CONCLUSION
[ORALITK
, [François Rabelais, docte et prude homme, bon Tourangeau, Chinonnais de plus, a dit :
Les Thélemites estre grands mesnagiers de leur peau et sobres de chagrins.
Admirable maxime ! Insouciante ! — Egoïste ! — Morale éternelle !...
Le Pantagruel fut fait pour elle ; ou, elle, pour le Pantagruel.
L'auteur mérite d'être grandement vitupéré pour avoir osé mener un corbillard sans saulce, ni jambons, ni vin, ni paillardise, par les joyeux chemins de maître Alcofribas, le plus terrible des dériseurs, lui, dont l'immortelle satire avait déjà pris, comme dans une serre, l'avenir et le passé de l'homme.
Mais cet ouvrage est la plus humble de toutes les pierres apportées pour le piédestal de sa statue par un pauvre Lanternois du doux pays de Touraine.]
répondait point à l'esprit satirique de son vers insolent. La plupart des poètes gracieux ont été des hommes fort insouciants de la grâce, pour eux-mêmes ; semblables aux sculpteurs, qui, sans cesse occupés à idéaliser les plus belles formes humaines, à traduire la volupté des lignes, à combiner les traits épars de la beauté, vont presque tous assez mal vêtus, dédaigneux de parure, gardant les types du beau dans leur âme, sans que rien transpire au dehors.
Il est très facile de multiplier les exemples de ces désunions et de ces cohésions caractéristiques entre l'homme et sa pensée ; mais ce double fait est si constant qu'il serait puéril d'insister.
Y aurait-il donc une littérature possible, si le noble cœur de Schiller devait être soupçonné de quelque complicité avec François Moor, la plus exécrable conception, la plus profonde scélératesse que jamais dramatiste ait jetée sur la scène?... Les auteurs tragiques les plus sombres n'ont-ils pas été généralement des gens fort doux et de mœurs patriarcales? témoin le vénérable Ducis. Aujourd'hui même, en voyant celui de nos Favart qui traduit avec le plus de finesse, de grâce et d'esprit, les nuances insaisissables de nos petites mœurs bourgeoises» vous diriez d'un bon paysan de la Beauce enrichi par une spéculation sur les bœufs.
Malgré l'incertitude des lois qui régissent la physiognomonie littéraire, les lecteurs ne peuvent jamais rester impartiaux entre un livre et le poète. Involontairement, ils dessinent, dans leur .pensée, une figure, bâtissent un homme, le supposent jeune ou vieux, grand ou petit, aimable ou méchant. L'auteur une fois peint, tout est dit. Leur siège est fait !
Et alors, vous êtes bossu à Orléans, blond à Bordeaux, fluet à Brest, gros et gras à Cambrai. Tel salon vous hait, tandis que dans tel autre, vous êtes porté aux nues. Ainsi, pendant que les Parisiens bafouaient Mercier, il était l'oracle des Russes à Saint-Pétersbourg. Vous devenez enfin un être multiple, espèce de créature imaginaire, habillée par un lecteur à sa fantaisie, et qu'il dépouille presque toujours de quelques mérites pour la revêtir de ses vices à lui. Aussi, avez- vous quelquefois l'inappréciable avantage d'entendre dire :
— Je ne me le figurais pas comme ça /...
Si l'auteur de ce livre avait à se louer des jugements erronés ainsi portés par le public, il se garderait bien de discuter ce singulier problème de physiologie scripturale. Tl se serait très facilement résigné à passer pour un gentilhomme littéraire, do bonnes mœurs, vertueux, sage, bien vu en bon lieu. Par malheur, il est réputé vieux, à moitié roué, cynique, et, toutes les laideurs des sept péchés capitaux, quelques personnes les lui ont gravées sur la face sans même lui en reconnaître les mérites, car tout n'est pas vicieux dans le vice. Il a donc pleinement raison de dégauchir l'opinion publique faussée en son endroit.
Mais, tout bien pesé, il accepterait plus volontiers peut-être une mauvaise réputation méritée, qu'une mensongère renommée de vertu. Par le temps présent, qu'est-ce donc qu'une réputation littéraire?... Une affiche rouge ou bleue collée à chaque coin de rue.
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qui exciterait de puissantes sympathies en sa faveur; mais il se sent aujourd'hui trop bien accueilli pour écrire des impertinences à la manière de tant de préfaciers; trop consciencieux dans ses travaux, pour être humble : puis, n'étant pas valétudinaire, il ferait décidément un triste héros de préface.
Si vous mettez la personne et les mœurs en dehors des livres, l'auteur vous reconnaîtra une pleine autorité sur ses écrits : vous pourrez les accuser d'effronterie, vitupérer la plume assez mal apprise pour peindre des tableaux inconvenants, eolliger des observations problématiques, accuser à faux la société, et lui prêter des vices ou des malheurs dont elle serait exempte. Le succès est un arrêt souverain en ces matières ardues : alors la Physiologie du Mariage serait peut-être complètement absoute. Plus tard, elle sera peut-être mieux comprise, et l'auteur aura sans doute un jour la joie d'être estimé homme chaste et grave.
