‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 49 sur 123 · LE LUTIN · texte numérisé non relu

LE LUTIN

Par un soir d'hiver triste et bien de circonstance. Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux, En ces termes, devant le plus claquant des feux, Raconta le Lutin nié par l'assistance :

— C'est pas à vous autr'. c'est certain! Fit-il, parlant d'une manière A la fois nette et singulière — Qu'apparaîtra jamais l'Lutin!

Pour ça, chez eux, par monts, par vaux, Partageant leur travail, leur trêve, Témoin d'ieur sommeil et d'ieur rêve, Faut toutrtemps vivre avec les chvaux!

G'maliii cavalier des Enfers Il'cherche TravineLix d'un' prairie.

L'retiré d'un' vieille écurie, Un' nuit lourde avec des éclairs.

-Moi, si j'ai pu Tvoir de mon coin Comme j' vous vois d'vant c'te ch'minée. C'est qu' tout' les nuits, plus d'une année, Près d'mes bèt' j'ai couché dans l'foin.

Voici, soupira l'étranger, Articulant presque à voix basse, C'que dans une écurie y s'passe Quand c'démon-là vient s'y' loger.

C'est la plein' nuit ! L'ciel orageux, Qui brouille encor sa mauvais' lune, N'jette aux carreaux qu'un' lumièr' brune Comm' ceir des fonds marécageux.

Vous êt's là tout seul contr' vos ch'vaux Qui dress' en fac' de la mangeoire Leur grand' form' rougeâtr', blanche et noire. L'jarret coudé sur leurs sabots.

Des fois, destap ments d'pieds mordant L'pavé sec du bout d'Ieur ferraille, L'broiement du foin, d'I'herbe ou d'ia paille Sous la meule égale des dents.

Mais, c'est si pareillement pareil, Si toujours tout l'temps la mêm' chose Qu'au lieu d'vous fatiguer ça r'pose, Ça berc' l'ennui, l'songe et l'sommeil.

A part ça, tout s'taitdans la nuit...

L'vrai silence des araignées Qui, bien qu'toujours embesognées, Trouv' moyen d'travailler sans bruit.

Là donc, au-d'sus — autour de vous, Vous r'gardez leurs longu' toil' qui pendent. A pein' si vos oreilT entendent L'tonnerre au loin, grondant très doux.

Subit'ment, sans qu'ça s'soit trahi Par quéqu' chos' qui craque ou qui sonne Entr' le Lutin !.., un' p'tit' personne, Qai pousse un rir' bref... Hi-hi-hi!

PAYSAG F.S ET PAYSANS 149

Rien n's'ouvre au moment qu'i' paraît : F'nétr', port', plafond, rien n'se déferme, Comm' si l'vent qu'en apport'rait l'germe L'engendrait là d'un coup d'secret.

Mais, sitôt entré, qu'ça descend Dans l'écurie une vapeur rouge, Où peureus'ment les chos' qui bougent Ont l'air de trembler dans du sang.

C'est tout nabot — v'Iu comme un chien Et d'une paraissanc' pas obscure, Puisqu'on n'perd rien d'sa p'tit' figure Qu'est censément fac' de chrétien.

Toujours, avec son rir' de vieux, Il rôde avant de s'mettre à l'œuvre, Dressant deux cornes en couleuvre Qui r'iuis' aux tlamm' de ses p'tits yeux.

Brusque, en l'air vous l'voyez marcher... Sans aile il y vol' comme un' chouette... S'tient sus l'vide après chaqu' pirouette Comm' s'i' r'tombait sur un plancher.

Et le Lutin fait ses sabbats, Faut qu'i' r'gard' tout, qu'i' sent', qu'i' touche, Court les murs avec ses pieds d'mouche, Glisse au plafond la tête en bas.

Maintenant, au travail ! Comme un fou Vers les ch'vaux le voilà qui file, A tous leur nouant à la file Les poils de la tète et du cou.

Dans ces crins tordus et vrillés Va comme un éclair sa main grêle.

Dans chaqu' crinière qu'il emmêle Il se façonn' des étriers.

Puis, tel que ceux du genre humain, L'une après l'autre, i' mont' chaqu' bête, A ch'val sur Tcou — tout près d'ia tête, En t'nant un' oreill' de chaqu' main.

Alors, i's'faitun' grand' clarté Au milieu de c'te lumièr' trouble...

L'mauvais rir' du Lutin redouble.

Et ça rit de tous les côtés.

Son rir' parle — on l'enlend glapir :

(( IIop ! hop ! )) Les ch'vaux galop' sur place. Mais roid' comm' s'ils étaient en glace Et sans autr' bruit qu'un grand soupir.

Et tandis qu'une à une, alors.

Leurs gross' larm' lourdement s'égrènent. On voit — les sueurs vous en prennent — Danser ces ch'vaux qui paraiss'nt morts.

Puis, comm' c'était v'nu ça s'en va.

L'écurie en mêm' temps s'rassure :

Tout' la ch'valin' remâche en m'sure Et r'cogn' du pied sur l'caillou plat.

La s'cond' fois vous n'êt's que tremblant... Mais la premier', quell' rude épreuve!... Moi, ça m'en a vieilli... La preuve?... Ma voix basse et mes ch'veux tout blancs !

Ce récit bonhomique et simple en sa féerie Ne laissa pourtant pas que de jeter un froid ; •Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi. Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l'écurie !

Page 1