‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 18 sur 52 · SALAIIU'S DES OUVRIERS DE MÉTIER · texte numérisé non relu

SALAIIU'S DES OUVRIERS DE MÉTIER

et parfois disellc dans tel ou tel corps d'élat d'une ville ou de l'autre; mais la faute n'en est pas imputable au régime des corporations, car les campagnes libres offraient souvent le spectacle d'une distribution aussi défectueuse, et aujourd'hui, sous l'empire d'une liberté absolue, cette accumulation d'un trop grand nombre d'hommes dans une même profession se rencontre encore : parmi nos 86 chefs-lieux de départements, les uns possèdent, par iOOOO habitants, 7 boulangers, les autres en ont 15, d'autres 30 et jusqu'à 40. Et ces localités, si diversement partagées, ne sont distantes que de quelques lieues les unes des autres, et celles oij le cliiffre des boulangers est proportionnellement le plus haut ne sont pas celles où la consommation du pain, par tête, est la plus forte.

La paie moyenne de 5 fr. 20 par jour pour les maçons, en 1451-1475, comprend des salaires de dl francs, pour un piqueur de pierres du Roussillon, et de 3 fr. 25 pour un compagnon de Limoges. Notons en passant que ce chiffre, le plus bas de l'époque, diffère peu de notre salaire contemporain, Paris excepté. La journée de ce limousin était exactement la même que celle de son congénère saxon, à une date peu éloignée (1492). Le maçon anglais gagnait le même prix que le nôtre — 0 fr. 20 — d'après les recherches de M. Thorold Rogers; et les chiffres fournis, pour l'empire germanique, par le docteur Janssen nous apprennent que le maçon autrichien était payé 4 fr, 70.

Avec le xvi" siècle commence la baisse des salaires, pour les maçons comme pour les manœuvres. La journée était descendue à 4 fr. 80 à Tavènement de Louis XII; elle se réduit à 4 francs sous François I" et continue de s'avilir jusqu'à la mort de Charles IX, oii elle n'était plus que de 2 fr. 85. Ainsi, quoique les corporations se fussent multipliées de 1500 à 1600, elles n'avaient pas sauvé les artisans des « œuvres de maçonnerie » qui en faisaient partie, non plus que les ouvriers isolés de la campagne, des privations que leur imposait la baisse des salaires.

Ce que nous venons de dire du maçon s'applique à l'ensemble des corps d'état du moyen âge. Si nous avons pris celui-là pour type, c'est que sa paie actuelle (3 fr. 40) s'écarte peu de la moyenne des salaires ouvriers en 1899, dont le taux, d'après les statistiques officielles, est de 3 fr. 53 dans la grande industrie — comprenant 3 millions de personnes — et de 3 fr. 20 dans la petite industrie — occupant 6 millions d'individus. — Cette profession nous a paru capable aussi de refléter plus fidèlement que beaucoup d'autres les variations séculaires que nous étudions, parce que la nature du travail ne s'y est guère modifiée. Quantité de besognes qui ont occupé les bras d'il y a cinq cents ans — ceux des écrivains, enlumineurs, potiers d'étain, tisserands, fileuses, etc. — n'existent plus ou sont en train de disparaître. Quantité d'autres ont tellement changé que l'on ne peut les comparer

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sincèrement, aux anciennes; elles exigent plus ou moins de force, plus ou moins d'intelligence que jadis. Tout ce que nous appelons « grande indusdrie » (métaux, mines, textiles) rentre dans cette catégorie. Il y a trois cents ans, toute industrie ne pouvait, légalement ou matériellement, être que petite; et, parmi ces ouvrages qui composent notre « petite industrie » actuelle, il y a des métiers nouveaux — carrossiers, imprimeurs... — et des métiers transformés, bien qu'ils portent les mêmes noms : les vitriers contemporains n'ont vraiment rien de commun avec les verriers du xiv^ siècle, dont la plupart étaient peintres, ni les tapissiers de 1899 avec les haut-liciers de ISOO.

