EN GRECE
Une douceur sereine, un peu grave, et pourtant souriante, embrasse la mer et la terre que notre bateau côtoie.
Le jour se lève lentement, harmonieusement. A droite, s'allonge Tîle de Gythère. Sa base est tout enveloppée encore d'une ombre diaphane, tandis qu'au-dessus le soleil éclate déjà dans un fouillis de blancs nuages.
De l'autre côté c'est le Péloponèse.
Nous venons de doubler le Ténare el sa fameuse' caverne d'où Orphée se précipita chez les morts .
Nos yeux s'attachent avidement à ces rivages divins, que le jour naissant colore de la façon la plus diverse et la plus délicate. Le clair obscur qui traîne au pied des monts balance pour la perfection le vermeil léger des cimes.
Toutes les teintes, toutes les pénombres flottent sur ces golfes et ces criques; et là-bas, contre le ciel verttendre, le Taygète, berceau d*Hélène, fille du cygne au long cou, — se dresse couronné de neige.
Je regarde passer un voilier; il court rapide et léger sur les vaguas, sa carène est peinte en rouge vif. Il rappelle la flottille qui égaie le bagsin du Luxembourg, sans rien perdre de sa poésie...
Nous rasons la pointe du cap Malée. Jadis, pendant un voyage, j'ai passé là au milieu de la nuit. Je me tenais à Técart sur le pont du navire.
Gomme je fus bercé, alors, par le remous de la mer autour des rochers abrupts !
Cette fois, c'est en plein jour que j*ai revu le cap et ses environs. Qui pourrait décrire la magie d'une si belle aridité ? Quel air subtil y circule !
Quel incessant contraste de lumière s'y joue ! ...
Ah ! que ce village semé, avec un attrayant désordre, dans le pli de la montagne, me tente ! Les habitants y vivent de la culture de leurs oliviers et de leurs figuiers. A vrai dire, un peu de contrebande leur vient en aide.
... Nous voguons; le vent fait cla-
^uer les toiles et grincer les cordages •amerrit sous le soleil et s*enfoTiçe là-bas, jusqu'à l'horizon où s'allume un incendie de nuages.
Les blocs nus des îles posés sur les flots, attirent les yeux et retiennent l'âme par le rythme magnifique de leurs proportions.
Nous voguons toujours. Les rivages fuient, à peine estompés d'une brume légère qui semble tissée comme un très fin voile.
Nous ne tardons pas à être en vue des blanches maisons du Pirée, pori d'Athènes...
Gérard de Nerval avait vu l'Aurore aux doigts de roses se lever sur T Archipel et il avait méprisé ce que l Occident appelle l'aube ou le point du jour.
Nous savons cependant que le bon rêveur périt victime de son noctambulisme, pendu par des malandrins dans une vieille ruelle de Paris, peul-âtre au moment où il cherchait une rime ou le sujet de quelque conte fantastique. Il avait donc admiré, selon toute apparence, le charme presque immatériel qui entoure le réveil du jour sur le quai du Louvre et sur les beaux jardins de la ville. A-t-il pu
méconnaître un pareil spectacle ? Non !
Lorsqu'il a blasphémé, Gérard se sentait ivre d*un nouveau bonheur devant l'île d'Aphrodite, l'antique Cythère aux rochers de porphyre, et son cœur trop passionné secouait avec une impatience le joug de ses premières amours.
... La population d'Athènes a augmenté ces dernières années de façon incroyable vraiment. Sans cesse, de belles maisons, des villas cachées dans des bosquets, des palais aux fines colonnades de marbre, aux blanches terrasses, surgissent comme par enchantement pour orner les pentes des collines sacrées qui font à la ville de la déesse vierge une ceinture de haut prix. Et ces embellissements modernes ne nuisent point à la beauté naturelle du site, ni à la gravité du trésor artistique légué par les ancêtres. Le mont Hymette, plus fier et plus sublime que jamais, regarde couler le temps, et la mer azurée déferle toujours en cadence le long des sables d'argent. L'Acropole, debout dans la merveille du ciel attique, sourit avec calme, et, certes, elle a trop
d'esprit pour se plaindre du barbare destin qui Ta mutilée.
La splendeur d'Hélios, le zéphyr et les parfums, sont l'apparat coutïiraier d'Athènes. Mais le deuil de l;i Nature revêt aussi dans ce pays uiu!
forme de beauté surprenante. J'adruirai l'autre soir le plus beau crépu i^cule mélancolique du monde : en face, les noires verdures d*un jardin, ri tout au fond les montagnes, tou* jours dessinées avec netteté, malgré une écharpe de nuages et Theuie assombrie ; à droite, des ruines, diius un dernier éclat du soleil dispariK Le vent semait de grosses gouttes do pluie, et balançait les longues chevelures éparses des poivriers deTalléi.^ . .
