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me mettre de moitié dans ta gloire, je serai le bijoutier qui aura monté les diamants de ta couronne... Pour commencer, sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison où va tout Paris, notre Paris à nous, celui des beaux, des gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlent d'or comme Chrysostome. Quand ces gens ont adopté un livre, le livre devient à la mode ; s'il est réellement bon, ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l'esprit, mon cher enfant, tu feras toi-même la fortune de ta Théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. Demain soir tu verras la belle comtesse Fœdora, la femme à la mode.
» — Je n'en ai jamais entendu parler...
» — Tu es un Cafre, répliqua Rastignac en riant. Ne pas connaître Fœdora ! Une femme à marier qui possède près de quatre- vingt mille livres de rente, qui ne veut de personne ou de qui personne ne veut ! Espèce de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne! Une femme chez laquelle s'éditent toutes les productions romantiques qui ne paraissent pas, la plus belle femme de Paris, la plus gracieuse ! Tu n'es même pas un Cafre, tu es la bête intermédiaire qui joint le Cafre à l'animal... Adieu, à demain. »
Il fit une pirouette et disparut sans attendre ma réponse, n'admettant pas qu'un homme raisonnable pût refuser d'être présenté à Fœdora. Comment expliqyer la fascination d'un nom ? Fœdora!... Ce nom me poursuivit comme une mauvaise pensée avec laquelle on cherche à transiger. Une voix me disait : « Tu iras chez
Fœdora. » J'avais beau me débattre avec cette voix et lui crier qu'elle mentait, elle écrasait tous mes raisonnements avec ce nom : Fœdora.
Mais ce nom, cette femme n'étaient-ils pas le symbole de tous mes désirs et le thème de ma vie ? Le nom réveillait les poésies artificielles du monde, faisait briller les fêtes du haut Paris et les clinquants de la vanité. La femme m'apparaissait avec tous les problèmes de passion dont je m'étais affolé. Ce n'était peut-être ni la femme ni le nom, mais tous mes vices qui se dressaient debout dans mon âme pour me tenter de nouveau. La comtesse Fœdora, riche et sans amant, résistant à des séductions parisiennes, n'était-ce pas l'incarnation de mes espérances, de mes visions ? Je me créai une femme, je la dessinai dans ma pensée, je la rêvai, Pendant la nuit, je ne dormis pas, je devins son amant, je fis tenir en peu d'heures une vie entière, une vie d'amour, et j'ensavourai les fécondes, les brûlantes délices. Le lendemain, incapable de soutenir le supplice d'attendre longuement la soirée, j'allai louer un roman, et passai la journée à le lire, me mettant ainsi» dans l'impossibilité de penser ni de mesurer le temps.
Pendant ma lecture le nom de Fœdora retentissait en moi comme un son que l'on entend dans le lointain, qui ne vous trouble pas, mais qui se fait écouter. Je possédais heureusement encore un habit noir et un gilet blanc assez honorables ; puis, de toute ma fortune, il me restait environ trente francs que j'avais semés dans mes hardes, dans mes tiroirs, afin de mettre entre une pièce de cent sous et mes fantaisies la barrière épineuse d'une recherche et les hasards d'une circumnavigation dans
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ma chambre. Au moment de m'habiller, je poursuivis mon trésor à travers un océan de papier. La rareté du numéraire peut te faire concevoir ce que mes gants et mon fiacre emportèrent de richesses : ils mangèrent le pain de tout un mois. Hélas ! nous ne manquons jamais d'argent pour nos caprices, nous ne discutons que le prix des choses utiles ou nécessaires. Nous jetons For avec insouciance à des danseuses, et nous marchandons un ouvrier dont la famille affamée attend le payement d'un mémoire. Combien de gens ont un habit de cent francs, un diamant à la pomme de leur canne, et qui dînent à vingt-cinq sous ! Il semble que nous n'achetions jamais assez chèrement les plaisirs de la vanité. Rastignac, fidèle au rendez-vous, sourit de ma métamorphose et m'en plaisanta ; mais, tout en allant chez la comtesse, il mè donna de charitables conseils sur la manière de me conduire avec elle; il me la peignit avare, vaine et défiante ; mais avare avec faste, vaine avec simplicité, défiante avec bonhomie.
» — Tu connais mes engagements, me dit-il, et tu sais combien je perdrais à changer d'amour. En observant Fœdora, j'étais désintéressé, de sang-froid, mes remarques doivent être justes. En pensant à te présenter chez elle, je songeais à ta fortune ; ainsi prends garde à tout ce que tu lui diras, elle aune mémoire cruelle. Elle est d'une adresse à désespérer un diplomate, elle saurait deviner le moment où il dit vrai ; entre nous, je crois que son mariage n'est pas reconnu par l'empereur, car l'ambassadeur de Russie s'est mis à rire quand je lui ai parlé d'elle. Il ne la reçoit pas, et la salue fort légère-
ment quand il la rencontre au bois. Néanmoins elle est de la société de M me de Sérizy, va chez M mes de Nucingen et de Restaud. En France, sa réputation est intacte. La duchesse de Carigliano, la maréchale la plus collet-monté de toute la coterie bonapartiste, va souvent passer avec elle la belle saison à sa terre. Beaucoup de jeunes fats, et même le fils d'un pair de France, lui ont offert un nom en échange de sa fortune; elle les a tous poliment éconduits. Peut-être sa sensibilité ne commence-t-elle qu'au titre de comte!... N'es-tu pas marquis? Marche en avant, si elle te plaît ! Voilà ce que j'appelle donner des instructions.
