‹ Paysages et paysansChapitre 54 sur 121 · LA PLAINE · texte numérisé non relu

LA PLAINE

Cette plaine sans un chemin Figure au fond de la vallée La solitude immaculée Vierge de tout passage humain.

Presque nue, elle a du mystère, Une étrangeté qui provient De ses teintes d'aspect ancien Et de son grand silence austère.

Une brise lourde, parfois,

Y laissant sa longue traînée.

Elle exhale l'odeur fanée

Des vieux vergers et des vieux bois.

L'effilé, le cataleptique

De ses arbrisseaux, les vapeurs

De son marécage en torpeur

Lui donnent comme un air mystique.

Dans le jour si pur qui trépasse, Entre ses horizons pieux, Elle est pour le cœur et les yeux Un sanctuaire de l'espace.

Sous ces rameaux dormants et grêles

On rêve d'évocations,

De saintes apparitions.

De rencontres surnaturelles.

C'est pourquoi, deux légers oiseaux S'étant à l'improviste envolé des roseaux Et s'élevant tout droit vers la voûte éthérée.

A mesure que leur point noir Monte, se perd, s'efface... on s'imagine voir Deux âmes regagnant leur demeure sacrée.

LA REPROUVEE

Quelle était donc, ainsi, tout de noir recouverte. Cette femme, là-bas, d'un si lugubre effet. En me croisant, m'ayant laissé voir qu'elle avait Le crAne dans du linge et la figure verte?...

Mais, verte! de ce vert végétal, cru, blanc jaune. Comme un gros masque d'berbe et de feuilles de chou! Elle avait passé là, d'un pied de caoutchouc. Sans bruit, avec un air de chercheuse d'aumône.

Je la suivais des yeux, je la suivis des pas ; Et, quand je fus prés d'elle, en tremblant, presque bas. Dans le son de ma voix mettant toute mon âme : « Maisqui doncêtes-vous, lui dis-je, pauvre femme?»

Alors, parlant de dos, elle me répondit :

(( C'que j'suis? Vous l'savez pas? eh ben! j'suis l'êtr' maudit!

Ohl l'plus misérable et l'plus triste

Gomm' le plus inr'gardab' q'existe! '' j

N'ayant rien qu'à s'montrer pour fair' le désert; j

J'suis la femm' dont, au moins depuis vingt ans, l'cancer ;

A mangé p'tit à p'tit la fac', comme un' lent' bête; j

Celle qui traîne après ell' du dégoût et d'I'effroi, A qui, s'renfermant vit', les gens de son endroit

Donn' du pain en r'tournant la tête! »

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