‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 85 sur 123 · LA DÉBÂCLE · texte numérisé non relu

LA DÉBÂCLE

L'orfraie a rendu son oracle.

Venu vite, le soir se bâcle ; L'écluse émet d'horribles sons, Pais, avec d'immenses frissons, Partout craque... C'est la débâcle!

Et l'on voit l'effrayant miracle D'un vitreux peuple de glaçons Debout, haut comme des maisons, Dépassant les rochers qu'il racle.

Magnifique et hideux spectacle l L'énorme glacier vagabond Roule les murs d'un habitacle, Emporte les pierres d'un pont.

Le vent qui s'acharne répond Aux banquises couchant l'obstacle.

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D'aspects cl de bruits plus funèbres?

Jamais personne n'en rêva !

Fantomal, blanc, cela s'en va...

En clapotant, Tonde, à pleins bords, Semble ramper dans les ténèbres S©us des multitudes de morts.

PAYSAGES ET PAYSANS 2ri3

LE PÉCHEUR D'ÉGREVISSES

Nez plat, grosse bouche en fer d'âne, Et, sous les pommettes deux creux Dans un long visage cireux.

Tout en menton et tout en crâne;

Glabre, sec et la peau ridée; Un petit œil vif et louchon ; Une jambe en tire-bouchon, L'autre racornie et coudée :

Boitant, mais de telle manière Que, d'un côté marchant plus bas, Il avait l'air, à chaque pas.

D'entrer un pied dans une ornière.

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Les bras tombant a la rotule Avec une très courte main :

Tel était le pauvre Romain, Mon visiteur du crépuscule.

Ce gars péchait des écrevisses Dans tous les ruisseaux du ravin.

Le goût du tabac et du vin Était le plus grand de ses vices.

A qui lui parlait blonde ou brune Il disait de son ton drôlet :

a Faut croir' que je n'suis pas si laid Puisque j'en trouve encor quéqs'unes »

Ce maigre infirme, à jeun, comme ivre, Rodaillait le jour et la nuit...

Et, quand on marchait avec lui, On avait du mal à le suivre.

S'il avait une ample capture.

Le soir, annoncé par mes chiens.

Il m'arrivait, criait : « J'en viens ! J'vous apport' de la nourriture. »

PAYSAGES ET PAYSANS 2oD

Exhalant des senteurs de fosses.

Il dépliait son grand mouchoir Plein de bètes, me faisait voir Qu'elles étaient vives et grosses.

Je lui donnais un coup à boire.

Et, ça dépendait, deux et trois!...

Il buvait, tenant à dix doigts Son verre comme un saint-ciboire.

Alors, sa pauvre face exsangue.

Prenant un petit ton vermeil.

Il disait : « C'est du jus d'soleil ! )) En faisant claqueter sa langue.

(( Ah ! c'est ça qui donn' de l'organe! A présent, j'chant'rais jusqu'à d'main.

Mais non, faut quej'renfil' mon ch'min.

Sur trois jamb's, en comptant ma canne! »

Dans son vaste mouchoir, le même, 11 nouait serré son argent.

Grognait : « J'm'ennuie en voyageant, J'demeur' loin, et ça fait si blême!

Où q'ya l'paqiiet? j'vous prends un' chique. Ça m'ravigot'ra l'estomac! )) II partait, mâchant son tabac.

In chantant un fredon bachique.

Un beau jour, je priai mon homme De me raconter sa façon De pêche. « A vous qu'èt' bon garçon, Fit-il, j'vas vous dir' ça tout comme :

Et d'abord, le mond' d'ordinaire Font d'I'écrevisse un poisson... bah !

De c'te rac' là, ça n'en est pas.

Pas plus q'moi d'cell' des millionnaires!

L'écreviss', par sa tèt', sa queue.

Ses yeux sortis, ses poils tout droits, L'glissant d'ses patt', Tserrant d'ses doigts. Par sa peau dure, noire et bleue.

Sauf qu'elle aim' Teau, c'est un insecte Qui r'semb' à ceux qu'on voit dans l'corps Des crapauds et des lézards morts.

Ah! c'est amateur de c'qu'infecte!

Eh ben ! pourtant, moi, qui la pèche, J'peux m'en vanter, l'mieux du canton, J'me sers jamais d'têt' de mouton, Qu'eir soit pourrie ou qu'elF soit fraîche.

Avec ça faut un tas d'affaires, D'ia ficeir, des engins d'cordier, Et des sous ? quand il faut payer.

C'est rar' chez un qui n'en a guères.

Vous allez voirl j'vas en rapines, Et j'me coup' dans quéq' bon buisson Un fagot, un vrai hérisson Si tel'ment qu'il a des épines t

Partout, j'y mets d'ia peau d'grenouille, A l'eau j'ie jette, et puis ça yest ! Laissez fair'! je n'suis pas inqa'et :

J'sais que j'reviendrai pas bredouille.

Mais, c'est d'un travail qu'est pas mince ; Aussi vrai que j'm'appell' Romain, L'meilleur, c'est d'pêcher à la main.

Dam' ! faut s'méfierl pac'que ça pince.

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D'ailleurs, moi, j'ai fait Tsacrifice D'mes dix doigts. Les morsur' qu'i's ont C'est peu d'chos' t Oui ! mais, pac'qu'i' sont Aussi malins q'ies écrevisses.

En douceur, j'ies surprends, j'ies d'vine, J'sais où qu'a s'tienn', les joints d'rocher. Les renfonçis où j'dois chercher, Et l'habitud' rend la main fine.

Aut'fois, est-c'pas? — i' faut qu'on s'forme J'n'y voyais pas clair par les doigts, J'prenais des serpents — oh! q'c'est froid! Ma main r'connaissait pas une forme.

Oui ! mais à présent, l'Diab' me rompe Mes doigts ont des yeux pas berlus, J'Ies serr' sur l'écreviss', pas plus!

Et n'ya pas d'danger que j'me trompe.

Qui q'ça fait q'j'aye un' jamb' trop basse? Au contrair', j'ai moins à m'courber, Et, quand i' m'arriv' de tomber. Les rochers méconnais' : i' m'ramassent.

Et puis, voulez-vous que j'vous dise'?

J's'rais pas infirm', ça s'rait Tmêm' jeu ; Je m'plais trop dans c'qu'a fait l'bon Dieu, Y flâner, c'est ma gourmandise ! »

Ame inculte, mais nuancée^ Cœur de soleil et de brouillard.

Errant poète du regard, De l'oreille et de la pensée.

Il les comprenait suivant l'heure

Les paysages qu'il vivait.

Et, dans la nature, il savait

Ce qui parle, rit, chante ou pleure.

Au fond de leurs gorges désertes Il aimait ses ruisseaux obscurs Qui glougloulaient, pierreux et purs, Sous des arceaux de branches vertes.

Leur mystère était son royaume Par lui si tendrement hanté Qu'il avait l'air en vérité D'en être l'âme et le fantôme.

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A présont, il dort sous les saules.

Ce coteau, tant de fois grimpé, Dans une boîte à pan coupé, Il l'a gravi sur des épaules.

Et, tous mes regrets sur sa tombe OlTrent un hommage fervent Au pauvre être que, si souvent, J'évoque, lorsque la nuit tombe.

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