Cette plaisanterie me fit croire que Rastignac voulait rire et piquer ma curiosité, en sorte que ma passion improvisée était arrivée à son paroxysme quand nous nous arrêtâmes devant un péristyle orné de fleurs. En montant un vaste escalier à tapis, où je remarquai toutes les recherches du confort anglais, le cœur me battit ; je rougissais, je démentais mon origine, mes sentiments, ma fierté, j'étais sottement bourgeois. Hélas ! je sortais d'une mansarde, après trois années de pauvreté, sans savoir encore mettre au-dessus des bagatelles de la vie ces trésors acquis, ces immenses capitaux intellectuels qui vous enrichissent en un moment quand le pouvoir tombe entre vos mains sans vous écraser, parce que l'étude vous a formé d'avance aux luttes politiques.
ta pk\u DE CHAGRIN
3 d'environ vingt-deux ans, de de blanc, entourée d'un cercle la main un écran de plumes. En :, elle sç leva, vint à nous, sourit voix mélodieuse un compliment re ami m'avait annoncé comme son adresse, son emphase gasun accueil flatteur. Je fus l'objet ère qui me rendit confus, mais sment parlé de ma modestie. Je s, des gens de lettres, d'anciens France. La conversation reprit s après mon arrivée, et, sentant ion à soutenir, je me rassurai ; parole quand elle m'était accorer les discussions par des mots profonds ou spirituels. Je pro- . Pour la millième fois de sa vie, Quand il y eut assez de monde vât sa liberté, mon introducteur 3us nous promenâmes dans les
itre trop émerveillé de la prinânerait le motif de ta visite, îeublés avec un goût exquis.
J'y vis des tableaux de choix. Chaque pièce avait, comme chez les Anglais les plus opulents, son caractère particulier, et la tenture de soie, les agréments, la forme des meubles, le moindre décor s'harmoniaient avec une pensée première. Dans un boudoir gothique dont les portes étaient cachées par des rideaux en tapisserie, les encadrements de l'étoffe, la pendule, les dessins du tapis étaient gothiques ; le plafond, formé de solives brunes sculptées, présentait à l'œil des caissons pleins de grâce et d'originalité ; les boiseries étaient artistement travaillées ; rien ne détruisait l'ensemble de cette jolie décoration, pas même les croisées, dont les vitraux étaient coloriés et précieux. Je fus surpris à l'aspect d'un petit salon moderne où je ne sais quel artiste avait épuisé la science de notre décor, si léger, si frais, si suave, sans éclat, sobre de dorures. C'était amoureux et vague comme une ballade allemande, un vrai réduit taillé pour une passion de 1827, embaumé par des jardinières pleines de fleurs rares. Après ce salon, j'aperçus en enfilade une pièce dorée où revivait le goût du siècle de Louis XIV, qui, opposé à nos peintures actuelles, produisait un bizarre mais agréable contraste.
« — Tu seras assez bien logé, me dit Rastignac avec un sourire où perçait une légère ironie. N'est-ce pas séduisant ? ajouta-t-il en s'asseyant. »
Tout à coup il se leva, me prit par la main, me conduisit à la chambre à coucher, et me montra, sous un dais de mousseline et de moire blanches, un lit voluptueux doucement éclairé, le vrai lit d'une jeune fée fiancée à un génie.
» — N'y a-t-il pas, s'écria-t-il à voix basse, de l'impudeur, de l'impudence et de la coquetterie outre mesure à nous laisser contempler; ce trône de l'amour ? Ne se donner à personne, et permettre à tout le monde de mettre là sa carte ! Si j'étais libre, je voudrais voir cette femme soumise et pleurant à ma porte...
» — Es-tu donc si certain de sa vertu ?
» — Les plus audacieux de nos maîtres, et même les plus habiles avouent avoir échoué près d'elle, Taiment encore et sont ses amis dévoués. Cette femme n'est-elle pas une énigme ?
Ces paroles excitèrent en moi une sorte d'ivresse, ma jalousie craignait déjà le passé. Tressaillant d'aise, je revins précipitamment dans le salon où j'avais laissé la comtesse que je rencontrai dans le boudoir gothique. Elle m'arrêta par un sourire, me fit asseoir près d'elle, me questionna sur mes travaux, et sembla s'y intéresser vivement, surtout quand je lui traduisis mon système en plaisanteries, au lieu de le développer doctoralement. Elle parut s'amuser beaucoup en apprenant z^que la volonté humaine était une force matérielle sem- \ blable à la vapeur ; que, dans le monde moral, .rien ne f résistait à cette puissance quand un homme s'habituait à la concentrer, à en manier la somme, à diriger constamment sur les âmes la projection de cette masse fluide ; que cet homme pouvait à son gré tout modifier relativement à l'humanité, même les lois absolues de la nature. Les objections de Fœdora me révélèrent en elle certaine finesse d'esprit ; je me complus à lui donner raison pendant quelques moments pour la flatter, et je
détruisis ses raisonnements de femme par un mot, en attirant son attention sur un fait journalier dans la vie, le sommeil, fait vulgaire en apparence, mais au foncl plein de. problèmes insolubles pour le savant, et je piquai sa curiosité. La comtesse resta même un instant silencieuse quand je lui dis que nos idées étaient des êtres organisés, complets, qui vivaient dans un monde invisible et influaient sur nos destinées, en lui citant pour x preuves les pensées de Descartes, de Diderot, de Napoléon, qui avaient conduit, qui conduisaient encore tout un siècle.
