Péché mortel
£<^!^^^ous les rafales pluvieuses de février, ç!^i5c^ le long d*un chemin boueux menant S^J^w^^ du village à la fabrique, les ouvriers et les ouvrières s* acheminaient vers l'entrée des ateliers. A trente pas plus loin, la manufacture de toiles de coton de La Lineuse montrait ses
toits de tuile rouge au-dessus des massifs de sapins, dont la verdure sombre faisait ressortir la blancheur des façades. — Le local affecté aux magasins, aux ateliers et aux bureaux élevait à gauche ses deux étages, reliés à l'habitation du fabricant par une longue bâtisse en retrait, contenant le logement du contremaître, la teinturerie et les séchoirs. En avant, une large cour d'exploitation séparait les deux principaux corps de logis. — Les ouvriers marchaient sans se presser, enfonçant lourdement leurs sabots dans la terre détrempée 5 les teinturiers, reconnaissables aux taches bleues que laissait Tindigo sur leurs vêtements, sur leurs mains gercées et jusque sur leur visage; les ourdisseuses, presque toutes jeunes, les cheveux au vent, la taille flottant librement dans un caraco de laine. Elles s'abritaient à deux ou trois sous le même parapluie de cotonnade ; quelques-unes grignotaient encore hâtivement un reste de croûton de leur repas de niidi. Arrivées devant la grande porte de la cour, les femmes se blottirent sous l'auvent du hangar, hélant et plaisantant les retardataires qui accouraient sous
Faverse et dont le vent retournait les parapluies. Puis la cloche grêle de la fabrique sonna la reprise du travail, l'un des battants de la porte cochère s'ouvrit et toute la bande, traversant la cour qu'elle emplit de murmuresetde claquements de sabots, gagna l'entrée des ateliers.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée de la maison d'habitation, dans la salle à manger qu'un haut poêle de faïence bleue emplissait d'une chaleur tiède et d'un gai ronflement, le propriétaire de la fabrique terminait son déjeuner en dégustant son café. — M. Vivant Déglise, qu'on désignait toujours sous ces deux noms afin de le distinguer de ses Itères, les Déglise de Villotte, était un hçmme entre deux âges, correctement boutonné dans un veston de drap gris fer, ayant le front chauve, une figure rose et flegmatique, ornée d'une barbe blonde, et éclairée par deux yeux bleus froids et endormis. Il fumait lentement et méthodiquement une pipe de porcelaine devant sa demi-tasse, dont il avait bouché l'orifice avec la soucoupe^ de façon à ne rien perdre de l'atome du café; de temps en
PfCHÉ MORTEL.
temps, il soulevait ce couvercle improvisé, avalait une gorgée, puis replaçait soigneusement la soucoupe sur la tasse.
Il savourait béatement son gloria et sa pipe, regardant d'un oeil mi-clos les vitrines qui décoraient les murs; il était déjà plongé dans une demi-somnolence par le ronron du poêle et le léger bruissement de la pluie fouettant les vitres, quand une porte s ouvrit et M""* Marthe Déglise entra dans la salle à manger, tenant en main un paquet de lettres et d'imprimés.
La femme du manufacturier avait trente ans et paraissait plus jeune que son âge. Sa taille svelte et ronde était souple comme celle d'une enfant ; dans le ferme modelé des bras, des épaules et de la poitrine, il y avait une verdeur et une grâce qui donnaient l'impression d'un fruit à peine mûr, mais aux contours déjà colorés et duvetés à point. A voir cette belle personne auprès du respectable et chauve M. Vivant Déglise, on était tenté de la prendre .pour sa fille et de l'appeler « mademoiselle. »
Ils étaient mariés depuis une dizaine d'années.
Marthe de Bonnay, fille d'un riche filateur de la vallée de TOrnain, avait épousé, à vingt ans, le propriétaire de La Lineuse. Les deux familles se connaissaient depuis longtemps et chacun avait applaudi à ce mariage, où tout se trouvait assorti : convenances, position, fortune, — tout, sauf Tâge des conjoints. Cette union, qui commençait sous de si favorables auspices , avait trompé en un point les espérances des intéressés : elle n'avait pas été féconde et la maison était restée sans enfants. Sous tous les autres rapports, rentrée de Marthe à La Lineuse avait exercé une heureuse influence sur la prospérité de la fabrique. Intelligente , instruite et active , jyjme Déglise s était montrée non seulement une maîtresse de maison accomplie, mais une précieuse auxiliaire. Elle connaissait les détails de la fabrication aussi bien que son mari et, lorsque celui-ci était appelé au dehors par ses affaires, elle surveillait le travail, expédiait la correspondance et recevait les clients. Peu à peu, dans le gouvernement de la manufacture, elle était devenue un excellent ministre des relations exté-
rieures. Aimable, accorte et conciliante, elle avait lart d'attirer et de retenir les gens que la froideur correcte et un peu tatillonne de M. Déglise déconcertait souvent. Les commerçants qui se fournissaient à La Lineuse, aussi bien que les tisserands qui y rapportaient leurs rouleaux de toile, aimaient mieux avoir affaire à elle qu'au manufacturier. A la fois ferme et accommodante, elle aplanissait les difficultés, apaisait d'un mot les mécontentements et savait, tout en ne cédant rien sur les prix, obtenir les plus grosses commandes.
Loin d'être jaloux de cette influence croissante, M. Déglise abandonnait d'autant plus volontiers les rênes du gouvernement , que l'initiative de sa femme lui permettait de se livrer sans remords à sa seule passion : — l'entomologie. Le fabricant de La Lineuse était un intrépide chasseur de papillons, et le conservateur du musée de Villotte jalousait sa collection, qui contenait les plus rares variétés des lépidoptères du pays. La salle à manger de La Lineuse était, de la plinthe aux corniches, ornée de spacieuses vitrines où les
papillons, classés par genres et par familles, montraient, comme dans un kaléidoscope, leurs ailes veloutées, striées, ocellées ou diaprées. M. Déglise en était très fier, et son regard se promenait complaisamment sur ces vitrines quand sa femme entra dans la salle.
— Eh bien! Marton, quoi de nouveau? demanda le manufacturier.
— Voici le courrier de ce matin, répondit M*"® Déglise en posant sur la table le paquet de lettres et d'imprimés.
Elle avait une voix de contralto dont le timbre musical s'harmonisait à merveille avec la grâce de sa personne.
— Tu serais bien aimable de dépouiller la correspondance toi-même, tandis que j'achève ma pipe, reprit M. Déglise.
La jeune femme s'assit en face de son mari, attira vers elle le courrier et commença le dépouillement. Elle décachetait les enveloppes bleues, lisait rapidement chaque lettre, en résumait verbalement le contenu : — commandes, accusés de réception, avis d'acceptation de
traites, — puis les classait méthodiquement par nature. Tout d'un coup elle s'arrêta à la lecture d'une missive commerciale qu'elle venait de déplier :
— « Personnelle et confidentielle ; » ceci te regarde dit-elle en tendant à son mari la feuille dont Tcn-tête imprimé portait: <( Lobligcois et soeur, maison de gros. — Rouenneric et toiles d'Alsace. Paris, 25*, rue Saint-Martin. »
— Tiens! s'écria-t-il après avoir jeté sur la lettre un rapide coup d'œil, c'est de notre vieux client, M. Lobligeois... Lis donc, tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour toi, Marton!
fj[me Déglise reprit la lettre, mais au lieu de se borner à l'analyser, elle la lut tout haut jusqu'au bout. L'épître du marchand de rouenneries en gros était écrite de la main même du chef de la maison et ainsi conçue :
(( Cher et honoré monsieur,
<( La présente n'est pas une lettre d'affaires, mais une requête d'un intérêt tout privé. La respectabilité de votre nom, la solidité de nos
anciennes et excellentes relations m'encouragent à solliciter de votre obligeance bien connue un service que vous êtes seul en mesure de me rendre. — Ceci exposé, j'entre en matière. — J'ai eu, vous le savez, la douleur de perdre ma femme et je n'ai qu'un fils, auquel j'espère plus tard confier la direction de notre maison. Mais le garçon est encore jeune (vingt-trois ans), et cette jeunesse le travaille. Paul est un bon enfant, un peu trop porté vers le plaisir, et Paris est devenu pour lui un séjour périlleux. Il s'est amouraché d'une drôlesse qui était en train de lui faire perdre la tête, sans compter qu'elle l'entraînait à des dépenses hors de proportion avec nos revenus. Nous Tavons enfin amené à grand'peine à rompre avec cette dangereuse créature; mais nous craignons à chaque instant qu'il ne retombe dans son vieux péché. Donc, ma sœur et moi, nous avons résolu de l'éloigner de Paris et de le mettre au vert en province. Vous habitez la campagne, et votre maison, si avantageusement et honorablement connue, nous offrirait pour Paul toutes les garanties désirables, outre que,
guidé par vos conseils, Tenfant serait à même d'apprendre, sous vos ordres, les détails d'une fabrication qu'il ne doit pas ignorer, puisqu'il est destiné à me remplacer. Il est, du reste, intelligent et il pourrait devenir un collaborateur sérieux et utile. — Voulez-vous nous rendre le service de le prendre chez vous pendant quelques années et de l'initier à vos travaux? Nous vous en serions reconnaissants du fond du cœur. Espérant que vous aurez l'obligeance de nous favoriser d'une prompte réponse, nous vous prions, ma sœur et moi, d'agréer les sentiments avec lesquels nous avons l'honneur d'être, etc.. .
LOBLIGEOIS ET SŒUR. »
— Diable! murmura M. Déglise, après avoir consulté sa femme du regard.
En achevant la lecture de cette lettre. M""® Déglise avait haussé les épaules. Cette proposition la choquait et l'embarrassait visiblement 5 sa répugnance se traduisait par une légère grimace
qui dilatait les ailes du nez et retroussait les coins des lèvres.
— Quelle ville que ce Paris! s'écria-t-elle... Comment un garçon bien élevé peut-il se respecter assez peu pour s'acoquiner à de pareilles créatures ?
— Ha! ha! ma pauvre enfant, répliqua M. Déglise en vidant méticuleusement le résidu de sa pipe dans le cendrier du poêle, quand on est empoigné par une passion, il n'y a ni éducation ni respect qui tiennent... Moi, par exemple, qui ai pourtant le sens rassis, il m'est arrivé de m'acharner pendant des journées à la poursuite d'un lépidoptère rare, un mars qui manquait à ma collection... Rien ne m'arrêtait, je piétinais les blés verts et les luzernes sans souci de la propriété privée... Parfois, je tombais fourbu en soupirant: « C'est fini, j'y renonce! » Bah! le diabolique mars n'avait qu'à montrer au-dessus des taillis ses ailes couleurs d'iris, et je reprenais ma course enragée... Voilà la passion!... Ces créatures dont tu parles innocemment sont diantrement fascinantes 5 elles attirent certains
hommes comme si elles avaient de laimanc dans les prunelles... Je ne le sais que par ouï-dire. Dieu merci! ayant eu une jeunesse très sage... Mais, pendant que j'étudiais le tissage à Mulhouse, j'ai connu un garçon fort bien, le fils d'un riche industriel de là-bas, qui se ruinait pour une grande diablesse aux yeux phosphorescents comme ceux d'un chat. On le raisonnait, on lui prouvait que cette fille finirait par le mettre plus bas que la boue; il en convenait et promettait de se ranger... Peuh! la coquine n'avait qu'à le regarder d'une certaine façon, du coin de ses yeux verts, à sourire en montrant ses dents, bien le bonsoir! il retournait à sa chaîne et elle l'emmenait en laisse comme un caniche... Elle l'a mené si bon train qu'il en est mort. . .
fj[me Déglise écoutait ce discours en ouvrant de grands yeux étonnés et scandalisés.
— C'est révoltant! murmura-t-elle; quand je songe aux dangers dont les jeunes gens sont entourés, cela me console un peu de n'avoir pas d'enfants... Si j'avais eu un garçon et qu'il eût
donné dans de pareils travers, j'en serais morte de honte et de chagrin !
— Oh! il y a des exceptions à la règle...
Notre fils serait honnête et sage comme son père et sa mère, si nous en avions un... ce qui malheusement nest qu'une supposition!
Il releva la tête vers sa femme, saperçut que le front lisse de M*""^ Marthe se rembrunissait, et il ajouta, en lui tapotant affectueusement le bras par-dessus la table :
— Après tour, il ne faut pas jeter le manche après la cognée. . . et il n y a pas encore de temps perdu, Marton !
Cette insinuation, lancée sur le ton de la plaisanterie, n'eut pas .le don de dérider M*"® Déglise, qui se borna à baisser les yeux. Il y eut quelques minutes d'un silence embarrassant, pendant lesquelles on entendit plus distinctement le grésillement de l'ondée sur les vitres.
— Revenons à nosmoutons, reprit lemanufacturier.Qu'allons-nousrépondreàLobiigcoisetsœur?
— Mon avis est qu'il faudrait trouver un biais pour refuser poliment.
— Hum!... En refusant, nous risquons de mécontenter de vieux et bons clients... Les Lobligeois sont des gens à ménager.
— D'accord 5 mais, d'un autre côté, loger sous notre toit un écervelé qui a de pareilles habitudes de dissipation, c'est une perspective qui ne me sourit guère...
— Rien ne nous obligerait de loger le jeune homme à La Lineuse... Je lui trouverais au village une chambre et une pension convenables... Il me semble que voilà un biais qui accommoderait tout... Qu'en dis- tu?
— Ce ne sera pas moins pour nous une responsabilité assez lourde... Nous ne sommes d'humeur ni l'un ni l'autre^ n'est-ce pas? à surveiller la conduite de ce garçon, et cependant, s'il commet de nouvelles sottises, c'est à nous que les Lobligeois s'en prendront.
— Bah ! il ne faut pas voir les choses si en noir... Ici, d'ailleurs, ce Parisien n'aura pas beaucoup de tentations et je lui donnerai assez de besogne pour lui ôter le goût de courir la prétantaine... C'est convenu, je vais écrire aux
PÉCHÉ MORTEL. If
Lobligeois de nous envoyer leur enfant prodigue. Tout fier davoir trouvé une solution satisfaisante, M. Déglise enferma sa pipe dans l'étui, Fempocha, ramassa son courrier et gagna son bureau en sifflotant.
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iuiT jours après cet entretien, une voiture de louage prise à Villotte amenait à La Lineuse l'héritier de M. Lobligeois. Le jeune homme, arrivé la veille par un train du soir, avait couché à rhôtel, s'était levé tard et avait employé sa matinée à visiter la ville. Par ce temps pluvieux de février, qui embrumait les coteaux, assombrissait le ciel et emplissait les rues d'une boue liquide, cette promenade ne lui laissa qu'une impression désagréable. Il trouva que Villotte ressemblait à un grand village, et, aussitôt après déjeuner, il monta dans le cabriolet qui devait le transporter h la fabrique de M. Vivant Déglise.
La voiture de louage roulait sur une grand'route qui longe la base de coteaux plantés de vignes. Paul Lobligeois, enfoncé sous la capote, fumait un cigare et regardait la bruine noyer dans un même brouillard morne les arbres sans feuilles, les prés et les vignobles. Le trot lourd et dur du cheval dans la boue blanchâtre était rythmé par les éclaboussures des ornières fangeuses, — floc! flic! flac! — et cette cadence' monotone berçait tristement les rêveries maussades du jeune homme. Parfois, le cabriolet dépassait une voiture de roulage, pesamment chargée de balles de coton, traînée par quatre ou cinq percherons marchant à la file et agitant leurs sonnailles; le roulier fouettait son attelage en jurant, et la vue des ballots de coton ramenait la pensée de Paul vers cette fabrique où la volonté de sa famille le condamnait à subir un exil de plusieurs années. La comparaison du milieu qu'il quittait, avec celui où on le jetait brusquement, lui gonflait la poitrine de soupirs mélancoliques.
— Quelle sorte de gens étaient ces Déglise.^
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— Les renseignements que lui avait donnés M. Lobligeois père n'avaient rien qui pût monter Timagination. On lui avait dépeint le fabricant comme un honnête négociant mûr et rassis, et^ d'après ce signalement, le jeune Paul supposait que M"*^ Déglise devait faire le digne pendant de son mari. — Quelque dévote à cheveux gris, tout occupée de ses lessives et de ses confitures. — Chez ce couple de quadragénaires provinciaux et casaniers, les distractions seraient rares et et de qualité médiocre. — Sans doute, de loin en loin, une partie de Boston ou de whist avec le curé du village en quatrième... En se représentant ce tableau d'intérieur, le malheureux baillait d'avance à en pleurer.
De Villotte à La Lineusc, il y a une lieue à peine. La voiture longea le village de Fains, tourna rapidement à l'extrémité du pont jeté sur rOrnain et s'arrêta bientôt devant la porte de la fabrique. La vue des bâtiments, entourés de hauts sapins, aux branches frissonnantes et mouillées, n'était pas pour rasséréner l'humeur du nouveau venu. Il régla avec le conducteur.
qui avait déposé les bagages dans la loge du concierge, et, sur les indications de ce dernier, se dirigea vers un corps de logis où le mot « Bureaux, » inscrit en grandes lettres noires, lui fit supposer qu il rencontrerait le maître de la maison.
Ayant heurté à une petite porte sans recevoir de réponse, il tourna le bouton et pénétra dans une salle meublée de tables et de cartonniers, mais où il ne trouva personne. Au fond, une porte ouverte communiquait avec une enfilade de pièces également solitaires, à l'extrémité desquelles on apercevait un atelier d'ourdissage en ce moment désert. Il s'y aventura et s'arrêta tout à coup en voyant sortir de derrière un métier une jeune personne ayant à peu près son âge, costumée comme un ouvrière, et qui l'examinait curieusement.
C'était une assez jolie blonde, dont les cheveux ébouriffés encadraient un de ces visages aux traits mignons et irréguliers qu'on décore du nom de « minois chiffonnés. » Les yeux gris, petits, mais brillants, avaient un regard peu
timide; le nez était effrontément retroussé; la bouche, grande, était élargie encore par un sourire futé, montrant des dents très blanches. — Elle dévisageait hardiment le nouveau venu en s'avançant vers lui.
— Pardon, dit Paul Lobligcois en saluant, je désirerais parler à M. Déglise.
— Le patron est sorti pour affaires et il ne rentrera pas avant ce soir.
— Ah!... Et M*"® Déglise.^... Voudriez-vous lui demander si elle peut me recevoir.^
En même temps il tendait sa carte, que la jeune ouvrière saisit et déchiffra sans façon;
— Oh ! reprit-elle, vous êtes le nouveau commis .\.. On ne vous attendait que demain, mais je vais prévenir madame.
Elle le planta au milieu de Tatelier sans plus de cérémonie, et disparut lestement à Textrémité des pièces en enfilade. Au bout de cinq minutes, Paul Lobligcois la vit revenir :
— Madame achève de déjeuner, dit-elle, mais dans une demi-heure elle montera au magasin... Elle me charge en attendant de vous faire visiter
la fabrique si vous n'êtes pas trop fatigué... Le jeune homme sourit en signe d'assentiment. Il n était pas fâché d*être piloté par cette jolie fille; cela changeait un peu la couleur de ses idées et lui montrait le séjour de La Lineuse sous un aspect moins maussade :
— Je ne suis nullement fatigué, répondit-il en coulant une œillade vers l'ouvrière, et je serai enchanté de faire cette visite en aussi agréable compagnie.
La jeune fille reçut le compliment sans sourciller. — Le travail, continua-t-elle, ne reprend qu'à une heure et nous aurons le temps de tout voir... Voici d'abord l'atelier d'ourdissage, — celui que je dirige, ajouta-t-elle en se redressant; je suis la contre- maîtresse des ourdisseuses.
— Vraiment?... Puisque vous êtes chargée de me mettre au courant des détails de la fabrique, y aurait-il indiscrétion à vous demander votre nom, mademoiselle .î^
— Nenni... Je m'appelle Catherine Huguet,
— Eh bien ! mademoiselle Catherine, recevez mes compliments... Je n'ai qu'un regret: c'est
de ne pas être ourdisseur : j aurais aimé à travailler sous les ordres d une aussi gentille contremaîtresse...
— Vous n'en pensez pas un mot! répliqua M"® Huguet, dont les yeux gris pétillèrent néanmoins de satisfaction ; ne vous moquez donc pas de moi!... On a raison de dire que les Parisiens ne sont jamais en retard quand il s*agit d'inventer des goguenardises... Tenez, voici le séchoir j traversons-le vite si nous ne voulons pas être cuits à lëtouffée...
Quand ils eurent passé rapidement à travers Tatmosphère surchauffée de cette pièce, que dès chaînes de coton blanc suspendues à des tringles de bois imprégnaient d'une odeur de chlore, M^*^ Huguet reprit: -^ Cest le séchoir d'hiver; quand il fait beau, on sèche les cotons sur les étendoifs que vous avez vus dans la cour..*
— La fabrique emploie un nombreux person* nel? demanda Paul Lobligeois.
-^ Oui; mais nous n'avons ici qu'une ving-^ taine d'ouvriefs... Les tisserands travaillent chei eux; ils rapportent tous les quinze jours leurs
rouleaux de toile au magasin, où M*"® Déglise les reçoit et les examine elle-même... Elle s'y entend, la patronne, et il n'y a pas moyen de la mettre dedans!
Tout en jasant, la jeune fille lui montrait Tatelier des dévideuses, puis les salles basses de la teinturerie, sombres, humides, encombrées de tonnes de bois du Brésil et de caisses d'indigo. Au même moment, la cloche sonna la rentrée dans les ateliers et la cour retentit des éclats de voix des ouvrières.
M^^® Huguet s était arrêtée à l'extrémité d'un couloir :
— Voici, dit-elle, l'escalier qui mène aux magasins et au bureau de M"'® Déglise; c'est là qu'elle se tient toute la matinée et une bonne partie de l'après-midi.
— Votre patronne travaille beaucoup?
"^ Pour sûr... Elle a l'œil à tout... Pas une pièce de toile n'entre ici ou n'en sort sans qu'elle le sache.
— Ce doit être une besogne assez lourde pour une personne de son âge.
M"® Huguet regardait le jeune homme en écarquillant ses petits yeux malins :
— Quel âge lui donnez-vous donc? demandât-elle.
— Mais à en juger par celui de M. Déglise^ je suppose qu'elle a quarante-cinq ans environ.
La contre-maîtresse se mordit les lèvres pour retenir un éclat de rire.
— Me suis-je trompé? continua Paul Lobligeois.
— Pas de beaucoup, répondit-elle en s'efforçant de garder son sérieux. — La malicieuse fille n'était pas fâchée de mystifier un peu ce Parisien qui croyait tout savoir, et, sans rien préciser, elle s'amusait à lui laisser suivre cette fausse piste. Elle ajouta, non sans une pointe d'ironie : — Si M*"^ Déglise a quarante-cinq ans, je vous assure quon ne s'en aperçoit pas... Elle est encore verte et active comme une jeunesse...
Vous serez, du reste, bientôt renseigné, car la patronne doit être maintenant à son bureau et je vais vous y conduire.
Us gravirent ensemble Tescalier du premier
étage, traversèrent une salle meublée de comptoirs et garnie de casiers bourrés de coupons de toile, puis s'arrêtèrent devant une porte à laquelle M"^ Huguet heurta discrètement :
— Entrez! répondit une voix dont le timbre jeune et frais surprit singulièrement Paul Lobligeois.
Uouvrière, poussant devant elle le nouvel arrivant, l'introduisit dans une petite pièce tendue de cretonne. Sur le casier d'un bureau d acajou, deux potiches, contenant des primevères de Chine, aux floraisons d'un rose vif, jetaient une gaieté printanière daus ce cabinet de travail.
— Madame, dit M"^ Catherine en réprimant une violente envie de rire, voici M. Paul Lobligeois.
^me Déglise se leva lentement. Au-dessus de la masse fleurie des primevères, Paul vit surgir une charmante figure de jeune femme: — d'un col de linge uni, le cou s'élançait délicat comme la hampe d'une belle fleur et supportait une tête fine aux cheveux bruns nattés et abondants.
L'ovale du visage, les lignes de la bouche et du
nez, les longs cils bruns voilant les yeux, rappelaient l'expression virginale de certaines saintes du Corrège. La blancheur du teint, sur lequel tranchaient deux fins sourcils noirs et deux lèvres très rouges, ombrées aux coins d'un soupçon de duvet, ajoutait encore à cette expression de candeur; quand les paupières baissées se relevaient, deux grands yeux noirs, limpides, honnêtes, étonnés, répandaient une matinale lumière sur ce joli visage, au front lisse duquel aucune passion n'avait tracé de rides. Les mouvements de lyjme Déglise étaient aisés et élégants; élégante aussi sa toilette, tout en étant fort simple. La coquetterie féminine s y révélait par de menus détails : — la blancheur du linge, la couleur savamment assortie d'un ruban noué dans les cheveux, les mains très soignées, les pieds mignonnement chaussés de souliers mordorés à talons. — Paul eut presque un éblouissement et ses trais exprimaient un ébahissement si comique que M^^® Huguet faillit éclater. Il semblait au jeune homme qu'il avait devant lui une apparition du printemps et que la petite pièce s'em-
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plissait d'une fine odeur de violette et de muguet, — Était-ce donc là cette M"** Déglise qu'il se représentait en boucles grisonnantes et en lunettes? Il avait honte maintenant de s'être laissé mystifier par l'ouvrière et il balbutiait en saluant gauchement la femme de son futur patron.
Celle-ci, après un rapide examen du nouveau venu, paraissait, du reste, aussi un peu surprise. Le Parisien ne ressemblait guère au portrait qu'elle s'était tracé d'avance sous l'impression de la lettre de M. Lobligeois père. Elle s'était figuré une sorte de jeune bellâtre à l'œil hardi, aux façons cavalières, et elle en était pour ses frais d'imagination.
Svelte, élancé, les cheveux bruns et fins, les yeux d'un bleu foncé et doucement rêveurs, Paul Lobligeois avait, en dépit de sa barbe brune, quelque chose de féminin et de tendre dans l'expression du visage. M"*® Déglise s'était promis de faire à ce Parisien un accueil froid et sévère ; mais, en l'entendant balbutier, elle se départit peu à peu de sa raideur cérémonieuse :
— M. Déglise, dit elle, sera fâché, monsieur, de ne point se trouver là pour vous recevoir.
Puis, se tournant vers l'ouvrière : — Vous pouvez retourner à votre atelier, ma petite, ajouia-t-elle.
Catherine se retira après avoir gratifié le nouveau commis d'un salut moqueur; Paul Lobligeois et M**^- Déglise demeurèrent tête-à-têtc, séparés seulement par le casier et les primevères du bureau.
— .Mon mari est absent, reprit la jeune femme en montrant une chaise à son interlocuteur et en rinvitant à s'asseoir; s'il eût été ici il se serait chargé lui-même de vous installer dans l'appartement qu'il a retenu pour vous... Malheureusement, il ne rentrera que ce soir, et c'est le contremaître qui vous accompagnera au village... Fains n'est qu'à cinq minutes de la fabrique. Vous serez logé dans la famille de l'agent-voyer... Ce sont de braves gens. . . et vous prendrez pension à l'auberge de la 'R^se dor^ dont Thôtesse cuisine assez bien... Malgré notre désir de complaire en tout à vos parents, nous n'avons pu vous loger
à la fabrique, où il ny a pas de local disponible. — D'ailleurs, ajouta-t-elle en soulignant cette dernière phrase par la manière dont elle Taccentuait, nous avons pensé que cet arrangement serait plus de votre goût, puisqu'il vous laissera une liberté que vous ne trouveriez pas
Paul Lobligeois était trop intelligent pour ne pas comprendre ce que sous-entendait cette dernière réflexion.
— Madame, répliqua-t-il en souriant timidement, j'ai grand'peur que, dans sa lettre à M. Déglise, mon père ne m'ait involontairement dépeint sous des couleurs peu avantageuses...
A ces mots, M*"^ Déglise ne put sVmpêcher de rougir, et le nouveau commis ne l'en trouva que plus jolie. Il y avait dans les manières de la patronne un mélange d'affabilité et de réserve, une dignité chaste unie à une grâce juvénile. Paul fut complètement séduit. Il résolut de dissiper immédiatement de son mieux les préventions que les indiscrètes confidences de son père avaient dû créer dans l'esprit de cette jeune
femme un peu prude, comme la plupart des provinciales :
— Je vous assure, madame, reprit-il, que je ne suis pas aussi noir qu'on vous Ta dit, et que je nai aucunement Tintention d'abuser de la liberté que M. Déglise a bien voulu me laisser.
— Tant mieux, monsieur, répondit Marthe Déglise avec une nuance de sévérité; je serais désolée qu'il en fût autrement. — Puis, comme si elle eût senti que le jeune homme était mortifié par la raideur de cet accueil, elle reprit d'un ton aimable : — La vie qu on mène à La Lineuse est des plus calmes et vous ne trouverez pas ici beaucoup de distractions... Pourtant, quand vous serez au courant de votre besogne, vous verrez que nous avons aussi nos petits plaisirs...:
Elle sonna, et un jeune scribe, ayant la plume sur l'oreille, accourut à son coup de sonnette :
— Simonnet, dit-elle au contre-maître, veuillez conduire vous-même M. Lobligeois à Fains, dans le logement que mon mari a retenu, et veillez à ce que tout y soit en bon ordre... Pardonnez-moi de vous congédier si vite, ajouta-
t-elle en se retournant vers Paul, mais j ai beaucoup à faire en ce moment... Occupez-vous aujourd'hui de votre installation et venez demain matin à neuf heures voir M. Déglise, qui vous mettra au courant de votre travail... Les ateliers ouvrent à huit heures et ne ferment qu'à sept, avec une heure de repos à midi. Mais, par égard pour vos habitudes parisiennes, nous avons pensé qu'il convenait de n'exiger de vous que trois heures de présence le matin et autant l'après-midi...
— Vous pouvez compter, madame, sur mon exactitude et sur mon désir de bien faire, répondit-il en se levant et en s'inclinant.
— Au revoir, monsieur, et à demain! murmura-t-elle avec un sourire assez affable et un léger mouvement de la main.
Le jeune homme avait déjà avancé la sienne pour prendre congé à l'anglaise; mais, à l'hésitation embarrassée de la jeune femme, il comprit que ce shake-handy qu'on prodigue tant à Paris, n'était pas encore entré dans les habitudes provinciales. Il .salua donc de nouveau et s'éloigna avec le contre- maître.
Cinq minutes après, ils cheminaient dans la direction de Fains, tandis que, derrière eux, un manœuvre brouettait les malles de Lobligeois.
Fains est un gai village dont la principale rue est coupée, dans sa longueur, par un ruisseau clair, qui baigne presque les portes des maisons et donne au pays une physionomie très originale. Quand Paul Lobligeois installé dans ses deux chambres, situées au premier étage, devant un feu bien flambant, se mit à ouvrir ses malles , il vit tout à coup les choses sous un aspect infiniment moins maussade. — Le ruisseau gazouillait mélodieusement sous ses fenêtres, et à la chanson de Teau courante se mêlait agréablement pour ses oreilles le souvenir du timbre musical de la voix de M*"® Déglise. Quand il fermait les yeux, il revoyait très nettement Tovale charmant de la figure de sa nouvelle patronne, et surtout les deux grands yeux noirs, frangés de cils, au regard si pur et si profond.
— Comment cette jeune femme a-t-elle pu épouser M. Déglise, qui a pour le moins cinquante ans sonnés? se demandait-il tout en ran-
géant ses vêtements dans les placards .. Elle ne doit pas s'amuser tous les jours dans sa fabrique de La Lineuse !...
