CHAPITRE IV
Salaires des ouvriers de métier de 1200 à 1600.
Influence des corporations sur le salaire des ouvriers de métier. — Intérêt actuel de la question. — Les résultats des associations et des privilèges ont été nuls, au moyen âge. — Le prix du travail n'en a pas été aiïecté. — La proportion a été la même autrefois qu'aujourd'hui entre le salaire des journaliers ruraux et celui des ouvriers; elle a été la même entre les salaires des divers métiers. — La paye des mêmes corps d'état était semblable dans les villes libres et dans les villes monopolisées. — Inanité des efforts des pouvoirs publics en cette matière. — Le communisme corporatif n'en eut pas moins, à d'autres égards, de graves inconvénients. — Variété de la réglementation du commerce et de l'industrie selon les localités.
Sens exact du mot « maître-maçon » du xni' au xvi* siècle. — Journée des maçons (maître, ouvriers, aides, apprentis) dans les diverses provinces. — Leurs fluctuations sont les mômes que celles du salaire des manœuvres. — Conséquence de la rareté des bras au xv" siècle. — La pléthore et la disette passagères d'ouvriers de certains corps ne peuvent être attribuées aux corporations. — La baisse des salaires réels, à la fin du xiv* siècle, est aussi grande dans les métiers jurés que dans les autres. —
— Journée des maçons, considérée comme criteriurn (\cs salaires.
— Les modifications subies par beaucoup de besognes depuis cinq cents ans les rendent difficilement comparables.
Charpentiers, menuisiers, couvreurs, peintres. — Système
adopté par les patrons du moyen âge pour la paye de leurs journées. — En quoi il diiïcre du mode actuel. — Tonneliers, charrons, boulangers, meuniers, tailleurs, couturières. — Maréchaux ferrants et forgerons. — Plâtriers, paveurs. — La dilTérence est plus grande qu'aujourd'hui entre les ouvriers à l'année et les ouvriers à la journée. — On en peut conclure que le nombre de 250 jours de travail est rarement atteint. — Tapissiers, enlumineurs, graveurs; fondeurs de métaux et mineurs. — Le maçon gagne actuellement 36 p. 100 de plus que le journalier; de 1200 à 1600, il a gagné en moyenne 39 p. 100 de plus. — L'écart minimum entre les deux salaires n'est que de 20 p. 100 en 1326-1350; il est au maximum de 57 p. 100 en 140M425. — Salaires ouvriers du xin" au xvic siècle, comparés au salaire de 1899, en tenant compte de la valeur relative de l'argent. — Le maçon tombe de 1230 francs par an en 1450-1500 à 750 francs en 1576-1000.
Quelle a été Tinfluence des corporations sur le salaire des ouvriers de métier? C'est là une question qui se pose naturellement dans cette étude et dont l'intérêt nous semble d'autant plus vif que beaucoup de gens paraissent las, à l'heure actuelle, de la liberté du travail, telle qu'elle existe depuis cent ans, et recommandent la restauration, sous des noms modernisés, des pratiques socialistes de nos pères. L'histoire des corporations anciennes est faite. M. Lcvasseur, dans le livre magistral qu'il a consacré aux Classes ouvrières avant 1789^ a épuisé le sujet. Mais si le fonctionnement de ces pesants rouages nous est révélé dans tous ses détails, les conséquences qu'ils ont pu avoir sur le prix de la main-d'œuvre ne nous sont pas connues encore.
Il les faut étudier sans parti pris pour se convaincre de l'inanité des efforts tentés en ces matières par les pouvoirs publics du moyen âge et
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des temps modernes. Nous avons vu la loi économique gouverner en souveraine le taux des gages du journalier, du domestique, de toutes ces paires de bras que les Anglais appellent unskilled — sans capacités ni connaissances spéciales. — Mais c'étaient là, dira-t-on, des espèces faciles à vivre, qui ne savaient point résister au courant des choses, qui ne formaient ni association, ni confrérie d'aucune sorte. Or il résulte des chiffres recueillis par nous que les corporations plus ou moins fermées, avec leur cortège de règlements et les prérogatives dont elles s'étaient fait investir, n ont pas exercé d'influence sur le prix du travail, ni aux temps féodaux, ni dans les derniers siècles. Les ouvriers de métier ont eu beau se grouper et se raidir dans leurs jurandes; ils ont subi les mêmes vicissitudes que les malléables hommes de peine, isolés, désarmés, devant les mouvements de hausse et de baisse des salaires que causaient la rareté ou l'abondance dos hommes.