Les chiffres que j'ai recueillis sur les divers corps d'état de l'alimentation ou des tissus, de l'ameublement, de la métallurgie ou du bâtiment, suffisent d'ailleurs pour établir que leur rétribution était naguère, vis-à-vis les uns des autres, dans le même rapport qu'aujourd'hui. La moyenne en France — Paris non compris — est actuellement pour les charpentiers de 3 fr. 70, pour les couvreurs de 3 fr. 65, pour les peintres en bâtiment de 3 fr. 40. Ces diverses payes se rapprochent donc fort de celle du maçon. Il en était de même au moyen âge. De 1200 à 1330, les charpentiers gagnent 3 fr. 33 ; les peintres et couvreurs 4 francs; dans la seconde moitié du xiv^ siècle, les mêmes corps d'état reçoivent 3 fr. 50 et 3 fr. 80. De 1401 à 1450, les couvreurs, les peintres et les charpen-

tiers touchent, à quelques centimes près, une rémunération identique à celle des maçons, 4 fr. 60 ; en 1451-1500, où les maçons avaient 5 francs, les peintres ont 5 fr. 60, et les charpentiers 6 francs. De 1501 à 1575, les charpentiers ont 4 francs, les peintres ont, ainsi que les maçons, 3 fr. 60. Enfin, de 1576 à 1600, ces divers ouvriers descendent presque uniformément à 2 fr. 80.

Comme ces moyennes, bien qu'issues d'un grand nombre de prix, ne peuvent être que des indications utiles et non des résultais mathématiques, il en faut par suite retenir uniquement les grandes lignes; on en peut donc conclure qu'il n'y a pas eu, depuis quatre, cinq et six cents ans, de changement dans l'appréciation sociale des services d'un couvreur, d'un peintre, d'un charpentier et que, malgré toutes les combinaisons féodales, malgré le morcellement des souverainetés et l'absence de communication des territoires, les besoins locaux avaient, pour se satisfaire, dosé et réparti d'euxmêmes, sur chaque kilomètre carré, le nombre voulu de maçons, de charpentiers, de peintres et de couvreurs. Non certes que cette parité, cette proportion, soit immuable partout et toujours; il se rencontre des charpentiers à 8 francs et des charpentiers à 2 fr. 50; il en est de même aujourd'hui. Mais souvent les mieux rétribués travaillent dans des villages, les plus modestes dans des cités populeuses; c'est la capacité de l'individu, la diffir culte de r « œuvre de charpcnterie » à entre-

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prendre, qui déterminent la quotité du salaire et non le taux artificiel imposé par une corporation quelconque. Ainsi, en 1500, un charpentier de Romorantin est payé 5 fr. 16, le même prix qu'à Orléans, ce qui semble naturel vu la proximité des lieux; en 1530, le charpentier d'Orléans gagne 3fr. 20, et à Romorantin, wn maître-charpentier est payé 7 fr. 60.

Les oscillations que nous venons de suivre ont été supportées par tous les autres salaires ouvriers. Leur énumération serait insupportable si nous voulions les faire passer, les uns après les autres, sous les yeux du lecteur. Aussi bien pourra-t-on juger de la tendance qu'eurent ces rétributions multiples à se rapprocher du rapport qu'elles observent entre elles au xix^ siècle; tellement les lois mystérieuses qui règlent les prix sont fortes et durables. Il faut toutefois prendre garde de classer aveuglément les ouvriers du moyen âge d'après leur nom, parce que la signification de ces noms n'est pas toujours la même. Elle a changé en six siècles comme celle des noms de facteur, de commis, de notaire^ de domestique^ de concierge, de sergent, de valet, à'écuyer, de physicien, et comme le sens, l'acception de mille mots de notre langue et de toutes les langues. En Artois (1299) un « maîtrepeintre » est payé 6 fr. 40, un simple peintre 4 fr. 80, un apprenti 2 francs et un manœuvre broyant les couleurs 1 fr. 60. Gel apprenti gagnant ici 2o p. 100 de plus qu'un manœuvre devait déjà

posséder quelque habileté de main. Le terme d'apprenti lui aussi a varié. Il ne s'appliquait pas exclusivement à l'espiègle et joyeux gamin qui symbolise aujourd'hui le type. C'était souvent, si l'on songe à la longue durée des apprentissages, un ouvrier capable.