J'eus l'honneur d'amuser cette femme ; elle me quitta en m'invitant à la venir voir : en style de cour, elle me donnâtes grandes entrées. Soit que je prisse, selon ma louable habitude, des formules polies pour des paroles de cœur, soit que Fœdora vît en moi quelque célébrité prochaine et voulût augmenter sa ménagerie de savants, je crus lui plaire. J'évoquai toutes mes connaissances physiologiques et mes études antérieures sur la femme pour examiner minutieusement pendant cette soirée cette singulière personne et ses manières ; caché dans l'embrasure d'une fenêtre, j'espionnai ses pensées en les cherchant dans son maintien, en étudiant ce manège d'une maîtresse de maison qui va et vient, s'assied et cause, appelle un homme, l'interroge, et s'appuie pour l'écouter sur un chambranle de porte; je remarquai dans sa démarche un mouvement brisé si doux, une ondulation de robe si gracieuse, elle excitait si puissamment le désir, que je devins alors très incrédule sur sa vertu. Si Fœdora méconnaissait aujourd'hui l'amour, elle avait
dû jadis être fort passionnée ; car une volupté savante se peignait jusque dans la manière dont elle se posait devant son interlocuteur ; elle se soutenait sur la boiserie avec coquetterie, comme une femme près de tomber, mais aussi près de s'enfuir si quelque regard trop vif l'intimide. Les bras mollement croisés, paraissant respirer les paroles, les écoutant même du regard et avec bienveillance, elle exhalait le sentiment. Ses lèvres fraîches et rouges tranchaient sur un teint d'une vive blancheur. Ses cheveux bruns faisaient assez bien valoir la couleur orangée de ses yeux mêlés de veines comme une pierre de Florence, et dont l'expression semblait ajouter de la finesse à ses paroles. Enfin, son corsage était paré des grâces les plus attrayantes. Une rivale aurait peut-être accusé de dureté d'épais sourcils qui paraissaient se rejoindre, et blâmé l'imperceptible duvet qui ornait les contours du visage. Je trouvai la passion empreinte «en tout. L'amour était écrit sur les paupières italiennes de cette femme, sur ses belles épaules dignes de la Vénus de Milo, dans ses traits, sur sa lèvre inférieure un peu forte et légèrement ombragée. C'était plus qu'une femme, c'était un roman.
Oui, ces richesses féminines, l'ensemble harmonieux des lignes, les promesses que cette riche structure faisait à la passion, étaient tempérés par une réserve constante, par une modestie extraordinaire qui contrastaient avec l'expression de toute la personne. Il fallait une observation aussi sagace que la mienne pour découvrir dans cette nature les signes d'une destinée de volupté.
Pour expliquer plus clairement ma pensée, il y avait en Fœdora deux femmes, séparées par le buste peut-être : l'une était froide, la tête seule semblait être amoureuse; avant d'arrêter ses yeux sur un homme, elle préparait son regard, comme s'il se passait je ne sais quoi de mystérieux en elle-même, vous eussiez dit une convulsion dans ses yeux si brillants. Enfin, ou ma science était imparfaite et j'avais encore bien des secrets à découvrir dans le monde moral, ou la comtesse possédait une belle âme, dont les sentiments et les émanations com- v muniquaient à sa physionomie ce charme qui nous subjugue et nous fascine, ascendant tout moral et d'autant plus puissant qu'il s'accorde avec les sympathies du désir. Je sortis ravi, séduit par cette femme, enivré par son luxe, chatouillé dans tout ce que mon cœur avait de noble, de vicieux, de bon, de mauvais. En me sentant si ému, si vivant, si exalté, je crus comprendre l'attrait qui amenait là ces artistes, ces diplomates, ces hommes du pouvoir, ces agioteurs doublés de tôle comme leurs caisses : sans doute, ils venaient chercher près d'elle l'émotion délirante qui faisait vibrer en moi toutes les forces de mon être, fouettait mon sang dans la moindre veine, agaçait le plus petit nerf et tressaillait dans mon cerveau ! Elle ne s'était donnée à aucun pour les garder tous. Une femme est coquette tant qu'elle n'aime pas.
» — Puis, dis-je à Rastignac, elle a peut-être été mariée ou vendue à quelque vieillard, et le souvenir de ses premières noces lui donne de l'horreur pour l'amour.