Ni la puissance des rois, ni la coalition des intérêts savamment organisée en faveur des beati possideîites, ne sont parvenues à maîtriser la valeur de la main-d'œuvre. La proportion a été, à, peu de chose près, la même autrefois qu'aujourd'hui : entre le salaire des journaliers ruraux et celui des cuvriers de métier; enire les salaires respectifs des divers métiers (maçons, charpentiers, couvreurs, etc.), et par suile entre le nombre de ceux qui s'y adonnaient. Enfin il n'y a aucune différence
appréciable, dans la rétribution de chaque corps d'état, entre les villes où ces corps d'état étaient libres et celles où ils étaient monopolisés. Les corporations ne mériteraient donc, à ce point de vue
— et ce point de vue est le principal — d'une hausse artificielle des salaires, ni les éloges, ni les colères dont elles ont été l'objet de la part de certaines personnes qui n'en parlent que par ouï-dire, d'après des légendes non contrôlées. Doit-on attribuer cet insuccès aux ordonnances de maximum, que promulguait de temps en temps la puissance sociale — monarques ou municipalités urbaines,
— pour réduire la paye des « gens de métier » à de « justes limites », lorsqu'elle paraissait « exorbitante »? Nullement. L'ingérence de l'Etat et en général de toute autorité constituée, les efforts faits, par voie coercitive, pour diminuer les salaires quand ils s'élevaient naturellement, ont été aussi peu efficaces que ceux des salariés pour les maintenir quand, d'eux-mêmes, ils tombaient.
Peut-on croire cependant que les corporations, j'entends les corporations propriétaires exclusives, dans une certaine ville, d'une certaine branche d'activité manuelle, aient été une institution indifférente? Non pas. Ces corporations, inspirées par un communisme assez étroit, par le besoin d'une farouche égalité, arrivaient en effet à empêcher personne de s'enrichir. Le souci d'un niveau à faire passer et repasser sur chacun de leurs membres remplit les ateliers du moyen âge. Les com-
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merçants d'alors semblaient condamnés à vivoter à perpétuité. Malgré tout, les conditions humaines étant nécessairement instables, il se trouvait que les uns grandissaient, ne fût-ce qu'à force d'économie, et que les autres se ruinaient. Mais l'association, née d'une prévoyance et d'une jalousie mutuelles, avait pour but de faire marcher ses membres du même pas, de les faire flotter à la même hauteur, en interdisant par exemple aux « maîtres » d'occuper plus d'un ou deux compagnons, d'instruire plus d'un ou deux « apprentifs ». Ce système, qui s'opposait à la réduction des frais généraux, à la division du travail, qui paralysait les efforts d'innovation et d'amélioration et consacrait la routine, constituait dans son ensemble une entrave à la production; et toute entrave à la production est une entrave au bien-être de la masse, dont les travailleurs font partie.
A ce titre, les corporations furent plutôt nuisibles au peuple des ouvriers. Ces derniers y gagnèrent-ils, comme consommateurs, une qualité meilleure dans les marchandises fabriquées? La probité industrielle a-t-elle été plus grande dans les obscures échoppes de jadis que dans les gigantesques usines ou les magasins administratifs de nos jours? Personne ne serait assez naïf pour le croire. Ces « chefs-d'œuvre » qu'il fallait exécuter, dit-on, pour accéder à la maîtrise, les jeunes gens aisés, après avoir esquivé tous les règlements d'apprentissage, les confectionnaient chez des
patrons indulgents qui les laissaient aider ou les aidaient eux-mêmes, et, quelle que fût l'incapacité du candidat, le chef-d'œuvre dans ces conditions était toujours admis. Dès le xvi^ siècle les « gardes » et « jurés » de ces petites églises aristocratiques se recrutaient entre eux, et les membres de ce conseil de surveillance, inaccessible au vulgaire, pouvaient impunément, à l'abri des visites et des saisies, débiter de la camelote. En somme, l'ancienne organisation du travail, malgré son appareil très compliqué, aboutissait pour les salaires à peu près au même résultat que la complète liberté contemporaine. La société en général éprouva, aux derniers siècles surtout, par le fait de ces restrictions chicanières, un préjudice difficile à chiffrer, mais réel. Les artisans n'en' ressentirent, directement, ni avantage, ni inconvénient.
Les ouvriers réunis en corporation, ai-je dit, n'étaient ni mieux ni plus mal rémunérés que ceux des professions libres. Rien de moins uniforme en effet que l'état de la France sous ce rapport; à la campagne le travail demeura, jusqu'à la fin de la monarchie, aussi indépendant que de nos jours; on voyait au xv*' siècle des femmes employées comme maçons. Beaucoup de villes, et non des moins importantes, furent à cet égard semblables aux simples villages : Saint-Malo n'avait aucun corps de métier « juré », c'est-à-dire exclusif. Lyon, qui en avait eu jusqu'alors, fut, par lettres patentes de 160G, affranchi à jamais des maîtrises. Le contraire