Paysage tragique, mais nullemoiii morne! Horreur harmonieuse, pareille à celle où, dans les vers d'Eschyle, l'adultère Glytemnestre brandit sa hache homicide.
... II y a dans Athènes des hôtels où le confort et le luxe n'ont à craindre aucune comparaison. Il y a des
brasseries et des cafés resplendissants d'électricité — et qui ferment tard. 11 y a des équipages, des tramways et des chemins de fer snr route.
Des magasins aux riches étalages tentent à chaque pas le got^t et le mauvais goût du passant... Mais vous trouverez tous ces renseignements dans les guides.
Je dirai deux mots sur les fleurs que Ton venddans les rues d'Athènes, hlles sont belles, avec d'étranges pâleurs hivernales, en ce moment. Dans ce.s fleurs, une âme antique semble subir la Parque. Les violettes sont eut'ore la couronne irréfragable de la cilt-, comme jadis, au temps des Muses. Les roses doivent ici se montrer réunies en gerbesou en bouquets.
A Paris seulement de rares roses fcnt voir cette amère beauté de l'éîre seuL
Api*ès les fleurs, les femmes. On a soutenu, je crois, que sous Péri clés 1rs Athéniennes étaient laides. Aspasie venait de Milet, Aujourd'hui les Athéniennes viennent de partout.
Elles ont de grands yeux profonds^ qui fixûnt un regard énigmatique — sans énigme, peut-être : c'est là une vraie beauté. 11 ne me semble pas
que les femmes d'ici marchent comme des canéphores. C'est que je les rencontre dans la rue, et non sur un hautrelief.
Silvain adonné surleThêâtre-Royal une représentation de mon Iphigénie, devant les princes et le Tout-Athènes élégant. J*ose dire que nous avons eu un beau succès.
Cependant Silvain ne pouvait dormir. Il ne rêvait que ruines et représentation en plein air. Nous visitâmes le théâtre antique d'Hérode, et M™® Silvain ne voulait pas s'arracher de ces lieux...
Enfin, après quelques traverses, nous avons obtenu, pour une seconde représentation à'Iphigénie^ le Stade, admirable reconstitution en marbre pentélique.
On m'avait dit :
Il n'y a pas d'acoustique au Stade.
J'y allai avec le couple Silvain et une partie de la troupe.
C'était très amusant. Pendant que l'un récitait se tenant sur la piste, les autres grimpaient quatre à quatre les gradins et se postaient là ou plus loin, à droite, à gauche, en bas et
tout en haut. Ils tendaient Toreille, anxieux. O merveille ! les sons montaient très nets, cristallins. On ne perdait pas une syllabe. Quelle révélation I L'acoustique du Stade n'avait pas sa pareille.
Nous poussâmes un soupir de soulagement, avec un évohé ! pour Dionysos, patron de la tragédie. Hélas!
nous ne tardâmes point à nous renfrogner.
« Le temps, le tpmps ! » murmurait Silvain, en se prenant le front entre ses paumes brûlantes.
En effet, le climat d'Athènes est très variable et enclin aux caprices les plus soudains. Dans le même instant, pour ainsi dire, le soleil brille, Taverse crève, le vent se déchaîne.
Contre l'opinion générale, deux ou trois journaux s'étaient mis dans la tête d'empêcher le spectacle : « Hé !
quoi ! gémissaient-ils, des sons étrangers troubleront les échos du Stade ! »
Ces journaux allèrent jusqu'à supplier le ciel, sur un ton héroï-comique, d'ouvrir ses écluses sur ce Îu'ils nommaient une profanation...
e ciel ne consentit point à écouter un aussi vain scrupule. Il nous favorisa par un temps magnifique qui se
rembrunitvite après le spectacle. C'est ainsi que naguère, à Orange, Iphigé^ nie fut jouée entre deux averses.
Le jour fixé pour la représentation, mon ami M**, l'honneur des Muses néo-helléniques, m'avait prié à déjeuner dans un restaurant par delà Tllissos, à côté du Stade. La table était dressée sur une terrasse d'où Ton découvrait toutes les merveilles du paysage athénien. Le restaurant où nous déjeunions s'adossait au mont Hymette. En face, au loin, se dressait l'Acropole avec le Parthénon, et, plus près, le temple de Zeus Olympien. Un doux soleil caressait les sveltes colonnes, dorait les nuages tranquilles qui brodaient les confins de l'horizon, et descendait se poser sur les feuilles des platanes minces, ouverts en éventail le long des rives du torrent. Un vol de corneilles passait dans le ciel, écran d'émeraude grise où se fixait l'immobilité des pins et des cyprès.
Nous prenions le café, en fumant de blondes cigarettes de tabac de Cavalla, lorsque les voitures et les piétons commencèrent à défiler nombreux sur le pont qui mène au Stade.