Je revins à pied du faubourg Saint -Honoré, où Fœdora demeure. Entre son hôtel et la rue des Cordiers, il y a presque tout Paris; le chemin me parut court, et cependant il faisait froid. Entreprendre la conquête de Fœdora dans l'hiver, un rude hiver, quand je n'avais pas trente francs en ma possession, quand la distance qui nous séparait était si grande ! Un jeune homme pauvre peut seul savoir ce qu'une passion coûte en voitures, en gants, en habits, linge, etc. Si l'amour reste un peu trop de temps platonique, il devient ruineux. Vraiment, il y a des Lauzuns de l'Ecole de droit auxquels il est impossible d'approcher d'une passion logée à un premier étage. Et comment pou vais-je lutter, moi faible, grêle, mis simplement, pâle et hâve comme un artiste en convalescence d'un ouvrage, avec des jeunes gens bien frisés, jolis, pimpa nts, cravatés à désespérer toute la Croatie, riches, armés de tilburys et vêtus d'impertinence ?
— Bah! Fœdora ou la mort !... criai-je au détour d'un pont. Fœdora, c'est la fortune !
Le beau boudoir gothique et le salon à la Louis XIV passèrent devant mes yeux, je revis la comtesse avec sa robe blanche, ses grandes manches gracieuses, et sa séduisante démarche, et son corsage tentateur. Quand j'arrivai dans ma mansarde nue, froide, aussi mal peignée que la perruque d'un naturaliste, j'étais encore environné par les images du luxe de Fœdora. Ce contraste était un mauvais conseiller, les crimes doivent naître ainsi. Je maudis alors en frissonnant de rage, ma décente et honnête misère, ma mansarde féconde où tant
de pensées avaient surgi. Je demandai compte à Dieu, au diable, à l'état social, à mon père, à l'univers entier de ma destinée, de mon malheur ; je me couchai tout affamé, grommelant de risibles imprécations, mais bien résolu à séduire Fœdora. Ce cœur de femme était un dernier billet de loterie chargé de ma fortune.
Je te ferai grâce de mes premières visites chez Fœdora, pour arriver promptement au drame. Tout en tâchant de m' adresser à l'âme de cette femme, j'essayai de gagner son esprit, d'avoir sa vanité pour moi; afin d'être sûrement aimé, je lui donnai mille raisons de mieux s'aimer elle-même ; jamais je ne la laissai dans un état d'indifférence; les femmes veulent des émotions à tout prix, je les lui prodiguai ; je l'eusse mise en colère plutôt que de la voir insouciante avec moi. Si d'abord, animé d'une volonté ferme et du désir de me faire aimer, je pris un peu d'ascendant sur elle, bientôt ma passion grandit, je ne fus plus maître de moi, je tombai dans le vrai, je me perdis et devins éperdument amoureux. Je ne sais pas bien ce que nous appelons, en poésie ou dans la conversation, amour ; mais le sentiment qui se développa tout à coup dans ma double nature, je ne Fai trouvé peint nulle part, ni dans les phrases de rhétorique et apprêtées de Jean- Jacques Rousseau, de qui j'occupais peut-être le logis, ni
dans les froides conceptions de nos deux siècles littéraires, ni dans les tableaux de l'Italie.
Quelques motifs de Rossini, la Madone de Murillo que possède le maréchal Soult, les lettres de la Lescombat, certains mots épars dans les recueils d'anecdotes, mais surtout les prières des extatiques et quelques passages de nos fabliaux, ont pu seuls me transporter dans les divines régiqns de mon premier amour.
Rien dans les langages humains, aucune traduction de la pensée faite à l'aide des couleurs, des marbres, des mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la vérité, le fini, la soudaineté du .sentiment dans l'âme ! Oui ! Qui dit art, dit mensonge. L'amour passe par des transformations infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et de la teindre à jamais de sa couleur de flamme. Le secret de cette infusion imperceptible échappe à l'analyse de l'artiste. La vraie passion s'exprime par des cris, par des soupirs ennuyeux pour un homme froid. Il faut aimer sincèrement pour être de moitié dans les rugissements de Lovelace, en lisant Clarisse Harlowe. L'amour est une source naïve, partie de son lit de cresson, de fleurs, de gravier, qui, rivière, qui, fleuve, change de nature et d'aspect à chaque flot, et se jette dans un incommensurable océan où les esprits incomplets voient la monotonie, où les grandes âmes s'abîment en de perpétuelles contemplations.
Comment oser décrire ces teintes transitoires du sentiment, ces riens qui ont tant de prix, ces mots dont
l'accent épuise les trésors du langage, ces regards plus féconds que les plus riches poèmes ? Dans chacune des scènes mystiques par lesquelles nous nous éprenons insensiblement d'une femme s'ouvre un abîme à engloutir toutes les poésies humaines. Eh ! comment pourrions-nous reproduire par des gloses .les vives et mystérieuses agitations de l'âme, quand les paroles nous manquent pour peindre les mystères visibles de la beauté ? Quelles fascinations ! Combien d'heures ne suis-je pas resté plongé dans une extase ineffable occupé à la voir !