De même voit-on des charrons à 2 fr. 70 en Normandie, tandis que pendant la guerre de Guyenne, sous saint Louis, un autre charron est payé 10 francs. Ce ne sont pas seulement les risques à courir, ni le caractère éminemment provisoire de ce dernier salaire qui en expliquent l'élévation; c'est que ce charron du xui*^ siècle est plus qu'un ouvrier, plus qu'un contremaître, c'est un patron. Un patron d'aujourd'hui ne travaille guère personnellement à la journée. Quand il le fait et qu'il se contente ^owr lui-même d'un salaire moyen, c'est à la condition d'être accompagné d'un certain nombre de compagnons, de c< garçons » ou d'apprentis, dont il compte le salaire à son client plus cher qu'il ne le paie lui-même. Cette majoration d'un quart ou d'un cinquième de la journée de ses ouvriers, constitue la rémunération de son expérience, de sa responsabilité, l'intérêt de ses avances, de ses outils. Au moyen âge, où il n'y a aucun gros entrepreneur, il y en a beaucoup de petits. Quand ces petits industriels, ces « maîtres », vont en journée chez un particulier, l'usage est qu'ils ne prélèvent rien sur le salaire de leur personnel. Ce que paie le bourgeois pour le manœ uvre,

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pour Tapprcnli, est vraiment ce que reçoivent ces derniers; mais le patron se fait payer ouvertement beaucoup plus cher.

Le boulanger, nourri, touche 1 fr. 30 à Poitiers, le pâtissier, défrayé de tout, reçoit 1 franc à Arras au XIV® siècle; de môme le boucher à Golmar. Ils avaient ainsi une paie un peu plus faible que le journalier nourri de la même époque à 1 fr. 26. Il en est de môme en 1899, où le traitement de manœuvres nourris esl de 1 fr. 50, tandis que la paie des bouchers et des boulangers n'est que de 1 fr. 31 et 1 fr. 35. Au xiv" siècle, comme d'ailleurs au xrx.% les corps d'état de l'alimentation, dont les membres sont engagés à l'année, prennent rang parmi les moins lucratifs; boulangers et brasseurs, entretenus par leurs patrons, ne touchent pas en espèces plus de 1 fr. 80, au moment des plus forts salaires du xv'' siècle.

Nous ne pouvons classer parmi les ouvriers ordinaires le tailleur des robes royales, sous Charles Y, à 8 fr. 40 par jour : c'est presque un fonctionnaire. Un couturier pour dames, un coupeur, pour mieux dire, employé par une princesse aux environs de Paris vers la môme date, a 6 francs par jour; ce sont là des privilégiés. Ils sont de beaucoup dépassés encore, au siècle suivant, par le tailleur ordinaire de monseigneur le duc de Bourgogne, le fastueux Philippe le Bon, dont la paie journalière est de 20 francs en 1424, tandis que le couturier d'un couvent de la Seine-Inférieure

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ne gagnait que GO centimes. Entre les 20 francs de cet aristocrate du ciseau et les 60 centimes du modeste confectionneur des frocs de moines normands, il y a toute la distance qui sépare actuellement le coupeur anglais des maisons parisiennes du quartier de l'Opéra — à 10 000 francs par an d'appointements — de la petite « cousette » de nos fermes de l'Ouest, nourrie et invitée « es noces des filles » dont elle a fait le trousseau, mais payée seulement 50 centimes par jour. Le salaire normal du moyen âge nous est fourni par le tailleur à 3 francs par jour en Alsace, par le couturier de 2 fr. 80 à Dijon.

Parmi les ouvriers en métaux, le « premier maréchal du roi » et le fondeur de canons occupent au xiv'' siècle le haut de l'échelle : tous deux gagnent 8 francs par jour. Les forgerons et maréchaux les plus ordinaires avaient seulement 1 franc, s'ils étaient nourris et occupés à l'année. A la fin du xvi'' siècle le fondeur de Franche-Comté, un graveur de la monnaie à Bruxelles, nourris tous deux, ne touchaient que 1 fr. 40, tandis qu'au XV" siècle le simple forgeron, non nourri, était payé 4 fr. 50.