En même temps un embryon de pensée perverse, pareil à une semence minuscule, germait dans le cerveau de ce jeune Parisien, mfatué de ses vingt-trois ans. Il avait lui même honte de cette méchante poussée d'idées libertines, mais, malgré lui, la pensée tenace croissait comme une mauvaise herbe et, la nuit, jusque dans son sommeil, elle se mêla à des rêves obscurs, qu'éclairaient les limpides rayons de deux yeux noirs et que traversait une voix claire et chantante comme celle du ruisseau de Pains.
ouT en maugréant contre Tordre paternel qui le reléguait en province, Paul Lobligeois n'avait pu s'empêcher de reconnaître que La Lineuse était un agréable coin de terre. La venue du printemps acheva de le convertir aux charmes du paysage. — Les jardins et le petit parc de la fabrique étaient comme enfermés entre la haute colline boisée qui domine Fains et les eaux vertes d'un canal, bordé de grands arbres. Une longue prairie, séparée de la propriété par une simple haie de néfliers et d'aubépines, paraissait la prolonger jusqu'à la forêt, dont les futaies en pente tombaient à pic sur les talus du canal. Dans ce coin paisible et feuillu, un peu trop humide en hiver, la végéta-
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tion à la belle saison était plantureuse et fleurie à souhait, il y régnait une matinale fraîcheur et tous les oiseaux chanteurs du pays semblaient s'y être donné rendez-vous. — Blanche, sur le fond sombre des sapins, la maison d'habitation, tournant au soleil sa façade tapissée de glycine et de roses du Japon, regardait la vallée, coupée çà et là par des lignes de peupliers, et les coteaux d'en face, que la vigne commençait à couvrir d'une verdure cendrée. De l'aube au soir, un confus gazouillement emplissait les taillis et les futaies du voisinage; et sur le fond harmonieux de ces vocalises d'oiseaux se détachaient, tantôt sourdes et lointaines, tantôt éclatantes et sonores, les voix amoureuses du coucou et des ramiers, alternant avec les modulations passionnées des rossignols. — Seul, de loin en loin, un train filant à toute vitesse sur les rails et traversant la prairie en biais, troublait la paix de cette vallée ombreuse et évoquait dans l'esprit de Paul Lobligeois les souvenirs de la vie Parisienne.,
Son exil, qui durait depuis trois mois déjà, ne lui causait presque plus de regrets. Cette meta*
morphose était-elle due uniquement à Tinfluencc calmante de la campagne? Le voisinage de M'"® Déglise n'y cntrait-il pas aussi pour une bonne part? Question obscure et que Paul n avait encore osé approfondir. Pour être juste, il faut avouer que M"*" Marthe avait été depuis le premier jour la maîtresse préoccupation de son esprit. Jamais il n'avait éprouvé à Toccasion d'une femme un sentiment aussi absorbant et aussi complexe. 11 y avait là-dedans de l'admiration, de la curiosité et du respect, le tout assaisonné d'une pointe de timide tendresse.
^mc Déglise, épouse sans enfants d'un homme plus âgé qu'elle et peu séduisant, ignorait vraisembablement la passion; et cependant, malgré le grand air de réserve et de dignité dont elle s'enveloppait, on ne pouvait pas l'accuser de froideur. La grâce qui émanait de toute sa personne, la musique de sa voix de contralto, dénotaient une nature aimante et douée d'une vive sensibilité. Ses yeux noirs avaient la limpidité et le mystère d'une eau de source vierge et profonde. Tout en possédant un sens droit et un
esprit cultivé, M'"*^ Marthe gardait la candeur d'une âme qu'aucun orage n a encore troublée. — L'accomplissement de ses devoirs de femme d'intérieur, les pratiques d'une dévotion discrète, les menues distractions qu'offre l'existence campagnarde, paraissaient suffire à son cœur. Pourtant, parfois, une lueur mouillée au fond des prunelles, ou bien un soudain accès d'irritabilité nerveuse, révélait la présence d'un désir ou d'un regret qui passait brusquement sur la sérénité de cette âme candide, comme ces ombres de nuages qui glissent sur une plaine ensoleillée.
En partant pour la Lineuse, Paul Lobligeois s'était promis d'y montrer si peu de zèle que les Déglise seraient forcés de le renvoyer à Paris. Le lendemain de son arrivée, un brusque revirement s'opérait déjà, et en moins de deux mois, il était devenu uni commis modèle, attelé du marin au soir à son bureau, expédiant sa besogne avec une activité exemplaire qui remplissait d'aise le cœur de M. Déglise. La belle M""® Marthe pouvait seule s'attribuer la gloire de cette conversion. Les détails de l'administration
intérieure de la fabrique mettaient forcément Paul en relations fréquentes avec la patronne, et ce n'était jamais sans une émotion craintive et voluptueuse à la fois qu'il franchissait le seuil du cabinet de M"*^ Déglise. Les jours de coup de feu, il était admis à travailler avec elle dans ce sanctuaire. Elle dépouillait le courrier et lui remettait les lettres une à une, en lui indiquant brièvement le sens de la réponse. Assis à une petite table, non loin du bureau d acajou fleuri de primevères, il minutait courageusement d'assommantes épîtres, osant à peine tourner les yeux vers l'encoignure où Marthe Déglise se tenait affairée. De temps à autre, pourtant, sans cesser de courber la tête sur son pupitre, il coulait un regard oblique dans la direction du bureau; il apercevait une torsade de cheveux bruns, la blancheur dorée de la nuque où frisottaient de petites boucles, la ligne onduleuse du dos et de la taille, puis les plis du bas de la robe retombant sur Tun des pieds, dont on distinguait vaguement la forme sous TétofFe. Il trouvait un charme exquis à ces heures silen-
cieuses passées avec la jeune femme, et tout en les savourant, par une singulière contradiction, il attendait avec impatience le moment où, sa tâche étant finie, il se lèverait et pourrait, en remettant ses lettres à M""® Déglise, échanger un mot et un regard avec elle.
Il espérait toujours qu elle lui adresserait quelques paroles affectueuses pour le récompense! du zèle avec lequel il s'acquittait de sa besogne, mais elle se bornait à le remercier d'une façon brève et cérémonieuse. On eût dit qu'elle évitait soigneusement les occasions de se montrer trop familière avec ce Parisien compromettant. Paul devinait que les confidences contenues dans la lettre de son père avaient produit sur Tesprit de M*"® Déglise une impression fâcheuse et lente à s'effacer. Il travaillait cependant de son mieux à faire oublier ce péché de jeunesse pour lequel une Parisienne aurait eu un rire indulgent, mais que la rigoriste provinciale regardait sans doute comme une faute grave contre les convenances. Il menait Texistence la plus correcte du monde, rentrant dans sa petite chambre au sortir de la
fabrique, mangeant seul, passant ses soirées à lire ou à se promener vertueusement le long du canal. Il ne se permettait pas même une fugue à Villotte, où une troupe ambulante venait en hiver jouer la comédie et lopérette, chaque dimanche. Ayant été invité une fois, ce jour-là, chez M. Déglise, avec le maire et le curé, il comptait un peu que cette aubaine se renouvellerait et lui donnerait l'occasion de pénétrer plus avant dans l'intimité de la famille.
Si la chose n'eût dépendu que de M. Déglise, elle aurait eu lieu déjà. Le jeune homme lui plaisait; il le trouvait laborieux, dévoué et d'un commerce agréable. A plusieurs reprises, il avait voulu le prier une fois pour toutes à dîner chez lui tous les dimanches, mais M'"® Déglise avait accueilli avec peu d'enthousiasme la proposition de son mari. Elle prétendait qu'avant d'introduire un étranger dans leur intimité, il fallait le connaître à fond, et le manufacturier, qui s'inclinait toujours devant l'autorité de sa femme, avait résolu d'attendre le bon plaisir de M""^ Marthe pour manifester ses dispositions hospitahères.
— Tu es meilleur juge que moi en ces matières, avait-il dit. Étudie-le, prends ton temps, et quand il t'aura inspiré assez de confiance, tu penseras sans doute qu'il est convenable de ne plus le traiter tout à fait en étranger. D'abord cela fera plaisir aux Lobligcois, et puis, vois-tu, le plus sûr moyen d empêcher ce garçon de chercher ailleurs des distractions dangereuses, c'est de lui en fournir d'honnêtes chez nous.
M""® Déglise avait donc étudié Paul Lobligeois. C'était même pour le mieux connaître qu'elle Tavait admis de temps à autre à travailler près d'elle. Sans se départir de sa réserve polie, mais avec une rare finesse d'observation et d'analyse, elle le scrutait attentivement. Peu à peu, elle arrivait à trouver à cette étude un intérêt qui rétonnait. Le jeune homme avait été bien élevé, il montrait du tact et de la délicatesse dans les plus petites choses et possédait une culture intellectuelle bien plus étendue que celle des jeunes provinciaux de sa condition. Il n'était ni poseur ni grand parleur; tout au plus pouvait-on lui reprocher une légère pointe de fatuité, assez excusable
chez un garçon de vingt-trois ans, qui se sait bien tourné et qui a du succès dans un monde facile. Sa qualité distinctive paraissait être la tendresse, — une tendresse caressante, communicative, presque féminine. — Cela se reconnaissait à la douceur de ses yeux d'un bleu humide, aux inflexions câlines de sa voix, quand il parlait aux femmes et aux enfants; à une certaine grâce timide du geste et de Tàttitude. — En somme, pensait M"^*^ Déglise, Paris ne la point trop gâté, si on pouvait lobliger à vivre quelques années dans le milieu honnête et sain de la province, on arriverait à faire de lui un homme vraiment supérieur. — A mesure qu'elle étudiait de plus près le nouveau commis, cette pensée de travailler au perfectionnement moral de Paul Lobligeois germait et s'enracinait dans le cerveau de Marthe Déglise. Les femmes qui n'ont pas eu d'enfants ont besoin d'un dérivatif pour tromper l'instinct de la maternité déçue. Elles deviennent alors facilement éducatrices, apôtres ou convertisseuses; il faut que leurs facultés affectives se manifestent et se dépensent
d'une façon quelconque ; celles qui n'adoptent pas d orphelins se passionnent pour une idée, et celles qui n ont pas 4'idées élèvent un chien ou un oiseau. Toutes ressemblent à ces arbres qui ont grandi à Tombre et qui, ne pouvant donner de fruits, dépensent leur sève en branches et en feuilles.
Lépreuve à laquelle M™^ Déglise avait jugé à propos de soumettre Paul Lobligeois durait depuis deux mois, quand, un samedi soir de la fin de mai, au moment ou Paul remettait à sa patronne k correspondance qu'il avait préparée, ]^me Marthe releva vers lui ses limpides yeux noirs et dit, tout en feuilletant les lettres :
— Vous avez beaucoup travaillé cette semaine, monsieur Lobligeois, et vous devez avoir besoin de vous distraire...
C'était la première fois qu'elle ne lui parlait pas exclusivement d'affaires et semblait voir en lui autre chose qu'un simple commis aux écritures; aussi Paul ne put-il réprimer un mouvement d'agréable surprise :
— Mon travail me plaît, répliqua-t-il en men-
tant audacieusement; si vous êtes satisfaite, madame, je me trouverai suffisamment payé de ma peine.
— M . Déglise m'a chargé de vous transmettre une proposition... Nos ressources en fait de plaisirs sont bornées; pourtant, comme vous n'avez pas le choix, peut-être nos amusements vous procureront-ils au moins un peu de distraction... C'est demain la Pentecôte, et nous avons fait le projet de dîner dans les bois... Vous plaît-il d'être des nôtres.^
Paul s était incliné et remerciait avec une effusion qui ne laissait pas de doute sur la satisfaction qu'il éprouvait.
— En ce cas, ajouta M*^® Marthe, venez demain, à onze heures, manger une côtelette à la maison... Aussitôt après déjeuner, nous nous mettrons en route...
Après quoi, elle se leva et le salua comme pour lui indiquer qu'il n'avait plus qu'à prendre congé. Elle gardait toujours avec lui un peu de son formalisme cérémonieux; néanmoins le jeune homme regagna son logis en trouvant ce soir-là.
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au village de Fains, un air de fête qu il ne lui avait jamais encore vu.
Le lendemain, il se leva tout guilleret et mit le nez à la fenêtre pour s'assurer qu'il faisait beau temps. La matinée était charmante et pleine de promesses. Une lumière argentée, tamisée par un léger voile de nuages transparents, éclairait le paysage. Entre deux maisons, on apercevait par une échappée le canal encore dans l'ombre, allongeant vers les bois son eau calme, d*un vert foncé, où se miraient les silhouettes des arbres ; la grande herbe des talus, où foisonnaient des marguerites, encadrait mollement cette nappe d'eau entre deux berges plantureuses. Des coups de fouet claquaient dans l'air sonore; un lourd bateau, tiré par deux chevaux au cou tendu, glissait sur cette surface tranquille en y laissant deux sillages blancs. On distinguait Thomme penché sur le gouvernail, la femme du marinier agenouillée à l'avant et un chien courant de l'un à l'autre sur le pont du bateau. Des hirondelles poussaient des cris aigus en frisant le rebord des toits, et les cloches du dimanche précipi-
talent gaiement leurs sonneries argentines .
— Il fera beau, pensait Paul Lobligeois, et j'ai en réserve toute une bonne journée.
Cette perspective le remplissait d'une joie confuse. — Il était donc enfin parvenu à vaincre la froideur méfiante de M"*® Déglise et à exciter assez son intérêt pour qu'elle se décidât à le recevoir chez elle. Il était fier de ce résultat qu'il ne devait qu'à lui-même, et il savourait d avance le plaisir de vivre familièrement pendant une aprèsmidi auprès de cette femme si réservée, un peu énigmatique même, qui exerçait sur lui un si vir attrait, mêlé d'admiration et de curiosité. Il lui semblait impossible que, dans ces sentiers des bois, qui prêtent si bien à l'intimité, la glace ne se fondît pas entre lui et elle ! Tout en ruminant ces choses, il s'habillait lentement afin de tromper les heures de Tattente; il soignait sa toilette; il la voulait élégante sans que la recherche y parût, simple à la fois et raffinée. Il ne se souvenait pas d'avoir été aussi agité et nerveux depuis l'époque de ses rendez-vous d'amour avec la femme qui avait causé son exil à La Lineuse.
Il repensait involontairement à ses émotions d'autrefois, et brusquement il se reprochait d'associer dans son souvenir Timage de cette première maîtresse et celle de la pure M*"® Déglise. — Il avait complètement terminé sa toilette et il était prêt à partir quand il s'aperçut qu'il n'était que dix heures. Il ne pouvait songer à se présenter d'aussi bonne heure à La Lineiise. Alors il se rassit près de la fenêtre et se plongea dans une douce rêverie, en regardant les nuages blancs se déchirer et le soleil se montrer triomphant entre ces déchirures bleues. L'eau du canal reluisît tout à coup comme une longue coulée d'argent fondu, les ombres du bois devinrent plus bleues et plus veloutées; les cloches de l'église qui s'étaient tues depuis le dernier coup de la grand'messe, sonnaient de nouveau en volée pour annoncer le moment de l'élévation, mêlant leurs notes claires au gazouillement du ruisseau et aux voix tapageuses des canards qui y prenaient leurs ébats. Au mêmeinstant, on frappaàla porte dePaul Lobligeois, et l'honnête figure rose et flegmatique de M. Déglise parut dans l'entrebâillement.
— Peut-on entrer? demanda le manufacturier en ébauchant un calme sourire.
Paul s'imagina qu'il s'était mis en retard et se confondit en excuses.
— Rassurez-vous, interrompit son patron, c'est moi qui suis en avance. . . Ma femme a voulu avoir une messe avant de partir et elle est encore à leglise. . . Comme j'avais affaire dans le village, j'ai eu l'idée de venir vous prendre.
Il se pencha un moment à la fenêtre, tandis que Paul cherchait son chapeau. — Les hirondelles volent très haut, ajouta-t-il, nous aurons beau temps et je vous montrerai notre forêt. — Ah ! . dame, ça n'est pas peigné comme votre bois de Boulogne, mais nous avons quelques jolis coins; la flore d'ici est variée et intéressante... Aimez-vous la botanique.'^
Sur la réponse négative du jeune homme, il poursuivit :
' — Tant pis ! vous auriez trouvé à qui parler, car ma femme est très forte sur les plantes du pays... Mais si vous n'herborisez ni ne chassez aux papillons, du moins vous gagnerez de Tap-
petit... Nous goûterons ce soir un certain pâté d'Amiens, auquel j'espère bien que vous ferez honneur, surtout quand vous en connaîtrez la provenance...
Et comme les regards étonnés de Paul semblaient demander une explication, il reprit en riant :
— Le pâté est un aimable cadeau de la maison Lobligeois et sœur. . . Le papa nous la expédié hier matin...
Cette révélation, loin de charmer le jeune Lobligeois, lui fit éprouver une secrète déception. Un soupçon lui vint que l'invitation de M*"® Déglise avait été uniquement motivée par Tenvoi du pâté. Ses agréments personnels ny étaient pour rien 5 on se bornait à rendre au fils la politesse du père, et voilà tout. Ce fut une blessure pour son amour-propre, elle lui gâta en un instant le plaisir qu'il se promettait, et il suivit tout décontenancé M. Déglise sur le chemin de la fabrique.
Quand ils arrivèrent dans le salon de La Lineuse, la femme de chambre leur dit que
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^me Déglise était au jardin potager, et ils allèrent Ty retrouver. La jeune femme, vêtue d'une robe de toile couleur maïs et coiffée d'un chapeau de paille, était agenouillée à Fombre d'un prunier, devant une planche de fraisiers et paraissait très affairée.
— Marthe! s'écria son mari, voici M. Lobligeois. Je vais à la cave et je le laisse avec toi.
M*"* Déglise se retourna, leva la tête et, dans lombre du chapeau de paille, ses yeux noirs parurent encore à Paul plus brillants.
— Bonjour, monsieur, dit-elle en répondant au salut du jeune homme; excusez-moi si je ne me lève pas, la messe a fini tard et je voudrais cueillir avant le déjeuner une jatte de fraises pour notre dessert.
— Voulez-vous me permettre de vous aider, madame.'^
Après quelques secondes seulement, elle répondit :
— Volontiers, cela ira plus vite.
Il s'agenouilla près d'elle et se mit immédiatement à la besogne. Il fouillait avec précaution
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les touffes de fraisiers et cueillait délicatement les fruits rouges^ qu'il disposait dans l'assiette garnie de feuilles de vigne. L'action qu'ils mettaient tous deux à cette cueillette les rapprochait par moments, et, sous les feuilles à triple découpure, les doigts de Paul effleuraient involontairement le bras demi-nu de M™* Marthe. En même temps, l'odorat du jeune commis percevait à travers le parfum des fraises mûres une fine senteur de verveine qui s'exhalait du corsage légèrement échancré de sa voisine, et qui aurait suffi à le griser, s'il ne l'eût pas déjà été plus d'àmoitié par le voisinage même de la jeune femme. Son cœur battait sensiblement plus fort et ses yeux ne voyaient plus très bien les fruits qu'il détachait machinalement. . .
— Sans reproche, dit M""® Déglise, avec un sourire un peu contraint, vous ne mettez dans l'assiette que des fraises vertes !
Elle s'était levée brusquement.
— Vous êtes trop distrait, monsieur, et mes fraisiers en pâtissent. . . Aussi bien, voici la cloche du déjeuner et notre récolte est suffisante...
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[ENDANT le déjeuner, qui fut court, ^me Marthe parut très absorbée par ses devoirs de maîtresse de maison et se mêla peu à la conversation, qu'entretint seul M. Déglise. Paul Lobligeois, encore mal remis de la griserie occasionnée par la cueillette des fraises, se demandait avec anxiété si sa belle patronne ne s était point aperçue du trouble où elle lavait mis, et si elle n'en avait pas été froissée. S'il eût eu moins d'inexpérience, il se fût rassuré en songeant que la femme la plus vertueuse est toujours flattée de constater le charme exercé par sa beauté; mais il se sentait intimidé par M'"^ Déglise; il redoutait de l'avoir effarouchée et d'avoir ainsi déterminé chez elle un re-
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doublement de réserve et de méfiance. — Sitôt qu'on eut pris le café, on se prépara pour le départ. Le manufacturier boucla ses guêtres, coiffa un chapeau de grosse paille noire et verte, passa en bandoulière sur son dos une boîte de fer blanc aux parois doublées de liège et contenant tout Tattirail d'un entomologiste; M*^® Marthe posa sur sa tête un chapeau rond, où s'enroulait une gaze bleue flottante, et cinq minutes après on se dirigea vers les bois.
Un domestique devait se trouver à six heures avec les victuailles, à un endroit de la forêt nommé les Onie-Fontaines; de sorte qu'on n avait pas Fennui de traîner avec soi les éléments du dîner, et qu'on cheminait allègrement dans un étroit sentier très ombreux qui contournait la base du coteau planté de noyers. M. Déglise ouvrait la marche, s'appuyanten guise de canne sur le manche de son filet à papillons; puis venait M'"® Marthe, dont la robe frôlait avec un bruit frais les jeunes feuillées du sentier, et enfin, derrière elle, Paul Lobligeois, aspirant avec sensualité Todeur des merisiers et admirant avec
plus de délices encore Félégante silhouette qui se découpait devant lui sur la verdure. M*^® Déglise était en taille; son buste souple et rond semblait moulé dans le corsage de toile; sa jupe légèrement bouffante sur les hanches et suffisamment écourtée pour ne pas devenir une gêne dans les courses à travers bois, découvrait de temps en temps un pied alerte, chaussé de bottines de peau boutonnées très haut sur la jambe. Quand on eut gravi pendant un quart d'heure une rampe assez abrupte, et dont la raideur mettait obstacle à la conversation, on déboucha dans une allée herbeuse, large et pleine d ombre, où Ton put marcher de front et respirer à Taise.
Paul n'avait pas eu tort de compter sur cette promenade en forêt pour fondre la réserve de sa patronne. — A cette saison de Tannée, les bois de Fains et de Rembercourt ont une séduction inoubliable. Les grands hêtres qui peuplent la crête du plateau y font régner une pénombre où filtre capricieusement une pluie de gouttes lumineuses. A droite, par de moelleuses coulées de verdure, le regard aperçoit la vallée qui s'évase
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en plein soleil, la rivière scintillante au milieu de rherbe dorée des prés, les fermes et les villages épars sous les noyers, les coteaux de vigne découpant leurs doux contours arrondis sur le bleu du ciel. A gauche, tout est fraîcheur^ ombre et solitude. Des sources chantent au fond d'obscurs ravins que recouvre une végétation touffue. Partout des fleurs: muguets à foison, pervenches tapissant tout un dessous de futaie, orchidées aux inflorescences bizarres, ancolies d'azur, chèvrefeuilles aux pâleurs rosées. Les fourrés embaument; des bouffées aromatiques vous arrivent mêlées à des gazouillements de fauvette, à des chants de loriots qui soupirent au loin comme des flûtes invisibles. C'est une forêt enchanteresse où, quand on est jeune, on sent l'amour pousser de compagnie avec les feuilles et susurrer de concert avec les sources et les oiseaux.
^me Marthe élevée à la campagne, redevenait enfant dès qu elle était en plein bois. La vue des fleurs foisonnant dans les taillis réveillait son goût pour l'herborisation 5 elle oubliait un moment son rôle de directrice de la fabrique et ses
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grands airs corrects, pourcourir à travers les fourrés à la recherche d'une plante rare trouvée autrefois dans le même canton forestier. Paul Lobligeois la voyait s'enfoncer sous les arbres, disparaître dans les cépées, puis revenir un peu échevelée, la peau légèrement saupoudrée de la poussière d'or des étamines, les yeux brillants et les narines dilatées. De son côté. M, Déglise, empoigné par sa passion dominante, s'arrêtait souvent pour guetter au passage une variété de vanesse ou de silène qui manquait à sa collection. Le jeune homme, un peu abandonné à lui-même, résolut de suivre M*"® Marthe à travers les feuillées et de lui offrir au moins son aide pour porter les plantes qu'elle récoltait. L'offre fut acceptée et cela établit forcément entre les deux promeneurs un commencement de familiarité. Paul, bien qu'il professât une indifférence absolue en matière de botanique, se sentait tout à coup pris d'un vif intérêt pour cette science et demandait de nombreuses explications, que M^® Marthe lui donnait naïvement. Elle lui nommait les plantes, lui contait leurs mœurs et leurs propriétés. Paul
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s'émerveillait, regrettant son ignorance. Il exprima même assez hypocritement le désir de connaître un peu de botanique.
— J'ai des livres élémentaires et une flore du pays, répondit-elle ; je les mettrai à votre disposition...
Us avaient perdu de vue M. Déglise et s étaient engagés dans une coulée qui descendait vers un ruisseau à demi enseveli sous des herbes. A l'extrémité de cette gorge, ils virent que le ruisseau avait formé une sorte de mare verdissante, envahie parles joncs, et où des trèfles d'eau dressaient leurs aigrettes blanches et roses. M*"® Marthe s'élança pour cueillir ces jolies fleurs, qui sont assez rares^ et dans sa précipitation elle enfonça ses pieds dans la terre limoneuse de la mare. Quand elle revint dans le sentier herbeux, ses bottines étaient complètement couvertes d'une boue noire. Elle releva un pan de sa robe, constata le désastre et poussa une exclamation :
— Comme me voilà faite!
D'une main, elle maintenait sa jupe pour ne pas la gâter au contact de la vase, dans l'autre
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elle serrait les fleurs blanches et roses, et ainsi embarrassée, elle n'osait plus se mouvoir.
— Quel ennui! murmura-t-elle; jai horreur de la boue.
— Voulez-vous me permettre?... s écria Paul.
Sans attendre la réponse, il arracha des poignées d'herbe et de feuilles, s'agenouilla et se mit en devoir de frotter soigneusement l'un des petits pieds posés devant lui.
— Monsieur!... Non, je vous en prie, je ne le souffrirai pas!... balbutiait M""^ Marthe, prise à l'improviste et rouge de confusion autant que d'embarras.
Mais il ne Fécoutait pas et continuait d'essuyer avec précaution la vase qui souillait les bottines. Au cours de cette délicate besogne, il sentait sous ses doigts, à travers la peau souple du chevreau, les contours fondants du pied de Marthe, et un frisson lui passait dans les cheveux.
Elle, très nerveuse, se mordait les lèvres, puis tout à coup était secouée par d'involontaires éclats de rire, provoqués par le léger chatouille-
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ment des herbes sur le cou-de-pied, qu'elle avait très sensible.
Paul ne se lassait pas, frottait en conscience et éprouvait une indicible volupté, rien qu'à effleurer du doigt les chevilles menues de la jeune femme. Peut-être s'en douta-t-elle, car brusquement, d'une voix presque impérative :
— Cela suffit, dit-elle; je vous remercie, monsieur.
Elle se mit à marcher, tandis que le jeune homme, après avoir lavé ses mains dans le ruisseau, reprenait sa botte de fleurs.
— Nous ne devons pas être loin des Onie- Fontaines, poursuivit-elle sans le regarder, et mon mari y est sans doute déjà... Allons le rejoindre.
Le lieu du rendez-vous n'était pas éloigné en effet, et ils atteignirent au bout d'un quart d'heure une Gombe assez profonde où une coupe de bois avait été pratiquée deux ans auparavant; d'énormes chênes et quelques hêtres restés debout, y répandaient une ombre légère, traversée de larges et poudroyants rayons de soleil. Entre les
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fentes des roches moussues, des sources filtrant une eau rare, bruissaient ça et là et alimentaient le ruisseau, que les deux promeneurs venaient de longer. — M. Déglise, attardé sans doute à la poursuite de quelque lépidoptère capricieux, n'avait point encore paru. — M"*® Marthe s'assit sur une grosse pierre, enleva son chapeau, étendit un mouchoir sur ses genoux et se mit en devoir d'arranger les fleurs que Paul lui présentait une à une.
Ses cheveux noirs défaits par la course encadraient de boucles frisottantes son blanc visage, légèrement rosé; ses longs cils ombraient ses joues, tandis qu'elle baissait attentivement vers les fleurs ses yeux mi-voilés. Elle était charmante ainsi posée, et le jeune homme éprouvait en la regardant un sentiment d'admiration mêlé à'des élans de muette tendresse. Il n osait plus parler, craignant que le tremblement de sa voix ne le trahît et que l'intimité si doucement ébauchée ne s'envolât de nouveau comme un de ces beaux papillons que poursuivait M. Déglise.
Au moment où le bouquet allait être achevé,
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le manufacturier parut enfin, suivi du domestique qui portait le dîner.
— Je vous demande pardon de vous avoir faussé compagnie, s'écria-t-il ; mais mon dada ma emporté plus loin que je ne pensais... J'ai pourchassé une rarissime carte géographique, que j'ai manquée trois fois, et qui finalement a disparu dans le fourré. — Je vois que vous n'avez point perdu votre temps non plus, ajouta-t-il en se penchant vers le bouquet de sa femme...
Nous aurons tous gagné notre dîner et il arrive à point... Joseph, déballez les provisions, mettez les bouteilles au frais dans la source 5 à six heures précises, nous dresserons la nappe sur l'une de ces belles pierres plates...
Le dîner fut gai, copieux et libéralement arrosé par un vin léger, couleur pelure d'oignon que le manufacturier récoltait sur les côtes de Bussy et dont il était très fier. M. Déglise avait une prédilection pour ces dîners sur l'herbe, en plein bois; cela lui rappelait sa jeunesse et les parties de campagne qu'il faisait en Alsace, alors qu'il étudiait la fabrication à Mulhouse. Il s'en
réjouissait une semaine à l'avance, apportait un soin méticuleux dans la composition du menu et le choix des vins, et prenait plaisir à prolonger fort avant dans la soirée ces agapes champêtres. Quant à Paul Lobligeois, il se sentait trop heureux d'être assis auprès de sa patronne, pour se plaindre de la longueur du repas. Il la regardait manger, Técoutait parler et trouvait une grâce nonpareille à ses moindres gestes, à ses plus simples réflexions. Il lui semblait que ses paroles nettes, naturelles et sensées avaient un son franc comme lor; il admirait la déférence attentive et patiente avec laquelle cette, femme d'esprit supérieur écoutait les bons gros lieux-communs que M. Déglise émettait lentement entre chaque bouchée. Tout en dégustant le pineau parfumé de Bussy, il regardait le joli profil de M""^ Marthe, assise sur une pierre, les pieds pendants. Elle picorait délicatement dans l'assiette posée sur ses genoux, et chaque fois quelle portait un morceau à sa bouche, sa manche large et courte laissait voir jusqu'au coude un bras nu, blanc et rond, dont les
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regards de Paul avaient peine à se détacher.
La tombée du crépuscule et les premières sonneries lointaines des (Angélus les surprirent encore attablés auprès de la source.
— Sais-tu quoi? dit M. Déglise à sa femme, tandis qu'il allumait sa pipe de porcelaine, et que le domestique rangeait dans un panier la vaisselle du dîner ; nous allons terminer la soirée par une chasse à la lanterne. Joseph a apporté un falot, et sitôt la nuit venue, nous gagnerons la clairière des Hauts-Fays...
— Comment! encore.^ objecta M™* Déglise; tu n'es pas las de tes courses de la journée.'*
— Le dîner m'a défatigué, et puis cette chasse au falot est le seul moyen de se procurer quelques espèces crépusculaires introuvables... D'ailleurs, si cela vous ennuie, vous autres, vous irez en avant et vous me rejoindrez à la Grande- Tranchée.