Heureux de quoi? Je ne sais. Dans ces moments, si son visage était inondé de lumière, il s'y opérait une sorte de phénomène qui le faisait resplendir ; l'imperceptible duvet qui dore sa peau délicate et fine, en dessinait mollement les contours avec la grâce que nous admirons dans les lignes lointaines de l'horizon quand elles se perdent dans le soleil. Il semblait que le jour la caressât en s'unissant à elle, ou qu'il s'échappât de sa rayonnante figure une lumière plus vive que la lumière même ; puis une ombre, passant sur cette douce ligure, y produisait une sorte de couleur qui en variait les expressions en en changeant les teintes. Souvent, une pensée semblait se peindre sur son front de marbre ; N son œil paraissait rougir, sa paupière vacillait, ses traits ondulaient agités par un sourire ; le corail intelligent de ses lèvres s'animait, se dépliait, se repliait; je ne sais quel reflet de ses cheveux jetait des tons bruns sur ses tempes fraîches; à chaque accident, elle avait parlé.
Chaque nuance de beauté donnait des fêtes nou-
velles à mes yeux, révélait les grâces inconnues à mon cœur. Je voulais lire un sentiment, un espoir, dans toutes ces phases du visage. Ces discours muets péné-
^ traient d'âme à âme comme un son dans l'écho, et me prodiguaient des joies passagères qui me laissaient des impressions profondes. Sa voix me causait un délire que j'avais peine à comprimer. Imitant je ne me rappelle plus quel prince de Lorraine, j'aurai pu ne pas sentir un charbon ardent au creux de ma main pendant qu'elle aurait passé dans ma chevelure ses doigts chatouilleux. Ce n'était plus une admiration, un désir, mais un charme, une fatalité. Souvent, rentré sous mon toit, je voyais indistinctement Fœ-
>'dora chez elle, et participais vaguement à sa vie ; si elle souffrait, je souffrais, et je lui disais le lendemain :
— Vous avez souffert !
Combien de fois n'est-elle pas venue au milieu des
/silences de la nuit, évoquée par la puissance de mon extase ! Tantôt, soudaine comme une lumière qui jaillit, elle abattait ma plume, elle effarouchait la science et /l'étude qui s'enfuyaient désolées; elle me forçait à l'admirer en reprenant la pose attrayante où je l'avais vue naguère. Tantôt, j'allais moi-même au-devant d'elle /dans le monde des apparitions, et la saluais comme une espérance en lui demandant de me faire entendre la voix argentine ; puis je me réveillais en pleurant. Un jour, après m'avoir promis de venir au spectacle avec moi, tout à coup elle refusa capricieusement de sortir, et me pria de la laisser seule. Désespéré d'une con-
tradiction qui me coûtait une journée de travail, et, le dirai-je? mon dernier écu, je me rendis là où elle aurait dû être, voulant voir la pièce qu'elle avait désiré voir.
A peine placé, je reçus un coup électrique dans le cœur. Une voix me dit : « Elle est là ! » Je me retourne, ^ j'aperçois la comtesse au fond de sa loge, cachée dans l'ombre, au rez-de-chaussée. Mon regard n'hésita pas, mes yeux la trouvèrent tout d'abord avec une lucidité fabuleuse, mon âme avait volé vers sa vie comme un insecte vole à sa fleur. Par quoi mes sens avaient-ils été avertis ? Il est de ces tressaillements intimes qui peuvent surprendre les gens superficiels, mais ces effets de notre nature intérieure sont aussi simples que les phé- ^ nomènes habituels de notre vision extérieure ; aussi ne fus-je pas étonné, mais fâché. Mes études sur notre puissance morale, si peu connue, servaient au moins à me faire rencontrer dans ma passion quelques preuves vivantes de mon système. Cette alliance du savant et de l'amoureux, d'une véritable idolâtrie et d'un amour scientifique avait je ne sais quoi de bizarre. La science N était souvent contente de ce qui désespérait l'amant, et, quand il croyait triompher, l'amant chassait loin de lui la science avec bonheur. Fœdora me vit et devint sérieuse, je la gênais. Au premier entracte, j'allai lui faire une visite; elle était seule, je restai. Quoique nous n'eussions jamais parlé d'amour, je pressentis une explication. Je ne lui avais point encore dit mon secret, et cependant il existait entre nous une sorte d'attente : elle me confiait ses projets d'amusements, et me deman-
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dait la veille, avec une, sorte d'inquiétude amicale, si je viendrais le lendemain ; elle me consultait par un regard quand elle disait un mot spirituel, comme si elle -eût voulu me plaire exclusivement ; si je boudais, elle devenait caressante ; si elle faisait la fâchée, j'avais, en quelque sorte le droit de l'interroger ; si je me rendais coupable d'une faute, elle se laissait longtemps supplier avant de me pardonner. Ces querelles, auxquelles nous avions pris 'goût, étaient pleines d'amour. Elle y déployait tant de grâce et de coquetterie, et moi, j'y trouvais tant de bonheur ! En ce moment, notre intimité fut tout à fait suspendue, et nous restâmes l'un devant l'autre comme deux étrangers. La comtesse était glaciale ; moi, j'appréhendais un malheur.
» — Vous allez m'accompagner, me dit-elle quand la pièce fut finie.