Nous nous y rendîmes bientôt. Quatre
à cinq mille spectateurs, parmi lesquels la famille royale, occupaient déjà les gradins, avec cette décence noble et grave qui caractérise le public athénien. A quelques pas de deux Hermès trouvés dans les fouilles, Silvain avait fait établir une barrière formée de branches de myrtes et de lauriers. Décor inattendu, vision délicieuse de bocage sacré !
C'était fort beau.
Les musiciens, dissimulés derrière les feuillages, firent entendre le prélude de Gluck, et la représentation commença. Les premières paroles décidèrent de la victoire.
J'avais craint, pour les costumes des acteurs, la violence du jour.
Mais la lumière attique est magicienne .
Ses vibrations répandent tout autour l'eurythmie. Et je dirai que l'ombre attique elle-même ne lui cède en rien.
Lorsque, vers la fin de la représentation, cette ombre translucide envahit la piste, ses effets sur les couleurs et les plis des vêtements furent aussi miraculeux.
Silvain a été le grand acteur classique qu'il est toujours. Il n'y a plus à le louer. M*"® Silvain se surpassa.
C'est sous ses traits, avec sa voix,
que les Athéniens rêveront, longtemps encore, Iphigénie, fille du roi des rois. Boyer qui, dans le rôle du Vieillard, avait déjà triomphé à Orange et à Paris, vient de trouver ici sa consécration. Les autres interprètes furent à l'avenant.
J'avouerai, sans rougir, que le bruit des applaudissements montait interminable vers l'azur du plus beau ciel de l'univers. Toute cette foule, le grand monde et le peuple, se précipita dans l'arène pour une dernière ovation. Les spectatrices baisaient les mains de M™* Silvain. Et songez que les Athéniens ne sont pas tellement expansifs.
Si mon cœur n'était pas brisé depuis longtemps, une si belle sympathie l'aurait fait tressaillir.
II y a, je m'en souviens, dans la campagne d'Avignon de tout petits cyprès d'un vert déteint. Ils sont gentils, avec un air qui parle de courtoisie et de fine amour. Aux abords de Marseille, j'ai vu des cyprès trop renflés, d'une couleur malsaine. On sent bien qu'ils sont là pour une rai-
son strictement pratique. Je ne sais pas ce que j'aurais pensé des cyprès de la Palestine ; je n'aime pas l'Orient.
L'Attique n'a rien d'oriental... Je me suis promené cette après-midi à Golone, peut-être non loin de l'endroit où l'aveugle Œdipe s'arrêta, appuyé sur Antigone. Là, dans l'air subtil, s'élèvent de beaux cyprès sans lourdeur, de ces cyprès dont vraiment la cime s'élance hors de la Parque,
J'ai revu la ville du Pirée sans horreur. C'est que, sans doute, je commence à en vouloir à la beauté inutile...
A la devanture d'une épicerie pendent de lourdes grappes de raisins cramoisis, des nattes d'oignons et de figues sèches. De fraîches grenades y pendent aussi, avec des piments* rouges et verts. Les radis de toutes les formes, les aubergines, les petites courges, les tomates, déjà flétries, les pommes, les poires, les oranges, les citrons amers, les prunes, les coings s'y entassent dans de hauts paniers...
Dans une autre boutique le gaz clignote sur des harengs, sur des olives vertes, noires ou roussâtres, sur des saucisses entourées de larges feuilles de choux.
Un peu plus loin, des lumignons de pétrole fument au-dessus d'une poêle où Ton fait frire des poissons minces et longs...
J'admire un étalage de fichus multicolores : je m'arrête devant les changeurs.
Sur les trottoirs flânent de gros hommes à la tête crépue, qui me font songer étrangement aux marchands génois des contes de Boccace...
Tournons les yeux vers le port où tombe le calme de la nuit. Des mâts inégaux se balancent, la cheminée d'un bâtiment se couronne d*un panache de fumée. Le bruit de la vague est imperceptible...
Au pied d'une colline qui n'empêche point de contempler le Parthénon, do* porchers mènent leurs troupeaux. Le sol est pierreux, grisâtre, rugueux : une lèpre sur un visage fait au compas.
. . . Un âne dresse les oreilles à Torée d'un champ. Deux minuscules ânes se tiennent le long d'une clôture, côte à côte au soleil, sans bouger.. Ils sont chargés de paniers tressés avec des roseaux. Les paniers sont vides. Personne ne garde ces petits ânes, qui semblent très doux, et sans rancune.
... J'ouvre une fenêtre; je monte en voiture, j'en descends ; je sors d'un café; je tourne le coin d'une rue, je me promène sur la place ; je quitte un importun ; — les montagnes de TAttique sont là : sous le soleil, sous la pluie, couronnées de nuages ; le matin, au crépuscule. C'est sur ces pentes que le déclin du jour marqua pour Socrate l'heure de la ciguë...
monts de l'Attique^ ô Phalère aux blancs rivages ! Il sied que je vous admire sans tendresse désormais. Je touche à la perfection et à la mort. Mais la mort est une sottise.