^me Marthe savait qu'il était inutile de lutter contre certains entêtements de son mari, homme à la fois très doux et très opiniâtre. Elle accepta le bras de Paul Lobligeois et ils remontèrent
vers le plateau aux dernières lueurs du jour tombant, Paul était si ému de sentir le bras de la jeune femme sur le sien qu il restait silencieux ; celle-ci, un peu gênée de se trouver seule avec lui dans le sentier déjà obscur, cherchait au contraire à rompre à tout prix ce silence embarrassant.
— Vous voyez, monsieur, dit-elle enfin, en quoi consistent nos distractions campagnardes. . . Elles sont très calmes à côté de vos plaisirs parisiens, et peut-être vous êtes-vous ennuyé .'^
— Ennuyé! s'écria-t-il ; je ne donnerais pas ma soirée pour toutes les fêtes bruyantes de Paris!... Depuis des années et des années, je n'avais goûté le charme de cette vie intime qu'on ne trouve quen famille... J'ai perdu ma mère de bonne heure et chez nous, entre mon père très occupé de son commerce et une vieille tante un peu sourde, la vie n'était pas gaie...
Alors il lui conta son adolescence passée au fond d'un collège, avec de rares jours de sortie et six semaines de vacances maussades... Il n'y avait pas de jeune femme dans la maison de la
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rue Saint-Martin, et on s'y ennuyait tellement que Femprisonnement du lycée lui semblait encore préférable à la monotone austérité des jours de congé.
— Aussi vous vous êtes largement rattrapé lorsque vous avez eu la bride sur le cou ! remarqua en riant M""* Déglise.
— J'ai fait comme la plupart des touf jeunes gens lâchés en plein Paris, avec un peu d'argent en poche, après avoir été tenus trop sévèrement pendant leur enfance. J'ai cherché ailleurs la tendresse dont j'étais sevré chez moi. Seulement, je n'ai pas eu la main heureuse.
— On n'a jamais la main heureuse, quand on cherche l'affection dans des milieux où elle ne peut pas exister sérieusement, répliqua-t-clle d'un ton un peu dogmatique. C'est égal, avouez que vous avez maudit le sort, quand vous avez pris pour la première fois le chemin de La Lineusc?
— Comme à beaucoup de Parisiens, la province me semblait un épouvantai!, mais maintenant je suib revenu de mes préventions. Le tra-
vail de la fabrique m'intéresse; d'ailleurs^ madame, vous avez su me le rendre attrayant par votre bonne grâce et votre affabilité.
— Ne me faites pas de compliments, je ne les aime pas ! Je suis heureuse que votre besogne vous plaise, parce que le séjour de la province vous paraîtra moins lourd. — Dans la vie, continua-t-elle en poussant un soupir, on ne rencontre pas souvent Tidéal qu'on rêvait; mais, croyez-moi, l'accomplissement d'une tâche quotidienne, assaisonné de bonne humeur et de résignation, compose encore un bonheur acceptable.
Ils avaient atteint la Grande-Tranchée, dont la percée plus claire s'allongeait en bordure sur la crête du plateau boisé.
— Mon mari ne tardera pas à nous rejoindre.
Asseyons-nous un moment ici en lattendant, reprit M*"® Marthe en lui montrant un fût de hêtre renversé sur le bord du talus.
Il prit place à côté d'elle sur l'énorme bille moussue. Le crépuscule brunissait déjà les ^nasses du taillis, mais le ciel foncé au-dessus
d'eux gardait encore des teintes d'un bleu vert du côté du couchant. Tout le corps de M"® Déglise était noyé dans une ombre confuse, sauf la figure, dont la blancheur chaude se détachait vigoureusement sur le fond noir des feuillées. On voyait nettement la ligne pure du profil et parfois le scintillement des prunelles.
— Quelle belle soirée ! s'écria Paul, dont le cœur trop plein avait besoin de se dégonfler; quel beau pays que le vôtre !
— La Lineuse vous plaît?
— Je l'aime! murmura-t-il avec un accent passionné. — Figurez-vous que, dans le train qui m'amenait à Villotte, quand j'ai aperçu de la portière vos grands bois tombant à pic jusqu'au bord du canal, votre maison bâtie à l'ombre des arbres du coteau, avec ses prés verts, je me disais : « Comme on doit être bien là pour vivre dans une douce et étroite intimité ! ... » Et j'enviais le sort des heureux qui habitaient ce coin de terre...
Un nouveau soupir s'échappa comme à regret des lèvres de la jeune femme; puis elle redressa
brusquement la tête en faisant signe à Paul d écouter. Une voix invisible, qui depuis quelques minutes retentissait dans la direction du canal, — la voix de quelque marinier appuyé au gouvernail de son bateau, — leur arrivait de plus en plus distincte, et les paroles d'une chanson paysanne montait jusqu a eux dans le silence des bois ;
N'a-vous pas vu passer Marguerite ma mie, O lire, o lire?
Marguerite ma mie, o lirola?
Je donu'rais cent écus, Qjii dirait où est ma mie O lire, lire, Q.ui dirait où est ma mie, o lirola!
Dessous un prunier blanc La belle s*est endormie, O lire, o lire; La belle s'est endormie, o lirola!
Je la poussai trois fois Sans qu'elle osât mot dire, O lire, o lire; Sans qu'elle osât mot dire, o lirola!...
Ils s'étaient rapprochés pour écouter; leurs
cœurs semblaient suspendus aux paroles du chanteur, dont la mélodie populaire, tantôt vive et tantôt traînante, s'en allait bercée au fil de leau. Paul Lobligeois regardait M™® Marthe, dont le visage disparaissait maintenant dans l'ombre, et il lui semblait voir ses prunelles briller d'un éclat humide, comme si des larmes les eussent mouillées. — Ne serait-elle donc pas aussi résignée qu'elle le prétend? se demandaitil; la sérénité dont elle s'enveloppe n'existeraitelle qu'à la surface? — En même temps, il se rappelait qu'un soupir venait de s'échapper par deux fois des pures lèvres rouges de M™* Déglise, — et la perverse pensée qu'il avait eue à son arrivée à La Lineuse lui retraversait le cerveau. Sa fatuité et son scepticisme parisiens lui soufflaient au cœur d'audacieuses suggestions. — Peut-être, songeait-il, s'attend-elle à me trouver moins timide et me juge-t-elle un sot de rester à ses côtés, sans même oser lui ijiurmurer quelque parole d'amour qu'elle grille d'entendre?
11 en était là de ses réflexions quand
j^rae Marthe, en tournant la tête, surprit le regard fixé sur elle.
— A quoi pensez-vous? dit-elle d'une voix très douce.
— Je pense que, lorsque penché à la portière du train, j'admirais La Lineuse sans la connaître, je ne me doutais guère que c'était vers cette maison que ma bonne chance m'envoyait.
— Ainsi vous n'avez pas eu de déceptions?
Vous êtes content?
— Au delà de ce que j'espérais...
/ — Si vous êtes content de nous, je puis vous dire que de notre* côté la satisfaction est réciproque.
— Merci! s'écria-t-il avec effusion.
Le chanteur, maintenant tout à fait au-dessous d'eux, poursuivait sa chanson :
La quatrième fois, Son petit cœur soupire, O lire, o lire, Son petit cœur soupire, o lirolal
PÉCHÉ MORTEL, Jl
Pourquoi soupirez-vous, Marguerite, ma mie?
O lire, o lire, Marguerite, ma mie, o lirola!
Paul, s'enhardissant tout à. coup, s'était emparé de Tune des mains 3e la jeune femme et lavait portée à ses lèvres. Elle ne parut pas d'abord s'en offenser. Etait-ce le saisissement qui la paralysait.^ Ou bien le charme de l'amoureuse mélodie lancée à plein gosier par le marinier la grisait-elle à son tour, au point qu'elle acceptât sans regimber cette trop vive démonstration de tendresse.'^
Je soupire pour vous Et ne m'en puis dédire, O lire, o lire*, Ht ne m*en puis dédire, o lirola!...
La voix redevenait confuse et se perdait au détour du canal 3 M*"® Marthe se rendit compte alors seulement de l'inconvenante liberté qu'elle avait laissé prendre à son compagnon de route, et lui arrachant brusquement sa main i
— Vous oubliez que vous n'êtes plus à Paris ! dit-elle d'un ton bref.
Elle s'était éloignée et marchait au milieu de l'allée, sans s'occuper du jeune homme, qui n'osait plus lui offrir le bras.
Us n'avaient pas fait vingt pas qu'ils aperçurent la lueur tremblante et blafarde de la lanterne de M. D église.
— Victoire! leur cria de loin l'amateur de lépidoptères, j'ai pris un bombyx feuille-morte et un sphinx de l'esparcette ! . . .
ipRÈs avoir rejoint M. Déglise dans la Grande -Tranchée, on revint à La Lineuse. M'"^ Marthe avait pris le bras de son mari et Paul les accompagna jusqu à la porte de la fabrique. Le manufacturier donna une poignée de main à son commis en lui demandant s'il était satisfait de l'emploi de son dimanche. Comme celui-ci le remerciait avec effusion, il ajouta :
— Eh bien! mon camarade, il ne tiendra qu'à vous de recommencer... Tous les dimanches votre couvert sera mis à la maison.
Paul revint chez lui enchanté. Le souvenir des incidents de la journée lui ôtait l'envie de dormir, et il resta des heures accoudé à la fenêtre,
occupé à se remémorer les moindres détails de son tête-à-tête avec M*"* Marthe. Il la voyait cueillant ses fraises sous le grand soleil du verger, ou glissant sous Tombre mobile des feuillées. Il croyait tenir encore entre ses mains son petit pied frémissant; il sentait sur ses lèvres l'impression des doigts mignons de la jeune femme; la mélodie traînante de la chanson du marinier lui bourdonnait aux oreilles et le berçait délicieusement. Il ne se demandait pas : « Où veux-tu en venir et à quoi sert d'entraîner sans cesse ta pensée sur cette pente dangereuse? » II se contentait de savourer ces émotions toutes neuves et si inattendues.
Le lendemain, en se réveillant, il se dit : « Je vais la revoir, » et il prit gaiement le chemin de la fabrique. Mais les espoirs que nous avons longuement choyés sont le plus souvent malignement déçus. Il ne revit M*"® Marthe ni ce jour-là ni les suivants, et ce fut avec M. Déglise seul qu'il travailla au dépouillement de la correspondance. Dans le cours de la conversation, le manufacturier lui apprit que sa femme était
allée pour une huitaine chez son père, à la filature de Velaines, située à deux lieues en amont de Villotte. La nouvelle de ce brusque départ déconcerta singulièrement le jeune homme. La Lineuse lui sembla tout à coup déserte, et le paysage printanier qui entourait la fabrique perdit pour lui la moitié de son charme. Quand vint le samedi, M'"° Marthe n'était point encore de retour; M. Déglise annonça à son commis qu'il irait lui-même le lendemain chercher sa femme à Velaines et qu'il la ramènerait le lundi matin.
-^ Vous aurez tout votre dimanche à vous, continua-t-il, et si vous m'en croyez, vous en profiterez pour faire une fugue à Villotte. C'est en ce moment la foire de la Trinité, et vous pourrez employer votre soirée d'une façon amusante. Dès que ma femme sera de retour, nous reprendrons nos petites réunions.
Le dimanche matin, Paul se rendit à La Lineuse pour recevoir le courrier et s'assurer qu'il n'y avait point de lettre pressée à l'adresse de son patron. La fabrique solitaire avait quelque chose
de morne et d'endormi qui lui causa un serrement de cœur. Le village lui-même paraissait abandonné; une bonne moitié des habitants était à la foire de Villotte. Les cloches avaient beau tinter pour la messe; elles s.mnaient dans le vide et Téglise ne contenait que de rares fidèles.
Paul se sentait pris d'un mortel ennui. Il faisait cependant le même beau temps que le jour de la Pentecôte; les bois étaient plus verts encore et les oiseaux s*y égosillaient à chanter. A quoi allait-il employer cette interminable journée? — A lire.'^ Ses livres lui donnaient des envies de bâiller. — A revisiter les taillis où il avait cheminé en compagnie de M*"^ Marthe.^ La comparaison lui ferait trop mal au cœur. — Le conseil de M. Déglise lui revint à Tesprit; après son déjeuner, il résolut d'imiter les badauds et de passer sa soirée à Villotte,
La foire se tenait sur la place de la Municipalité, au milieu de tourbillons de poussière et sous un soleil aveuglant. Une foule de paysans et de petits bourgeois endimanchés se cou-
doyaient dans les allées étroites des boutiques ou autour des loges de saltimbanques. Les odeurs et les bruits particuliers aux réunions foraines évoquaient dans le cerveau de Paul un souvenir affaibli des fêtes des environs de Paris. C'étaient les mêmes émanations s'exhalant des échoppes des marchands de gaufres^ les mêmes détonations des carabines de tir, le même concert discordant de cloches frénétiquement agitées, de trombones enrhumés et de cymbales frémissantes. Il se rappela de semblables après-midi passées à Saint-Cloud en compagnie de sa maîtresse et n'en ressentit que plus fort l'isolement où il se trouvait au milieu de cette foule tumultueuse. Sous Tabri de toile où les organisateurs de loteries distribuaient leurs cartons, il apercevait des gars audacieux, profitant de Tombre et du brouhaha pour enlacer la taille de leur voisine; il surprenait çà et là des bouts de dialogues échangés entre grisettes et jeunes boutiquiers, — déclarations cavalières allant carrément droit au but, promesses de rendez-vous pour la nuit; — et ces ébauches d'amour, pour gros-
sières qu elles fussent, ne laissaient pas de troubler ce garçon de vingt-trois ans déjà éprouvé par quatre mois de vertu et par Tinfluence du renouveau.
Il quitta le champ de foire, alla dîner à Thôtel, puis, vers sept heures, ne se sentant pas d'humeur à retourner au milieu de la foule, il alluma un cigare et s'achemina vers Fains en longeant les bords du canal,
La chaleur du jour était tombée et les platanes de bordure versaient une ombre rafraîchissante sus Teau déjà plus foncée, au-dessus de laquelle volaient des nuées de moucherons. Un peu au delà de la première écluse, un massif de peupliers de Virginie abritait une herbe si drue et si invitante, que Paul, légèrement fatigué de ses allées et venues en plein soleil, ne résista pas au plaisir de s'étendre au revers du talus, dans le gazon tout parfumé d'une fine odeur de sauge et de pimprenelle. — De Tendroii où il était, on apercevait dans l'encadrement des peupliers le village surmonté d'un nimbe de fumées bleues, et plus loin, les plans inclinés des bois de Fains,
que le crépuscule baignait d'une pourpre vîolette. Paul alluma un second cigare et ses regards^ suivant les ondulations des collines déjà vaporeuses, allèrent se reposer sur cette forêt 01I5 huit jours auparavant, à pareille heure, il cheminait en donnant le bras à M"*^ Marthe. Un rossignol se mit à chanter presque au-dessus de sa tête. Les roulades de l'oiseau, entrecoupées de trilles redoublés comme une impatiente requête d'amour, plongèrent le jeune homme dans une langueur voluptueuse. — La tiède fermentation printanière, les sensations éprouvées çà et là au milieu des couples de la foire, l'image même de M™® D église, évoquée à laspect de la forêt, et qui se dressait devant lui charmante, adorable et inaccessible, tout contribuait à faire courir dans ses veines une brûlante flambée de désirs, 11 rêvait de rencontres romanesques, d'inconnues venant on ne savait d'où et apparaissant soudain pour étancher cette soif d'amour qui le tourmentait.,.
A ce moment, le rossignol son voisin interrompit brusquement sa chanson et un bruit de
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pas fit crier le gravier de la chaussée. Paul se dressa paresseusement sur son coude et aperçue • entre les platanes une forme féminine qui.s'avançait de son côté. Quand elle ne fut plus qu à quelques pas, il reconnut la contre-maîtresse des ourdisseuses, Catherine Huguet, qui rentrait au village. Alors il se mit lestement sur ses pieds et son apparition inattendue fit tressauter la jeune fille.
— Aïe! s'écria-t-elle, vous m'avez fait peur!
— Bonsoir, mademoiselle Catherine! répondit-il en riant, remettez- vous... Je ne suis pas un voleur,. D'où venez-vous donc si tard.î*
— De la foire de Villotte... Jai pris par le canal pour avoir moins de poussière au retour.
Elle était, en effet, très endimanchée: toilette claire, petit mantelet serrant sa taille, chapeau de paille encadrant gentiment sa tête blonde.
— Et vos galants vous ont laissée revenir seule ?
— Je n'ai pas de galants, répliqua M"* Catherine, en dardant une œillade dans la direction de son interlocuteur. L'amour ne me. rour-
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mente guère; je laisse cela aux Parisiens qui ont du temps à perdre.
Cette réplique désarçonna un moment le jeune homme, qui ne put s'empêcher de rougir, mais il reprit vite son aplomb, et, la regardant droit dans les yeux :
— Pourtant, dit-il, vous êtes assez jolie pour lie pas manquer d adorateurs!
— Taisez-vous, monsieur le mauvais plaisant, et occupez-vous de vos affaires... Vous n'y êtes donc pas allé, vous, à la foire?
— Pardon; je m'y suis fort ennuyé et j'avais hâte de m'en revenir.
— Ah ! dame, ça n est pas aussi amusant qu'un dîner au bois et on n'a pas chance d y renconrer d'aussi belles personnes que M""® Déglise !
— Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas.
— Allons, vous cachez votre jeu, c'est tout naturel... Mais ceux qui n'ont pas la berlue y lisent tout de même... Croyez-vous que je n'aie pas deviné que vous avez un tendre pour la patronne?
— Vous VOUS êtes trompée, riposta-t-il sèchement.
— Alors, tant mieux pour vous, car vous y perdriez vos peines !
Paul Lobligeois était vexé. — Ainsi, l'intime tendresse qu'il croyait cachée au plus profond de son cœur n'avait pas échappé à la perspicacité de cette futée Catherine. Son secret était éventé. Il se trouvait à la merci de M"® Huguet et il la savait mauvaise langue. Pour peu qu elle en eût fantaisie, il risquait de devenir, grâce à elle, la fable de la fabrique. Il fallait à tout prix détromper la contre-maîtresse, et pour cela il n'y avait qu'un moyen sûr: c'était de lui faire la cour. Le remède, du reste, n'avait rien de déplaisant. Avec son minois chiffonné, ses cheveux blonds, ses malins yeux gris, Catherine ne manquait pas d'une certaine grâce effrontée et piquante 5 de plus elle était jeune, bien prise dans sa petite taille, fraîche et grassouillette à souhait. L'heure, la saison, la disposition d'esprit où se trouvait Paul, tout le poussait à tenter une aventure aussi utile qu'agréable.
— Merci du conseil! reprit-il en affectant de rire et en marchant près de la jeune fille, mais votre recommandation était superflue... Le rôle d amoureux transi ne me séduit pas, et si je suivais mon goût, ce n'est pas de ce cp té-là que je me tournerais...
M^^« Huguet le regardait en dessous, d'un air moitié figue et moitié raisin.
— Me permettrez-vous, continua-t-il de vous accompagner jusqu'à l'entrée du village.'^
L'offre flattait la vanité de Catherine, mais elle était trop fine mouche pour le laisser voir.
— Si j'étais bégueule ou minaudière comme il y en a, murmura-t-elle en baissant les yeux, je vous répondrais que le chemin est à tout le monde... Mais je ne sais pas faire de façons et je ne refuse pas votre compagnie. .. Voici la nuit et j'ai une peur affreuse de rencontrer des gens en ribote.
— Enchanté de pouvoir vous être bon à quelque chose!... Je regrette seulement que vous vous décidiez à accepter mon bras beaucoup plus par peur que par plaisir.
— Je ne vous le demandais pas, repartit Catherine, en se rengorgeant et en posant sa main sur le bras du jeune homme; mais enfin, puisque vous me Toffrez, je ne vous ferai pas TafFront d'un refus... Là, je ne vous fatigue pas?
— Du tout.
— Cest que quand je m'accroche à un bras, j'ai la mauvaise habitude de m'y appuyer très fort.
— Je ne m'en plaindrai pas... Au contraire... j'irais comme cela pendant des lieues.
— Menteur!,., vous auriez bientôt assez de moi.
— Jamais!... Vous êtes trop charmante et trop aimable pour qu'on s'ennuie avec vous.
— Qu'en savez-vous.^... Vous me connaissez à peine.
— Je vous connais assez pour désirer de pousser la connaissance plus à fond.
— Vraiment?... On ne s'en serait guère douté quand vous passiez dans l'ourdissoir, raide comme un piquet, sans seulement m'adresser la parole.
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— Je craignais de vous compromettre devant les ourdisseuses, qui sont toutes d'assez mauvaises langues.
— Oh! pour ça, oui... Ce sont des pestes!
Tout en causant, ils dépassaient le village, et
ni Tun ni Tautre n'avaient Tair dy prendre garde. Ils continuaient à cheminer sur la chaussée du canal, que le feuillage touffu des platanes plongeait dans une nuit plus épaisse, et Paul Lobligeois poursuivait de sa voix caressante :
— Je ne vous parlais pas par discrétion, mais je mourais d'envie de trouver une occasion comme celle de ce soir pour vous dire à cœur ouvert à quel point j'étais amoureux de vous.
— Les mensonges ne vous coûtent rien, il y a longtemps que je m'en suis aperçue!... Ah!
mon Dieu, s'écria-t-elle en relevant la tête, mais nous avons laissé le village loin derrière nous!... Il est tard et nos gens seront en peine de moi....
— Restez encore un peu ! s'écria Paul.
En même temps, il lui passait le bras autour de là taille pour la retenir, et elle ne lui opposait qu'une faible résistance.
— La soirée est si belle!... Asseyons-nous un moment ici.
Il l'entraîna vers un des bancs placés de distance en distance le long de la chaussée^ et ils s*y assirent.
— Vous n'êtes pas gentil, murmura Catherine à mesure que le bras de Paul la serrait davantage; vous serez cause que j'aurai des raisons en rentrant chez nous. . Lâchez-moi!
* — Je m'en garderai bien, j'ai trop de plaisir à voir vos yeux brillants, et puis il faut auparavant que vous me promettiez...
— Quoi encore! balbutia Catherine qui commençait à se sentir troublée.
Sa voix devenait moins assurée et elle se défendait avec moins d'énergie. Elle était au fond très flattée de la poursuite de ce jeune Parisien, qu'elle avait cru féru d'amour pour la patronne, et comme elle n'avait pas l'humeur farouche, elle laissait volontiers Paul prendre assez d'arrhes pour qu'il se considérât comme engagé sérieusement. Pourtant, en sa qualité de fille rusée et expérimentée, elle conservait suffisamment de
sang-froid pour comprendre qu'elle enchaînerait plus solidement son adorateur en se faisant désirer davantage.
— Finissez! répéta- 1- elle; qu'est-ce que je dois vous promettre?
— De revenir ici un de ces soirs.
— Eh bien! oui, je vous le promets... Maintenant, vous allez me laisser partir.
— Il n'y a pas de bonne promesse sans signature, dit-il en rapprochant sa tête de celle de la jolie blonde.
En même temps, il lui appliqua un baiser à pleines lèvres.
— Vous êtes un monstre! s'écria-t-elle, et je ne vous parlerai plus de ma vie.
Elle profita de ce que l'étreinte de Paul s'était un moment détendue pour lui glisser entre les mains.
— Bonsoir! ajouta-t-elle quand elle fut à dix pas de lui ; je vous défends de me suivre.
Elle sauta au bas du talus et gagna un sentier qui conduisait directement à Fains en passant derrière La Lineuse«
Paul Lobligeois allait s'élancer à sa poursuite ; mais, au même moment, des pas lourds résonnèrent sur le gravier. Il reconnut deux ouvriers de la fabrique qui suivaient la chaussée, et, pour ne pas éveiller leur curiosité, il se décida à rentrer sagement chez lui par le plus long.
(E lundis dans la journée, M. ec ^mc Déglise revinrent à La Lineuse.
En traversant la cour, vers six heures, Paul aperçut M""® Marthe à Tune des fenêtres de la salle à manger. Il salua timidement et s'éloigna^ mais il lui avait suffi d'entrevoir le profil perdu de la jeune femme, pour qu'il fit un retour sur lui-même et se sentît honteux de son aventure de la veille. Maintenant que M""® Marthe avait repris possession de La Lineuse, elle reprenait en même temps la maîtresse place dans le cœur de Paul, et il se reprochait comme une infidélité, comme une profanation, son tête-àtête avec M^^^ Huguct. Quelle différence entre le grossier et sensuel émoi causé par les caresses si facilement prodiguées à Catherine, et Témo-
pO PÉCHÉ MORTEL.
tion profonde, religieusement tendre, ressentie rien qu'à laspect de M™^ Déglise ! Celle-ci était bien Tunique et constante préoccupation de son esprit, la directrice souveraine de ses pensées, depuis le premier jour où il était entré à La Lineuse, dans le simple cabinet de travail fleuri de primevères roses. Elle seule avait pu lui faire oublier Paris; elle seule avait exercé une influence heureuse sur sa volonté. — Et il allait risquer de détruire ce charme qui durait depuis plusieurs mois déjà, pour satisfaire un caprice d'une heure?... A la vérité, il n'avait courtisé Catherine que pour détourner les soupçons et imposer silence aux conjectures malveillantes de la contremaîtresse; mais c'était déjà trop que le nom pur et respecté de M™® D église se trouvât mêlé aux vulgaires détails de cette fredaine. — Le soir, tandis qu'il fumait à la fenêtre, il vit Catherine passer et repasser devant sa porte. Elle espérait sans doute l'induire à descendre et à l'accompagner dans quelque promenade nocturne aux environs ; mais il résista à la tentation et ne bougea de derrière ses persiennes.
Il se leva le lendemain dès laube et gagna les bois dans la direction des Onie-Fomaines. Il lui semblait qu'en retraversant les sentiers parcourus en compagnie de M"*® Marthe, il faisait à cette dernière une sorte d'amende honorable. Il s'arrêtait aux endroits où ils avaient stationné ensemble 5 il cherchait avidement à retrouver dans les fourrés les traces de son passage: — une branche brisée, un flocon de ruban pris aux épines des ronces, l'empreinte d un petit pied moulé par la glaise d'un fossé. — Il se délectait à ces adorables enfantillages de l'amour qui commence. En chemin, il cueillait les plantes dont elle lui avait dit les noms et il en composait un bouquet: — Dans la blancheur des muguets aux clochettes laiteuses, des pervenches ouvraient çà et là leurs étoiles bleues; des épillets d'amourette et de folle-avoine foisonnaient tout à travers; des chèvrefeuilles s'y mêlaient à de pâles orchidées, des impératoires y enroulaient leurs frêles dentelles; et, au centre, à peine écloses, pareilles à des désirs timidement exprimés, des renoncules et des lysimaques entr ou-
vraient leurs fleurs d or, encore humides de Teau de source où elles avaient trempé. — Il s'exhalait de cette gerbe une exquise et amoureuse odeur printanière, que Paul aspirait avec délices. — Il s'en revint par une haute colline où fut jadis un camp romain, d'où le regard plongeai: dans les rues du village et jusque dans Tintérieur de la fabrique.
Quand il parvint au sommet du plateau, La Lineuse s'éveillait: — un ouvrier ratissait les allées sablées du jardin ; la cuisinière traversait la cour, portant le lait du déjeuner ; au rez-dechaussée, deux persienncs brusquement ouvertes se rabattirent contre le mur, et, dans l'encadrement, Paul aperçut M*"^ Marthe en peignoir blanc et tête nue. Elle r:sta un moment à la croisée, penchant en avant le haut de son corps, comme pour mieux savourer la fraîcheur du matin, puis elle disparut. Quelques minutes après, il la revit dans le jardin. Elle allait de massifs en massifs, redressant les fleurs des plates-bandes, émondant les roses fanées des rosiers, ne restant pas une minute inactive. Il suivait au détour des
allées la flottante blancheur de son peignoir et s'oubliait à cet innocent espionnage. La cloche grêle de la fabrique lui rappela qu'il était temps de rentrer. II redescendit rapidement le sentier en zig-zag, arriva tout essoufflé à La Lineuse, et, en passant devant la maison d'habitation, chargea la femme de chambre de remettre son bou- ,quet à M"*® Déglise.
Pendant toute la journée, il ne pensa guère qu'à M™® Marthe et à Theurc où il monterait dans le cabinet du magasin pour lui remettre la correspondance. Il suivait impatiemment les progrès de l'ombre sur le mur de la fabrique, et la marche des aiguilles sur le cartel de son bureau. Trois heures sonnèrent, puis quatre 5 il se disait: « Dans une heure, je la verrai; peutêtre aura-t-elle mis mes fleurs auprès d'elle ? » Cinq heures tintèrent à l'horloge, et chaque coup du marteau sur le timbre résonnait dans son cœur. Il monta timidement les marches de Tescalier du magasin, traversa d'un trait la première pièce et frappa nerveusement à la porte du cabinet. Il se demandait maintenant avec une
secrète angoisse comment il serait reçu et si elle lui parlerait de Tenvoi du bouquet. Il entra, tête baissée, et quand il eut salué la jeune femme, il s'aperçut qu'elle n'était pas seule.
Près du bureau se tenait un personnage dont les traits avaient une lointaine ressemblance avec ceux de M'"*' Déglise. Au premier abord, la toilette très soignée de cet inconnu, sa moustache en brosse et ses cheveux trop noirs lui donnaient l'air jeune; en examinant de plus près son teint plombé, la peau plissée de son cou, les pattes d'oie aux coins de ses paupières, on reconnaissait qu'il avait atteint la soixantaine et qu'il appartenait à l'espèce des vieux beaux bien conservés.
— Mon père, M. de Bonnay, dit M'"® Marthe au jeune homme, puis se tournant vers le filateur qui saluait légèrement: — M. Paul Lobligeois, de la maison Lobligeois et sœur... Son père l'a envoyé étudier la fabrication à La Lineuse... Vous permettez que je m'occupe avec lui de l'expédition du courrier?
Elle prit la correspondance, relut les lettres,
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les signa après avoir demandé quelques explications et les remit à Paul pour la poste.
— A propos, monsieur Lobligeois, ajoutât-elle au moment où il allait se retirer, je ne sais si M. Déglise vous a averti que nous comptions sur vous demain soir? Vous dînerez avec mon père et M. le curé de Fains... Ccst entendu, n'est-ce pas? Demain, à sept heures...
Pas un mot du bouquet. Lorsqu'à Theure indiquée pour le dîner, Paul entra le lendemain dans le salon de La Lineuse, son premier soin fut de jeter un regard furtif sur les vases qui garnissaient la cheminée et le guéridon, afin de chercher s'il n'y verrait pas ses fleurs. Il ne vit rien et on ne lui parla de rien. Comme il pleuvait, on ne quitta le salon que pour passer dans la salle à manger. M™* Déglise avait repris avec le jeune commis ses manières réservées et cérémonieuses. A table, elle le plaça entre son mari et M. de Bonnay, qui Taccapara pour lui compter à mivoix ses impressions de voyage et de plaisir à Paris. Paul écoutait d'une oreille distraite et se rattrapait en regardant mélancoliquement la
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maîtresse de la maison placée en face de lui. Blanche, fraîche et avenante dans sa neuve toilette de printemps, M*"® Marthe ne paraissait occupée que du curé, qu elle entretenait longuement des affaires de la paroisse. Après dîner, les hommes allèrent fumer sous la yérandah, à l'exception du prêtre, qui était resté au salon, près de sa paroissienne, et continuait le récit de ses démêlés avec le maire et le conseil municipal. Vers dix heures, on se sépara, et Paul regagna le village en compagnie de Tabbé, qui lui fît rhonneur de Tabriter sous son vaste parapluie. — Quelle digne personne que M'"^ Déglise!
dit ce dernier en relevant sa soutane et en marchant lourdement dans le chemin boueux, — dévouée à son mari, à sa maison, remplissant exactement ses obligations de femme du monde sans négliger ses devoirs de piété, et trouvant encore le temps de s'occuper de bonnes œuvres. . . J'ai rarement vu un intérieur aussi uni et aussi édifiant que celui des Déglise... Vous devez vous félicitçr, monsieur, d'être reçu en ami dans cette demeure si chrétiennement hospitalière...