Le temps avait changé subitement. Lorsque nous sortîmes, il tombait une neige mêlée de pluie. La voiture de Fœdora ne put arriver jusqu'à la porte du théâtre. En voyant une femme bien mise obligée de traverser le boulevard, un commissionnaire étendit son parapluie au-dessus de ïios têtes, et réclama le prix de son service quand nous fûmes montés. Je n'avais rien, j'eusse alors vendu dix ans de ma vie pour avoir deux sous. Tout ce qui fait l'homme et ses mille vanités fut écrasé en moi par une douleur infernale. Ces mots : « Je n'ai pas de monnaie, mon cher ! » furent dits d'un ton dur, qui parut venir de ma passion contrariée, dits par moi, frère de cet homme ! moi qui connaissais si bien le malheur î moi qui jadis avait donné sept cent mille francs
Arrivés chez Fœdora, nous nous assîmes devant la cheminée.
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avec tant de facilité ! Le valet repoussa le commissionnaire et les chevaux fendirent l'air. En revenant à son hôtel, Fœdora, distraite, ou affectant d'être préoccupée, répondit par de dédaigneux monosyllabes à mes questions. Je gardai le silence. Ce fut un horrible moment. Arrivés chez elle, nous nous assîmes devant la cheminée. Quand le valet de chambre se fut retiré après avoir attisé le feu, la comtesse se tourna vers moi d'un air indéfinissable et me dit avec une sorte de solennité.
« — Depuis mon retour en France, ma fortune a tenté quelques jeunes gens ; j'ai reçu des déclarations d'amour qui auraient pu satisfaire mon orgueil; j'ai rencontré des hommes dont l'attachement était si sincère et si profond, qu'ils m'eussent encore épousée, même quand ils n'auraient trouvé en moi qu'une fille pauvre comme je Tétais jadis. Enfin, sachez, monsieur de Valentin, que de nouvelles richesses et des titres nouveaux m'ont été offerts ; mais apprenez aussi que je n'ai jamais revu les personnes assez mal inspirées pour m'avoir parlé d'amour. Si mon affection pour vous était légère, je ne vous donnerais pas un avertissement dans lequel il entre plus d'amitié que d'orgueil. Une femme s'expose à recevoir une sorte d'affront lorsque, en se supposant aimée, elle se refuse par avance à un sentiment toujours flatteur. Je connais les scènes d'Arsinoé, d'Araminte, ainsi je me suis familiarisée avec les réponses que je puis entendre en pareille circonstance; mais j'espère aujourd'hui ne pas être mal jugée par un homme supérieur pour lui avoir montré franchement mon âme.
Elle s'exprimait avec le sang-froid d'un avoué, d'un notaire, expliquant à leurs clients les moyens d'un procès ou les articles djun contrat. Le timbre clair et séducteur de sa voix n'accusait pas la moindre émotion ; seulement, sa figure et son maintien, toujours nobles et décents, me semblèrent avoir une froideur, une sécheresse diplomatiques. Elle avait sans doute médité ses paroles et fait le programme de cette scène. Oh! mon cher ami, quand certaines femmes trouvent du plaisir à nous déchirer le cœur, quand elles se sont promis d'y enfoncer un poignard et de le retourner dans la plaie, ces femmes-là sont adorables, elles aiment ou veulent être aimées ! Un jour, elles nous récompenseront de nos douleurs, comme Dieu doit, dit-on, rémunérer nos bonnes œuvres ; elles nous rendront en plaisir le centuple du mal dont la violence est appréciée par elles : leur méchanceté n'est-elle pas pleine de passion? Mais l être torturé par une femme qui nous tue avec indifférence, n'est-ce pas un atroce supplice ? En ce moment, Fœdora marchait, sans le savoir, sur toutes mes espérances, brisait ma vie et détruisait mon avenir avec la froide insouciance et l'innocente cruauté d'un enfant qui, par curiosité, déchire les ailes d'un papillon.
— Plus tard, ajouta Fœdora, vous reconnaîtrez, je l'espère, la solidité de l'affection que j'offre à mes amis. Pour eux, vous me trouverez toujours bonne et dévouée. Je saurais leur donner ma vie, mais vous me mépriseriez si je subissais leur amour sans le partager. Je m'arrête. Vous êtes le seul homme auquel j'aie encore dit ces derniers mots.
D'abord les paroles me manquèrent, et j'eus peine à maîtriser l'ouragan qui s'élevait en moi ; mais bientôt je refoulai mes sensations au fond de mon âme et me mis à sourire :
— Si je vous dis que je vous aime, répondis-je, vous me bannirez; si je m'accuse d'indifférence, vous m'en punirez. Les prêtres, les magistrats et les femmes ne dépouillent jamais leur robe entièrement. Le silence ne préjuge rien ; trouvez bon, Madame, que je me taise. Pour m'avoir adressé de si fraternels avertissements, il faut que vous ayez craint de me perdre, et cette pensée pourrait satisfaire mon orgueil. Mais laissons la personnalité loin de nous. Vous êtes peut-être la seule femme avec laquelle je puisse discuter en philosophe une résolution si contraire aux lois de la nature. Relativement aux autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. Eh bien, cherchons ensemble, de bonne foi, la cause de cette anomalie psychologique.
