‹ Paysages et sentimentsChapitre 4 sur 11 · GEORGE SAND EN PASSANT · texte numérisé non relu

GEORGE SAND EN PASSANT

J'ai rencontréjl'autre jour M.Emile Faguet. Il venait de s'étendre, dans ses feuilletons des Débats, sur George Sand critique, et de nous cueillir un -bouquet d'extraits dans les Questions d'art et de littérature.

Nous en parlâmes et particulièrement des Questions, J'avouai les connaître: et je vis bien que cet aveu me vieillissait dans l'esprit de mon interlocuteur. Oh ! certes, on n'est pas d'une jeunesse tendre quand on a feuilleté cet ouvrage. Mais c'est aux environs de la seizième année que la chose m'arriva ; et je ne suis pas si vieux !

J'étais alors fort avide de lectures : les bibliothèques, les librairies, même leurs, arrière-boutiques n'a-

Talent point de secret pour moi. Je m en dcjïjoûtaî cependant.

J'ai donc lu : Questions d'art et de Ikîérature.

Par quelle rencontre ? Je ne sais.

Sans méconnaître la valeur de George Sandj je n'ai jamais été ^t curieux de son oeuvre» Elle a des dons personnels prodigieux, mais aussi lotis les défauts de son sexe et de son temps :

de son temps ^ de son heure, de sa minute...

Tïiabaut de Latouche, ou simplement Delatouche comme écrit George Sand, inspirait la crainte , étant caustique et sans cesse de mauvaise humeur. C'était un génie raté qui ne manquait pas de talent. Quelques-uns parmi ses romans, Fnt^oletia, par exemple, sont curieux. 11 étincelait dans la polémique. C'est lui qui édita, pour la première fois, André Ghénier.

H y a quelques années, on l'a honni dans les journaux ; on Taccusait d'avoir blessé le cœur de la tendre Marceline Desbordes, depuis Valmore. 11 parait que ce fut un autre,

Delatouche était Berrichon, et George Sand alla lui demander conseil à ses débuts. Elle connaissait sa famille; leurs pères avaient été liés.

Comme il était beaucoup plus âgé qu'elle, il la reçut paternellement. Il lut un roman que Sand brûla peu de temps après. Il le trouva détestable :

— Le roman, lui dit-il, c'est la vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve.

Patientez avec le temps et l'expérience^ et soyez tranquille : ces deux tristes conseilleurs viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la destinée, et tâchez de rester poète.

Vous n'avez pas autre chose à faire.

A cette époque, Delatouche venait d'acheter le Figaro, Il le rédigeait presque tout seul, au coin de son feu, en causant avec ses collaborateurs, qui étaient pour la plupart fort jeunes. Il ofifrit à sa compatriote de l'employer à la rédaction, la sachant assez embarrassée pour gagner sa vie.

George eut sa petite table auprès de la cheminée ; mais elle n'y faisait rien qui vaille. Elle barbouillait dix pages pour les jeter aussitôt au feu.

et elle se remettait à suivre la conversation des autres, qui l'amusait beaucoup.

Les jeunes rédacteurs entraînèrent un soir Delatouche dans une escapade digne de la Vie de Bohême. Cette escapade me rappelle aussi certaine préface de Roger de Beauvoir, que j'ai lue jadis à Luchon en prenant mon bain...

Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il aimait à répéter cette facétie amère :

— On n*a jamais cinquante ans; on a deux fois vingt-cinq ans.

Ici un détail. George Sand va mentir assez plaisamment. Elle se brouilla un jour avec son patron, comme elle l'appelait. A ce sujet elle nous dit :

« Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a dit qu'il était amoureux de moi, jaloux sans en convenir et blessé de n'avoir jamais été deviné. »

Et elle ajoute : « Gela n'est pas. »

Elle ment. Non en tant qu'auteur ; c'est un simple, un commun mensonge féminin. Elle avait compris tout comme une autre; et cependant elle s'amuse à nous alléguer je ne

sais quelle jalousie intellectuelle. Ceci n'exclut pas cela, mais Sand avait compris.

Je mettrais ma main au feu que Delatouche a été amoureux d'elle. Il fut sans doute, jusqu'à l'âge mûr, de ces hommes qui ne peuvent rencontrer une femme sans la souhaiter. Et non précisément par concupiscence, mais surtout par une sorte de vanité obscure, un sentiment tyrannique assez bas.

Quand parut Indiana^ George Sand habitait encore sa mansarde du quai Saint-Michel. Delatouche grimpa l'escalier et tomba sur le premier exemplaire de l'ouvrage, que l'éditeur venait d'envoyer. « Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet, railleur... » L'auteur, énervé, voulait parler d'autre chose. Mais Delatouche tenait à lire ; et il lisait, et il s'écriait à chaque page :

— Allons ! c'est un pastiche ; école de Balzac ! Pastiche, que me veux-tu?

Balzac, que me veux-tu ?

Il emporta l'exemplaire, en ricanant. Mais le lendemain matin, George Sand reçut le billet suivant signé Delatouche :

« George, je viens faire amende

honorable; je suis à vos genoux. Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon enfant, que je suis content de vous ! »

Delatouche parlait de Balzac « avec une aversion effrayante ». Ils avaient été amis, puis, tout à coup, brouillés, sans grand motif.