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Paul Lobligeois ne répondait que par monosyllabes à ce panégyrique, qui se prolongea jusqu'à la porte du presbytère. Il rentra chez lui en proie à une vague dépression qu'augmentait encore le ruissellement plaintif de la pluie contre les vitres.
Il s'était fait une fête de ce dîner, et il n en rapportait qu'une lourde déconvenue. — 11 devenait maintenant évident pour lui que M"'® Déglise avait été froissée de l'envoi du bouquet; elle trouvait cette familiarité déplacée et elle se conduisait de façon à faire comprendre à Paul qu'il ne fallait pas que la chose se renouvelât. — Après tout, se disait-il en tournant dans sa chambre comme un écureuil en cage, elle a raison, et tu es fou de te mettre un pareil amour en tête! Qu'espères-tu .\ . . Crois-tu que cette honnête femme va compromettre sa réputation et son repos pour te donner le plaisir de papillonner indiscrètement autour d'elle? Elle a agi sagement en ne te laissant pas te fourvoyer davantage. En supposant qu'elle n'aime pas son mari, — ce qui n'est pas prouvé, — elle est trop
sensée et trop loyale pour mettre dans sa vie un amour coupable, — et c'est fort heureux pour toi... Réfléchis un peu à ce qui serait arrivé si, au lieu de rencontrer une femme attachée à ses devoirs, tu étais tombé sur une coquette roma nesque et inflammable ! Quel joli rôle aurais-tu joué dans cette maison où M. Déglise ta accueilli avec une confiance aveugle, et comment tout cela eût-il fini?... Non, sois bien convaincu que jy^me Marthe est une adorable créature qui n a nulle envie de faiblir. Contente-toi d'admirer sa beauté à distance respectueuse, et encore ne la regarde pas trop de peur d'être tenté. Détourne d'elle ta pensée et tes désirs; cherche ailleurs des distractions qui téloignent de son chemin, et tâche de te guérir pendant que ta blessure est légère...
Il se coucha là-dessus et s'endormit d'un sommeil agité. Le lendemain matin, comme il se rendait à la fabrique, il croisa en route Catherine Huguet, qui passa dans un rayon de soleil, le nez en l'air, les cheveux blonds au vent. Les yeux luisants de l'ouvrière lui lancèrent une œil-
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lade moqueuse. Tout en sautillant à travers les flaques d'eau, elle relevait sa jupe et montrait une jambe agréablement modelée. Paul Lobligeois trouva au minois chiffonné de la contre-maîtresse une coquetterie provocante et se reprocha d'avoir dédaigneusement coupé court aux relations nouées le soir de la Trinité*. M"® Huguet était en somme une personne fort désirable, et, comme la façon rapide dont s'était arrangé leur premier tête-à-tête démontrait suflîsamment à Paul qu'il n'avait pas affaire à une ingénue, il résolut sans trop de scrupules de chercher à reconquérir les bonnes grâces de la séduisante Catherine.
Il rôda plusieurs fois autour de l'atelier des ourdisseuses, espérant trouver une occasion d'entrer en conversation avec M"® Huguet, mais cette fantasque personne semblait prendre un malin plaisir à l'éviter. Il n'osait trop s'arrêter dans l'atelier de peur d'éveiller l'attention des ouvières; il savait d'ailleurs que M""® Déglise avait l'œil à tout et il craignait que ses allées et venues autour de l'ourdissoir ne parussent à la sévère
patronne aussi étranges que peu justifiées. D'un autre côté, le temps devenu pluvieux lui ôtait tout espoir de rencontrer le soir Catherine au bord du canal. II était fort empêché, et ces obstacles imprévus accroissaient son caprice en Tirritant.
Un matin qu il s'était aventuré dans lourdissoir, il tressaillit en y entendant résonner la voix de contralto de M*"® Déglise. Il neut que le temps de se rencogner vivement dans un angle obscur, et, masqué par Tépaisse armature d'un métier inoccupé, il put échapper aux regards de jy^me Marthe. Celle-ci donnait précisément des instructions à la contre-maîtresse :
— Les rayons du magasin, disait-elle, sont fort peu en ordre; la marchandise encombre les comptoirs; il faudra me ranger tout cela demain, Catherine... J'irai reconduire mon père jusqu'à Villotte ; vous profiterez de mon absence pour passer votre après-midi à classer les pièces de toile dans les casiers... Je compte sur vous, n'est-ce pas.'^
Elle sortit, et Paul Lobligeois put quitter la
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cachette où il s'était musse. — - L ordre que la patronne venait de donner à M"'' Huguet fournissait au jeune homme un moyen commode de renouer avec la contre-maîtresse. Catherine serait seule au magasin pendant toute laprès-midi, et, M""* Déglise devant s'absenter, on ne risquerait pas d être dérangé. A la vérité, Paul rougissait bien un peu de l'espionnage à l'aide duquel il se trouvait mis au courant des projets de M'"*' Marthe. Il lui semblait qu'il allait commettre un abus de confiance en choisissant pour une pareille équipée la maison même de la femme qu'il s'était promis de respecter. Puis, comme nous ne sommes jamais en peine de trouver une mauvaise raison pour colorer une méchante action, il s'excusait à la façon de Tartufe en se disant que cet écart de conduire était rectifié en somme par la pureté de l'intention. — Que voulait-il? Oublier M""® Déglise et se détacher d'un amour défendu? Quel meilleur moyen pou* vait il employer que de substituer à cette passion naissante une amourette sans conséquence?...
Vers quatre heures, le lendemain, tandis qu'il
travaillait dans le bureau du rez-de-chaussée^ Catherine passa lentement devant la fenêtre ouverte, jeta sournoisement à Tintérieur un regard ironique, puis se dirigea ostensiblement vers l'escalier du magasin situé en face. Deux minutes après, Paul la vit reparaître à la croisée du premier étage et se pencher au dehors pour baisser la jalousie. Elle avait un peu l'air de le narguer et cela lui ôta ses derniers scrupules. — La maison d'habitation, avec ses persiennes closes, semblait dormir; M. et M"® Déglise, partis pour ViUotte après le déjeuner, ne rentreraient probablement pas avant six heures. Les ouvriers venaient de sortir pour le goûter, et les ateliers étaient vides. Paul prit une liasse de lettres pour motiver son entrée, et monta au magasin.
Quand il eut ouvert doucement la porte, il ne distingua rien tout d'abord, ébloui qu'il était par le brusque passage de la pleine lumière à la demi-obscurité. Les jalousies hermétiquement closes laissaient complètement dans lombre les profondeurs de la pièce, plus longue que large, où régnait une odeur forte çt tenace, — l'odçur
de l'apprêt dont les tisserands enduisent leur trame. — Paul finit par apercevoir Catherine, debout sur l'un des comptoirs et rangeant des coupons d'étoffe dans les casiers. Au bruit de la porte refermée, la jeune fille tourna la tête et dévisagea hardiment le commis :
— Si c'est M"® Déglise que vous cherchez, lui dit-elle d'une voix mordante, elle n'est pas ici, je vous en avertis.
— Je le sais, répliqua-t-il en s'approchant du comptoir 3 aussi n'est-ce pas pour cela que je suis monté... Je désirais vous voir et causer un moment avec vous.
Elle s'était remise à sa besogne et chantonnait railieusement sans se donner la peine de lui répondre. Un peu piqué de cet accueil indifférent, il s'était accoudé à la tablette du comptoir et tambourinait sur le chêne ciré en regardant Catherine de bas en haut. — Elle était simplement vêtue, mais avec goût. Sa robe d'indienne claire découvrait jusqu'à la cheville des pieds chaussés de bottines d'étoffe noire; quand elle levait Içs bras et se haussait pour atteindre les
casiers les plus élevés, cette attitude faisait valoir rélégance de sa petite taille, en accusant le modelé de la poitrine et des hanches. Dans ces allées et venues sur le comptoir, Tourlet de sa jupe frôlait les mains et les cheveux du jeune homme.
— Vous ne répondez rien, reprit-il; êtcs-vous fâchée?
— Je n'aime pas les gens capricieux.
— Capricieux, moi?... Vous voyez bien que non, puisque je n'ai pu résister au désir de vous voir.
— Oui-dà!... Combien y a-t-il que la Trinité est passée?
— Mais... il y aura demain huit jours.
— Eh bien! vous en avez mis sept à vous décider... Vous avez pris le temps de réfléchir!
— Ne m'avez-vous pas défendu de vous reparler?
— Vous êtes obéissant! s'écria-t-elle en haussant les épaules... Au lieu de débiter des daillerieSy vous feriez bien mieux de me donner les pièces de toile qui sont sur le comptoir.
— Avec plaisir...
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Il prenait les coupons et les lui tendait. Catherine se dressait sur la pointe des pieds pour aveindre le dernier rang des casiers, puis elle se baissait de nouveau pour recevoir une pièce de toile. Ce va-et-vient échauffait ses joues et allumait ses yeux gris dans Tombre. A un mouvement qu'elle fit pour se baisser, une rose qu'elle avait piquée à son corsage tomba, et Paul Lobligeois s'en empara; elle voulut la ressaisir et le jeune homme en profita pour lui prendre les deux mains. Elle glissa à genoux sur le comptoir, et leurs têtes se trouvèrent si bien de niveau que Paul lui appliqua deux baisers sur le cou. Il pro^fita de réblouissement que causait' à la jeune fille cette caresse inattendue pour lui passer un bras sous la taille et pour l'emporter. — r Elle se débattait et ses efforts n'aboutissaient qu'à resr serrer la double étreinte qui la retenait prisonnière. En un clin d'œil/elle se trouva poisée sur les genoux du commis, qui était allé s'asseoir sur Tune des chaises du magasin.
— Ça n'est pas de jeu, murmura-t-elle essoufflée ; lâchez-moi !
— Pas avant que vous ne m'ayez permis de vous embrasser.
— !1 me semble que vous n'avez pas attendu la permission... Cest assez comme cela!
— Ce ne sera jamais assez! dit-il en couvrant de baisers les lèvres de Catherine.
Elle était devenue rouge comme un coquelicot et Paul ne lui laissait pas le temps de protester. Dans le magasin obscur, on entendait le ronronnement sourd des métiers de l'ourdissoir et le fremissement.de plus en plus accentué des chaudières delà teinturerie. Le travail avait repris dans les ateliers et couvrait de ses rumeurs le bruit des baisers du jeune homme, qui commençait à perdre la tête. — Brusquement la porte s'ouvrit et M"™® Déglise parut sur le seuil.
A la vue de ce qui se passait dans son magasin, M*"* Marthe était devenue aussi rouge que Catherine, — rouge de confusion et de colère. — Elle fit claquer la porte derrière elle; ses yeux noirs flambèrent d'indignation, tandis que M"® Huguet épouvantée s'empressait de quitter
les genoux de Paul, et que celui-ci restait pétrifié sur sa chaise.
— Sortez, mademoiselle! dit enfin M""® Déglise d'une voix sourde. Quant à vous, monsieur, j'ai à vous parler. Suivez-moi !
Elle se dirigea lentement vers la porte de san cabinet, louvrit, puis d'un geste impérieux enjoignit au malheureux commis, écrasé de honte, d'y entrer le premier. Alors elle se retourna vers Catherine qui n'osait bouger, et frappant du pied avec violence :
— Sortez! répéta-t-elle, je vous chasse !
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|a porte du cabinet une fois refermée, j^me Marthe s'était adossée à son bureau, et de là, hautaine, les sourcils froncés, la lèvre crispée, elle lançait un regard fulminant sur Paul Lobligeois, debout au milieu de la pièce.
— Si vous ne vous respectez pas vous-même, dit-elle d'une voix âpre et saccadée, vous devriez au moins respecter ma maison, une maison où vous avez été reçu en ami!... Votre conduite esc indigne, monsieur ! . . . Il y a quatre mois à peine, ici même, vous protestiez de vos bonnes intentions... Et aujourd'hui, à quelques pas de mon bureau, vous osez donner de scandaleux rendezvous à une de nos ouvrières... à une effrontée
dont j aurais dû me méfier ! . • Oh ! cette fille, on m'avait bien prévenue qn'elle ne valait rien ! . . . Mais je n'y voulais pas croire. — Une créature que j'ai tirée de la misère, que j'ai décrassée, qui me doit tout ! . . . Quelle misérable espèce que ces gens-là !
Bien qu'il fût très abasourdi, Paul Lobligeois ne put s'empêcher de remarquer tout d'abord avec quelle rapidité l'irritation de M""® Déglise se tournait presque entièrement contre Catherine. Mû par un sentiment de loyauté, il crut devoir rétablir les faits et justifier l'ouvrière.
— Madame, hasarda-t-il humblement, vous avez raison, la faute commise est inexcusable, mais cette jeune fille est innocente... Seul j'ai été coupable et seul je dois être puni... Je suis entré au magasin à Tinsu de M}^^ Huguet, je l'ai poursuivie de mes obsessions; quand vous l'avez surprise près de moi, elle y était contre son gré ; j'ai cédé à un mouvement de folie dont elle n'était nullement complice...
S'il avait cru désarmer M""® Marthe par cet aveu, il comprit bien vite qu'il s'était trompé.
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Un éclair flamba de nouveau dans les yeux noirs de la patronne.
— Vous deviez être fou^ en effet, interrompitelle violemment, fou ou absolument dépravé, pour vous jeter au cou d'une créature pareille ! . . . Comment un homme délicat et bien élevé peutil avoir des goûts si bas?... Une fille sans beauté, sans esprit, sans pudeur?... Quel philtre vous avait donc versé cette dévergondée pour vous rendre amoureux d'elle?... Ces femmes-là font la honte et le malheur des maisons oii elles entrent... Celle-ci du moins ne salira pas plus longtemps la mienne!... Dès ce soir, je débarrasserai la fabrique de cette brebis galeuse.
Elle allait et venait à travers la chambre, les bras croisés, la figure tragique, lançant d'une voix sifflante les phrases qui s'échappaient de ses lèvres, sans ordre ni mesure. Paul stupéfait ne reconnaissait plus la correcte et calme M*"^ Marthe dans cette femme passionnée que la colère secouait comme un ouragan secoue un arbre.
L'exagération même de cette colère lui rendit un peu de sang-froid. Au milieu de ses emportements.
j^me Déglise paraissait moins irritée de Tinconvenance de l'acte en lui-même que de la franchise avec laquelle le jeune Lobligeois venait de déclarer son brutal amour pour Catherine. — Plus il examinait sa patronne, tandis quelle passait et repassait, méprisante et courroucée, devant lui, plus cette agitation lui semblait hors de proportion avec le méfait commis . L'indignation de M"® Marthe avait quelque chose des récriminations amères et brûlantes d'une femme jalouse. Elle mettait un si étrange acharnement à accuser Catherine que Paul s'enhardit à prendre de nouveau la défense de la contre-maîtresse.
— Je vous en supplie, madame, reprit-il, ne vous laissez pas égarer par votre légitime colère. . . Je vous le répète, M^^*' Huguet n'a pas été complice, mais bien victime de ma faute. . . Soyez indulgente pour elle ! . . .
— Il ne vous manque plus que de Vous faire son avocat! s'écria- t-elle exaspérée ; votre... frénésie vous aveugle un peu trop, monsieur, et vous perdez toute vergogne ! . . . J ai chassé cette fille et, ce soir, M. Déglise vous priera de quitter
à votre tour La Lineuse... C'est tout ce que j'avais à vous dire.
— J'ai mérité ce renvoi, madame, et je vous obéirai.
Il courbait la tête devant elle. Il était devenu très pâle et, à Tidée que les portes de La Lineuse allaient se fermer irrévocablement sur lui, des larmes lui montaient aux yeux.
— Je n'aurai plus l'honneur de vous revoir, ajouta-t-il... Laissez-moi vous demander humblement pardon de vous avoir offensée... Je m'en vais navré d'avoir si mal reconnu vos bontés.
^me Marthe vit sa pâleur^ ses traits contractés, ses yeux humides, et soudain sa colère tomba. Elle eut honte de s'être abandonnée à un pareil emportement, et reprit d'une voix radoucie :
— Adieu, monsieur!... Cette déplorable affaire aura pour tout le monde de tristes conséquences^.. Si vous êtes peiné de votre mauvaise action, nous regretterons, nous, d'avoir été déçus dans nos espérances... Vous nous avez cruellement trompés!
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— Oui, soupira-r-ii en se dirigeant lentement vers la porte, je suis un misérable... Ma conduite me fait horreur et ma faute est encore plus honteuse que vous ne croyez...
— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle en l'arrêtant d'un geste.
— J'ai trahi votre confiance, j'ai compromis la réputation de M'^® Huguet, et je n'ai même pas pour excuse cet entraînement de la passion dont je me vantais tout à l'heure...
Les traits de M""^ Déglise s'étaient détendus et dans ses yeux noirs l'étortnement avait remplacé l'indignation .
— Je ne vous comprends pas, murmurat-elle. . . Expliquez-vous.
Et comme Paul Lobligeois secouait la tête, elle insista :
— Vous n'aimiez pas cette fille .^
— Non, madame, mais j'essayais de me monter la tête et de m'imaginer que je pourrais devenir amoureux d'elle...
^me jv^arthe eut un haussemement d'épaules.
— Pourquoi jouiez-vous cette vilaine comédie?
— Pourquoi ?••. — Il regarda à la dérobée jyjme Déglise, lut une secrète mansuétude dans les yeux de sa belle patronne et fut presque tenté de lui répondre: « Parce que je vous aime... » Mais, après ce qui venait de se passer, il sentit qu'aune pareille déclaration serait aussi, impertinente qu'audacieuse : — Vous avez déjà, reprit-il, une trop mauvaise opinion de moi et je n'ai pas le courage de vous confesser mes torts...
— Si votre confession est de celles qu'une femme puisse entendre, je suis prête à l'écouter. . . Parlez...
— Eh bien! je voulais me mettre cette folie en tête pour me distraire d'une folie plus dangereuse... d'un amour impossible.
— Ah! oui, dit-elle avec un accent dédaigneux, cette femme pour laquelle votre père vous a fait quitter Paris !
— Cette femme est depuis longtemps loin de ma pensée!.. Non, il s'agit d'une personne autrement digne d'être aimée
— Encore une passion ! s'exclama -t-elle sans
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rien deviner et en souriantingénument ; celle-là est-elle sérieuse, au moins ?
— Très sérieuse.
— Alors pourquoi essayer de vous en distraire ?
— Parce que celle que j aime ne songe pas à moi.
— Pourtant, continua-t-elle en ayant dans ses grands yeux étonnés cette curiosité qui pousse les femmes les plus honnêtes à pénétrer un mys tère amoureux, si cette personne est réellement digne d être aimée, je ne vois là rien de désespéré. . . Vous pourriez chercher à lui plaire et à 1 épouser. . .
— Elle n est pas libre...
A ce moment, les regards de M*"® Marthe rencontrèrent ceux de Paul fixés sur elle et une rougeur lui monta aux joues ; un vague pressentiment commençait à la troubler; cependant elle murmura presque machinalement :
— Elle est fiancée ?. .
— ' Non... mariée.
— Ah I fit-elle en. tressaillant.
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Elle détourna la tête et ferma les yeux. Elle n'avait plus envie de lui poser de nouvelles questions et restait accoudée méditativcment au casier du bureau ; mais Paul, effrayé de ce soudain silence, et d ailleurs emporté par son émotion, par le charme de cette confession à demi voilée, s'était remis à parler :
— Elle est mariée, elle appartient à un autre, et comme elle est la plus pure et la plus respectable des fenimes, elle...
— Cela suffit, interrompit M*"® Marthe d'une voix doucement assourdie, gardez vos secrets, je n'en veux pas savoir davantage.
Elle avait relevé la tête ; sa figure, légèrement colorée, avait repris sa sérénité virginale; seuls, seis yeux noirs, baignés d'une lueur attendrie, trahissaient un reste d'émotion.
— Asseyez-vous, reprit-elle, en montrant une chaise à Paul, et écoutez-moi.
Elle avait attiré à elle le fauteuil du bureau et s'était assise à son tour en face du jeune homme, à la fois anxieux et heureux du revirement qui semblait s'opérer.
— Ce que vous venez de m'apprendre, poursuivit-elle, atténue vos torts sans les exeuser... Vous avez agi avec 1 etourderie d'un enfant... Ce qui serait de la perversité chez un homme mûr n'est chez vous que le bouillonnement de la jeunesse, mais cette ébullition du cerveau, pour être inconsciente, n'en est pas moins dangereuse... Il y a quelque chose d'odieux et de répugnant dans ce projet de séduire M"® Huguet pour vous guérir d'une folie... Vous devez bien le comprendre, on ne remplace pas une passion coupable par une liaison qui ne l'est pas moins. .. Heureusement, vous vous êtes arrêté à temps... Quelques mauvaises semences qu'ait développées en vous le milieu dissipé où vous avez été jeté si jeune, j'ai une trop haute opinion de la délicatesse de vos sentiments pour n'être point persuadée que l'aventure de tantôt ne se renouvellera plus... M. Déglise ne saura rien de ce qui s'est passé... Je verrai M"*' Huguet tout à l'heure et je lui ferai comprendre qu'elle a intérêt à quitter La Lineuse... Je la placerai à Velaines, où mon père a besoin d'une contremaîtresse habile et
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expérimentée... Tout rentrera dans Tordre et il ne tiendra qu'à vous que nos relations restent ce qu elles étaient. . .
— Vous me pardonnez ! s écria Paul profondément ému. O Madame, vous êtes aussi bonne que belle ! — Brusquement il s'était agenouillé devant M™^ Marthe et il baisait passionnément les volans de sa robe :
— Relevez-vous! dit-elle sévèrement... Ne vous corrigerez-vous donc pas de cette impétuosité enfantine qui vous a déjà entraîné à commettre de regrettables sottises?,.. Je vous pardonnerai, mais à une condition, c'est qu'à partir de ce soir vous deviendrez plus sage et vous vous efforcerez de chasser toutes ces folies de votre cerveau... Vous êtes bien doué, vous avez de l'instruction et de l'énergie, tâchez que ces qualités ne soient point paralysées par les effervescences d'une passion grossière ou par les rêveries dangereuses d'un amour défendu... Cette personne, — dont je ne veux pas connaître le nom, — elle s'arrêta un moment pour reprendre sa respiration, — cette personne ne peut pas
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être à vous et. . . si vous avez pour elle une affection vraie, c'est-à-dire une affection doublée d estime et de respect, vous l'oublierez...
— Ah ! madame, soupira-t-il, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces.
— Il le faut !... Si elle est honnête et estimable, — et je le crois, puisque vous laffirmez, — elle doit avoir le respect d'elle-même, et n étant plus libre, elle ne peut vous aimer... Si, par impossible, elle venait à céder à un entraînement, il lui faudrait mentir, tromper ceux qui ont confiance en elle, s'avilir... et elle serait la plus malheureuse des femmes... Non, vous ne devez plus penser à elle !
11 écoutait comme dans un rêve la tremblante musique de cette voix que suspendaient parfois de soudaines hésitations. Il aurait voulu l'entendre longtemps ainsi, dans la demi-obscurité du cabinet de travail où pénétrait le ronronnement affaibli des métiers de la fabrique... Quand j^me Marthe eut cessé de parler, il balbutia :
— Je m étais dit tout cela... mais ny plus penser est plus difficile que vous ne croyez.
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— On peut tout ce qu'on veut, répliqua-t-elie, quand on lé veut énergiquement... D'ailleurs il est d autres moyens de vous guérir, plus sûrs et plus honorables que celui que vous vous proposiez d'employer... Voulez-vous écouter les conseils d une femme plus âgée que vous et qui a plus d'expérience de la vie?
— Parlez, madame, je vous en prie !.. Vos conseils seront des ordres pour moi.
— Vous êtes très jeune, et, à votre âge, le cœur n'est pas si irrévocablement pris qu'il ne puisse se déprendre. . .
— Jamais! protesta-t-il en regardant avec tendresse M""® Déglise, qui baissa les yeux et détourna la tête.
- — Cela se dit, reprit-elle mélancoliquement, mais les faits donnent un démenti à ces affirmations romanesques... Il y a plus d'une femme aimable au monde . . Vous pouvez rencontrer une jeune fille qui ait les mêmes charmes que celle que vous prétendez adorer et qui, de plus, soit maîtresse de disposer d elle-même.
— Cette jeune fille n'existe pas.
— Pardon, elle existe, soyez-en convaincu...
— Et quand elle existerait, s'écria-t-il avec Texaltation d'un dévot en extase devant sa madone, ce ne serait toujours pas Elle !,. Ah ! si vous la voyiez , comme je lai là devant mes yeux : belle, chaste, spirituelle, adorable, vous comprendriez qu'elle ne peut avoir de rivale dans mon cœur, parce qu'il n'y a pas de jeune fille au monde qui la vaille !..
M"® Marthe eut comme un frémissement intérieur, sa voix s'étrangla un moment dans sa gorge, puis elle repartit doucement après avoir surmonté ce trouble passager :
— J'en connais une, moi, qui ressemble précisément au portrait que vous venez de tracer !
— Permettez-moi de ne pas vous croire...
— Vous me croirez pourtant quand vous la verrez... C'est ma sœur.
— Votre sœur.^ répéta Paul, étonné.
— Oui, Désirée, ma sœur cadette... Elle sortira de son couvent dans un mois et demi et passera ses vacances avec nous, car mon père, depuis son veuvage, a repris des habitudes de
garçon qui rendent le séjour de Velaines peu agréable pour une jeune fille... Jaime beaucoup cette enfant^ je lui ai servi de mère et je suis très fière d'elle... Mon Dieu! il est vrai que les mères sont portées naturellement à s extasier sur les mérites de leurs filles, mais vous me savez assez ennemie de l'exagération pour croire que je suis sincère en affirmant qu'elle est charmante.
— Elle doit Fêtre, si elle vous ressemble...
— Elle me ressemble en effet, continua jyjme Marthe avec un sourire , mais en beaucoup mieux, et, de plus, elle a dix-huit ans à peine, tandis que ma trentaine est sonnée... Son avenir me préoccupe... Mon père nest pas du tout le chaperon qu'il faudrait à une fille comme elle, et je voudrais qu'elle ne rentrât à Velaines que pour s'y marier...
Elle vit que Paul la regardait d'un air intrigué ec inquiet :
— Ecoutez-moi bien, poursuivit-elle en se rapprochant de lui ; la confession que vous m'avez spontanément faite me prouve que vous avez confiance en moi, et, de mon côté, je ne
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puis VOUS donner un plus grand témoignage d affectueuse estime qu'en vous ouvrant mon cœur tout entier. •
Tandis qu'elle parlait, Paul était soulevé par une émotion à la fois poignante et tendre. Suspendu pour ainsi dire aux lèvres de M*"® Déglise, il se sentait pris d'un redoublement de fervente admiration pour cette femme qui lui ordonnait de l'oublier. Pendant qu'avec mille précautions délicates elle s'efforçait de le détacher d elle , il comprenait que jamais il n'avait été plus près de son cœur. Elle refusait de l'aimer, et, par une adorable contradiction, elle lui donnait la meilleure part et la plus intime de son affection. Ce chaste et enivrant tête-à-tête dans le cabinet de travail, sombre et discret comme un confessionnal, l'emplissait d'une joie pure et voluptueuse :
— Madame , répondit-il très troublé , cette heure me laissera un souvenir ineffaçable... Je me demande si je mérite votre confiance et si je pourrai vous prouver un jour que je n'en suis pas indigne.
— Vous me le prouverez en agissant de façon
à ne pas me désillusionner sur votre compte... Il y a deux mois, à Tépoque où je commençais à vous mieux connaître, je me suis insensiblement laissée aller à nourrir une espérance qui prenait chaque jour plus de force... Je me disais que, dans un avenir plus ou moins rapproché, vous pourriez être le mari que j'aimerais à choisir pour ma sœur.
— Moi, madame.^..
— Pourquoi pas?.. Vous êtes encore un peu jeune, mais ce mariage, s'il devenait réalisable, pourrait n'avoir lieu que dans deux ans, lorsque vous seriez en mesure soit de remplacer votre père, soit de prendre la direction de la filature de Velaines... Désirée sera riche; votre position de fortune équivaut, je crois, à la sienne ; vous êtes fils unique et vous avez un bel avenir devant vous. — Mon père vous a vu et vous lui plaisez... De ce côté-là, par conséquent, il n'y a pas d'obstacle possible.
— Mais...
— Je sais ce que vous allez m'objecter : vous ne connaissez pas Désirée,elle ne vous connaît pas
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et rien ne prouve que vous preniez du goût Tun pour Tau tre... Aussi je ne demande pas que vous engagiez dès aujourd'hui à l'épouser, — ce qui serait une absurdité tout à fait contraire à mes façons de voir... Je vous dis seulement, en faisant appel à votre délicatesse, à votre droiture d'homme d'honneur : « Vous sentez-vous de force, si ma sœur répond au portrait que je vous ai tracé, si elle vous plaît enfin, à détacher votre pensée d'un amour impossible et à seconder mes vues en cherchant à vous faire aimer de Désirée ? » Réfléchissez bien avant de me répondre ; votre refus ne vous aliénera pas mon cstime,mais je né dois pas vous cacher qu'il modifiera forcément la nature de nos relations... Il me prouvera que vous persistez à ne pas vouloir vous guérir d'une affection... coupable, et, dans ces conditions, connaissant l'état de votre cœur, je ne pourrai pas... je ne devrai pas autoriser la prolongation dé votre séjour à la Lineuse... Vous m'avez bien comprise, n'est-ce pas ?
Elle avait encore dans la voix un léger tremblement, mais ses traits restaient calmes et ses
yeux purs regardaient bien en face le jeune homme qui Técoutait, palpitant, fasciné par le charme de son regard, par la grâce émanant de toute sa personne.
— J'ai compris, répondit-il, vous n'avez qu'à comman'der. . , Je ferai ce que vous voudrez.
— Vous me le promettez.^ demanda-t-elle gravement.
— Je vous promets d'essayer.
— Oui. . . mais vous serez fidèle à notre pacte ? Vous l'exécuterez de bonne foi ?
— Puisque vous le désirez, je l'exécuterai scrupuleusement.
— Merci ! s'écria-t-elle en se levaHt, je vous sais loyal, consciencieux, sincère, et je crois à votre parole. . . Maintenant que vous allez dépouiller le vieil homme , je puis vous traiter plus amicalement... Donnez-moi la main, je suis contente!.. Vous verrez ma Désirée, notre Zasetre, comme nous l'appelons en famille, — c'est un muguet des bois, une plante sauvage, mais d'une beauté achevée... Dans six semaines elle sera ici ; efforcez-vous de paraître devant elle
ce que vous enez avant cette mauvaise semaine de dissipation qui a pris fin aujourd'hui. . . Surtout ne pensez plus à ïînconnue, . . ou^ si vous y pensez, dites-vous que vous l'avez placée trop haut dans l'idéal pour vouloir l'en faire descendre par des désirs offensants et irréalisables... Si vous vous montrez à ma sœur ce que vous êtes au fond ; un cœur tendre, un esprit élevé, délicat et solide, je suis certaine qu elle s'attachera à vous. . Elle vous aimera. . . et plus tard elle vous donnera. . . ce que ï autre personne aurait aimé à vous donner si elle eût été libre : — un bonheur sûr, constant, sans arrière-pensée et sans remords, le bonheur des affections honnêtes et durables...