Existe-t-il en vous, comme chez beaucoup de femmes fières d'elles-mêmes, amoureuses de leurs perfections, un sentiment d'égoïsme raffiné qui vous fasse prendre en horreur l'idée d'appartenir à un homme, d'abdiquer votre vouloir et d'être soumise à une supériorité de convention qui vous offense ? vous me sembleriez mille fois plus belle ! Auriez-vous été maltraitée une première fois par l'amour ? Peut-être le prix que vous devez attacher à l'élégance de votre taille, à votre délicieux corsage, vous fait-il craindre les dégâts de la maternité : ne serait-ce pas une de vos meilleures raisons secrètes pour vous refuser à être trop bien aimée ? Avez-vous des imperfections qui
vous rendent vertueuse malgré vous?... Ne vous fâchez pas, je discute, j'étudie, je suis à mille lieues de la passion. La nature, qui fait des aveugles de naissance, peut bien créer des femmes sourdes, muettes et aveugles en amour. Vraiment, vous êtes un sujet précieux pour l'observation médicale! Vous ne savez pas tout ce que vous valez. Vous pouvez avoir un dégoût fort légitime pour les hommes; je vous approuve, ils me paraissent tous laids et odieux. Mais vous avez raison, ajoutai-je en sentant mon cœur se gonfler, vous devez nous mépriser; il n'existe pas d'homme qui soit digne de vous !
Je ne te dirai pas tous les sarcasmes que je lui débitai en riant. Eh bien, la parole la plus acérée, l'ironie la plus aiguë, ne lui arrachèrent ni un mouvement ni un geste de dépit. Elle m'écoutait en gardant sur ses lèvres, dans ses yeux, son sourire d'habitude, ce sourire qu'elle prenait comme un vêtement, et toujours le même pour ses amis, pour ses simples connaissances, pour les étrangers.
» — Ne suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi sur un amphithéâtre ? dit-elle en saisissant un moment pendant lequel je la regardais en silence. — Vous le voyez, continua-t-elle en riant, je n'ai pas de sottes susceptibilités en amitié. Beaucoup de femmes puniraient votre impertinence en vous faisant fermer leur porte.
— Vous pouvez me bannir de chez vous sans être tenue de donner la raison de vos sévérités.
En disant cela, je me sentais prêt à la tuer si elle m'avait congédié.
— Vous êtes fou, s'écria-t-elle en souriant.
— Avez-vous jamais songé, repris-je, aux effets d'un violent amour ? Un homme au désespoir a souvent assassiné sa maîtresse.
— Il vaut mieux être morte que malheureuse, répondit-elle froidement. Un homme si passionné doit, un jour, abandonner sa femme et la laisser sur la paille après lui avoir mangé sa fortune.
Cette arithmétique, m'abasourdit. Je vis clairement un abîme entre cette femme et moi. Nous ne pouvions jamais nous comprendre.
— Adieu, lui dis-je froidement.
— Adieu, répondit-elle en inclinant la tête d'un air amical. A demain.
Je la regardai pendant un moment en lui dardant tout l'amour auquel je renonçais. Elle était debout, et me jetait son sourire banal, le détestable sourire d'une statue de marbre, paraissant exprimer l'amour, mais froid.
Concevras- tu bien, mon cher, toutes les douleurs qui m'assaillirent en revenant chez moi par la pluie et la neige, en marchant sur le verglas des quais pendant une lieue, ayant tout perdu? Oh! savoir qu'elle ne pensait seulement pas à ma misère et me croyait, comme elle, riche et doucement voiture ! Combien de ruines et de déceptions! Il ne s'agissait plus d'argent, mais de toutes les fortunes de mon âme. J'allais au hasard, en
discutant avec moi-même les mots de cette étrange conversation ; je m'égarais si bien dans mes commentaires, que je finissais par douter de la valeur nominale des paroles et des idées. Et j'aimais toujours, j'aimais cette femme froide dont le cœur voulait être conquis à tout moment, et qui, en effaçant toujours les promesses de la veille, se produisait le lendemain comme une maîtresse nouvelle.
En tournant sous les guichets de l'Institut, un mouvement fiévreux me saisit. Je me souvins alors que j'étais à jeun. Je ne possédais pas un denier. Pour comble de malheur, la pluie déformait mon chapeau. Comment pouvoir aborder désormais une femme élégante et me présenter dans un salon sans un chapeau mettable ! 6râce à des soins extrêmes, et tout en maudissant la mode niaise et sotte qui nous condamne à exhiber la coiffe de nos chapeaux en les gardant constamment à la main, j'avais maintenu le mien jusque-là dans un état douteux. Sans être curieusement neuf ou sèchement vieux, dénué de barbe ou très soy^eux, il pouvait passer pour le chapeau d'un homme soigneux ; mais son existence artificielle arrivait à sa dernière période, il élait blessé, déjeté, fini, véritable haillon, digne représentant de son maître. Faute de trente sous, je perdais mon industrieuse élégance. Ah ! combien de sacrifices ignorés n'avais-je pas faits à Fœdora depuis trois mois !