Et Balzac disait à George Sand, en parlant de Delatouche :

— Gare à vous ! vous verrez qu'un beau matin, sans vous en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi mortel.

Un jour que Sand faisait allusion à Balzac devant Delatouche, celui-ci sauta au plafond :

— Vous l'avez donc vu ? s'écriat-il ; vous le voyez donc ? Il ne manquait plus que ça !

Le maître de la narration, La Fontaine, était pesant, lorsque, dans un salon, il contait de vive voix. Balzac aussi exposait mal en parlant, malgré son entrain, malgré son feu et son esprit. Mais Delatouche savait se ser-

vir de la parole, et jetait de la poudre aux yeux.

« Il avait, dit George Sand, mille fois moins de talent pour écrire que Balzac ; mais, comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable, tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible, ne représentait souvent qu'une œuvre impossible. D

L'ouvrage une fois imprimé, c'était tout autre chose, et alors Balzac l'emportait singulièrement . Delà toucne bâtissait roman sur roman dans la conversation et « n'avait presque jamais rien à lire; ou c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui l'attristaient visiblement » .

Nous avons tous connu de ces causeurs qui font sans cesse et solennellement le récit de leur chef-d'œuvre à venir. Le geste est ample, la voix chaude, la physionomie animée ; les éclats, les pauses et les demi-pauses se succè lent avec art. Il est difficile de résister à cette mise en scène savante : on est. abusé le plus souvent, même quand on n'ignore point que

l'orateur est un sot ou un médiocre fieffé.

he^ auleurs de cetie espèen ne metteni pas toujours leurs beaux projets à exécutioïi. Le font-ils ? alors c'est un désastre, et leur insuftîsancc éclate Btir le papier.

Il y a des exceptions. J'ai connu des causeurs charmants, qui n'étaient pas pour cela moins bons écrivains.

Par exemple : Théodore de Banville €t Stéphane Mallarmé. Mais il faut remarquer que si les causeurs sans plus se répètent d'ordinaire jusqu'à la satiété, ce travers s'aggrave, de façon vraiment curieuse, chea les causeurs-écrivains.

La rencontre de George S and avec Stendhal mérite d'être notée.

Geoi'ge a saisi d'un eoup d'œil tout le côté extérieur de cette physionomie. Elle s'est méfiée aussitôt,..

Elle n'a pas approfondi, se disant que ce n'était pas la peine, que cela ne la regardait pas.

« Sur le bateau, écrit-elle simplementj qui me conduisit de Lyon à Avignon, je rea contrai un des écri-

^^^^iSilllil

vains les plus remarquables de ce temps-ci, Beyle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à Paris. »

Ils causent ensemble, et Stendhal se moque de ses illusions sur Tltalie.

Il feint de mépriser tout ce qu'on peut voir dans ce pays.

« Il posait surtout le dédain de toute vanité et cherchait à découvrir dans chaque interlocuteur quelque prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne crois pas qu'il fût méchant : il se donnait trop de peine pour le paraître. »

Ils soupèrent avec quelques autres voyageurs dans une auberge de village. Stendhal fit le fanfaron, il se montra d'une gaieté folle, il se grisa. Il dansa autour de la table avec ses grosses bottes fourrées. Et George Sand triomphe, et nous voyons ici la femme se venger cruellement de l'homme laid : elle nous apprend que cette malencontreuse danse avait rendu Stendhal « quelque peu grotesque et pas du tout joli. »

Il la mena voir la grande église d'Avignon, où il y avait un vieux Christ en bois peint, de grandeur

naturelle. Là^ Stendhal se déclara disposé à donner des coups de poing à cette image et s'éleva contre ceux qui n'avaient pas en horrt*ur ia lai* deur barbare g4 ia nudité cynique de ces repoussants simulacres^

George S and parle do Stendhal comme d'un homme éminent^ d'un talent original et véritable. Maiiïj il est clair que sa personne lui déplut, qu'elle ne se sentait pas à son aise avec lui. George Sand était encore jeune à cette époque, et Stendhal a*amusa à rinquiéter par un langage hardi jusqu'à robscénité.

Enfin elle fut heureuse d*en âtre débarrassée. « Pour raoi, avouel-elle,je ne vis pas avec regret Beylc prendre le chemin de terre pour gagner Gônes.,. S'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne* »

La lecture de divers Mémoires intéressera constamment^ malgré Tinégahté de style. Nous eu avons qui sont des chefs-d^oeuvre : tels les Mémoires du cardinal de Retï et quelques autres. Ceux de la Grande Mademoiselle, — reflet plaisant de l'esprit un

peu saugrenu et de Thumeur souvent versatile de l'auteur, — attirent par le détail.

Goethe a intitulé ses Mémoires :

Vérité et Poésie, Il a voulu par là faire entendre que les faits n'y sont pas toujours exacts, sinon le sens. Précaution inutile ! Tout le monde ment :

et à son insu, hélas ! Je ne pense pas que le plus grand nombre des trompeurs le soient par malice et par une certaine intelligence ; et Socrate eut raison de soutenir que ceux qui mentent volontairement sont meilleurs que ceux qui mentent malgré eux.

Dans ses Mémoires, M™® Sand ne laisse pas à' attifer ses souvenirs ; elle est cependant persuadée de bonne foi du contraire. Les femmes mentent plus naturellement que les hommes.

C'est une infériorité et une grâce de plus.

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