La voix de M"™® Marthe tremblait un peu plus et ses yeux devenus humides étincelaient dans l'ombre. Paul Lobligeois, très remué lui-même, avait gardé la main de la jeune femme dans la sienne. Il la porta à ses lèvres.
— Ah ! dit-il, vous êtes la plus parfaite des femmes et vous serez obéie comme une reine.
— C'est trop, murmura-t-elle en lui retirant sa main, vous mettez encore trop de chaleur dans
VOS démonstrations... mais pour cette fois je vous pardonne... Maintenant^ mon ami, laissezmoi... A demain, et souvenez-vous de vos promesses !
}es six semaines qui précédèrent Farrivée de M"* Désirée de Bonnay à La Lineuse eurent pour Paul Lobligeois le charme et la brièveté dun beau rêve. Catherine Huguet, après une semonce, avait été expédiée à la filature de Velaines. L'engagement stipulé par M'"® Marthe et accepté par Paul avait établi entre eux une entente pacifique et cordiale. Le jeune homme s'abstenait de toute allusion à son mystérieux amour, et M*"® Déglise renonçait à s'abriter derrière un rempart de cérémonieuse réserve. C'était comme un de ces armistices où les belligérants^sortis de leurs lignes stratégiques, s'abordent avec des façons courtoises, échangent d'aimables propos et font assaut de bons procé-
dés. — Une affectueuse familiarité animait les rapports quotidiens du jeune commis et de sa patronne. Reçu à La Lineuse sur un pied d'intimité, choyé par M. Déglise, Paul mis complètement à Taise se montrait sous ses aspects les plus séduisants. Naturellement expansif, tendre et caressant, il provoquait les expansions de ^me Déglise. Sûre delle-même et rassurée par Fattitude correcte du jeune homme, elle ne craignait plus de le prendre pour confident de ses petits ennuis domestiques.
M. Vivant Déglise était un excellent homme, mais tatillon, vétilleux et très terre à terre. Comme tous les esprits de peu d'envergure, il avait des entêtements étroits , des mesquineries de caractère qui agaçaient ou mortifiaient sa femme. Il discutait pendant une journée sur une erreur de cinquante centimes dans un compte; il fourrait son nez dans les moindres détails du ménage, assommait les domestiques et fatiguait les ouvriers à force de chicanes sans importance. Son éducation avait été négligée 5 en dehors des notions spéciales à la fabrication et de ses con-
naissances entomologiques, il ne savait rien et sa conversation roulait sur un petit nombre d'idées vulgaires et très banales. — Sa femme, au contraire, joignait à un esprit juste une culture intellectuelle étendue. Elle avait beaucoup lu et, sans être sentimentale ni pédante, avait le goût des choses belles et élevées. Aussi Paul savourait avec des raffinements de gourmet l'attrait de sa conversation, lorsqu'ils cheminaient ensemble, au retour des parties de bois du dimanche.
A la nuit close, ils s'en revenaient à petits pas le longdeslisières dont les massifs se découpaient en noir sur le ciel étoile; ils traversaient les friches nues où le vent leur apportait l'amoureux parfum des vignes en fleurs ; ils foulaient Therbe rase des prés fauchés, où le glou-glou du ruisseau chantait comme une flûte solitaire, en berçant les aigrettes blanches des reines-des-prés» M. Déglise, tout occupé de sa chasse aux insec* tes, ne les gênait guère i il était toujours à vingt pas en arrière ou en avant. M'"® Marthe racontait à Paul son enfance et son adolescence isolées en pleine campagne, ses enthousiasmes de jeune
fille^ puis Faridité de ses premières années de séjour à La Lineuse. Elle rendait justice aux qualités solides et honnêtes, à l'amicale bonhomie de M. Déglise, mais, malgré le soin avec lequel elle insistait sur Theureuse paix de son ménage, à travers les éloges indulgents qu'elle accordait au mari, on démêlait un vague regret des beaux rêves de jeunesse noyés sous la pluie froide et monotone d'un mariage de convenance Elle se hâtait d'ajouter qu'elle avait heureusement pris le dessus, qu'elle avait dissipé toute cette mélancolie malsaine en s'intéressant aux choses de la fabrique et en renonçant courageusement à chercher des distractions dans les réunions mondaines de Villotte.
— Dans les premières années d'un mariage de raison, disait-elle de sa belle voix grave et mélodieuse, si la jeune femme s'accorde au dehors des jouissances de cœur et d'esprit plus vives que celles qu'elle peut goûter chez elle, si son besoin d'émotion s'alimente hors du foyer, le bonheur domestique lui deviendra moins nécessaire, et elle s'attachera moins à le créer et à
Fentretenir... Jai réglé là-dessus la conduite de ma vie, et je m'en trouve bien, puisque maintenant je puis parler avec sérénité des enfantines tristesses de mes premières années déménage...
Paul s'abandonnait corps et âme à la volupté de ces confidences murmurées à mi-voix par cette charmante femme qui s'appuyait doucement à son bras et cheminait lentement avec lui sous la nuit pleine d'étoiles. Parfois, quand il fallait franchir un fossé ou descendre la pente d'un sentier abrupt , elle mettait sa main dans la sienne et se laissait guider dans l'obscurité, sans songer aux périls de ce contact prolongé. Le pacte qu'ils avaient conclu ensemble lui donnait une sécurité qui l'empêchait de remarquer le trouble du jeune Lobligcois,plus prompt qu'elle à la tentation, et moins sûr de lui-même.
Ce fut dans cette intimité pleine de dangers non soupçonnés que s'écoula rapidement le mois de juillet. Un soir, au retour d'une promenade au bord du canal. M""® Marche dit à Paul :
— Désirée arrive demain. Je Tirai chercher moi-même à la station de Villottc et je la ramè-
nerai dans la soirée à La Lineuse. Je me réjouis de vous la présenter, mais je ne veux vous la faire voir que dans tout son avantage. Par conséquent, vous allez me promettre de ne venir à la maison que lorsque je vous y autoriserai.
— Alors, répondit-il, je vais commencer par prendre en grippe M^^^ Désirée, puisque, grâce à elle, je serai consigné à votre porte.
— Ne dites pas d'enfantillages... Zasette arrivera ici directement de son couvent, en robe d'uniforme, et je ne veux pas vous la montrer dans son ridicule costume de pensionnaire...
Malgré soi, on reste toujours sur la première impression reçue et je désire que celle que Zasette fera sur vous soit excellente... Ne m'en veuillez pas trop d'avoir pour elle les anxieuses préoccupations d'une mère qui va assister aux débuts de sa fille dans le monde, et jurez-moi que vous ne chercherez pas à voir ma petite sœur avant que je vous en aie octroyé la permission.
— Et combien durera ce bannissement?
— Cinq jours, pas plus... Ce n'est pas trop exiger. . . Le premier dimanche d'août se trouve
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être précisément Tanniversaire de ma naissance. Ce jour-là nous fêterons en famille ma trente et unième année^ et vous serez de la fête naturellement... Venez dimanche à La Lineuse, à six heures, et je vous présenterai à ma Zasette... D'ici là, point de visite.. . Est-ce juré ?
— C'est juré, mais pendant ces cinq jours je vais me morfondre d'ennui et d'impatience.
— Vous penserez à nous : à Zasette... et aussi un peu à moi... Je vous le permets.
Elle lui tendit la main, et ils se quittèrent à la porte de la fabrique.
Paul Lobligeois observa scrupuleusement la consigne qui lui était imposée.
Il apprit par M. D église l'arrivée de la jeune fille, mais pendant cinq jours il n'aperçut ni la nouvelle venue, ni même M™^ Marthe. — Ne point voir M^*® Désirée qu'il ne connaissait pas, cela le privait médiocrement, mais maintenant qu'il avait l'habitude de passer presque toutes ses soirées en compagnie de sa patronne, cette solitude de cinq jours lui paraissait insupportable. Le dimanche matin, afin de remplir quelques-
unes des longues heures qui le séparaient encore du moment fixé pour la cessation de sa quarantaine, il partit dès laube pour la forêt. Il avait remarqué, du côté des Onze Fontaines, de magnifiques digitales et il voulait les faire figurer dans le bouquet de fête qu'il destinait à M"'« Marthe.
Vers neuf heures, comme il s'en revenait par la Grande-Tranchée, il aperçut à l'extrémité de Tavenue, dans le vert poudroiement des rayons tamisés par les hêtres, une élégante forme féminine qui lui parut être M*"* Déglise. Heureux de cette rencontre inespérée, il se hâtait déjà pour la rejoindre, quand il vit la promeneuse, après un moment d'hésitation, disparaître précipitamment dans un chemin transversal. Évidemment elle l'avait remarqué et cherchait à l'éviter. Piqué au jeu, il se jeta lui-même sous bois, dans la direction qu'elle avait prise. — Il était assez familiarisé avec ce canton forestier pour savoir qu'en marchant droit devant lui, il atteindrait promptement le sentier où la jeune femme s'était engagée. — Effectivement, au bout de quelques
minutes, il déboucha dans cette voie, parallèle à la Grande-Tranchée^ puis en arrivant à un carrefour, il aperçut de nouveau la belle promeneuse, qui lui tournait le dos et semblait indécise sur la route à suivre.
C'étaient bien la taille et la démarche de M""" Déglisc. Elle tenait d'une main un paroissien dont la tranche bleue luisait au soleil, et de lautre une ombrelle de toile quelle faisait pirouetter au-dessus de sa tête coiffée d'un chapeau de paille à larges bords. Au bruit des pas précipités de Paul Lobligeois, elle se retourna et tressaillit; ^— mais si vive que fût sa surprise, elle fut moins grande encore que celle du jeune homme.
La fugitive n'était pas M'"® Marthe, bien qu'elle lui ressemblât étonnamment en plus clair et en plus jeune. Même teint d'une blancheur éblouissante, mêmes yeux noirs, même ovale pur et allongé; seulement les cheveux frisottants avaient un ton de châtaigne mûre, la physionomie était plus éveillée et plus enfantine, la taille avait plus de gracilité et le buste moins d'ampleur. — Du
premier coup, Paul comprit que le hasard venait de déjouer les combinaisons de Marthe et que la promeneuse n était autre que M"® Désirée de Bonnay.
Celle-ci, un peu effarouchée, avait jeté un rapide et craintif regard sur le curieux qui s'obstinait à la suivre. La vue de ce garçon de bonne mine, bien pris dans son veston de coupe anglaise et tenant à la main une botte de fleurs, la rassura sans doute, car elle s'avança délibérément vers lui, et un sourire courut sur ses lèvres qui avaient la rougeur humide et pulpeuse d'une cerise mûre :
— Pardon, monsieur, dit-elle, voudriez- vous avoir l'obligeance de m'indiquer si je suis dans le chemin qui mène à La Lineuse?
Paul tressaillit de nouveau 5 elle avait la même voix chaude,vibrante et musicale que M""® Marthe.
— Vous tournez le dos à La Lineuse, mademoiselle, répondit-il en la saluant, mais si vous le permettez, je vais vous remettre dans la bonne voie.
— Oh ! reprit-elle un peu confuse^ unç
simple indication me suffira... Je ne voudrais pas vous déranger, à moins que vous ne vous dirigiez vous-même de ce côté.
— Non, je vais dans une direction opposée, mais je vous rendrai avec plaisir ce léger service.
— Seule, vous risqueriez de vous égarer de nouveau, vous ne paraissez pas bien connaître la forêt.
— C'est vrai, je m y aventure pour la première fois. — Je revenais d'entendre la messe, ajouta-t-elle en montrant son paroissien; avant de rentrer à La Lineuse, j'ai voulu marcher au grand air et j'ai pris. . .
— Le chemin des écoliers, interrompit Paul en riant, car il vous a fallu faire un joli détour pour venir du village jusqu'ici sans passer par la fabrique !
Elle hésita un moment, puis levant vers lui deux grands yeux timidement questionneurs :
— Est-ce que vous connaissez mon beau-frère,
— M. Déglise.^ demanda-t-elle.
— Un peu, quoique nous n'habitions pas le même endroit, répliqua jésuitiquement le jeune hommç,
— Et VOUS connaissez aussi M*"® Déglise, peutêtre ?
— J'ai eu rhonneur de la rencontrer quelquefois.
— En ce cas, dit-elle en rougissant, je vous en prie, monsieur, lorsque vous la reverrez, ne lui parlez pas de mon escapade de ce matin, sans quoi je serais vertement grondée...
— Je vous promets de me taire, mademoiselle, à moins que vous ne m'autorisiez vous-même à rompre le silence... M""® Déglise est donc bien sévère }
Elle le regarda derechef avant de répondre. Le ton et les manières de son interlocuteur indiquait qu'il appartenait au même monde que les propriétaires de La Lineuse : — Sans doute un voisin de campagne, pensa-t-elle, — et cette hypothèse lui donnant confiance, elle ne résista pas au plaisir de continuer avec cet étranger une conversation dont Timprévu romanesque lamusait.
— Oh! oui, soupira-t-elle, ma sœur est intraitable sur le chapitre des convenances... Elle
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m'avait défendu de sortir seule et si elle' savait; que j'ai couru les bois ce matin... . . . 'j
^ — Sous Tescorte d'un inconnu! ajouta Paul Lobligeois avec une gravité comique. .; .:
— Au fait, je n'aurais pas même la ressource de lui dire votre nom ! reprit -elle avec une nuance, de curiosité. !
Elle s'attendait à ce que Paul se nommerait, mais il crut préférable de garder l'incognito, et ne répondit que par une nouvelle interrogation :
— Pourtant M""*" Déglise vous a laissée aller sieule à la messe?
— Non pas!.,, elle y était avec moi, mais, obligée de faire une course au village, elle m'a" mise dans le sentier de La Lineuse en me recommandant de le suivre tout droit...
— Et vous vous êtes empressée d'obéir.^.,.
— Att^endez donc!... Quand je me suis vue dans ce joli chemin feuillu, il m'a pris des idées d école buissonnière... Depuis que j'ai quitté le Sacré-Cœur, c'est ma première sortie. . . J'ai passé cinq jours en tête-à-têtc avec des couturières... Ça n'est pas gai!... Une fois dehors, j'ai voulu
me dédommager et j'ai gagné la forêt au risque de me perdre...
— Heureusement nos bois sont sûrs, et on n'y a pas à craindre de mauvaises rencontres.
Elle le regarda en dessous et mordit ses lèvres rieuses, comme pour retenir une repartie qui lui était brusquement venue; puis, regardant la botte de plantes que portait le jeune homme :
— C est joli, ces fleurs; comment les appelezvous ?
— Des digitales... vous ne les connaissez pas?
— Non, ma sœur est très forte en botanique, mais moi je suis ignare... J'ai horreur des livres instructifs !
— En vérité !... Alors que faisiez-vous à votre couvent?
— Je m'y ennuyais avec ferveur... Aussi étais-je détestablement notée, car je ne prenais pas la peine de dissimuler mon ennui... Un jour, j'ai scandalisé toute la classe, parce que, me croyant seule, au milieu d'un profond silence, je me suis écriée en bâillant: « Ah! que je m assomme! » Le professeur, qui se recueillait
pour commencer son cours, a très mal pris la chose, figurez-vous! « le comprends que vous vous assommiei^ mademoiselle, a-t-il dît d'un ton rogue, mais ce n'est pas une raison pour assommer les autres. . . Vous me conjuguerez vingt fois le verbe : « Je bâille en classe sans le moindre souci des convenances!,.. » Ah! ce n'est pas moi qui regretterai jamais mes années de pension !
Elle débitait cela avec une étourderie mutine et de l'air crâne d'une jeune pensionnaire enchantée d'ébaucher, dès sa première sortie, un petit bout de roman. Elle s'arrêta tout à coup au moment où ils atteignaient la lisière du bois.
— Voici votre chemin, mademoiselle, dit Paul; d'ici on aperçoit La Lineuse... J'espère que vous y arriverez assez tôt pour qu'on ne sô doute pas de votre école buissonnière.
Elle fut tentée de s'écrier : « Déjà! » Puis^ voyant les yeux du jeune homme fixés sur elle, elle renfonça son exclamation et rougit :
— Merci, monsieur, et pardon de vous avoir fatigué de mon bavardage ! ... Je crains que voua
'n'emportiez une fort mauvaise opinion de moi... •Et si nous nous revoyons...
•• -Elle s'interrompit. Ses regards, rencontrant ceux de Paul, semblaient lui demander ingénument: « Est-ce que nous nous reverrôns? »
'- — Peut-être sera-ce plus tôt que vous ne pensez, mademoiselle?. . . répondit-il en souriant; dân§ tous les cas, je garderai le meilleur souvenir de cette matinée.
- Elle saiita dans le sentier et s'enfuit légèrement vers la fabrique. Paul, resté sur le talus, suivait du riegard son parasol, qu'on entrevoyait encore jDàr intervalles au-dessus des buissons du chemin, -^ Singulière petite fille! se disait-il... Assurément elle ressemble à Marthe, et pourtant t'est autre chose... Quand je la regardais, c'était bien sa sœur qu'elle me rappelait; mais, quand je l'écoutais jaser, c'était à son père qu'elle me faisait penser.
\ E même jour, à La Lineusc, M"'*' Marthe donnait à l'arrangement de son salon et de son dîner ce dernier tour de main dont une maîtresse de maison a seule le secret. Bien qu'elle n attendît d autre invité que Paul Lobligeois, elle voulait que tout fût parfait. La table avait été dressée au jardin 5 sur la nappe, blanche comme une tombée de ncigc^ les cristaux étincelaient devant chacun des quatre couverts, séparés par de gros bouquets de roses. Dans le salon frais et obscur, où un filet de soleil pénétrait seul, comme un trait d'or à travers les persiennes, les jardinières et les potiches étaient garnies de toutes les fleurs de Tété : campanules, fuchsias, jasmins et roses trcmières. M*^^ Déglise
portait une toilette toute blanche : mousseline claire à pois mats, légèrement transparente sur la poitrine et les épaules. Ainsi vêtue^ elle paraissait avoir vingt ans. Tandis qu'elle achevait ses préparatifs, Tenvolement d'une robe de foulard crème à longues raies roses frôla rentre-bâillement de la porte-fenêtre, et M^^^ Désirée de Bonnay montra sa figure rieuse à travers les battants des persiennes.
— Viens ici, Zasette, que je t'examine de près, dit M™^ Marthe... A la bonne heure! tu n'as plus ton air dégingandé de pensionnaire... Mais il te manque un dernier petit assaisonnement pour être tout à fait bien.
Elle prit deux roses-thé dans une jardinière et les piqua, l'une dans les cheveux châtains, l'autre dans le corsage de la jeune fille.
— Là, maintenant, tu es belle à miracle, ajouta-t-elle en l'embrassant.
— Que d'affaires ! s'écria Désirée, est-ce flue nous attendons le Trince Charmant?
— Ma chérie, quand on a ton âge^ on l'at* tend toujours plus ou moins... On doit songer
qu'il peut survenir d'un moment à l'autre et qu'il ne faut pas être prise au dépourvu.
— Est-ce une parabole? demanda Désirée d'un ton espiègle.
— Tâche d'être sérieuse un instant, et écoutemoi... Tu n'es plus une petite fille et tu ne te soucies point de rentrer au Sacré-Cœur, n'est-ce pas.^
— Oh! Dieu non!
— D'un autre côté tu ne peux guère songer à vivre seule à Velaines... Papa est un excellent homme, mais il a des goûts et des habitudes qui ne te conviendraient nullement.
— Où as-tu pris cela.^.. Nous nous entendrions à merveille, au contraire!... Il aime à chasser, nous irions au bois ensemble; il adore les chevaux, moi aussi, et nous galoperions de compagnie... ♦ Quant au reste, je serais bonne fille et je fermerais les yeux sur ses petits travers...
— Il paraît qu'on a la manche large à ton couvent? murmura M""" Marthe un peu interloquée... Tais-toi! tu parles comme une enfant de
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choses que tu ne peux pas apprécier... La vérité est que le monde trouverait fort à dire si tu vivais seule à Velaines, en n'ayant que notre père pour chaperon... Dans ces conditions, si tu ne veux pas retourner au Sacré-Cœur, il faudra penser à te marier.
— Est-ce que tu as un parti à me proposer.^ repartit malicieusement Désirée.
— Il ne s'agit pas de cela pour le moment... Je voudrais seulement savoir si, en principe, le mariage te plairait.^
— Cela dépendrait du mari... Naturellement, s'il répondait à mon idéal...
— Tu as déjà un idéal! s'écria M'"® Marthe offusquée.
— Pourquoi pas.^... Au Sacré-Cœur, nous en avions toutes un.
— Et peut-on savoir quel est le tien.^ reprit ironiquement sa sœur.
— Le mien.^... Ah! voilà! répondit Désirée d'unairméditatlfetenfermantlesyeux. — Attends un peu, je vais te dire : le mien est élégant3 svclte, élancé, avec des cheveux bruns, des yeux
bleus, une barbe châtaine, une voix tendre et caressante...
M'"'' Marthe leva un doigt menaçant et regarda sa sœur droit dans les yeux :
— Tu te moques de moi, interrompit-elle, et tu as vu M. Lobligeois!
— M. Lobligeois.^ répéta Désirée en restant impassible, qui est-ce?
— Le jeune commis de M. Déglise, qui doit dîner ici ce soir. . .
— Cestla première fois que j'entends prononcer sonnom... Où ec pourquoi veux-tu que j'aie vu ce monsieur.^ répliqua-t-elle en rougissant.
— Le portrait que tu viens de tracer lui ressemble étrangement, et je n'admets pas que le hasard seul...
— Petite sœur, je t'assure!...
— Laisse donc, s'exclama M""® Marthe avec humeur, il y a quelque tromperie là-dessous!... Du reste, je vais être fixée, continua-t-elle en écartant vivement l'un des battants de la portefenêtre, car j'entends M. Lobligeois et M. Déglise. . .
IfO PÉCHÉ MORTEL.
Désirée, derrière sa sœur, se penchait curieusement pour apercevoir le nouveau venu. Tout à coup, à la vue de Paul, qui s'avançait vers la vérandah avec son bouquet de digitales, elle poussa un cri et se rejeta dans l'intérieur du salon.
— Hein! qu'as-tu? s'écria impatiemment M"^^ Déglise.
— Eh bien! oui!... balbutia M"® Zasctte, c'est lui... Je lavais déjà rencontré, mais je te jure quil n'y a pas eu de ma faute!
Elle se jeta dans les bras de sa sœur et lui conta en quelques mots son aventure du marin.
Pendant ce temps, M. Déglise et Paul avaient atteint le seuil de la vérandah et s'étaient arrêtés pour contempler le groupe formé par les deux sœurs.
— Marton! dit M. Déglise de son ton le plus jovial, voici M. Lobligeois qui tapporte son bouquet de fête!... Mon cher Paul, je vous présente ma perite belle-sœur, M"^ Désirée de Bonnay.
Paul, fidèle à sa promesse, s'inclinait cérémonieusement devant M"® Zasette, comme si elle
PÉCHÉ MORTEL. !fl
lui eût été inconnue, quand celle-ci Tarrêta par un éclat de rire.
— La présentation est inutile, répondit-elle à son beau-frère, monsieur et moi nous nous connaissons déjà... Ne faites pas vos yeux ronds, Vivant, je vous expliquerai cela plus tard...
Elle passa du côté de Paul qui la regardait stupéfait.
— J'ai tout avoué à ma sœur, murmurat-elle, et vous voilà délié de vos serments... Mais vous m'avez fait poser ce matin, et je vous garde une dent, monsieur !
Elle le quitta pour aller, taquiner son beaufrère, et le jeune homme en profita pour se rapprocher de M""® Marthe, qui mettait les digitales dans un vase.
— Cest mal! lui dit M"'® Déglise d'un ton de reproche, vous m'avez manqué de parole. Si vous tenez de la même façon toutes vos promesses, quelle confiance puis-je avoir en vous?
Paul s'efforçait de protester de sa bonne foi. — tA^^^ Désirée, affirma-t-il, a dû vous certifier que la rencontre a été toute fortuite...
— De son côté, c est possible, mais j'imagine que vous avez dû aider un peu le hasard...
Enfin!... Comment la trouvez- vous?
— Charmante... Elle vous ressemble... avec des nuances.
— !• Oui, soupira-t-elle mélancoliquement, avec beaucoup plus de nuances que je ne pensais... Je n'ai jamais mieux senti qu'en la revoyant combien je me fais vieille!... La génération d'aujourd'hui me paraît tellement différente de celle d'il y a treize ans!... Ces petites filles ont une assurance et une désinvolture qui me suffoquent, moi qui ai passé la trentaine... Mais vous êtes de l'école actuelle, vous aussi, et par conséquent cette indépendance d'allure ne doit pas vous déplaire.
— Ce qui me plaît en elle, repartit Paul en se penchant à l'oreille de Marthe, ce sont les côtés par où elle vous ressemble... Malheureusement la meilleure des copies ne vaut pas l'original, et c'est l'original que j'aimerai ^toujours par-dessus tout.
— Vous vous oubliez! dit-elle sévèrement en
lui prenant le bras, pour passer dans le jardin; si vous voulez que nous restions amis, souvenezvous mieux de nos conventions ! . . .
On se mit à table. Ce fut un de ces dîners exquis, comme en savent ordonner les gens qui mettent leur cœur, leur goût et leur intelligence à bien traiter leurs amis; un de ces repas de province oii tout est à point et de provenance authentique : le cantaloup sapide et parfumé, la truite servie avec son court-bouillon imprégné de toutes les herbes aromatiques du potager, la volaille rôtie au feu de bois, les fruits cueillis l'instant d'avant et conservant encore leur fraîche rosée. — M. Dcglise, heureux de cette fête de famille et vaguement instruit des projets de sa femme, regardait d'un œil réjoui les deux jeunes gens, tout en leur versant avec onction le vin rose de ses vignes de Bussy. Il s'acquittait avec une bonhomie solennelle de ses fonctions de maître de maison, et semblait exercer un sacerdoce quand il débouchait une vieille bouteille. Il enfonçait avec méthode le tire-bouchon, époussetait avec précaution la cire du goulot, et rem-
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plissait lui-même méticuleusement les verres à la ronde.
M"'® Marthe avait éprouvé d'abord un mouvement de dépit en apprenant la rencontre matinale de Paul et de Désirée. Elle avait attaché une importance superstitieuse à présenter ellemême sa sœur à Paul Lobligeois, et elle lui en avait voulu de l'avoir privée de ce plaisir. Mais sa mauvaise humeur s'était peu à peu dissipée en les voyant tous d'eux près d'elle, et maintenant, elle ne songeait plus qu'à faire valoir la grâce et l'esprit de Zasette. Elle se disait que si la jeune fille venait à plaire à Paul, ce serait à elle seule que le jeune homme devrait son bonheur 3 elle ressentait une sorte de félicité mélancolique à l'idée de préparer ces deux cœurs l'un pour Tautre, d'infuser en eux un peu de la tendresse qui emplissait le sien, d'allumer pour des êtres chers et nouveau-venus à la vie ce foyer d'amour qui n'avait point flambé pour elle.
En face de sa sœur aînée, Désirée était toute à la joie de vivre. Ayant encore dans les oreilles le bruit enchanteur des portes de son couvent,
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ouvertes soudain pour lui donner l'essor, elle s'élançait vers le plein air avec l'entrain, la confiance et l'aplomb de ses dix-huit ans. Elle goûtait au plaisir franchement, à belles dents, comme on mord à même une grappe juteuse. Là chère délicate, le vin parfumé, les gâteries de sa sœur, les compliments de Paul Lobligeois, la liberté de coqueter et de jaser à tort et à travers, toutes ces jouissances, hier défendues, permises aujourd'hui , lui semblaient merveilleusement savoureuses. L'œil brillant d'une moite lueur, le geste exubérant, les lèvres entr'ouvertes, les narines dilatées pour aspirer ayec sensualité l'odeur des roses du jardin, elle était à un de ces courts et fortunés moments où l'on voit comme un grand et libéral sourire passer sur la face des choses.
Paul aussi était heureux. Ayant vis-à-vis de lui la placide figure de M. Déglise et à ses côtés ces deux jeunes femmes pareilles à deux belles fleurs jumelles détachées de la même tige, il éprouvait une plénitude de bien-être qui lui dilatait le cœur et lui ensoleillait l'esprit. Ses yeux se
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reposaient avec délectation tantôt sur le grave et pur visage de Marthe, tantôt sur les traits épanouis et la bouche rieuse de Désirée. Les yeux noirs de Tune avaient de si sereines clartés, les vives prunelles de l'autre de si pétillants éclairs! 11 ne s'était jamais trouvé à pareille fête et il se sentait en verve. Sur ses lèvres, devenues éloquentes, les mots aimables, les saillies spirituelles, les compliments délicatement tournés coulaient comme de source. Le magnétisme des regards féminins, la sève généreuse du bourgogne le soulevaient peu à peu de terre et lui emplissaient le cerveau de poétiques et voluptueuses fumées.
Il y eut alors pour ces quatre personnes réunies autour de la nappe blanche et fleurie, une de ces heures de félicité rares et irretrouvables, oïl les minutes s'envolent avec un bruissement d'ailes dorées ; où l'air semble plus fondant, le ciel plus léger; où tout s'unit harmonieusement pour faire aimer la vie. — Le crépuscule tombait, et dans la chaude transparence du jour finissant, les deux visages des jeunes femmes
prenaient des contours plus veloutés, des tons plus ambrés. Les feuillages immobiles se détachaient nettement en noir sur Tazur verdi, Fatmosphère était imprégnée d'une odeur d'herbes fauchées, un rouge-gorge, avant de se coucher, modulait encore en sourdine son dernier tireliy et, au loin, un ruissellement d'eau courante envoyait un gazouillis plein de fraîcheur qu'accompagnaient les notes argentines des rainettes. — M. Diglise déboucha une bouteille de Champagne et la liqueur rosée pétilla dans les flûtes.
— A la santé de Marton! s'écria le manufacturier.
Les verres s'unissant par-dessus la table se choquèrent avec une résonnance cristalline.
— Et aussi à la santé de ces jeunes gens! continua le bonhomme avec un sourire qui cherchait à être fin; puissions- nous, l'année prochaine, nous retrouver tous quatre autour de cette table, aussi heureux et plus unis encore!
Désirée, après avoir vidé son verre de Champagne, ne s'était point rassise.
— J'ai des fourmis dans les pieds, dit-elle.
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— Si nous faisions un tour de jardin pendant qu'on desservira?...
M. Déglise, qui aimait à fumer en paix sa pipe de porcelaine, déclara qu'il ne bougerait de dessus sa chaise et qu'on pouvait se promener sans lui. M"^^ Marthe prit le bras de Paul, et Désirée passa devant eux. Le Champagne, dont elle n'avait pas l'habitude, l'avait émoustillée et elle courait plutôt qu'elle ne marchait, en fredonnant des bouts de romance.
— Je suis contente, murmura M""® Déglise en s'appuyant sur. le bras de Paul, et vous?
— Moi, il me semble que je respire le bonheur à pleins poumons.
Ils cheminaient lentement entre deux massifs au-dessous desquels des clématites jetaient comme un pâle floconnement de fleurettes odorantes, et toujours devant eux ils avaient la forme fuyante et légère de Désirée, qui parfois se retournait pour leur jeter une exclamation joyeuse 5 on distinguait dans l'ombre sa blanche figure et le scintillement de ses yeux noirs.
