‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 28 sur 123 · LE MIRACLE · texte numérisé non relu

LE MIRACLE

Sous la pluvieuse lumière.

Dans l'air si glacé, la chaumière,

Non loin d'un marais insalubre.

Est lamentablement lugubre.

Au'-dedans, c'est tant de mis ère Que d'y penser le cœur se serre 1

De chaque solive minée,

Du grand trou de la cheminée

Dont le foyer large est tout vide, Le froid tombe en un jour livide ;

Et la bise a rentrée aisée Par la porte et par la croisée.

Or, dans ce logis où la fièvre Allume l'œil, verdit la lèvre,.

Et fait sonner la toux qui racle, Il va s'accomplir un miracle :

La femme est accroupie à l'angle

Du mur, près d'un vieux lit de sangle.

Stupéfaite, elle est là qui lorgne Sa petite fenêtre borgne,

Puis, machinale, elle emmitoufle Son nourrisson presque sans souffle.

Trois petiots ayant triste mine Rampent comme de la vermine

Sur une mauvaise paillasse

Dans un coin d'ombre où ça brouillasse.

Et la malheureuse sanglote El dit d'une voix qui grelotte.

Comme se parlant dans le songe Où la réalité la plonge :

« Au moulin je suis retournée...

On m'a refusé la fournée.

Plus de pain ! a-t-elle été courte Malgré mes jeûnes, cette tourte!

Et plus de lait dans ma mamelle

Pour nourrir l'enfant! tout s'en mêle. »

Elle pense, elle se consulte, Délibère. Rien n'en résulte,

Sinon qu'elle voit plus affreuse Sa détresse qu'elle recreuse.

A la fin, pour la mort elle opte, Et voici le plan qu'elle adopte:

(( Oui, son sort n'étant résoluble Qu'ainsi, ce soir elle s'affuble

De sa capote berrichonne, Complètement s'encapuchonne,

Alors, sa petite famille

Dans les bras, vers l'étang qui brille

Elle s'en va, s'avance jusque

Au bord, et puis, un plongeon brusque !...

Mais, vite, sa raison s'adresse Aux scrupules de sa tendresse.

« Tes enfants? c'est plus que ton Ame; Tu les aimes trop, pauvre femme!

T'ont-ils donc demandé de naître Tes petits, pour leur ùter l'être?

Même privés de subsistance Ils ont le droit à l'existence.

D'ailleurs, aurais-tu le courage D'accomplir un pareil ouvrage?

Vois-tu tes douleurs et tes hontes, Quand il faudrait rendre des comptes

Au père qu'à toutes les heures Avec tant de regret tu pleures? »

Elle maudit l'horrible idée Qui l'avait d'abord obsédée.

l'AYSAGKS ET PAYSANS 101

Mais la souffrance lui confisque Son reste de force î elle risque

De se consumer tant, qu'elle aille Trop mal, pour soigner sa marmaille.

Mendier? mais, bien loin, sous le givre, Les enfants ne pourraient la suivre.

Et personne de connaissance Pour les garder en son absence!

« Que faire? si pour eux je vole...

La prison ! j'en deviendrais folle,

Puisqu'elle me serait ravie Leur présence qui fait ma vie. »

Elle songe, et son corps en tremble...

« Oh! si nous mourions tous ensemble.

l'y- PAYSAGES ET PAYSANS

Eux si malades, moi si frôle, De la bonne mort naturelle! »

Et voilà qu'elle est exaucée La prière de sa pensée :

Car, soudain, les trois petits pâles Poussent à l'unisson trois râles.

Elle aussi le trépas la touche

A l'inUant même où sur sa bouche

Son nourrisson expire, en sorte Qu'elle le baise en étant morte,

Tandis que, vers eux étendues, Ses deux maigres mains de statue,

Couleur des cierges funéraires, Semblent bénir les petits frères.

LJES DEUX BOULEAUX

L'été, ces deux bouleaux qui se font vis-ù-vis, Avec ce délicat et m3'stique feuillage D'un vert si vaporeux sur un si fin branchage, Ont Tair extasié devant les yeux ravis.

Ceints d'un lierre imitant un grand serpent inerte, Pommés sur leurs troncs droits, tout lamésd'argent blanc, Ils charment ce pacage où leur froufrou tremblant Traîne le bercement de sa musique verte.

Mais, vient l'hiver qui rend par ses déluges froids La figure du ciel, des rochers et des bois, Aussi lugubre que la nôtre ;

Morfondus, noirs, alors les bouleaux désolés Sont deux grands spectres nus, hideux, échevelés. Pleurant l'un en face de l'autre.

lO'i PAYSAGES ET PAYSANS

Page 1