CHAPITRE PREMIER
PAYSANSl
Paysans, mes camamdes, ceci est encore un petit livre pour vous.
Vous n'en avez presque aucun, comment voulez-vous vous instruire?
Depuis que la France a une langue, ceux qui écrivent cette langue ne se sont jamais occupés que d'un tout petit nombre : — les lettrés, les privilégiés; — nommons-les : — les riches.
Autrefois, du temps que nos pères mangeaient
des pelures de navets, et se disputaient, avec les sangliers du maître, les glands de chêne au bord des bois, de pauvres diables, pour flatter et manger mieux, firent les romans de cjieva^ Jerie,
J'en ai un sous les yeux, réputé le meilleur du genre, et, à la première page venue, je lis ; — « Il le renversa sans connaissance et noyé dans son sang: — ils prirent ce moment pour monter à cheval, sourds aut pleurs et aux' criailleries de la femme et des enfants de rhôte. »
Cet àSl^i^îtiàt aux allures dégagées, peut-être le cinquante millième depuis le commencement du vôtefâé*, m Mut^fait est têlui d-ô Renaud, haut et puissant seigneur. I/hMe assassiné vettiait de fait^ ^ne attv&A légale et louabl'e, Évid^tiiiftent, sut le cadavre de ce manant, les oriaiîlèries de ses enfàttts, en face de Renaud étaient d'une parfaite inconvenance.
Dix lignes plus haut, je lis : — « Il changea l«î*méme de figui'è *ans l"ô seôowrs -d'éiuoune
ti»Miéè^ wt Ma««i9 exoeO^it 4m$ r«rt de la imgi»; art maman Ab ms joura, ^«guel on a 4ui^bstitti6 des 4M}iêQC6B vaîae^^ |>b^ propres à corrompre ia oœur qu'A axauser Tôsprit — »
Cei^ mime piu*aâe, pi^^u^ te:(ttt6lldment copiée, sauf les noms propré>s> j^ l'ai i*etrouy^j misbaire, âaB« vins^ «ermaitô àa mw wxé.
Ces inapties se débitaiejjit jpour cbarmâr de belles oisives et exalter les actes de brigandage de quelques hauts et puissants-Gredins devant lesquels nous marchions à genoux.
Tel fut le pain intellectuel de plttsieur^^ siècles •
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Et celui du nbtt^i — î^reïrque le tnêtne; moins de sel et plus de poivrô.
Au lieu des héroïques revers de la flêre èpée
Durandaî, — de tous petits coups de la petite
cravache du petit-crevé. Au îîeu de la bannière
de la suzeraine Yolande, — le cachemire de Nini,
baronne de Bréda,.la fllle î\ la Pipelet, — avec
la puante recette de s'en servir et de le gagner.
Et, qui paie le cachemire ? Ces messieurs? — Ils ne produisent rien. — Qui paie? — Ceux qui produisent et les font vivre. — Nous.
Cette littérature de ruelle est à l'usage exclusif dé cinq cent mille Français. — Nous sommes trente-huit millions.
Et pour les trente sept millions cinq cent mill autres? — Il n'y en a pas. Voilà tout.
Pardon , une autre petite, à côté ; on l'appelle Voltaire et les siens.
Prenez Voltaire, premier volume venu, piquez sans voir, avec un couteau, et lisez une ligne, au hasard» C'est une ligne de raison pure et de bon sens parfait. Réfléchissez dessus huit jours et vous vous sentirez meilleur.
Mais savez-vous seulement le nom de cet homme immense? — Nullement, ou par un mandement qui le traite de misérable.
Comment y aurait-Uj^ en effet, une littérature pour ces sacrifiés ?
ns ne savent pas lire I
Pour apprendre et pour lire, il faut de l'argent et du temps.
Pour apprendre à lire et acheter des livrât il faut de V argent.
Et notre argent on l'emploie à; foire la guerre» Je ypus l'ai démontré (1) : huit cent millions aux armées et vingt-huit millions à l'instruc^ tion. — Absolument comme si on vous disait :
*- € Voilà vingt-huit sous pour açbetiôr à§§ livres et apprendre à vous en servir, et voilà
huit cents sous, ou quarante ft^nes, pour acheter de la poudre et vous casser la tète à coups de fusil. > — M'est avis, dlpie»-vous, qu'il serait plus sensé de dépenser nos quarante fi:'ancs àuit livres.
Et vous auriez raison*
Pour lire i[ faut Am temps,
(t) Nos Campagnes, cb. viii. Paris, cheX ï>eQ(ircfi* Cadot, éditeur.
Au lieu de tirer d'ici nos enfants et nos frères pour les employer à faire des sottises ou à ne rien faire du tout au Mexique , à Rome ou dans les casernes ; si on nous les laissait à leur besogne, la besogne se ferait mieux, plus vite et nous aurions quelques loisirs. — Au contraire, on nous prend, aux champs, cinq, six cents, douze cent mille hommes, nos plus forts, nos, meilleurs, et, tandis qu'ils sont occupés, là-bas à brosser leurs épaulettes ou faire pis, nous sommes obligés, nous, ici, avec le boiteux qui nous reste, de faire notre travail et le leur, et de les nourrir tandis qu'ils ne font rien. — Nous n'avons pas une minute de répit, et portion de nos terres restent en friche. — Comprenez-vous ?
Le mal principal est donc là : — la guerre, les armées. — Elles nous prennent nos hommes et notre argent, sans lesquels nous n'aurons jamais ni améliorations à nos champs, ni bienêtre, ni instruction.
Apprenons à faire] ces changements nous
mêmes, nous le pouvons, puisque nous nommons nous-mêmes, dans, les conseils, ceux qui ont pouvoir d'opérer ces réformes. — Apprenons donc à ne pas nous tromper, ou bien résignonsnous à continuer de piocher sans comprendre.
Les écrivains continueront à travailler seulement pour les oisifs" qui les occupent, puisque nous ne saurons pas 'trou ver le temps de les lire et l'argent pour les payer.
En attendant que vous ayez compris et fait votre bien vous-mêmes, — ne l'attendez de personne autre, — en attendant, tâchez de mettre la main, de temps à autre, sur quelque petit livre qui, dans votre langage, vous parle des choses à votre portée et vous achemine vers celles qui sont plus loin. — Lisez-le quand vous pouvez, faites-vous-le lire par l'enfant, communiquez-le à l'ouvrier de vos bourgs, faites-le expliquer par le commerçant, le bourgeois des petites villes; tous ceux,- là sont vos égaux et vos amis. — Plusieurs, fourvoyés,- ne le savent pas; erreur d'amour-propre : quelque jour.
réfléchissant mieux, ils vous reviendront.
En somme, vous avez peu d'adversaires. — La France, plus que jamais, se démocratise, c'està-dire travaille, se nivelle et se fait peuple.
Les seuls ennemis de ce mouvement sont vos |
ennemis. Ceux-là se cramponnent à des situations aristocratiques qui tranchent de plus en ' plus bizarrement sur nos mœurs et que le flot montant et agité des droits du peuple bat en en brèche et ronge sans trêve.
Quand vous le voudrez, les privilèges de ces hommes du passé tomberont.
Mais leurs dorures vous fascinent encore, comme le clinquant du charlatan des foires. Ils vous dominent; vous êtes leurs serfs sans le vouloir. Et il faut se sentir quelque courage pour, en face de ces puissances aujciéclin, lever le drapeau démocratique et combattre, encore presque sans soldats.
Je le veux faire ^
Eclairez-vous, vous vous lèverez.