— Je vous avais prévenu, continuait M""® Mar-
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the... Cest une sauvage! Mais elle a un charmant naturel^ et vous verrez ce qu elle sera quand je lui aurai fait perdre les façons cavalières qu'elle a prises en pension.
— Ne la rendez pas trop parfaite, répliqua Paul; elle vous ressemblerait davantage et je laimerais trop!
— Chut? reprit-elle en levant un doigt menaçant, nous sommes si heureux!... Ne dites rien qui puisse faire envoler le bonheur!...
Us arrivaient à un rond-point dont une pelouse formait le milieu et qu'entouraient des charmilles taillées en arcades. La nuit était tout à fait venue, mais la lune qui se levait au-dessus du coteau de Fains, baignait d'une lumière bleuâtre une moitié des feuillécs épaisses et du gazon, au centre duquel un Amour de pierre se dressait sur un piédestal moussu.
— Ecoutez! s'écria Désirée en accourant vers eux, de la musique !
Les accords d'un orchestre venaient d'éclater dans la campagne endormie.
— Sans doute, la musique du village, remar-
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qua M"™* Marthe j il y a un bal à Fains tous les dimanches.
— Cesc une valse^ poursuivit Désirée en battant des mains; sont-ils heureux de pouvoir danser, là-bas!... Monsieur Lobligeois, savezvous valser?
— Oui, mademoiselle...
— Faisons un tour de valse!
— Zasette, tu es folle! s'exclama M'"'' Marche.
— Rien qu'un tour, petite sœur! — Elle avait mis la main sur lepaule du jeune homme et ils tournoyaient déjà à travers la pelouse.
La musique villageoise arrivait très suffisamment jusqu'à eux, tantôt un peu sourde, tantôt vibrante, et Désirée s'abandonnait au balancement du rydime en riant aux éclats. Ils avaient déjà parcouru deux fois la largeur de la pelouse, quand en passant près de sa sœur, Zasette lui saisit la main: — Il valse très bien, murmurat-elle essoufflée, et il fau: que tu danses aussi avec lui, Marton !
Marthe cherchait à se dégager, mais Paul Lobligeois, quittant Désirée, avait rapidement
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passé son bras sous la taille de la jeune femme : — Je vous en prie ! lui chuchotait-il, tout en lenlaçant et en la forçant à partir avec lui. — Elle résistait et cette résistance redoublait la sensation de plaisir que donnait à Paul ce corps souple pliant sous son étreinte. Peu à peu elle céda à lentraînement du rythme et tourna lentement avec son danseur autour de la blanche statue inondée de la clarté lunaire, puis brusquement elle s'arrêta et Paul la sentit peser davantage sur son bras.
— Je suis tout étourdie, soupira-t-ellc... J'ai si peu Ihabitude d'un pareil exercice ! . . .
Le jeune homme la conduisit vers un banc de pierre placé dans un des arceaux de la charmille, et resta debout à quelques pas, tandis qu elle s'y asseyait en compagnie de Désirée, qui était venue la rejoindre.
— Mauvaise enfant, es-tu satisfaite.^ lui ditelle encore palpitante, vois dans quel état d'essoufflement tu m'as mise!
— N'est-ce pas, Marthe, qu'il valse bien.^
— Très bien, mais nous nous en tiendrons
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là. .. Il y a quelque dix ans que je n'avais dansé. . . Maintenant que j ai repris haleine, causons raisonnablement... Vous avez fait tous deux connaissance, et même un peu plus vite que je ne l'aurais souhaité. J'espère, monsieur Lobligeois^ que vous n'aurez pas trop mauvaise opinion de cette enfant terrible. Nous la garderons jusqu'en novembre, peut-être plus longtemps encore...
M. Déglise étant très occupé à la fabrique, je compte sur vous pour nous servir de cavalier pendant les vacances. . .
— Je suis, madame, entièrement à votre disposition...
— Et toi, Zasettc, je pense que tu n'abuseras pas de ce qu'on te gâte pour mettre à Tépreuve la patience de M. Lobligeois .. Tu vas jouir à la campagne d'une liberté qu'on ne te donnait pas au couvent; tu es une grande personne maintenant et je ne serai pas toujours sur tes talons. . . Lorsque tu te trouveras avec M. Paul, tâche de ne pas lui montrer les vilains côtés de ton caractère indépendant... Je tiens à ce que vous deveniez et à ce que vous restiez bons amis.
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Désirée avait écouté ce petit discours en ouvrant de grands yeux et en dressant la tête.
Brusquement, impétueusement elle sauta au cou de sa sœur^ et approchant ses lèvres de l'oreille de Marthe elle se mit à chuchoter longuement, tandis que, par discrétion, Paul Lobligeois se tenait un peu à Fécart.
— Marton ! disait Désirée à voix basse, sois franche, c'est le Trince charmant ^ n'est-ce pas?
— Peut-être, murmurait Marthe sur le même ton ; te plaît-il ?
— Un peu, beaucoup, passionnément!... Et avec la pétulance enfantine qui faisait le fond de son caractère, elle couvrit de baisers tumultueux la figure de sa sœur. Celle-ci, très attendrie, les lui rendait avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, sans songer que Paul, débouta quelques pas d'elles, frémissait au bruit des caresses, tombées des lèvres de ces deux femmes, dont tout à l'heure il avait senti tour à tour la taille plier sous son bras.
Dans ces chuchotements entrecoupés de baisers, il devinait qu'il était question de lui. Il en
éprouvait un enivrement qui lui serrait la gorge et lui faisait battre le cœur. Ébloui, pris d'un vertige délicieux, il voyait les charmilles tourner autour de lui; il était tenté de tomber aux genoux de ces deux charmantes sœurs et de mêler ses lèvres à leurs caress^js...
Une nouvelle explosion de la musique du vil • lage mit fin à cette périlleuse situation.
— Il est tard, s'écria Marthe en s'arrachant aux embrassades de Désirée, nous nous oublions et M. Déglise va être inquiet... Monsieur Lobligeois, donnez le bras à Zaset:c... Nous allons rentrer.
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-rS^L n y a pas de vie heureuse, disait Sophie Arnould, il y a seulement des jours heureux. « — Hélas! en y regardant de plus près, on verrait que même ces jours de bonheur ont des alternatives d'ombre et de lumière et qu'ils doivent le plus souvent leur coloration au rayonnement de quelques minutes exquises et brèves. Nos joies, en somme, sont semblables à ces arcs-en-ciel dont les deux extrémités trempent dans la brume; Tceil en a à peine noté les vives nuances qu ils se brouillent et se fondent sous la pluie. — Peu de jours après la fête de son anniversaire, j^ine Déglise en fît Tamère expérience. Tout d'abord, emportée par un beau mouvement d'ab-
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négation/ il lui avait paru généreux de donner à Paul Taffection de Désirée. — Zasette n'était-elle pas une autre elle-même? Marthe éprouvait un secret soulagement à penser que le jeune homme trouverait dans la sœur cadette une quasi compensation à l'amour dont la sœur aînée avait exigé le sacrifice. Seulement elle n'avait pas prévu que la jeune fille voudrait aimer pour son propre compte et non pas uniquement pour exécuter une sorte de fidéicommis. Depuis les confidences échangées sur le banc du jardin, Zasette avait pris très au sérieux son rôle de demoiselle à marier et elle s'était mise en frais pour conquérir le Trince charmant. Cette perspective d'un amoureux apparaissant à l'horizon, dès la première semaine qui avait suivi sa sortie du couvent, lui montait la tête en même temps qu'elle lui remuait fortement le cœur.
Désirée était une honnête fille, mais elle avait paternisé plus que sa sœur. Le sang ardent de M. de Bonnay coulait plus impétueusement dans ses veines; elle avait une imagination inflammable, une nature passionnée, excessive, ne con*
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naissant ni les demi-mesures ni les réserves prudentes. Du moment qu'on lui avait désigné Tamour de Paul Lobligeois comme un but permis, elle y allait de prime-saut, franchement et de tout cœur. Sa coquetterie native se développait avec l'inconscience d'une plante riche de sève qui jette au dehors, en une matinée de printemps, toutes ses feuilles et toutes ses fleurs. j^/^me Marthe avait cru qu elle pourrait diriger cette plante à son gré, en modérer les élans, en émonder les branches gourmandes, en aménager en quelque sorte l'épanouissement, et, dès la première semaine, elle était forcée de reconnaître son erreur. Zasette n'avait pas l'humeur docile, elle n'entendait pas qu'on la conduisît méthodiquement dans ce chemin attrayant où elle prétendait marcher seule et à sa fantaisie. Elle voulait, non sans quelque apparence de raison, faire elle même la conquête de son fiancé, et elle commençait à s'en acquitter à merveille. A mesure que cette situation nouvelle se dessinait plus nettement, il se produisait dans le cœur de Marthe une perturbation d'autant plus
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grave qu elle avait été moins prévue. Le pacte tacitement conclu avec Paul avait paru à M'"^Déglise le plus sûr moyen d'étouffer dans son germe une passion dont elle sentait en elle-même les sourdes atteintes. Il lui avait semblé facile de sa crifier cet amour qui l'effrayait comme une puissance redoutable et mystérieuse, mais dont elle n'avait jamais connu que par ouï-dire les voluptés, les séductions et les délicieux orages. — Brusquement, les choses maintenant changeaient d'aspect et s'éclairaient d'une différente lumière. Cette afl'ection, à laquelle elle avait renoncé, une autre s'en emparait ouvertement, en sa présence et avec son autorisation. Elle était condamnée à assister stoïquement à cetce transformation qu elle avait préparée. Devant ses yeux offusqués le rideau se levait, découvrant un spectacle ignoré et inattendu. Tout le drame de l'amour jeune et ingénument sensuel se déroulait aux regards de jVlme Déglise, avec ses préludes suaves comme un ciel d'aurore, ses rougeurs confuses, ses enfantines joies, ses privautés timides, ses effusions troublantes et ses silences plus troublants encore.
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— Après avoir été Timpassible témoin de ces naïves scènes de flirtation, Marthe, interdite et énervée, était obligée de se réfugier dans sa chambre pour s'y détendre les nerfs à son aise et y reprendre un peu de sang-froid. Sa tête tournait, son cœur battait d'une façon désordonnée; des sensations étranges, non encore éprouvées, lui mettaient l'esprit en désordre. Jamais dans son imagination restée chastement close, elle n'avait rêvé que ce mystérieux amour pût avoir de pareilles douceurs. Par moments, il lui prenait des regrets de son aveugle honnêteté; puis, soudain, la honte de ces regrets coupables lui montait aux joues. Elle avait des scrupules de conscience, sa dévotion s'alarmait; elle se sauvait dans la petite église de Fains, s'approchait craintivement du confessionnal, puis s'enfuyait, épouvantée a Pidée de laisser voir à un étranger, fût-il prêtre, l'état de son âme.
D'ailleurs le curé de Fains, brave homme d'un jugement sûr, mais étroit, ne paraissait pas à Marthe avoir les qualités nécessaires pour écouter cette délicate confession. Il n'y eût riencom-
•pris, il eût rebroué la jeune femme sans trouver pour elle des paroles pacifiantes. Devant cette appréhension du confessionnal, une angoisse nouvelle serrait le cœur de M""^ Déglise : — elle était donc bien coupable déjà pour ne plus oser se confier à ce confesseur, dont la rude et saine clairvoyance avait jusque-là suflî à' la diriger dans la bonne voie?...
Justement, quelques jours après la Notre- Dame d'août, Fabbé Baujard vint à La Lineuse et trouva Marthe seule au logis.
Quand il se fut rafraîchi, car il faisait grand chaud 5 quand il eut essuyé avec un mouchoir de cotonnade son front moite etses joues, où pointait une barbe de plusieursjours, le curé'parla de la moisson qui se terminait, de lachaleurqui promettait d erre salutaire à la vigne ; — les raisins mêlaient déjà et on avait pu trouver une grappe noire pour en décorer la statue de la Vierge; — puis il demanda des nouvelles de M"® Désirée.
— Elle court dans le jardin, sans doute, répondit Marthe, car elle ne peut tenir en place et le soleil ne Teffraie pas.
— C'est une promeneuse intrépide, reprit Fabbé... Hier, comme je revenais de visiter M. le curé de Mussey, il m'a semblé l'apercevoir a la lisière des bois de Rembercourt.
— Elle est allée, en eflTct, au-devant de M. Déglise...
— C'est bien elle que j'ai vue, en ce cas...
J'avais cru d'abord me tromper, parce que la jeune personne qui se promenait n'était pas seule... Un monsieur l'accompagnait.
— M. Lôbligeois! répliqua Marthe en rougissant imperceptiblement.
— Oui, ce devait être M. Lôbligeois...
Il y eut une pause pendant laquelle le curé respira bruyamment, puis il poursuivit :
— Voulez-vous me permettre, madame, une question qui m'est dictée par l'affectueux intérêt que je vous porte ainsi qu'à votre famille? Est-ce vous qui avez autorisé M^^® votre sœur à sortir seule avec ce jeune homme. ^
— Mais... oui, monsieur le curé.
— Ah !.. . c'est différent ! soupira-t-il en se frottant le menton et les joues d'un air embarrassé.
— Je comprends les scrupules qui vous alarment, monsieur le curé, et je dois à votre sollicitude une explication toute confidentielle .. M. Lobligeois et Désirée sont déjà en quelque sorte fiancés; c'est pourquoi nous avons cru pouvoir tolérer une certaine familiarité dans des relations qui aboutiront à un mariage.
— Mes compliments, madame... Est-ce pour bientôt?
— Non, répondit elle avec vivacité, ce sera pour dans un an ou deux .. Rien nesc encore fixé... Ils sont si jeunes!
L'abbé projeta en avant sa grosse lèvre inférieure et secoua la tête en faisant sa lippe :
— Très jeunes en effet, grommela-t-il... Et croyez-vous prudent, croyez-vous convenable de permettre une fréquentation aussi libre entre ces jeunes gens.^
— Oh! monsieur le curé, protesta-trelle, je réponds d'eux comme de moi.
— On ne peut répondre de rien en pareille matière, pas même de soi... L'esprit est prompt, la chair est faible et le démon est insidieux... Le
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ciel me préserve de mal juger mon prochain!
mais enfin M. Lobligcois est un homme.
— Un honnête homme et bien élevé...
— Cest un homme! répéta obstinément le curé, et votre sœur est une femme... Or, c'est un jeu dangereux de rapprocher le feu de Tétoupe; j'ajoute que c'est un mauvais exemple...
— Un mauvais exemple?... pourqui.^ murmura Marthe en tressaillant.
— Pour ceux qui sont témoins de cette liberté trop grande entre deux personnes de sexes différents... pour toute la paroisse!... J'ai déjà bien du mal à empêcher mes filles et mes garçons de vagabonder ensemble; comment voulez-vous que je les tienne en bride, maintenant qu'ils verront des gens d'une condition supérieure se permettre tout ce que je leur défends : promenades au bord du canal, courses en tête àtèîe à travers bois, et le reste, et le reste .^..
Le curé était parti. Il prêcha longtemps sur ce thème, remontrant à M™® Marthe, avec son franc parler de casuiste brutal, que la concupiscence sommeille au fond des âmes les plus chastes et
qu'un chrétien doit prudemment détourner ses yeux de la contemplation des choses charnelles. — Sarpejeu! s'écria-t-il, emporté par sa rusticité de prédicateur de village , quand , dans les champs, la vue des oiseaux et des insectes qui s'accouplent suffit à donner de mauvaises pensées, comment le spectacle de privautés, même légères entre un homme et une femme, n'engendrerait-il pas des désirs illicites?... C'est pour cette raison que l'église prohibe les romans, les comédies et les tableaux immodestes!... L'abîme attire l'abîme ! . . .
Il s'escrimait et suait dans son harnois, frappant comme un sourd, sans se douter qu'il mettait le doigt sur certaines plaies cachées au fond du cœur de Marthe, et qu'en appuyant involontairement sur ces blessures négligées, il en découvrait toute la gravité à la malheureuse femme, brusquement arrachée à sa sécurité par la révélation de ce douloureux état d'âme — Il termina en lui conseillant de marier au plus tôt ces deux jeunesses, et de mettre ainsi un terme à une situation scabreuse, qui n'ét^^ic bonne pour
personne... Non, pas même pour elle!...
Quand le curé fut parci. M""® Déglise s'assit sur une chaise basse, la tête dans les mains, et ferma les yeux comme pour mieux scruter son for intérieur. Il se passait en elle un phénomène singulier qu'elle observait avec une anxieuse terreur. De tout le sermon du curé elle n'avait retenu qu'une chose, c'est que l'amour des deux jeunes gens se manifestait déjà assez obstensiblement pour que d'autres yeux que les siens l'eussent remarqué. Alors, avec une netteté et une vivacité qui tenaient presque de l'hallucination, elle se représentait cette lisière des bois de Rembercourt où Paul et Désirée avaient été aperçus par labbé Baujard. — Elle cheminait derrière eux sur la route herbeuse et humide que la futaie surplombe, où des ronces vigoureuses et des viornes rampent jusqu'au milieu delà chaussée; — elle distinguait leurs jeunes et élégantes silhouettes scus les retombées rougissantes des hêtres; — elle entendait les intonations caressantes de la voix de Paul et les rires éclatants de Zasettej — peu à peu die devenais la proie d'unç
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torture morale, qui grandissait et s'exaspérait à mesure qu en imagination elle suivait les deux promeneurs le long de cette lisière interminable...
Ceux qui ont souffert d'une névralgie connaissent la façon perfide et lentement progressive avec laquelle le mal attaque la région lésée. C'est dabord une trépidation légère, un fourmillement sourd, puis une piqûre à fleur de chair à laquelle succède une piqûre plus aiguë et plus profonde 5 bientôt les élancements douloureux se suivent presque sans intervalles, jusqu'à ce qu'ils atteignent au paroxysme et affolent le patient. — Ainsi, traîtreusement dabord, puis avec une persistance obsédante et des pointes plus acerbes, se développait dans le cœur de Marthe cette névrose morale, — la jalousie.
Jalouse ! . . . Elle était jalouse de sa sœur ! ... Et voilà où avaient abouti toutes ces sages précautions imaginées pour sauvegarder son honnêteté! Elle avait eu beau élever autour de sa vertu des digues qui semblaient insubmersibles, comme un coup de mer, l'irrésistible courant d'une pas-
sion inconnue démolissait tout et la laissait désarmée, démantelée. Dans ce désarroi, qu'allaitelle devenir? Où chercherait-elle un remède? Qui appellerait-elle à son secours? Son mari?... Iln'y fallait pas songer. Rien qu'à la pensée de troubler cet honnête homme et de l'affliger par Taveu des désordres de son cœur, le rouge lui montait au visage. — Le curé? Il avait Tesprit trop enfermé dans son étroit horizon campagnard pour comprendre les complications d'un pareil état moral; sa main était trop rude pour appliquer le baume évangélique sur cette délicate blessure. — Et pourtant elle voulait se défendre, elle voulait se sauver du péril qu'elle avait elle-même imprudemment créé. Il y allait de sa dignité, de son honneur, du bonheur de son ménage...
Tandis qu'elle se débattait dans les mailles de ce fatal enchevêtrement, un bruit de voix joyeuses partant du fond du jardin la fit tressaillir. Elle reconnaissait les triomphants éclats de rire de Désirée. Paul Lobligcois était venu la rejoindre sans doute, profitant de la liberté qu'on lui
laissait à la fabrique pour s'acquitter de ce rôle d'amoureux auquel il paraissait prendre chaque jour un goût plus vif. Ces fusées de rire, qui passaient au-dessus des massifs et détonaient au milieu de la douloureuse méditation de Marthe, exaspéraient ses nerfs irrités. Poussée par un mouvement d'impatience et de jalouse curiosité, elle se leva et descendit au jardin.
Les parterres inondés de soleil sommeillaient dans cet alanguissement qui caractérise les fins d été. Les plantes touffues s'étalaient diffuses au ras de la terre couleur de cendre, avec cet affaissement que donne la maturité. Les héliotropes aux feuilles brûlées avaient des tons fanés et des parfums à demi évaporés. A l'extrémité des tiges fléchissantes, les roses pâlies s'inclinaient en exhalant une odeur à la fois rancie et capiteuse. Les phlox lilas aux feuillages pendants imprégnaient l'air d'émanations pareilles à celles que dégagent des plantes desséchées dans un herbier. — Un sphinx affairé, sans cesse en mouvement, agitait ses ailes bourdonnantes autour des corolles des pétunias. — Dans l'assou-
pisscment lourd de ces végétations d'où la sève se retirait et sur lesquelles planaient déjà de morbides senteurs d'automne, les voix gaies des deux jeunes gens se détachaient avec une allégresse tapageuse et servaient à guider M""® Marthe. — Au-delà des parterres et des pelouses, près des charmilles où commençait le petit parc de La Lineuse on distinguait entre deux platanes le vaet-vient d'une escarpolette et Tenvolement d'une jupe claire.
— Plus haut! s écriait Zasette, — et la jupe blanche rayée de bleu frôlait les branches brusquement remuées, puis la tête espiègle de la jeune fille émergeait au milieu de la verdure.
Tout à coup un silence se fit et l'escarpolette ne monta plus entre les platanes. En planant audessus des ramures. M"® Zasette avait sans doute aperçu sa sœur aînée qui marchait bien à découvert, en plein soleil. Elle avait averti Paul Lobligeois et le jeu avait cessé.
Quand Marthe atteignit l'allée où était l'escarpolette, elle trouva la place vide; la balançoire oscillait encore entre les deux montants, mais
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au loin un bruit de branches froissées indiquait que les deux jeunes gens seraient esquivés.
— Us m'évitent, songea la jeune femme avec amertume, ils me fuient... Je suis déjà pour eux une gêne !
Elle hasarda quelques pas sous bois et appela d'une voix altérée : — Zasette ! — Personne ne réponrdit. Le Swing lui montait à la tête; elle s'élança dépitée à travers le taillis pour rejoindre les fuyards, mais sa robe s'accrocha aux ronces; elle eut honte de son emportement, revint en arrière, l'œil sombre, les sourcils froncés et s'assit sur un banc rustique placé en face de l'escarpolette.
Elle prêta l'oreille : on n'entendait plus rien que le bruit de lime aiguë de la mésange serrurière, en train d'écheniller les aiguilles des sapins.
Où s'étaient-ils réfugiés pour l'éviter.^ — De nouveau, avec sa maladive lucidité d'hallucinée, elle se les figura tapis sous les branches, l'un près de l'autre, la main dans la main. — Etsou-
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dain des larmes roulèrent à travers l'épaisseur des cils, sur ses joues devenues aussi blanches que les dernières roses du parterre.
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-^^"'^^'^ ■^ANDis que Marthe pleurait près de l'escarpolette abandonnée, les deux jeunes gens décampaient lestement, sans souci des branchettes qui leur cinglaient la poitrine, ni des toiles d'araignée qui leur chatouillaient le visage. Glissant entre les cépées, se courbant afin de se dissimuler derrière les buissons, ils gagnèrent le talus du canal.
— Nous avons Tair de proscrits errants dans les bois! dit M"® Zasettc, enchantée de son escapade... Au couvent, je me souviens d'avoir lu dans les éMémoires de cJW'"^ de La T{gchejaquelein quelque chose d'approchant... Une course à travers les fourrés afin d'échapper à la poursuite des bleus... Aujourd'hui, les bleus, c'est cette pauvre Marton !
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— Pourquoi ne lavoir pas attendue? demanda Paul Lobligeois, qui regrettait^ au fond, l'absence de Marthe et trouvait bien plus charmantes les promenades où elle était en tiers.
— Pourquoi } répliqua Désirée en lançant au jeune homme un regard étonné et réprobateur; la demande me paraît peu flatteuse... Le temps vous dure donc bien quand nous ne sommes que nous }
— Je n'ai pas dit cela, reprit Paul ; je crains seulement que notre façon de fuir n'ait froissé votre sœur.
— Rassurez-vous... Je prends tout sur moi!
Ils avaient gravi le talus. Désirée aperçut,
amarrée à la berge, une barque dont M. Déglise se servait pour jeter répervier dans les eaux du canal :
— A merveille ! s'écria- t-elle ; nous allons mettre la rivière entre nous et Minerve déguisée sous les traits du sage Mentor... Vous savez ramer, je suppose ?
Elle avait sauté dans la barque et tendait la main à son compagnon. — L'expérience avait
déjà enseigné à celui-ci qu on ne résistait pas facilement aux caprices de M^^® Zasette, et il obéit aux injonctions de cette main tendue vers lui avec un geste impératif. Quand il eut saisi les avirons^ la jeune fille détacha la chaîne et, poussant la barque loin de la berge, se plaça au gouvernail :
— Maintenant, continua- 1 elle , voguons à l'aventure ! Conduisez-moi vers des contrées inconnues...
Mene2-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours!...
— Est-ce au Sacré-Cœur que vous avez appris cette romance }
— Certainement! et bien d autres encore...
J'en ai tout un répertoire... A votre service !
Je croyais qu'au couvent on ne s'occupait que de lectures édifiantes.
— Les bonnes élèves, oui... mais moi je faisais partie de la bande des indisciplinées... ce qui ne m'empêchait pas d'ailleurs d'être très pieuse.
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— Vraiment ! s'exclama-t-il avec ironie.
— Oui, monsieur ! Tous les soirs, à la chapelle, je priais avec ferveur, je demandais à Dieu des grâces qu'il m'a toujours accordées.
— Lesquelles ? Peut-on savoir ?. .
— D'abord je lui ai demandé d'avoir un jeu de crockec. ., et, le surlendemain, ma sœur m'en a apporté un... Ensuite, je l'ai supplié de me faire sortir du couvent ; puis, comme cette sortie était subordonnée à une chose... importante, je l'ai prié de m'accorder une autre grâce...
— Et c était .^.
— Permettez, ceci est mon secret.
— Et vos prières ont été exaucées }
— Vous le voyez bien, dit-elle en baissant les yeux, puisque j'ai quitté définitivement le Sacré- Cœur...
Il y eut un moment de silence. Ils avaient atteint cette partie du canal au long de laquelle la futaie de Rembercourt tombe à pic. L'ombre des grands hêtres s'allongeait sur l'eau d'un vert sombre et en plongeait la surface dans une
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obscurité fraîche, qui tranchi.iit avec Taveuglant ensoleillement des prés et des champs entrevus à travers les hautes herbes des rives. Au passage .de la barque, des grenouilles tapies parmi les prêles de la berge interrompaient soudain leurs coassements et sautaient dans Teau rejaillissante, tandis que des libellules bleues et brunes continuaient leur danse silencieuse à l'extrémité des plantes aquatiques. Désirée, légèrement renversée à Tarrière, trempait Tun de ses bras nus dans le courant et suivait rêveusement le sillage blanc produit par Tagitation de ses doigts, Paul la regardait à la dérobée et lui trouvait, au repos, une ressemblance plus accusée avec sa sœur.
C'était ainsi surtout qu'elle lui plaisait. Il aimait en elle tout ce qui lui rappelait M'"® Marthe : les souples mouvements du cou et de la tête, Tare noir et mince des sourcils au-dessus des paupières chastement baissées, Tovale délicatement allongé du visage, et, par -dessus tout, le timbre delà voix. — Quand elle parlait, il fermait les yeux et s'imaginait que cette voix aux intona-
rions graves et musicales était celle de Marthe, que cette tendresse qui s'offrait à lui ingénument était une émanation de celle de M"® Déglise... Abusé et grisé par cette fraternelle ressemblance, il se montait la tête, il avait des regards épris, des paroles caressantes, des effusions câlines qui trompaient lexpansive Zasette sur la valeur de ses sentiments.
Elle continuait à se pencher sur le bord de la barque et à tremper avec sensualité son bras nu dans Teau atriédie. Paul épiait ses mouvements et s'amusait à contempler dans le miroir assombri du canal le tremblant reflet de la figure de Désirée. — C'était étrange comme ce blanc visage réfléchi par le courant lui rappelait fidèle-ment la figure de Marthe !..
— A quoi pensez-vous.^ demanda brusquement la jeune fille.
— Je regardais votre image dans l'eau et je la trouvais charmante.
— Bien vrai, vous me trouvez jolie ? s'écria-telle enchantée ; je ne suis pas vaine, mais j'aim néanmoins à m'entendre dire des compliments.,..
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Vous avez mis du temps à faire celui-là...
N'importe, toute peine mérite salaire, et pour vous récompenser, je vais vous chanter une de mes romances.
— Oui, chantez, murmura-t-il câlinement, j'aime tant le son de votre voix !
— Que voulez-vous : du gai ou du sentimental ?
— Ce qui vous plaira,
— Du gai alors, cest plus dans mes cordes...
Et de sa belle voix éclatante, souple et
moqueuse, elle entama bravement un air de "Barhe-'Bleuey l'opérette en vogue à cette époque :
Madame, ah! madame, Plaignez mon tourment ; J*ai perdu ma femme Bien subitement...
C'est un coup bien rude, Rude à recevoir, Malgré l'habitude Qu'on en peut avoir I...
Avec des minauderies espiègles, un pétillement de malice dans les yeux, une raillerie aux coins
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de la bouche, des intonations gamines et des gestes drôles, elle chantait et mimait cette burlesque parodie de la douleur. Sa figure n avait plus rien de la physionomie calme et pensive de Marthe 5 c'était maintenant Zasette des pieds à la tête, — Tenfant terrible ayant rapporté de son couvent les fantaisies mutines, les curiosités audacieuses, et les libres allures d'une écolière indisciplinée. Le charme était rompu, et Paul, en la regardant, ne pouvait s'empêcher d'établir des comparaisons toutes à l'avantage de là sœur aînée. Il se demandait s'il ne s'était pas trop étourdiment engagé en promettant à Marthe d'essayer de devenir assez amoureux de Désirée pour la prendre comme femme II sentait qu'elle ne parviendrait jamais à lui faire oublierM""® Déglise; il frissonnait à la pensée qu'une fois marié, il se lasserait vite de cette enfant gâtée et redeviendrait fatalement, passionnément épris de Marthe. On était en vue de l'écluse et il fallait forcément rebrousser chemin. Il éprouva un soulagement en faisant virer la barque d'un coup de rame et en revenant vers La Lineuse. M^'^Za-
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secte avait fini de chanter et Paul restait taciturne :
— Vous ne desserrez pas les lèvres^ dit-elle piquée 5 il paraît que ma chanson vous a déplu.
— Pas le moins du monde, répondit-il d'un aircontraint; je trouve que vous avez d'excellentes dispositions pour la scène,
— Vous êtes bien bon... merci!.. Allez, votre mine déconfite vous trahit, et je parie qu au fond vous pensez : « Cette petite a été déplorablement mal élevée. . . » Ah ! dame, je ne fais pas honneur à l'éducation de Marthe la sage !
— Je ne suppose pas cependant que ce soit elle qui vous ait appris la partition de ^arhe- "Bleue ?
— Soyez donc franc ! . . Barhe-'Bleue vous a scandalisé... Assurément non, ce nest pas Marthe qui chanterait des airs d'opérette !.. Bons saints anges, que dirait l'abbé Baujard } Que penseraient les papillons de M. Déglise.^. Ils tomberaient en poussière dans leur cadre bourré de camphre,., mon beau-frère lui-même en mourrait de douleur... et la sage Marthe étant
devenue veuve, vous pourriez Tépouser... Bon, vous froncez encore les sourcils ! Décidément il n'y a pas moyen de plaisanter avec vous !
— La plaisanterie est un peu... risquée, répliqua-t-il agacé, en donnant de vigoureux coups de rame.
