en donnant Tordre à notre jugement. Guidés et rassurés par ce tuteur puissant, éclairés par sa vive lumière qui nous rend palpable ce que nous ne pouvions saisir, nous sommes comme soutenus dans un infini saisissable. Par lui nous comprenons que Titien, Claude Lorrain, Rubens, Rembrandt, Salvator-Rosa , Decamps, sont d^'adorables poètes, qui chantent, comme Virgile, Dante et Shakespeare.
C'est ce sage qui nous explique encore les vices et les égarements de la chair, et qui, de ses mains puissantes, contenant toutes les passions dans un ordre parfait, nous montre que ce qui nous semble des désordres, sont des notes basses qui s^'accordent avec des notes plus élevées pour former une harmonie universelle.
C'est de notre France qu^émane cette souverameté directrice, c'est d'elle que naît le divin Lesueur, c'est d'elle que sort la plus charmante
expression des honnêtetés de la famille, par notre aimable Greuze; c^est d''elle que sortent ces sublimes élans patriotiques qui se signent David, Gros, Géricault. Cest notre France qui dirige au nom de la tendresse, de la poésie et du dévouement. C'est de ses flancs, nous ne saurions Toublier, que sont sortis ces grands hommes qui ont donné les plus sublimes expressions des plus nobles sentiments.
Soyons fiers, et souvenons-nous.
Et vous, jeunes gens, dans ce trouble, dans ces honteuses camaraderies, dans ces haines nées de la médiocrité , ne perdez pas courage ; relevez-vous, relevez-nous! Allez en avant, frappez à coups de verge ces laideurs humaines. En avant ! en avant ! Vive la France dans ce qu^'elle a de beau et d'honorable! En avant! en avant! reprenons notre place, soyons à la tête du glorieux ; restons, par notre intelligence, le modèle des nations ; que nos familles vivent dans leur morale et leur dévouement, que nos pensées vivent exprimées par des poètes et des peintres dignes de nous, et si vous ne pouvez parve-
nir à reprendre nos dignités perdues, ayez du moins la gloire de maudire Tindigne.
Maintenant, recueillons-nous, et embrassons d'un seul regard le chemin parcouru.
Dans la trilogie du départ, Poussin devoit être le premier, car c^'est évidemment le plus fort, le plus imprégné de vérité. Gomme le philosophe, comme le sage il ne s^'absorbe pas dans le détail, il ne se fractionne pas, et cependant il ne néglige rien; par lui, la fraction reste à sa place, elle ne dépasse pas la limite qu'elle doit occuper, parce qu'elle appartient à un ensemble équilibré; tandis que Claude Lorrain, Titien, Rubens, Rembrandt, Watteau et d'autres encore sont des poètes qui, plus foibles que le Sage, donnent à l'objet aimé une importance si grande, que la fraction devient un monde pour eux.
Voilà la différence du philosophe au poète, le premier résiste à la séduction et le second s'y abandonne.
C'est cet abandon même qui rend le poète plus sympathique que le philosophe, parce que
son entraînement est contagieux et que, d'ailleurs, son domaine étant moins vaste, il nous devient plus perceptible.
Mais il ne faut pas croire que le philosophe, plus contenu, n^atteindroit pas le développement passionné du poëte; détrompez-vous, il seroit non-seulement son égal, mais il ajouteroit encore un infini de passion que ramoùreux de la fraction ne sauroit atteindre.
Nous admirons, sans trop les comprendre, ces grands esprits qui planent sur le monde, et nous les quittons volontiers pour partager les amours, plus compréhensibles, des poètes.
La passion la plus chantée, est celle de Tamour.
Raphaël, Gorrége, Titien, Rubens,Watteau, et notre aimé Prudhon, n^ont chanté que Famour.
Je vous cite les plus saillants, mais, si vous voulez bien voir ce que je vous signale, vous verrez que c'est toujours le même thème, plus ou moins bien célébré.
Les philosophes seuls échappent à cet entraînement des sens.
Michel-Ange et le Poussin nous en donnent la preuve. Cependant vous trouvez en eux ce même amour, mais il n'est pas envahissant; il prend sa place et son but, et devient moral par sa grandeur même.
L'amour et la lumière ne font qu'un. Vous pouvez juger de la valeur d'une œuvre par son degré d'amour ou de lumière.
L'amour est ce qui donne la vie, la lumière est la vie même.
Le sentiment de la vie donne le talent , plus une œuvre a de vie, plus elle a de valeur artistique.
Plus l'œuvre contient d'amour, plus son mérite est élevé.
Et je répète encore que, par son degré de lumière, vous aurez son degré de mérite. Ne croyez jamais aux peintures ternes, ne croyez jamais aux peintures noires , ne croyez jamais aux tableaux gris, ne croyez jamais aux tableaux déshérités de soleil.
Fuyez la laideur, mais fuyez encore plus le froid, ce diagnostic de la mort.
Les femmes, qui sont nos 7naîtres, en fait de sentiment, pardonnent tout, si ce n^est la froideur.
Nous pouvons dire que Poussin possède la lumière ; il en dispose comme d'un astre soumis à sa puissance. Tandis que Claude Lorrain, amoureux et captivé, célèbre cette lumière comme Tamant exalte sa maîtresse. Titien, plus juvénile, dompte et violente celle qu^il aime, et, comme toujours, est le plus payé de retour.
Cette maîtresse, si adorée, paroît avoir (du moins dans ceux qui Taiment) ses phases de naissance, de développement et de décroissance; elle émane du Poussin, est adolescente avec Claude, maîtresse soumise pour Titien, et devient, avec Rubens, prodigue et fastueuse; puis, acclamée, célébrée, chantée par ces braves Hollandais qui lui font cortège , elle veut bien leur jeter ses largesses...
Parmi nous, elle rayonne et enflamme les peintres de notre révolution française; mais bientôt elle s'éloigne, les nuages courent, ils
s'amoncèlent et voilent cette fête, cette délectation, cette divinité
Nous n'avons plus ces ciels radieux d'autrefois, les immensités du Poussin sont cachées par des obscurités, les espaces lumineux du Claude sont voilés par les brumes de la Flandre, et les ardeurs de Venise sont calmées par les enfants du vrai nord.
Mais voici que vers le soir, cette lumière reparoît à Thorizon, elle écarte les nuages qu'elle éclaire; tout pétille, tout s'anime, c'est le soleil qui se montre un instant pour disparoitre bientôt sous la ligne du couchant... Hélas! c'est notre Decamps trop tôt couché... Quelques lueurs encore... et puis... plus rien
Aux richesses étincelantes succèdent le gris... le froid... tout s'éteint... tout s'endort... Allons^ enveloppons-nous, remontons tristement le sentier que l'on distingue à peine.
Un autre monde prend possession de cette terre pleine d'ombre ; l'insaisissable voltige et semble flétrir l'air... Montons toujours... je n'entends plus que des notes plaintives... Les
ramiers de ma demeure ont placé leurs têtes sous leurs ailes... et... là-bas, au loin, des chapelets lumineux dessinent la grande cité, je devrois dire des chaînes de feu... Je m^arrête, je me retiens, car je voudrois crier au ciel, à la plaine, à la montagne, un mot qu'ion ne peut dire sans danger : ce mot souleva nos pères, ce mot fut notre religion, ce mot étoit le soleil de Tintelligence, ce mot a cessé de luire. ... et moi aussi je veux dormir.