Mais- beaucoup de lectrices ne seront pas satisfaites en apprenant que l'auteur de la Physiologie est jeune, rangé comme un vieux sous-chef, sobre comme un malade au régime, buveur d'eau et travailleur, car elles ne comprendront pas comment un jeune homme de mœurs pures, a pu pénétrer si avant dans les mystères de la conjugalité. L'accusation se reproduirait ainsi sous de nouvelles formes. Mais pour terminer ce léger procès, en faveur de son innocence, il lui suffira sans doute d'amener aux sources de la pensée les personnes peu familiarisées avec les opérations de l'intelligence humaine.
Quoique restreint dans les bornes d'une préface, cet essai psychologique aidera peut-être à expliquer les bizarres disparates qui /^ existent entre le talent d'un écrivain et sa physionomie. Certes, cette question intéresse les femmes-poètes encore plus que l'auteur luimême.
L'art littéraire, ayant pour objet de reproduire la nature par la pensée, est le plus compliqué de tous les arts.
Peindre un sentiment, faire revivre les couleurs, les jours, les demi-teintes, les nuances, accuser avec justesse une scène étroite, mer ou paysage, hommes ou monuments, voilà toute la peinture.
La sculpture est plus restreinte encore dans ses ressources. Elle ne possède guère qu'une pierre et une couleur pour exprimer la plus riche des natures, le sentiment dans les formes humaines : aussi le sculpteur cache-t-il sous le marbre d'immenses travaux d'idéalisation dont peu de personnes lui tiennent compte.
Mais, plus vastes, les idées comprennent tout : l'écrivain doit être familiarisé avec tous les effets, toutes les natures. Il est obligé d'avoir en lui je ne sais quel miroir concentrique où, suivant sa fantaisie, l'univers vient se réfléchir ; sinon, le poète et même l'observateur n'existent pas ; car il ne s'agit pas seulement de voir, il faut encore se souvenir et empreindre ses impressions dans un certain choix de mots, et les parer de toute la grâce des images ou leur communiquer le vif des sensations primordiales...
Or, sans entrer dans les méticuleux anstotélismes créés par chaque auteur pour son œuvre, par chaque pédant dans sa théorie, l'auteur
cerveau, ou leur cerveau est-il un talisman avec lequel ils abolissent les lois du temps et de l'espace?... La science hésitera longtemps à choisir entre ces deux mystères également inexplicables. Toujours est-il constant que l'inspiration déroule au poète des transfigurations sans nombre et semblables aux magiques fantasmagories de nos rêves. Un rêve est peut-être le jeu naturel de cette singulière 'puissance, quand elle reste inoccupée!...
Ces admirables facultés que le monde admire justement, un auteur les possède plus ou moins larges, en raison du plus ou du moins do perfection ou d'imperfection peut-être, de ses organes. Peut-être encore, le don de création est-il une faible étincelle tombée d'en haut sur l'homme, et les adorations dues aux grands génies seraientelles une noble et haute prière ! S'il n'en était pas ainsi, pourquoi notre estime se mesurerait-elle à la force, à l'intensité du rayon céleste qui brille en eux ? Ou faut-il évaluer l'enthousiasme dont nous sommes saisis pour les grands hommes, au degré de plaisir qu'ils nous donnent, au plus ou moins d'utilité de leurs œuvres?... ^Que chacun choisisse entre Je matérialisme et le spiritualisme !...
Cette métaphysique littéraire a entraîné l'auteur assez loin de la question personnelle. Mais quoique dans la production la plus simple, dans Riquetà la Houppe même, il y ait un travail d'artiste, et qu'une œuvre de naïveté soit souvent empreinte du mens divinior autant qu'il en brille dans un vaste poème, il n'a pas la prétention d'écrire pour lui cette ambitieuse théorie, à l'instar de quelques auteurs contemporains dont les préfaces étaient les petits pèlerinages de petits Childe-Harold. Il a seulement voulu réclamer pour les auteurs, les anciens privilèges de la clergie, qui se jugeait elle-même.
Lçl Physiologie du mariage était une tentative faite pour retourner à la littérature fine, vive, railleuse et gaie du xvnr 3 siècle, où les auteurs ne se tenaient pas toujours droits et raides, où, sans discuter à tout propos la poésie, la morale et le drame, il s'y faisait du drame, de la poésie et des ouvrages de vigoureuse morale. L'auteur de ce livre cherche à favoriser la réaction littéraire que préparent certains bons esprits ennuyés de notre vandalisme actuel, et fatigués de voir amonceler tant de pierres sans qu'aucun monument surgisse. Il ne comprend pas la pruderie, l'hypocrisie de nos mœurs ; et refuse du reste, aux gens blasés, le droit d'être difficiles.
De tous côtés s'élèvent des doléances sur la couleur sanguinolente des écrits modernes. Les cruautés, les supplices, les gens jetés à la mer, les pendus, les gibets, les condamnés, les atrocités chaudes et froides, les bourreaux, tout est devenu bouffon !
Naguère, le public ne voulait plus sympathiser avec les jeiures malades, les convalescents et les doux trésors de mélancolie contenus dans l'infirmerie littéraire. Il a dit adieu aux tristes, aux lépreux, aux langoureuses élégies. Il était las des bardes nuageux et des Sylphes, comme il est aujourd'hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient, des supplices, des pirates et de l'histoire de France walter-scottée. Que nous reste-t-il donc?... M