— Là, la, ne vous fâchez pas, il n'y a que la vérité qui blesse... Avouez plutôt carrément que de nous deux, c'est Marthe qui vous plairait le mieux !
— Je vous en prie , changeons de conversation... Du reste, nous voici arrivés, ajouta-t-il, en sautant sur la berge et en amarrant la barque.
— Et vous en êtes joliment content! continua la jeune fille sur le même ton moqueur. . . Allons, donnez-moi la main... Sans rancune, mauvais caractère !
Elle avait sauté sur la berge. Sans lui lâcher la main, toujours courant, elle l'entraîna vers la chaussée et l'obligea à dégringoler vivement le long du talus opposé. Quand d'un élan ils eurent franchi le fossé qui limitait la prairie, elle releva
la tête et poussa une exclamation en apercevant devant elle sa sœur qui sortait de Tenclosde La Lineuse.
M™® Déglise était pâle, et la blancheur de son teint faisait encore ressortir le feu sombre qui allumait ses yeux,
— Cela t étonne de me voir? dit-elle à Désirée, de cette voix sourde qui était chez elle l'indice d'une violente irritation... Il ny a pourtant rien de surprenant à ce que les cris que tu poussais tout à l'heure m'aient attirée ici. . .
— Je ne criais pas.., je chantais... Il n'y a pas grand mal à cela.
— Tu trouves? Je ne sais pas si ces mauvaises manières sont tolérées à Velaines ; quant à moi, je ne les permettrai pas ici, je t'en préviens... Si tu ne comprends pas quil est indécent pour une fille de ton âge de vagabonder seule sur les routes, tant pis pour toi !
— Je n'étais pas seule, puisque M. Paul m'accompagnait.
— Ces promenades ne sont pas plus convenables pour M. Lobligeois que pour toi.
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— Tu as mis un peu de temps à t'en apercevoir! répliqua Désirée^ en se rebiffant.
— Cest possible, mais d'autres s'en sont aperçus et en ont été choqués..,
— M. Tabbé Baujard, sans doute? murmura M^^.Zasette avec un superbe dédain.
— Et quand cela serait, il me semble que lopinion de M, le curé...
— Ma chère, interrompit irrévérencieusement Désirée, que Tabbé Baujard dirige ta conscience, à merveille!., mais moi, qui ne lai pas choisi pour directeur, je n ai pas d ordre à recevoir de lui.
— Tu en recevras de ta sœur, du moins !
s'écria Marthe, suffciquée ; j'entends que ces promenades ne se renouvellent plus !
— C'est de la tyrannie alors! s'exclama M^^® de Bonnay en frappant du pied. On veut me mener en lisière, mais je ne suis plus une petite fille et je ne le souffrirai pas !..
— Zasette ! . •
— Je m'en retournerai à Velaines... J'aime mieux cela !
Là-dessus, furibonde, avec des larmes dans les yeux. Désirée pirouetta sur ses talons et s'enfuit vers La Lineuse,
Pendant cette scène rapide, Paul Lobligeois était resté interdit sans rien comprendre à la colère de M"*® Déglise^ qui lui paraissait hors de proportion avec la légère incartade de la jeune fille. Dès que celle-ci eut disparu derrière les arbres^ il s'approcha de Marthe qui se tenait à quelques pas de lui, immobile, les lèvres serrées, les yeux fixes, pareille à une tragique statue :
— Chère madame, commença-t-il...
Il fut interrompu par un geste violent :
— Pas un mot ! dit-elle d'une voix dure ; vous êtes encore plus inexcusable quelle... Laissez-nous !..
Elle lui tourna brusquement le dos et regagna la lisière du parc.
Durant quelques minutes il demeura confondu et consterné. Tout ce qui venait de se passer lui semblait absurdement illogique. Puis il se révolta et s'indigna à son tour : — Qu^^ crime avait-il commis ? Que signifiait cet étrange revirement ?
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jyjme Marche pouvait seule s'expliquer là-dessus et il avait le droit d'exiger une explication... Tout en s'indignant, il ne pouvait s'empêcher de la trouver belle et ineffablement séduisante. Un trouble voluptueux lui faisait battre le cœur. Il se sentait poussé vers elle par de nouveaux et impétueux désirs ; il voulait la revoir, lui parler, s'excuser, mettre humblement toute sa tendresse à ses pieds.
Il s'élança sur les traces de M*"^ Déglise et la découvrit enfin dans l'une des allées qui longeaient les parterres. Elle marchait lentement, pensivement et presque sans but. Lallée aboutissait au rond-point oii, debout sur son socle moussu, un doigt sur les lèvres, l'antique statue de l'Amour se dressait au milieu de la pelouse.
Paul vit la jeune femme s'arrêter indécise au centre du rond-point ; sa robe couleur maïs pâle tranchait en clair sur le vert déjà foncé des gazons, où les arbres étendaient leur ombrage à l'approche du soir. Elle disparut de nouveau derrière l'un des cintres formés par la charmille. Il hâta le pas et quand il atteignit à son tour le bout de
lallée^il trouva Marthe assise sur un banc. Sa tête inclinée reposait sur Tune de ses mains; elle paraissait si absorbée qu'elle ne l'entendit pas venir.
Ce ne fut que lorsque le sable cria sous les pieds de Paul Lobligeois qu'elle se retourna et Taperçut tout à coup à deux pas.
'ART HE avait levé ses yeux tristes sur Paul Lobligeois, puis avec un emportement farouche dans Taccent et dans le geste :
— Pourquoi me persécutez-vous? s'écria- t-elle; ne vous avais-je point dit de me laisser? Qiie me voulez-vous encore ?
En même temps son regard inquiet semblait sonder l'épaisseur de cette partie reculée du parc, où le jour commençait à décroître.
— Madame, répondit Paul très ému, pardonnez-moi de vous avoir suivie... Je nai pas eu la force de rentrer à Fains sans vous revoir... Je souffre trop de vous savoir fâchée contre moi.
— Vous! toujours vous! répliqua-t-elle amè-
rement, il n y a que vos propres peines qui vous touchent... Croyez-vous donc avoir seul le privilège de souffrir ?
— Ah ! protesta-t-il avec tendresse, si je vous ai fait souffrir, c'est à mon insu et contre mon gré ! Apprenez-moi au moins en quoi j ai péché et quel est mon crime ?
La question était trop embarrassante pour que Marthe y répondît nettement. C'était à peine si elle avait recouvré assez de sang-froid pour réfléchir aux conséquences de la scène de tout à 1 heure. Elle avait peur maintenant d'en calculer la portée et d'en démêler les causes. D'ailleurs, en supposant qu'elle eût vu très clair au fond d'elle-même, elle était trop sensée et trop femme pour avouer le motif sous l'impulsion duquel elle avait agi. Confesser sa jalousie, c'eût été se perdre. Elle baissa la tête et resta muette. Elle sentait cependant qu'il fallait à tout prix trouver unQ réponse possible. Opposer un mutisme trop prolongé aux questions pressantes de Paul Lobligeois, c'était l'inviter à chercher, et peut-être à deviner la cause vraie de cette colère inavouable.
Une lâchait point pied^ et se rapprochant de Marthe, il répétait avec insistance :
— Je vous en prie, parlez... De quoi suis-je coupable?
Mise au pied du mur, elle s'avisa d'une échappatoire bien féminine et répondit avec un mouvement d'impatience :
— Si vous ne le sentez pas, il est inutile que je vous le dise.
Mais il n'était pas d'humeur à se contenter d'une pareille fin de non-recevoir , il revenait à la charge obstinément,
— C'est précisément parce que je n'ai pas conscience de mon méfait, continua t-il avec opiniâtreté^ que je vous supplie de m' éclairer.. Que me reprochez-vous ?
Elle chercha encore un moment, puis brusquement, par petites phrases hachées, nerveuses, qui semblaient lui brûler les lèvres, elle répliqua :
— Ce que je vous reproche ? Votre conduite avec Désirée... Cette enfantest étourdie, inconséquente, excessive en tout... Vous le savez!,.
Et au lieu de la retenir, vous Texcitez ; vous encouragez sa coquetterie... Vous lui montez la tête.,. Vous la compromettez !
Paul 1 écoutait en ouvrant de grands yeux.
— Moi ! s'écria-t-il stupéfait... Puis il reprit avec vivacité : — Si j ai agi assez inconsidérément pour compromettre M^'® de Bonnay, j'en suis au désespoir et je vous en fais mes excuses... Mais j'affirme que c'est sans le vouloir... En me montrant assidu auprès d'elle, je n'ai fait qu'obéir à vos instructions et je croyais aller au-devant de vos désirs...
Marthe s'était brusquement levée :
— Mes désirs } dit-elle avec un emportement hautain, quel rôle pensez-vous donc que j'aie voulu jouer?
— Mais, balbutia le jeune homme interdit, ne vous souvenez-vous plus de notre premier entretien au sujet de M*'® de Bonnay ? Ne m'avez-vons pointparlé d'elle alors que je ne la connaissais pas encore?.. N'avez-vous pas exigé de moi la promesse que je chercherais à lui plaire en vue d'un mariage dont vous souhaitiez la réalisation ?
Elle baissa les yeux et murmura : — Cest possible. . . mais je ne supposais pas que les choses se passeraient de la sorte.
En effet, elle ne mentait pas en disant cela. Dans son ignorance des choses de Tamour, elle avait toujours rêvé que cette cour entre Désirée et Paul se bornerait à une amitié respectueuse et correcte, à un échange de sentiments discrets et platoniques, dont elle avait vu des exemples dans de vertueux et chevaleresques romans, — les seuls dont on lui avait permis la lecture avant son mariage.
— Une sérieuse affection, continua-t-cUe, peut-elle exister sans le souci de la dignité } A-ton besoin de se donner en spectacle .^. Ne peuton chercher à plaire aux gens sans flatter tous leurs caprices, sans surexciter leur imagination par une détestable coquetterie, par une liberté d allures que l'honnêteté réprouve .\.
Ces reproches semblaient s'adresser encore plus à Désirée qu'à Paul Lobligeois, mais elle n'y prenait pas garde, et, dans l'amertume de son ressentiment, elle frappait indistinctement
sur les deux coupables. — N'y a-t-il pas, s'écria-t-elle, une façon moins grossière de se faire aimer?...
— Madame, répondit Paul hardiment, il n'y a d'autre moyen de se faire aimer que d'aimer soi-même aveuglément, servilement... Et encore, ajouca-t-il en la regardant droit dans les yeux, ce moyen ne réussit pas toujours:..
Elle rougit et détourna la tête. Ce regard interrogateur et audacieux, qui cherchait à lire dans sa propre pensée, la troublait profondément.
Elle se sentait de moins en moins maîtresse d'elle-même. Dans cet endroit solitaire du parc, à cette heure indécise de la tombée du jour, cet entretien avec Paul sur un sujet aussi dangereux lui faisait perdre le peu de sang-froid qui lui restât. Il n'y avait pas jusqu'à cette énigmatique statue de l'Amour, se dressant en face d'elle avec un doigt menaçant sur les lèvres, qui ne la remplît d'une secrète angoisse. Elle ne savait plus à quoi se résoudre. L'imagé de Désirée lui passait à chaque instant devant les yeux 5 elle songeait avec quelle rapidité s'était développé le besoin
d'aimer dans ce cœur de dix-huit ans, ec avec quelle impétuosité la jeune fille avait suivi le penchant qui l'inclinait vers Paul. — Il était bien évident qu'elle l'aimait et qu elle cherchait à se faire aimer. Peut-être même les choses étaient-elles allées plus loin qu'elle ne le supposait? — Alors son indignation jalouse la reprenait et Tégarait.
— Rassurez-vous, dit-elle avec un accent d'âpre ironie, ce moyen réussira .. Avec une fille de l'humeur et du tempérament de Désirée, ces façons-là réussissent toujours... Elle vous aimera follement, étourdiment, à l'aveuglette, .. et vous Taimerez de même... Peut-être est-ce déjà fait? Avouez-le!...
Il y avait quelque chose d'étrange dans la sarcastique violence avec laquelle cette femme, si réservée d'ordinaire, jetait à Paul ces interrogations agressives. Il fallait qu'elle fût secouée par une puissante émotion pour se départir aussi imprudemment de ses habitudes de correction et de retenue. Cette émotion gagnait le jeune homme à son tour et l'enhardissait :
— Vous me demandez un aveu, répliqua-t-il^
permettez-moi de le faire franc et entier... La situation fausse oïl nous sommes a déjà causé trop de malentendus pénibles; elle doit finir... Je veux être sincère avec vous et avec moi-même. . . Non, je n aime pas W^^ Désirée et je ne crois pas que je puisse l'aimer jamais!
— Vous ne l'aimez pas.'^ répéta Marthe en reprenant longuement sa respiration.
Il lui semblait qu'on venait de la débarrasser d'un poids douloureux et elle éprouvait un soulagement indéfinissable; puis elle eut honte de la joie confuse qu'elle ressentait, et, s'emportant de nouveau :
— Alors pourquoi trompez-vous cette enfant.^ Quel jeu odieux jouez-vous?
— Je vous avais promis d'essayer de l'aimer. . . J'ai tenu ma promesse, j'ai essayé, et c'est parce que je ne veux tromper personne que je vous déclare franchement que je n'ai pas réussi. . ,
Marthe restait abasourdie par cet aveu inattendu 3 les bras croisés, la tête basse, elle n'osait plus regarder son interlocuteur et ses lèvres répétaient machinalement :
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— Pourquoi? pourquoi?...
— Parce que c'est vous seule que j'aime !
murmura-t-il d'une voix sourde.
Elle voulut Tarrêter d'un geste, mais il continua impétueusement :
— Non, laissez-moi parler... J'ai voulu vous obéir et me détacher de cet amour qui vous offensait... Je n'ai pas pu... Si charmante que soit votre sœur, elle ne m'a pas fait oublier celle qui ne voulait pas de ma tendresse et qui l'a toujours... Près de Désirée, c'est à vous que je rêvais, c'est vous que je voyais 3 je ne chérissais en elle que les qualités par où elle vous ressemblait. .. Dans nos promenades, vous étiez toujours présente à ma pensée, et c'était vers vous qu'allaient toutes mes adorations...
Pour la première fois Marthe entendait monter ce murmuie d'amour dont elle n'avait que vaguement soupçonné la douceur. Cette musique delà passion l'enivrait comme une liqueur défendue. Elle ne pouvait plus fermer ses oreilles à ces dangereuses confidences, qu'elle avait presque provoquées, et elle n'avait pas la force de s'enfuir.
— Oui, je VOUS adore toujours, poursuivait Paul , pardonnez- moi de vous le dire malgré votre défense. J'aurais trouvé le courage de me taire sans l'incident de ce soir... Ne me punissez pas de ma franchise, permettez-moi de vous aimer tout bas, respectueusement et ardemment... Je vous en prie!
Il lui avait saisi les mains et les serrait, mais elle les lui retira vivement.
— Laissez-moi! dit-elle avec un accent navré plus encore qu'irrité 3 comment osez-vous me tenir un pareil langage.\.. Ah! pourquoi êtesvous venu ici.\.. Pourquoi êtes-vous entré dans notre maison },., Allez-vous-en !
Elle voulait s'éloigner, il la retint par le bras, et, d'une voix suppliante :
— Ne me chassez pas ainsi! s'écria<-il.
Elle comprit qu'au point où ils en étaient, elle ne pouvait plus reculer devant une explication. Elle se retourna, et, avec une expression découragée, désolée, qui toucha de pitié le cœur du jeune homme :
-=— Il faut que vous partiez! reprit-elle; com-
ment pourriez-vous rester ici, après ce que vous venez de me dire?. . . Ma sœur croit que vous êtes disposé à l'aimer, et vous ne devez pas la leurrer plus longtemps... Quant à moi, je suis déjà assez punie d'avoir tardé à mettre fin à une situation qui me fait honte... Si vous êtes un homme d'honneur, vous ne troublerez pas davantage le repos de trois personnes qui avaient confiance en vous .. Vous quitterez La Lineuse pour n'y plus revenir.
— Je ne le pourrai jamais!
— Je vous le demande comme une grâce, je l'exige comme le seul témoignage vrai de cette affection que vous prétendez avoir pour moi et à laquelle j'ai la faiblesse de croire.
— Ah ! si vous y croyiez, vous ne me traiteriez pas si cruellement... Sachant combien je vous aime, vous ne me condamneriez pas à partir... Que voulez vous que je devienne loin de vous ?
— Vous vous guérirez comme Désirée se guérira. A votre âge, ces affections-là, si vives qu'elles paraissent, ne résistent pas à l'absence...
2o8 PÉCHÉ MORTEL.
D'autres distractions, d'autres fantaisies surviennent et tout ce beau teu s éteint... Vous oublierez plus vite que vous ne pensez!
Sa voix tremblait, elle sentait un sanglot lui monter à la gorge, et elle s'arrêta... Elle ne voulait pas pleurer, elle comprenait trop bien que, si elle lui laissait voir un regret, tout serait perdu . Elle ajouta impérieusement:
— Vous partirez demain !
— C'est impossible! objecta-t-il... En supposant que je consente à vous obéir, comment expliquer à M. Déglise ce brusque départ qui lui paraîtra plus qu étrange.^
— Vous trouverez un prétexte, répliqua-t-elle durement. . . N'êtes-vous donc ingénieux que lorsqu'il s'agit de faire souffrir les autres ?. . .
La cloche de La Lineuse sonnait le dîner. Ils restèrent un moment silencieux à écouter les tintements grêles qui rappelaient M"™® Marthe à ses devoirs de maîtresse de maison.
— Adieu! dit elle, il faut que je rentre... Retenez bien ceci : ou demain vous annoncerez votre départ sous un prétexte quelconque, ou
VOUS me forcerez à prendre quelque résolution désespérée... A vous de choisir!
Et, sans vouloir écouter les dernières supplications qu'il balbutiait derrière elle, Marthe s'éloigna rapidement.
Il la vit s'enfuir entre les vertes murailles des charmilles, puis disparaître dans le lointain obscur de l'allée. — C'était fini. Il sentait bien qu'elle ne reviendrait pas sur cet ultimatum impitoyable qu'elle lui avait jeté d'une voix brève; et lentement, le cœur gros, l'esprit irrésolu, il regagna le village en suivant les clôtures du parc, qni semblaient déjà se dresser entre lui et les hôtes de La Lineuse comme la barrière infranchissable d'un paradis perdu.
la.
D ÉGLISE ayant fait la veille une chasse heureuse et abondante , s'était installé dès le matin dans une chambre haute qui lui servait de laboratoire, La pièce nue et tapissée de papier gris ne contenait d'autre mobilier que le matériel nécessaire à la préparation des papillons. — Sur des rayons garnissant l'un des murs, une centaine de volumes d'histoire naturelle, et entre autres le magnifique ouvrage du père Engramelle, les Tapillons cf Europe^ peints d'après nature par Ernst; — au milieu, une large table d'architecte, encombrée d'étendoirs, de pinces, de fioles et de pelotes d'épingles à inseccesj — près des fençtres, sur des bancs, les caisses çn
toile métallique^ destinées à l'élève des chenilUes et à réclosion des chrysalides 3 — le tout imprégné de pharmaceutiques odeurs oii dominaient le camphre et Talcool.
Perché sur un tabouret à patins^ courbé audessus de la table, tête nue, des lunettes sur le nez et les manches retroussées, M. Déglise procédait à la minutieuse opération de Yétendage. Il tirait Tun après Tautrc, d'une boîte de liège, les papillons embrochés dans de longues et minces épingles, admirait un moment le parfait état de conservation des ailes et des antennes, puis posait délicatement le corps de chaque individu dans la rainure d'une planchette de tilleul. Déjà cinq victimes, crucifiées Tune au-dessous de l'autre, étalaient les diaprures de leurs ailes sous des lames de verre appliquées de façon à les maintenir dans la position voulue : Tabdomen en droit fil, les antennes inclinées, les pattes bien en dehors. Le collectionneur était en train de coucher la sixième sur Tétendoir : — une précieuse lichenée à bandes bleues et noires , attrapée sous Tunç dçs arches du pont de Fains, — Armé
d'une épingle crochue, il soulevait avec précaution chacune des ailes supérieures, les amenait au point précis où elles laissaient bien voirTaile inférieure, les fixait à Taide d'une lamelle de verre, puis avec une pince dégageait et disposait symétriquement les pattes. — C'était parfait. — Il contemplait avec un sourire de satisfaction les six lépidoptères alignés perpendiculairement le long de la rainure; quelques-uns, encore vivants, achevaient d agoniser en remuant faiblement leurs antennes, et M. Déglise, qui était cependant une bonne pâte d'homme, ne s'en frottait pas moins joyeusement les mains.
A ce moment, on frappa à la porte du laboratoire, et en se retournant à demi, le manufacturier aperçut Paul Lobligeois qui entrait.
— Bonjour, mon cher ami! lui cria-t-il.
Venez voir un des plus beaux spécimens de la lichenée du chêne!... Mais j'oublie toujours que vous êtes un profane. . . Quelle affaire vous amène donc si matin .^... Je ne suppose pas que ce soit pour contempler mes papillons que vous avez grimpé dans mon capharnaiim?
Paul n'avait pas dormi ; il était très pâle, avec les traits tirés et les yeux battus.
— Sapristi! continua M. Déglise en l'examinant en plein jour, vous voilà tout défait!... Êtes- vous malade.'^
— Je ne sais, répondit-il avec embarras, je ne me sens pas très bien.
Il allait et venait à travers le laboratoire, examinant avec une curiosité affectée le châssis à chenilles, les étendoirs, les bouquins des rayons, et se demandant encore comment il entrerait en matière.
Il avait passé une bonne partie de sa nuit à chercher un prétexte pour rendre son départ excusable aux yeux de M. Déglise. Ne trouvant rien de satisfaisant, il avait d'abord songé à partir en cachette, sauf à écrire de Paris pour tout expliquer. Puis il avait réfléchi que cette fuite clandestine paraîtrait tellement étrange qu'elle ne manquerait pas d'éveiller les soupçons du fabricant. En fin de compte, il s était arrêté à feindre une maladie qui motiverait un changement de climat.
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— Ce sont les chaleurs qui vous ont sans doute un peu éprouvé, reprit M. Déglise; il faut vous soigner, mon camarade.
— Oui, c'est mon intention... Et, à ce propos, monsieur, je viens vous demander la permission de retourner à Paris.
— Comment! vous voulez nous quitter?
Le flegmatique visage de M. Déglise avait pris subitement une vive expression de stupéfaction.
— Auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles.^ ajouta-t-il avec inquiétude.
— Non, monsieur...
— Eh bien! qui vous force à partir?... Si vous êtes souffrant, qui vous empêche de vous soigner ici? L'air de La Lineuse vaut bien celui de Paris, et vous me connaissez assez pour être persuadé, n'est-ce pas, que je vous donnerai tout le loisir nécessaire pour vous reposer et vous remettre haut la côte?. .
— Je le sais, monsieur; vous avez été très indulgent pour moi, et c'est pour cette raison que je ne veux pas abuser de vos bontés. Je crains
que le climat de ce pays-ci ne me convienne pas... J'espère obtenir de mes parents la permission de voyager dans le Midi, et peut-être de m'y fixer.
— Alors... votre intention serait, non pas de vous absenter momentanément, mais de nous quitter sans esprit de retour.^ — C'est un congé définitif que vous êtes venu me demander .^..
— Hélas! oui, à mon grand regret.
La placide figure de M. Déglise s'était rembrunie et ses yeux bleus étaient comme voilés de tristesse.
— Avez-vous à vous plaindre de quelqu'un de nous.»^
— O monsieur! — ■ Ici, tout le monde a été excellent pour moi, et j*emporterai le meilleur souvenir de l'accueil que j'ai reçu à La Lineuse... Je suis désolé de quitter la fabrique,., et si je n'avais de sérieuses raisons...
' — Vos raisons, jeune homme! interrompit le collectionneur en secouant la tête,., elles sont pour moi aussi incompréhensibles que frivoles..» en apparence, du moins.
2l6 PÉCHÉ MORTEL.
— Je VOUS raidit, balbutia Paul, ma santé.,.
— Votre santé! Vous êtes solide et vigoureux... Avez-vous seulement consulté un médecin?
— Non, mais...
— Eh bien! vous consulterez le nôtre d abord, et nous verrons ce qu'il vous conseillera...
Il se leva, ouvrit la porte du laboratoire et, avant que Paul Lobligeois eût pu répliquer, il lui prit le bras et le força de descendre avec lui dans la salle à manger, où ils trouvèrent M™® Déglise occupée à préparer le premier déjeuner.
En apercevant Paul au bras de son mari, Marthe eut un violent battement de cœur. Elle aussi avait passé une partie de la nuit à songer anxieusement à ce qui adviendrait le lendemain. Tous les liens invisibles et tendres qui, pendant six mois, lavaient attachée à Paul semblaient se tordre douloureusement, comme dans Fattcnte du coup fatal qui allait les briser. Elle n'avait jamais envisagé avec une aussi redoutable angoisse quelle place le jeune homme était arrivé à tenir dans sa vie. Il occupait tous les moments
de la journée. Aux heures paisibles du matin comme aux heures rêveuses du crépuscule, on le voyait apparaître. IJ n y avait pas un coin de la maison, une allée du jardin, un sentier du bois auxquels son image ne fût associée. Lui disparu, que serait l'existence à La Lineuse.^ Quel vide morne allait-il laisser en partant?... A travers les agitations fiévreuses de Tinsomnie, Marthe se demandait avec anxiété si le remède énergique qu'elle voulait appliquer ne serait pas pire que le mal dont elle avait souffert. Le séjour de Paul à la fabrique avait apporté une si lumineuse coloration dans son intérieur, jadis platement gris et monotone! Elle frémissait en songeant à la misérable lenteur avec laquelle traîneraient les journées quand elle se retrouverait seule vis-à-vis d'elle-même. Elle se voyait en proie aux rêveries maladives, aux douleurs stériles, aux révoltes aigres qu'engendre la solitude. La situation actuelle, avec ses accalmies et ses luttes, ses alternatives de peines et de plaisirs, netait-elle pas moins périlleuse?... On peut triompher de la tentation; on ne résiste guère à
2l8 PÉCHÉ MORTEL.
laction dissolvante de Tennui et du regret. Ne valait-il pas mieux voir Paul épris de Zasette, mais le voir, que de tout perdre en lui ordonnant de partir?...
Ainsi, à mesure que la nuit avait marché, le meilleur de son courage était tombé. Quand les pâleurs de Taube éclairèrent la baie de la fenêtre, Marthe en était venue à se repentir de ses exigences de la veille et à pleurer sur l'irréparable déchirement qu elle avait provoqué. — Elle ne se doutait pas que les douleurs de cette épreuve ne faisaient que commencer et qu'elle allait se trouver en face de Paul Lobligeois.
Paul, à son tour, en la voyant debout près d'un dressoir, — dans sa légère matinée de laine blanche, dont les plis croisés dessinaient les contours de la poitrine sans trop les marquer; en constatant la pâleur de sa joue, Thumide éclat de ses yeux cernés, Paul avait senti son courage faiblir et ses résolutions se fondre.
— Marton, dit M. Déglise, je t'amène un ingrat qui veut nous quitter, sous prétexte que l'air de La Lineuse est nuisible à sa santé.
La jeune femme tourna vers Paul ses yeux sombres; leurs regards se rencontrèrent et il y eut entre eux comme un muet et tragique dialogue^ plein de mélancoliques objurgations et de supplications éloquentes : — Partez, mais qu avant tout il ne se doute de rien ! disaient les noires prunelles de Marthe. — Laissez-moi rester ici et vous adorer en silence! répondaient les yeux de PauL
— Comment! murmura-t-elle d'une voix mal assurée, M. Lobligeois est malade?
— Malade imaginaire! s'écria M. Déglise sans s'apercevoir du drame muet qui se jouait à côté de lui. Aide-moi à le convaincre qu'il doit rester avec nous et que nous le soignerons mieux que personne.
— Pourtant, mon ami, si M. Lobligeois désire retourner à Paris, nous ne pouvons le retenir malgré lui.
— Vous le voyez, monsieur, dit Paul avec un amer sourire. M'"® Déglise est plus raisonnable que vous.
**- Elle a tort... Elle n'ose pas vous contrc-
carrer, mais elle a tort de ne point vous faire connaître franchement le fond de sa pensée... Il y a quinze jours à peine, elle me tenait sur votre compte un autre langage... et je vais vous le répéter mr)t pour mot.,, •
— A quoi bon? interrompit Marthe vivement; cela ne peut modifier en rien les intentions de M. Lobligeois.
— Si fait! riposta avec opiniâtreté M. Déglise» Quand il saura comme il est apprécié ici, il aura honte de quitter sans rime ni raison des amis qui ne lui veulent que du bien!... Marthe disait qu elle était fort contente de votre travail et que vous rendiez de sérieux services à la fabrique... Est-ce vrai, Matton?
— C'est la vérité, mais...
— Elle ajoutait que, dans votre intérêt comme dans le nôtre, nous devrions vous garder le plus longtemps possible à La Lineuse, en vous y attachant par des liens plus intimes et plus durables... Est-ce encore vrai.^
— Mon Dieu! répondit Marthe en se tordant nerveusement les mains, tout cela est exact...
Mais je raisonnais en égoïste... et du moment où ces choses n'entrent pas dans les vues de M. Lobligeois...
— Précisément, j'avais cru, — et la conduite de Paul m'avait autorisé à le croire, — j'avais cru, depuis l'arrivée de ta sœur, que ces choses étaient parfaitement réalisables, qu'elles étaient souhaitées non seulement par nous, mais par les deux parties qu'elles intéressaientdirectement.
— Je t*en prie, interrompit de nouveau M™^ Déglise d'un ton bref, n'insiste pas là-dessus... Les nouvelles intentions de M. Lobligeois montrent que tu t'étais trompé... et peut-être cela vaut-il mieux pour tout le monde.
— Comment! toi aussi, tu approuves ce départ ?
Le fabricant, interdit et mécontent, dévisageait alternativement sa femme et Paul Lobligeois, et l'expression troublée de leur figure lui donnait à réfléchir.
— Ah ça, continua-t-il que se passe-t-il donc.^.. Vous avez tous les deux des mines renversées... Voulez-vous que je vous dise? insinua-
c-il d'un air fin en regardant le jeune homme du coin de rœil, je ne crois pas à votre maladie improvisée... Il ny a dans tout cela qu une querelle et une bouderie d'amoureux... Hein! j^aL mis le doigt dessus.^
Paul perdait contenance et restait silencieux. Le manufacturier se retourna vers sa femme :
— Avoue-le, Marthe, tu en sais plus long que tu ne veux en avoir Fair. . .
Mais Marthe, prise d'une vague terreur, se bornait à balbutier :
— Je ne comprends pas. . . je ne sais rien. . .
— C'est bon, murmura flegmatiquement M. Déglisej nous allons tirer cela au clair.
Il ouvrit la porte qui donnait sur le vestibule et derrière laquelle on entendait les éclats de voix de Désirée.
— Zasette! cria-t-il.
\^iie Zasette entra comme un tourbillon et eut un mouvement de vive surprise en apercevant Paul Lobligeois. Ce conciliabule matinal, suivant de près l'algarade de la veille, inquiétait la jeune fille et la mettait en méfiance.
— Mon enfant, reprit M. Déglise qui, seul des acteurs de cette scène, avait gardé son sangfroid, viens faire tes adieux à M. Paul .. Il nous quitte,
— Ah ! balbutia Désirée en pâlissant.
Un nuage passa sur sa figure; elle lança un noir regard rancuneux à sa sœur, se mordit les lèvres, puis, — les nerfs et le sang dominant tout le reste dans cette nature passionnée et toute en dehors, — une crise éclata; elle fondit brusquement en larmes.