Souvent, je consacrais l'argent nécessaire au pain d'une semaine pour aller la voir un moment. Quitter mes travaux et jeûner, ce n'était rien ! mais traverser les rues de Paris sans se laisser^éclabousser, courir pour
éviter la pluie, arriver chez elle aussi bien mis que les fats qui l'entouraient, ah ! pour un poète amoureux et distrait, cette tâche avait d'innombrables difficultés. Mon bonheur, mon amour, dépendaient d'une moucheture de fange sur mon seul gilet blanc ! Renoncer à la voir si je me crottais, si je me mouillais ! Ne pas posséder cinq sous pour faire effacer par un décrotte ur la plus légère tache de boue sur ma botte ! Ma passion s'était augmentée de tous ces petits supplices inconnus, immenses chez un homme irritable. Les malheureux ont des dévouements desquels il ne leur est point permis de parler aux femmes qui vivent dans une sphère de luxe et d'élégance ; elles voient le monde à travers un prisme qui teint en or les hommes et les choses.
Optimistes par égoïsme, cruelles par bon ton, ces femmes s'exemptent de réfléchir au nom de leurs jouissances, et s'absolvent de leur indifférence au malheur par l'entraînement du plaisir. Pour elles, un denier n'est jamais un million, c'est le million qui leur semble être un denier. Si l'amour doit plaider sa cause par de grands sacrifices, il doit aussi les couvrir délicatement d'un voile, les ensevelir dans le silence ; mais, en prodiguant leur fortune et leur vie, en se dévouant, les hommes riches profitent des préjugés mondains qui donnent toujours un certain éclat à leurs amoureuses folies ; pour eux, le silence parle et le voile est une grâce, tandis que mon affreuse détresse me condamnait à d'épouvantables souffrances sans qu'il me fût permis de dire : « J'aime ! » ou : « Je meurs! » Etait-ce du dévouement, après tout ? N'étais-je pas richement récompensé par le plaisir
que j'éprouvais à tout immoler pour elle ? La comtesse avait donné d'extrêmes valeurs, attaché d'excessives jouissances aux accidents les plus vulgaires de ma vie. Naguère insouciant en fait de toilette, je respectais maintenant mon habit comme un autre moi-même. Entre une blessure £ recevoir et la déchirure de mon frac, je n'aurais pas hésité! Tu dois alors épouser ma situation et comprendre les rages de pensée, la frénésie croissante qui m'agitaient en marchant, et que peut-être la marche animait encore! J'éprouvais je ne sais quelle^ joie infernale à me trouver au faîte du malheur. Je voulais voir un présage de fortune dans cette dernière crise; mais le mal a des trésors sans fond. La porte de mon hôtel était en tr'ou verte. A travers les découpures en forme de cœur pratiquées dans le volet, j'aperçus une lumière projetée dans la rue. Pauline et sa mère causaient en m'attendant. J'entendis prononcer mon nom, j'écoutai.
— Raphaël, disait Pauline, est bien mieux que l'étudiant du numéro sept ! Ses cheveux blonds sont d'une si jolie couleur ! Ne trouves-tu pas quelque chose dans sa voix, je ne sais, mais quelque chose qui vous remue le cœur? Et puis, quoiqu'il ait l'air un peu fier, il est si bon, il a des manières si distinguées ! Oh ! il est vraiment très bien! Je suis sûre que toutes les femmes doivent être folles de lui.
— Tu en parles comme si tu l'aimais, observa M me Gaudin.
— Oh! je l'aime comme un frère, répondit-elle en riant. Je serais joliment ingrate si je n'avais pas de
l'amitié pour lui ! Ne m'a-t-il pas appris la musique, le dessin, la grammaire, enfin tout ce que je sais? Tu ne fais pas grande attention à mes progrès, ma bonne mère ; mais je deviens si instruite, que, dans quelque temps, je serai assez forte pour donner des leçons, et alors nous pourrons avoir une domestique.
Je me retirai doucement; et, après avoir fait quelque bruit, j'entrai dans la salle pour y prendre ma lampe, que Pauline voulut allumer. La pauvre enfant venait de jeter un baume délicieux sur mes plaies. Ce naïf éloge de ma personne me rendit un peu de courage. J'avais besoin de croire en moi-même et de recueillir un jugement impartial sur la véritable valeur de mes avantages. Mes espérances, ainsi ranimées, se reflétèrent peut-être sur les choses que je voyais.
Peut-être aussi n'avais-je point encore bien sérieusement examiné la scène assez souvent offerte à mes regards par ces deux femmes au milieu de cette salle; mais alors j'admirai dans sa réalité le plus délicieux tableau de cette nature modeste, si naïvement reproduite par les peintres flamands. La mère, assise au coin d'un foyer à demi éteint, tricotait des bas, et laissait errer sur ses lèvres un bon sourire. Pauline coloriait des écrans ; ses couleurs, ses pinceaux étalés sur une petite table parlaient aux yeux par de piquants effets ; mais, ayant quitté sa place et se tenant debout pour allumer ma lampe, sa blanche figure en recevait toute la lumière; il fallait être subjugué par une bien terrible passion pour ne pas admirer ses mains transparentes et roses, l'idéal de sa tête et sa virginale attitude ! La nuit et le silence