‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 19 sur 123 · L'ABANDONNEE · texte numérisé non relu

L'ABANDONNEE

La belle en larmes Pleure l'abandon de ses charmes Dont un volage enjôleur

A cueilli la fleur.

Elle sanglote Au bord de l'onde qui grelotte Sous les peupliers tremblants, Pendant que son regard flotte Et se perd sous les nénufars blancs.

(c Adieu! dit-elle, 0 toi qui me fus infidèle.

Je t'ofl're, avant de mourir,

Mon dernier soupir.

Je te pardonne, Aussi douce que la Madone, Je te bénis par ma mort.

Le trépas que je me donne, Pour mon cœur c'est ton amour encor.

70 PAVSAr. KS ET PAYSANS

.Alon souvenir Icndre Sait toujours te voir et l'entendre Et, par lui, rien n'est eiïacé

Du bonheur passé.

Nos doux liljertinages Dans les ravins, sous les feuillages, Au long des ruisseaux tortueux, Sont encor de claires images Revenant aux appels de mes yeux.

Ton fruit que je porte Dans mon ventre de bientôt morte, C'est toi-même, tes os, ton sang,

0 mon cher amant!

Traits pour traits, il me semble Si bien sentir qu'il te ressemble !

Je ne fais donc qu'une avec toi; Je me dis que, fondus ensemble, Tu mourras en même temps que moi. »

Puis, blême et hagarde, Elle se penche, elle regarde Le plus noir profond de l'eau

Qui sera son tombeau.

Elle se pâme

Devant le goiifTre qui la réclame,

Et dit le nom, en s'y jetant.

De l'homme qu'elle aimait tant

Que, sans lui, son corps n'avait plus d'âme!

LE BOiN FOU

Il n'a que sa chemise écrue et sa culotte Pour tout costume. Il porle un bonnet de colon. Tel il rôde, faisant mouliner son bâton, Promenant l'ébahi de son regard qui flotte.

Barbu, gras et rougeaud, il montre ses dents blanches, Son poitrail tout velu comme celui des loups, Les muscles de ses bras, les nœuds de ses genoux, Et dandine sa marche au roulis de ses hanches.

Parfois, sur son chemin, inerte comme un marbre, Il s'arrête debout, regardant ciel ou sol. Quelque grand oiseau fauve élargissant sun vol, Un champignon verdi qui sèche au pied d'un arbro.

PAYSAGES ET PAYSANS /o

Sa songerie alors s'épanche en un langage

Tour à tour sifflement, chant, grognement, parler;

11 imite, entendant telle ou telle eau couler,

Le murmure ou le bruit croulant qu'elle dégage.

Aux prés, de son bâton, il racle doux l'échiné Du bétail engourdi dont il sait les secrets, Ou, grave, l'étendant, jette sur les guérets Un bon sort aux moissons que son rêve imagine.

Le froid noir des ciels blancs, l'éclair des ciels de suie Il y reste impassible autant que le rocher; Et, recherchant l'averse au lieu de se cacher, Du même pas rythmique avance dans la pluie.

Il emporte son pain qu'il mange dans ses course?, L'émiettant, çà et là, pour les petits oiseaux, Et va boire, à genoux, parmi joncs et roseaux. Aux masses des torrents comme au filet des sources

Toujours égal, jamais colère, jamais ivre, Comme s'il se sentait au-dessous des humains, Il est muet avec les gens, sur les chemins, Rentré, ne parle pas aux siens qui le font vivre.

C'est pourquoi lui faisant sa suite coutumière, Chaque fois, sur la place, il attend que le mort Ait eu ses libéra pour l'escorter encor Juste en face du seuil, mais loin du cimetière.

11 ne répond qu'aux bruits des choses et des hètes Qu'il trouve à l'unisson fraternel de ses voix. Interpelle aussi bien le silence des bois Qu'il jette sa parole au fracas des tempêtes.

Courbé sur sa charrue, ou le pied sur sa pelle, Le paysan le suit des yeux avec respect, Bien qu'il soit, nuit et jour, routinier de l'aspect De ce « membre de Dieu », comme chacun l'appelle.

Et les femmes, passant dans leur mélancolie, Rencontrent sans effroi cet hercule enfantin, Sachant que la nature a fait bon son instinct, Qu'elle a virginisé sa tranquille folie.

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