Un enlumineur et son « compagnon » se faisaient à Tours, sous Louis XI, 24 francs par jour chacun; c'étaient des artistes sans doute; car d'autres enlumineurs, nourris, ne reçoivent que 3 fr. 10 à Cognac, sous Louis XII, et un « écrivain » copiste obtient seulement 2 fr. 20, lorsque le journalier

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nourri avait 1 fr. 80. Parmi les plus favorisés nous remarquons Y « artilleur » (fabricant de poudre) gagnant 11 fr. 50 à Nevers (1505), l'armurier « pileur de poudre à canon » payé 7 francs; le (( huchier », sculpteur de coffres, recevant à Amiens 8 fr. 40. Au nornbre des salariés moyens on peut classer l'ouvrier en orgues qui touche 4 fr. 40, d'autres ouvriers nourris, tels qu'un pelletier au service de l'Ilôtel-Dieu, à 2 fr, 70 par jour, un peintre payé 2 fr. 40 pour lessiver les chambres de l'Hôtel de Nesles à Paris, un plâtrier à 2 fr. 20; tandis qu'au nombre des moins estimés l'on peut classer les matelassiers à 2 fr. 90 par jour sana nourriture, le paveur à 1 fr. 80. Mais quelque variées que soient ces besognes, lorsque l'on compaie les gages du xv^ siècle à ceux du xvi", on s'aperçoit que, d'une date à l'autre, le loyer des bras, comme celui de l'intelligence, a baissé de prix. Tandis qu'un simple plafonneur avait 4 fr. 50 sous Charles VII, un tapissier peintre-décorateur n'a que 3 fr. 90 sous Henri III.

Nous avons constaté plus haut que le salaire de l'artisan avait été, de 1200 à 1600, à peu près dans la même proportion que de nos jours avec le salaire du journalier. Le premier gagne aujourd'hui 36 p. 100 de plus que le second; or la différence moyenne des quatre siècles qui viennent de passer sous nos yeux a été de 39 p. 100. Cette prime de 39 p. 100, qui rémunéra la capacité de l'ouvrier de métier, est loin, il est vrai, d'avoir été

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invariable de Philippe-Augusle à Henri IV. Mais à travers les oscillations qu'elle a subies, nous pouvons discerner encore la loi inflexible de l'offre et de la demande. Si par exemple l'écart, après s'être réduit jusqu'à 20 p. 100 en 1326-13o0, époque de la hausse continue des salaires ruraux, provoquée par le développement de l'agriculture, s'élève à 57 p. 100 sous Charles VI, au profit des individus possédant une éducation professionnelle, n'est-ce pas, au milieu du désarroi universel, la difficulté du recrutement et de l'apprentissage, par suite la rareté des ouvriers instruits, qui les fait renchérir?

Comparerons-nous le salaire ouvrier du moyen âge au salaire actuel? La rémunération annuelle, calculée sur ^50 jours de travail seulement, débute au xiv^ siècle à 782 francs et s'élève à 860, puis à 1 040 francs en 1376-1400. Au xv' siècle elle oscille entre 1 100 et 1 240 francs. Elle était donc incontestablement supérieure à la paie de 1899 qui, pour un travail de 300 jours, n'atteint que 1 020 francs par an. On objectera que ces fixations du chiffre des jours de labeur contiennent quelque part d'arbitraire, parce que toutes les professions subissent un chômage plus ou moins prolongé; mais cette considération a peu d'importance dans une étude du genre de celle-ci. Si l'on adoptait le même nombre de jours, autrefois et aujourd'hui, l'avantage de l'ouvrier ancien serait seulement exprimé en argent au lieu de l'êlrc en loisirs.

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De i 240 francs qu'il recevait en 1476-1500 — c'esL-à-dire en espèces 20 p. 100 de plus qu'en 1899, avec 17 p. 100 de moins en efforts, — l'ouvrier tombe à 980 francs à la fin du règne de François I", puis à 750 francs à la fin du xvi'' siècle. Pour avoir moins perdu que le journalier, qui, de Louis XII à Henri IV, était passé de 900 francs à 490, l'ouvrier d'état n'en avait pas moins subi une baisse de 62 p. 100 dans ses recettes. Et sa condition ne devait pas se relever, dans les deux cents ans qui séparent le début du xvii" siècle de la Révolution de 1789, au contraire!

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