‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 14 sur 123 · LE VIEUX CHALAND · texte numérisé non relu

LE VIEUX CHALAND

Un jour que je péchais dans sa rivière fraîche, Assis contre un bouleau qui brandillait au vent, Le vieux meunier Marchois par le discours suivant Sut me distraire de la pêche :

« Voyez! j'vis seul dans c'grand moulin Dont plus jamais l'tic tac re'sonne ; J'm'en occup' plus, n'ayant personne...

Mais c'est l'sort : jamais je n'm'ai plaint. G't'existenc' déserte et si r'cluse Ent' la montagne et la forêt Plaît à mon goût q'aim' le secret.

Puis, j'ai mon copain sur l'écluse !

Le v'Ià ! c'est l'grand chaland d'famille. A présent, ses flancs et sa quille Sont usés ; l'malheureux bateau,

]\[algré que j'ie soigne, i' prend d'I'cau, Tout ainsi q'moi j 'prends d'ia faiblesse. Ah dam'! c'est q'd'iVg' nous nous suivons, Et q'sans r'mèd' tous deux nous avons L'mcni' vilain mal q'est la vieillesse.

Des vrais madriers q'ses traverses!

Et qui n'sont pas prêts d'êt' rompus.

C'est bâti comme on n'bâtit plus!

Trop bien assis pour que ça verse.

En a-t-i' employé du chêne Aussi droit q'iong, et pas du m'nu!

Château plat q'j'ai toujou' connu Avec sa même énorm' grand' chaîne!

Pour nous, maint'nant, le r'pos et Tsonge C'est plus guèr' que du croupiss'ment.

A séjourner là, fixement.

Lui, l'eau, moi, l'ennui, — ça nous ronge. Mais, n'ya plus dTorce absolument.

Faut s' ménager pour qu'on s'prolonge !

Si j'disais non ! ca s'rait mensonge.

J'somm' trop vieux pour le navig'ment.

PAYSAGES ET PAYSANS Oô

Sur que non ! c'est pas comme aiit'fois, Du temps q'yavait tant d'truit' et d'perches, (( Au bateau! )) m'criaient tout'les voix... Les pêcheurs étaient à ma r'cherche ; A tous les instants mes gros doigts Se r'courbaient, noués sur ma perche.

Malheur ! quel bon chaland c'était!

Vous parlez que c'Iui-là flottait

Sans jamais broncher sous la charge !

Toujours ferme à tous les assauts

Des plus grands vents, des plus grand's eaux,

r filait en long comme en large.

Et la nuit, sous la lun' qui glisse.

Quand, prom'nant mes yeux d'Joup-cervier, J'pèchais tout seul à l'épervier, Oh ! qu'il était donc bon complice !

Comme i' manœuvrait son coul'ment, En douceur d'huil', silencieus'ment, Aussi mort que l'onde était lisse !

r savait mes façons, c'que c'est !

On aurait dit qu'i' m'connaissait.

Qu'il avait une âm' dans sa masse.

PAYSAGER ET PAYSANS

A mes souhaits, tout son gros bois Voguait comm' s'il avail pas d'poids, Ou ben rampait comme un' limace.

Oui! dans c'temps-là, j'étions solides.

Il avait pas d'mouss' — moi, pas d'rides. J'aimions les aventur' chacun; Et tous deux pour le goût dia nage Nous étions d'si près voisinage O'toujours ensemble on n'faisait qu'un.

Sur l'écluse i' s'en allait crâne,

J'crois qu'on aurait pu, Tbon Dieu m'damne!

Y fair' porter toute un' maison.

En a-t-i' passé des foisons

D'bœufs, d'chevaux, d'cochons, d'ouaill' et d'ànesî

V charriait pomm' de terr', bett'raves, D'quoi vous en remplir toute un' cave, Du blé, du vin, ben d'auti^' encor, Des madriers, des pierr', des cosses, Et puis des baptêm' et des noces.

Sans compter qu'i' passait des morts.

Oh ! C'est ben pour ca qu'en moi-même

Autant je Trespecte et je l'aime

Mon pauv' vieux chaland vermoulu ;

C'est qu'un à un sur la rivière

Il a passé pour le cira'tière

Tous mes gens que je n'verrai plus.

J'ai fait promettre à la commune A qui j'iég'rai ma petit' fortune Q'jusqu'à temps qu'i' coule au fond d'I'eau, On riaiss'ra tranquill' sous c'bouleau, Dans sa moisissure et sa rouille.

J'mourrai content pac'que l'iend'main.

Pendant un tout p'tit bout d'chemin, C'est lui qui portera ma dépouille. »

PAYSAdES ET PAYSANS

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