— Là, qu'est-ce que j'avais dit? s'exclama Vivant Déglise d'un air triomphant; il n'y avait là-dedans qu un -malentendu,,. On se querelle, on se boude, puis on se raccommode... Après la pluie, le beau temps ! , . . Allons qu'on se donne la main !
Il avait saisi le bras du jeune homme et l'entraînait vers Désirée, qui, maintenant, honteuse d'avoir laissé voir ses larmes, détournait la tête en secouant les épaules comme une enfant gâtée.
— Ne pleure pas, Zasette, continuait M. Déglise... Mon cher Paul, répétez-lui que vous
n'avez pas la moindre envie de quitter La Lineuse... Et toi, Marthe, dis une bonne fois à ce grand garçon que nous tenons trop à lui pour ne pas le garder près de nous... tant en santé qu'en maladie!
— Assurément, balbutia Marthe en faisant un pénible effort pour desserrer les lèvres, mon mari a raison...
M. Déglise avait amené en face Tun de lautre Paul Lobligeois très embarrassé de sa contenance, et Désirée, rouge, les narines gonflées et les yeux mouillés.
— Embrassez-la, je vous le permets... Tu le permets, n est-ce pas, Marthe.^
Les lèvres de Paul effleurèrent les joues brûlantes et humides de Zasette.
— Et maintenant, ajouta le fabricant, maintenant que la paix est signée, n'oublions pas les affaires, jeune homme!... Allons dépouiller le courrier...
— Il emmena Paul à la fabrique, et les deux sœurs restèrent en présence dans la salle à manger devenue profondément silencieuse.
PÉCHÉ MORTEL. 22f
Brusquement, Désirée releva la tête, lança un regard farouche à Marthe, un regard plein de reproches et de défi, puis la menaçant du doîgt ;
— Cest toi qui as voulu le faire partir! commença-t-elle d'une voix sourde.
— Zasette !
— Mais je Taimerai et il m'aimera malgré toi! Là-dessus elle sortit en rejetant bruyamment
la porte derrière elle.
ÏPRÈs avoir vu échouer piteusement leffort qu'elle avait tenté pour éloigner Paul Lobligeois, M""® D église était tombée dans un découragement morne. La persistance maligne avec laquelle le hasard déjouait ses calculs et paralysait sa défense Tavait dégoûtée de la lutte. A quoi bon combattre quand ceux-mêmes qui sont intéressés à vous prêter assistance, paraissent au contraire prendre plaisir à tout contre-carrër? — Marthe sentait un amer et ironique sourire crisper ses lèvres, quand elle songeait à l'insistance entêtée qu avait mise son mari à retenir Paul Lobligeois. Jamais elle ne s'était trop illusionnée sur Touverture d'esprit du fabricant, mais, cette fois, ce défaut
absolu de perspicacité la suffoquait. Elle jugeait M. Déglise avec cette pitié dédaigneuse qui, chez une femme, est un grave symptôme de détachement. — Elle renonçait à remonter le courant, elle se laissait aller à la dérive, résolue à abdiquer entre les mains du hasard qui lui jouait de pareils tours. Mais quand on abandonne sa barque au fil de Teau, sait-on vers quelles terres étranges elle ira aborder.^ Lentement, insensiblement, le courant emportait Marthe vers les rives dangereuses et inconnues de la passion. Déjà en se retournant elle pouvait mesurer la longueur du chemin parcouru. Cet amour qu'elle avait regardé autrefois comme une. impossible et coupable chimère, maintenant elle en acceptait la réalité; elle bornait ses efforts à le contenir dans les limites d'une affection pure. . . Elle aimait Paul, elle se savait aimée, et elle se jurait de ne jamais permettre à cette secrète tendresse d'empiéter sur ses devoirs d'épouse. Que pouvait-on lui demander de plus? Si M. Lobligeois refusait de s'engager plus avant avec Désirée 5 si, malgré cela, celle-ci s'obstinait à ses
manèges de coquetterie, Marthe n'y pouvait rien. Ses conseils avaient été trop mal reçu^ pour qu'elle se souciât de les renouveler. Aux autres de se garder, elle avait assez à faire de se garder elle-même.
Paul avait accepté avec une égale résignation la situation nouvelle créée par l'intervention de M. Déglise. A la vérité, elle lui imposait l'obligation de passer aux yeux de tous pour le fiancé quasi-officiel de Zasette; mais il fallait bien payer par une légère compromission la joie inespérée d'être aimé de Marthe. — Car il était . aimé, il en était sûr maintenant. Il l'avait deviné aux subites colères, aux rougeurs, aux supplications et aux terreurs de M'^^ Déglise. Cette jalouse irritation de la jeune femme contre sa sœur, ce despotique ordre de départ, ce trouble en présence du mari, tout lui révélait une tendresse fervente et craintive à la fois, muette, passionnée, contenue par de religieux scrupules et se cachant au cœur de Marthe comme un parfum violent et subtil. — Pour apaiser sa conscience, Lobligeois se promettait solennellement
de ne jamais abuser du secret qu il avait surpris. Il voulait aimer sa belle patronne d'un amour ignoré et respectueux, avec une ardeur discrète et chaste. En même temps, par une singulière contradiction, toutes seshonnêtes résolutions s évanouissaient dès qu il était près d*elle. Son regard se plongeait avidement dans les yeux de Marthe, sa main saisissait le moindre prétexte pour effleurer les plis de la robe et frôler le bout des doigts de la jeune femme. En dépit de ses fiers serments de loyauté chevaleresque, il était dévoré de désirs et enfiévré de tentations. Une force supérieure à sa raison, la jeunesse, gouvernait sa personnalité tout entière. Elle l'enveloppait inconsciemment, elle le faisait marcher dans une atmosphère étrangement colorée, à travers laquelle les sentiments, les devoirs, les convenances ne lui apparaissaient plus sous leur aspect et avec leur sens réel. Aveuglément entraîné par cette impérieuse dominatrice, il n avait plus qu'une préoccupation et qu'un objectif: aimer.
La seule personne qui vit clairement ce nouvel état des choses, c'était Désirée. Son instinct de
2p PÉCHÉ MORTEL.
fille amoureuse lui ouvrait les yeux et la rendait observatrice. Elle avait déjà eu des doutes sur la nature de l'intérêt que Marthe portait à Paul Lobligeois; maintenant quelle les épiait tous deux sans en avoir Tair^ elle constatait rageusement le magnétique attrait qui détournait d'elle celui qu elle considérait comme son fiancé. Cette découverte la navra d abord ; c'était la première goutte amère mêlée à Texquis breuvage qu'elle savourait depuis sa sortie de pension, la première épine à laquelle se meurtrissait sa chair dans ce jardin de l'amour où elle s'était engagée si allègrement. Elle tressaillait et regimbait sous râpre et soudaine piqûre de cet aiguillon maudit. Après avoir excité la jalousie de Marthe, elle devenait jalouse à son tour. Elle sentait se lever en elle des germes de haine dont elle avait honte, mais qu'il lui était impossible d'étouffer. Il lui montait au cerveau des bouffées de colère, il lui poussait de féroces et enfantines imaginations; elle se surprenait souhaitant qu'une brusque maladie blanchît les cheveux de Marthe ou lui côuturât le visage. Pendant plusieurs jours, elle
resta morose et taciturne, avec des accès d'irritabilité farouche, et, ce qui Fexaspéra encore plus, personne n'y prit garde : M. D église n'avait d'yeux que pour ses papillons; quant à M™® Déglise et à Paul, ils étaient trop occupés d'euxmêmes pour rien remarquer...
Toutefois, M^^*^ Zasette n'était point fille à languir silencieusement et à recevoir des coups sans les rendre. Elle avait d'ailleurs une trop haute opinion de sa beauté pour ne point essayer de s'en servir. S'il y a des gens que la jalousie rend bêtes, il en est d'autres dont elle aiguise singulièrement l'esprit. Très enorgueillie de sa radieuse jeunesse, Désirée jugeait Marthe du haut de ses dix-huit ahs; elle la regardait comme une femme âgée et se sentait de taille à opposer victorieusement les séductions de son printemps épanoui aux charmes de cette automne mûrissante. Elle eut bientôt pris le dessus. S'élançant intrépidement dans la bataille, elle se servit, pour ramener Paul, de tout l'éclat de son insosolente beauté > de tous les raffinements de sa coquetterie, doublée par le désir de triompher.
2p PÉCHÉ MORTEL.
Dans ce combat pour l'amour, elle mit tant de spirituelle audace, tant de verve et de naïve rouerie, que plus d'une fois Paul, ébloui, sentit que la tête lui tournait et subit de nouveau le trouble dangereux que lui causait l'étonnante ressemblance des deux sœurs.
Quand il était seul auprès de Marthe, ou quand la jeune femme était en ricrs avec lui et Zasette, ce danger n'existait pas. M*"® Déglise conservait alors sur Paul tout son empire; il n'avait d'admiration que pour la grâce de son esprit, la délicate ingéniosité de sa tendresse, le rayonnement pur de ses yeux noirs, la virginale expression de son visage. Il adorait cette âme charmante enfermée dans un corps charmant, et il oubliait la sensuelle et tapageuse beauté de Zasette, comme on oublie à midi, sous la lumière assourdie et verte d'une futaie, l'aveuglante clarté des champs baignés de soleil. Mais si, après une journée passée loin de Marthe, il se trouvait seul avec Désirée 3 si le hasard du ne promen ade amenait un tête-à-tête avec la jeune fille ; alors, comme toujours, il recommençait à être atriré vers elle par
les côtés où la cadette ressemblait à la sœur aînée. Peu à peu, la verve de Zasette, sa mordante gaîté, ses audaces ingénues, agissaient sur lui comme Todeur de certaines plantes sauvages et aromatiques. La jeunesse de Paul était séduite par le montant et le pétillement de cette jeunesse exubérante; et quand au retour de ces promenades à deux, Marthe les voyait revenir par les allées du jardm, riant aux éclats, les yeux illuminés, les joues empourprées, il lui semblait qu'une lame aiguë lui traversait le cœur; une angoisse jalouse la tourmentait de nouveau et elle était reprise de ces accès d'humeur, dont toute la maison, y compris M. Déglise, ressentait le contre-coup.
Cette rivalité inavouée des deux sœurs établissait entre elles une lutte sourde, pleine d'animosités mal déguisées et d'aigres défiances. M*"® Déglise s'ingéniait pour ne laisser les deux jeunes gens ensemble que le moins possible; et, de son côté. Désirée inventait de machiavéliques combinaisons pour se soustraire à la surveillance agaçante de son aînée. Cette guerre descar-
mouches énervait Marthe et lui était d'autant plus pénible qu'elle n osait combattre ouvertement, tandis que Désirée usait sans vergogne de son titre de fiancée pour entraîner Paul loin du chaperon dont elle redoutait la trop enveloppante sollicitude.
Vers la mi-septembre, M. de Bonnay vint passer une semaine près de ses filles. Il portait plus gaillardement que jamais ses soixante printemps. Ses moustaches semblaient encore avoir noirci; ses yeux, aux paupières gonflées, avaient une lueur un peu plus égrillarde. Il apportait dans la correcte et paisible demeure de M. Déglise un courant de dissipation et de mondanité qui effarouchait Marthe et choquait le manufacturier, tandis que M"® Zasette s'en réjouissait, pressentant dans son père un allié et un complice. Dès sa première visite à La Lineuse, M. de Bonnay avait été instruit du projet d'union rêvé par jyjme Déglise, et il s'était empressé de donner carte blanche à sa fille. Paul lui plaisait. D'ailleurs il était enchanté qu'un prompt mariage le débarrassât de l'ennui de jouer un rôle de père
PÉCHÉ MORTEL. 23f
et de mentor pour lequel il ne se sentait aucune vocati()n. Il trouvait même que les choses n'allaient pas assez vite et il n'avait fait ce voyage que pour mettre plus activement « les fers au feu... » Il employait à cette besogne toutes ses après-midi. Quant à ses matinées^ il les passait dans sa chambre, fort occupé à se refaire une troisième jeunesse à l'aide de savantes combinaisons de cosmétiques de toutes couleurs. Il n'apparaissait qu'à Fheure du déjeuner, pom* ponné et fringant, en veston court, une rose à la boutonnière et fredonnant un refrain d'opérette.
Son arrivée avait donné le signal de toutes les distractions champêtres que M. Déglise tenait en réserve pour ses hôtes dans la saison des vacances : pêches à l'épervier le long du canal, chasses aux merles et aux grives dans les taillis voisins, parties de goûter dans les vignes mûrissantes, dîners à la lisière du bois. Parmi les emplacements choisis pour ces repas en plein air, l'un des plus agréables était le plateau du mont de Fains, où Ton retrouve encore des vestiges
d*un camp construit pendant la domination romaine. La vue y est très étendue. Des saules et des bouleaux ont poussé sur les antiques fossés de circonvallation et permettent de s'y asseoir à lombre, tout en reposant ses yeux sur le paysage verdoyant qui, de ressaut en ressaut, dévale jusqu'à la rivière. Un sentier en zig-zag part de l'enclos de La Lineuse et grimpe à travers un taillis épais jusqu'aux épaulements de l'ancienne fortification, mais c'est un chemin de chèvres 5 une route moins âpre, prenant la colline en écharpe, offre des pentes plus douces à ceux qui n'ont plus leurs jarrets de vingt ans.
C'est cette dernière route que suivait un samedi soir M. de Bonnay, en compagnie de Marthe Déglise. Désirée et Paul ayant choisi le sentier en zig-zag, le filateur de Velaines, fidèle à son rôle d'auxiliaire indulgent, avait emmené Marthe par le chemin le plus long, sous prétexte déménager ses jambes, et surtout pour laisser les fiancés en tête-à-tête. M. Déglise ne devait les rejoindre que plus tard. Quand ils
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arrivèrent au lieu du rendez -vous et s'assirent sous les saules qui bordaient la crête du talus, ils entendirent les voix de Paul et de Zasettequi résonnaient au bas d'une longue pente gazonnée. Sous la pâle lumière d'un ciel d'automne, plafonné de nuages blancs, on distinguait les silhouettes expressives des deux jeunes gens. Leurs rires, leurs paroles tintaient nettement dans l'air frais et montaierft vers les nouveaux arrivants, assis à l'abri des saules de la crête. La conversation semblait très animée :
— Vous n'êtes qu'un parisien, disait M"^ Zasette, et moi j'ai le pied montagnard... Je gage que j'atteins le sommet avant vous.
— Je serais curieux de voir cela, répliquait Paul d'un ton de défi.
— Pariez-vous ?
' — Soit... Que parions-nous ?
— Une discrétion.
— Hum ! vous jouez gros jeu, et si j'arrive premier, vous ne savez pas ce que je suis capable de vous demander.
— Quoi.>
— Quelque chose d'énorme, ... un baiser, par exemple.
— Va pour un baiser, repartit-elle en riant, mes moyens me permettent daller jusque-là.
— Tope alors !
Et les mains claquaient Tune contre lautre dans Tair sonore.
— Ils sont fous ! murmurait d'une voix étranglée M*"* Marthe ; si nous les appelions ?
— Au contraire, tenons-nous cois, répondait M. de Bonnay ; je suis curieux de voir comment cela finira...
Us étaient partis. Les coudes au corps, la tête et la poitrine en avant, ils escaladaient la pente gazonneuse. Zasette y mettait de lamour-propre et, dans son désir de vaincre, elle bondissait intrépidement, perdant en route son chapeau de paille et laissant flotter sur ses épaules ses abon» dants cheveux thâtains dénoués. Mais, embarrassée par ses jupes, elle allait moins vite que Paul. Il atteignit le premier la base du talus boisé, au sommet duquel Marthe et son père demeuraient invisibles.
— Vous avez perdu I cria le jeune homme à Désirée qui accourait essoufflée.
— Oui, je suis battue,... c'est la faute de ma robe.
Elle était charmante avec ses joues rosées, ses lèvres entr'ouvertes, sa poitrine soulevée et ses grands yeux brillants, au milieu du ruissellement de sa chevelure ; — si charmante, que Paul n hésita pas à réclamer le prix de la gageure.
— Vous voici à ma discrétion, insinua-t-il.
— Je suis bonne joueuse et je paie comptant, répondit-elle en saisissant d'une main le flot de ses cheveux et en les tordant vivement pour les assujettir sous le peigne... Elle s'avança en souriant et tendit la tête : — Prenez, dit-elle, vous avez le choix entre le front et les joues !
Paul lui avait saisi les bras : — Ma foi ! reprit-il en essayant de plaisanter pour dissimuler le trouble qui l'envahissait, entre les deux mon cœur balance et je préfère m'arrêter à mi-chemin !
Il lui posa sur les yeux deux baisers doucement appuyés, A cette caresse inattendue, la
jeune fille tressaillit légèrement, puis elle se dégagea avec vivacité.
— Ça n était pas dans le programme et vous prenez plus que votre dû! murmura-t-elle., .
Vous savez que j'ai laissé mon chapeau en route... Je vais le chercher... Qui m'aime me suive !
Elle bondit de nouveau sur la déclivité de la friche, il la suivit et ils disparurent derrière les buissons de prunelliers.
— Ils vont bien les amoureux ! dit M. de Bonnay, quand ils furent hors de portée. — Il fit claquer sa langue : — Comme c'est gentil, la jeunesse ! continua-t-il sans remarquer la pâleur et les traits contractés de Marthe.
— Cette Zasette est d'une étourdcrie et d'une inconvenance indécentes ! . . gronda Marthe d'une voix âpre.
— Bah! où est le mal?... Puisqu'ils sont fiancés ! — Je t'avouerai même que je ne suis pas fâché de les voir en si bon chemin..* En songeant que ce jeune homme vivait près de toi, un moment j'ai eu des cf aintes.
— Quelles craintes? demanda Marthe frémis^ santé.
— Dame, il a vingt-quatre ans à peine, tu es jolie, et au lieu de s éprendre de Zasette, il pouvait devenir amoureux de toi.
— OPère! oh!...
— Pourquoi pas? Ces choses-là arrivent...
surtout aux jeunes femmes dont le mari a cinquante ans... Je ne veux pas dire de mal de ce pauvre Déglise, mais il est en pierre et ne semble jamais avoir eu d'amour que pour ses papillons...
— C'est possible, mais me croyez-vous assez oublieuse de mes devoirs pour ?...
— Ne te gendarme pas ! interrompit le vieux viveur en riant ; le crime n'est pas si gros, surtout quand il y a de pareilles circonstances atténuantes... J'ai connu de fort honnêtes femmes qui avaient un amoureux sur la conscience et qui ne s'en portaient pas plus mal. — Le monde et l'église elle-même ont des indulgences pour ces péchés mignons... D'ailleurs, ajouta-t-il plaisamment, tu prends fe^trop vite... Il ne s agit
pas de toi, sage et froide Marton, mais de M. Lobligeois...
— M. Lobligeois est un homme d'honneur !
— On peut être un homme d'honneur et ne pas résister à la tentation... Je sais bien, moi, qu'à son âge et dans de pareilles circonstances j'aurais succombé... Enfin, tout est bien qui finit bien ! . . .
Il se leva, étira ses jambes et prit son fusil : — Je vais dire un mot aux grives du voisinage, et si je rencontre en chemin nos amoureux, je te les enverrai, Marton !...
Quand il se fut éloigné en sifflant un air de chasse, Marthe resta longtemps immobile, ados* sée à un bouleau et la tête dans les mains. — Autour d'elle, un calme de plus en plus profond: les éclats de voix de Paul et de Zasette ne montaient plus jusqu'au sommet de la crête, et le sifflement de M. de Bonnay décroissait à me* sure que le vieux beau descendait vers les friches. On ne voyait déjà plus luire que le bout du canon de son fusil au-dessus des bouquets de noisetiers. Dans les vignes, une grive rappelait j
plus près, dans le^ branches d'un allouchier, un rouge-gorge fredonnait son clair gazouillement mélancolique. De temps en temps les feuilles des bouleaux se détachaient avec un frôlement léger et s'éparpillaient sur la verdure grisâtre de la friche, oii les fleurs de l'arrière-saison, les gentianes, ouvraient çà et là leurs cils bleus. Une faible odeur de champignons et d'herbes fanées, l'odeur caractérisdque des journées d'automnCj montait de la terre humide. — Marthe éprouvait un sourd frémissement intérieur en songeant à ce baiser posé par Paul sur les yeux de Zasette. En même temps les paroles de M. de Bonnay lui bourdonnaient aux oreilles.
Pourquoi s'était-elle si vivement récriée contre les insinuations de son père.^ Pourquoi ce besoin de se mentir à elle-même ? — Au fond, il avait deviné juste ; elle faisait déjà partie de ces femmes honnêtes dont il parlait et qui ont toutes un amoureux sur la conscience. Était-il donc vrai que cette faute tût si commune et que le monde la jugeât avec une si tolérante indulgence } Son ignorance l'avait-elle abusée et n'était-elle
que sottement pusillanime en .se croyant héroïquement vertueuse? — Cet amour quelle n'avait jamais connu et auquel tant de femmes sacrifiaient leur repos en ce monde et leur salut dans l'autre^ce mystérieuxamouravait donc des délices bien exquises et des tentations bien entraînantes ? Et si la faute était moins énorme qu elle ne l'avait imaginé, si leglise elle-même traitait avec miséricorde ceux qui succombaient à ce péché de la chair, n'était-ce pas une duperie de se condamner à ne jamais goûter à ce fruit défendu de la passion?... Tout à Theure, elle avait vu Zasette frémir voluptueusement sous la pression des lèvres de Paul. Jamais Marthe n'avait éprouvé de pareilles sensations, jamais elle n'avait tressailli de la sorte au contact des placides et méthodiques baisers de son mari. C'était l'amour qui donnait ces joies intenses. Elles étaient pour elle lettres closes, elle les ignorerait toujours... Elle était jeune, jolie, elle avait des trésors de tendresse au cœur... Et tout cela pour rien !... Floraison perdue, noyée dans les brumes grises d'un mariage sans amour et sans enfants!
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La morale mondaine et relâchée de M. de Bonnay avait mis son esprit en désarroi. Il y avait en elle un alanguissement et un dépérissement de la volonté qui formaient une douloureuse harmonie avec les défaillances de la nature à l'arrière-saison. Les principes qu'elle avait crus inébranlables, les pensers généreux dont elle avait été si fière : dévouement, fidélité à garder, honneur à défendre, tout cela se décomposait et se dissolvait comme la sève appauvrie des plantes moribondes. Le doute, pareil au vent d'automne, ébranlait lentement ses résolutions et les éparpillait au loin, ainsi que des feuilles mortes ..
DE B o N NA Y avait quitté La Lineuse 5 on touchait à la fin de septembre et, en attendant que les vignes fussent à point pour la vendange, les gens du village réparaient leurs tonneaux ou fauchaient leurs regains. Dans les rues on n'entendait que le cliquetis des chaînes nettoyant les futailles, et, dans les prés, que le martellement des faux qu on rebattait. L'été chaud et pluvieux avait donné une seconde jeunesse à l'herbe, et les regains de la Saint- Michel valaient presque les foins de la Saint- Jean. Toute la population était dans la prairie, dont Tuniforme teinte crue se modifiait à tous moments. Aux endroits déjà fauchés, le sol prenait des tons d'un vert tçqdrç tirant sur le jaune j
les jonchées d'herbe éparses et les meules déjà achevées y mettaient çà et là des taches plus foncées; tout à travers, dans le soleil, se détachaient les jupes claires ec les bagnolets roses des faneu-. ses. — Une fine et aromatique odeur de foin coupé se répandait subtilement dans Tair léger, oïl flottaient des fils de la Vierge.
Cette amoureuse et grisante émanation des regains, pénétrant jusqu'à La Lineuse, achevait de troubler Marthe Déglise. Depuis quelque temps, son caractère subissait des modifications qui inquiétaient et étonnaient M. Déglise luimême. L'humeur ordinairement égale dé la jeune femme avait dans la même journée des variations dont la brusquerie déconcertait tous ceux qui se trouvaient en relations avec elle. Tantôt elle traitait Désirée avec une animosité agressive, tantôt elle avait pour elle de violents retours de tendresse. Sa conduite était semblable à 1 égard de Paul ; un jour elle se montrait dure jusqu'à l'impolitesse, et le lendemain elle rachetait sa rudesse par une expansion presque compromettante. Sa toilçtcç et $es allures se ressentaient de
ce défaut d équilibre. On eût dit que tout d'un coup elle subissait, elle aussi, Tinfluence du tempérament paternel et que lardeur du sang des Bonnay lui brûlait tardivement la chair. Elle avait des accès de coquetterie provocante, et parfois des libertés de parole, des hardiesses de décoUetage qui stupéfiaient Désirée.
Zasette était trop fine et déjà trop expérimentée pour ne pas deviner la cause de cette soudaine transformation dans les habitudes et la tenue de celle qu'elle avait baptisée autrefois (( la sage Minerve. » Elle se disait que ces frisons substitués aux bandeaux plats , ces corsages échancrés trahissant la naissance de la gorge, avaient uniquement pour but de troubler et de séduire son fiancé, et elle s'indignait de découvrir une rivale dans sa propre sœur. Cette trahison exaspérait d'autant plus vivement Désirée, que chaque jour elle s'apercevait davantage du prestige exercé par la beauté de M*"® Déglise.
Paul avait un cœur honnête, mais un cœur plus capable de tendresse que d'héroïsme. Si les choses fussent restées dans le même état qu'à
répoque où il aimait Marthe sans espoir et où il promettait de chercher à çlevenir le mari de Désirée, il eût peut-être tenu loyalement sa promesse. Mais les conditions avaient changé ; maintenant cet amour, dont il avait désespéré, se révélait à lui par des signes dé plus en plus sensibles. Sa convicrion seule de Tindifférence de Marthe avait déterminé son engagement. Or, elle l'aimait, il n'en doutait plus et il n'avait pas la vertu assez chevillée dans Fâme pour fuir cet amour qui se présentait à portée de sa main. — Les choses avaient suivi la marche qu elles prennent toujours en pareil cas : d'abord la phasç toute platonique de l'adoration silencieuse, où l'objet aimé semble placé si haut qu'on le regarde comme inaccessible ; puis la période de la tendresse timide encore, où Ton croit pouvoir se contenter d'une amitié pure, pourvu qu'elle soit réciproque ; enfin la crise pleine d'orages et de périls, où la première menue caresse accordée fait naître l'ambition d'une caresse plus vive, où le moindre désir satisfait allume un feu plus violent, et où, à la lueur éblouissante de' ces brû-
lants éclairs, sans trêve, sans merci, sans scrupules, on poursuit jjsqu'au bout, comme Ta dit un poète :
L'impossible union des âmes et des corps. *
Pendant ces dernières semaines d'automne^ Paul Lobligeois n'avait plus dyeux que pour Marthe ; Désirée n'existait plus pour lui* La jeune fille ne s'en apercevait que trop ; elle se voyait négligée, rejetée à Tarrière-plan, et, incapable de dissimuler l'irritation où la jetait cet abandon inattendu, elle avait des accès de colère boudeuse ou des fuites farouches pendant lesquelles elle pleurait rageusement à l'écart. Cette première déception la révoltait ; elle sanglotait, elle étouffait, elle accusait le ciel, prenait le monde en haine et se sentait devenir mauvaise.
Impétueusement, comme un coup de vent sur un lac profondément encaissé, la discorde était entrée dans la paisible maison de La Lineuse. A
* Sully Prud homme, les Solitudes.
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chaque instant, l'orage semblait sur le point d'éclater et de mettre aux prises tragiquement les deux sœurs. Tandis que, par les calmes soirées de la fin de septembre, Todeur des regains planait mollement sur les jardins de la fabrique, de sauvages mouvements de passion agitaient les cœurs de Marthe, de Désirée et de Paul, sans leur laisser un moment de repos.
Un dimanche, le jeune homme avait dîné à La Lineuse et on était allé prendre le café sous la vérandah. La soirée était extraordinairement chaude pour la saison ; il n'y avait pas un souffle d'air, de gros nuages noirs pendaient lourdement dans le ciel, et, à l'horizon, au-dessus des bois de Rembercourt, parfois un éclair de chaleur blanchissait les cimes ténébreuses des arbres. M. Déglise tirait de longues bouffées de sa pipe et, se balançant dans son fauteuil, s'abandonnait à un doux nonchaloir. Les deux sœurs et Paul se promenaient lentement autour des parterres où des massifs de clématites exhalaient une pénétrante odeur d'amande. Ils semblaient gênés tous trois et parlaient peu ; les deux femmes surtout
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paraissaient en proie a une excitation nerveuse qui se traduisait par des façons d être insolites : Zasette était concentrée et taciturne ; Marthe^ au rebours, comme si lorage l'eût grisée , avait une vivacité et une loquacité un peu fébriles. On eût dit qu'un démon la poussait à braver sa sœur et à se montrer d'autant plus aimable que celle-ci affectait d'être rude et maussade. Elle entraînait le jeune homme par le bras, se penchait pour lui faire remarquer une fleur, puis se relevait, en jetant de brefs éclats de rire.
Un léger bourdonnement dans les clématites attira l'attention des trois promeneurs. Un gros papillon de nuit au vol rapide et circulaire tournait en battant des ailes autour des fleurettes odorantes. Par moments, on distinguait sa trompe projetée en avant, ses antennes aiguës , son abdomen eflîlé et pointu :
— Un sphinx !.. un sphinx de vigne ! cria M""® Déglise à son mari ; le veux-tu ?
M. Déglise se trouvait trop bien pour se déranger. — Prenez-le, répondit-il ; je donnerai
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une récompense honnête à celui ou à celle qui me le rapportera!..
Marche se baissait déjà pour saisir l'insecte dans ses deux mains, mais Zaserte, prise de je ne sais quelle fantaisie jalouse, se précipita en avant et la poussa de façon à lui faire manquer son coup. Le sphinx décrivit un demi-cercle et alla bourdonner à dix pas plus loin :
— Donnons-lui la chasse ! dit Marthe. Monsieur Lobligeois, attention ! — Je le traquerai à gauche, tandis que vous le rabattrez à droite...
Mais le sphinx demeurait insaisissable. Il piquait tantôt à droite, tantôt à gauche, leur glissant presqueentre les doigts et fuyant plus avant dans le jardin. Us s'enfonçaient dans lombre à sa suite, sans s'inquiéter de Désirée qui restait immobile en arrière. Au bout de vingt pas, Marthe eut un scrupule, et, se retournant :
— Eh bien ! Zasette, s'écria-t-elle, tu rie viens pas à notre aide }
— Non, répliqua la jeune fille furieuse de nêtre pas appelée par Paul, jy renonce... D'ailleurs, je vous gênerais !
ils n entendirent même pas sa réponse et continuèrent de pourchasser le sphinx dans Fcbscurité. Ils le distinguaient à peine et s'élançaient avec plus d'impétuosité^ aiguillonnés bien moins par l'attrait de cette chasse enfantine que par un secret désir de rester en tête-à-tête au fond des allées ténébreuses. Ils ne songeaient plus à poursuivre le sphinx devenu invisible ; une force mystérieuse les poussait sans relâche au fond des massifs bordés de clématites 5 ce n'était pas la hâte de la course qui faisait battre leur cœur à coups redoublés^ mais une émotion mêlée de peur et de plaisir qui leur oppressait la poitrine et leur serrait la gorge.
Marthe s'arrêta la première dans une sombre allée de charmilles. Elle était haletante et avait peine à rattraper sa respiration.
— Sommes-nous enfants? dit-elle^ le sphinx est bien loin ! . . Rentrons !
— Attendez un instant, la course vous a essoufflée.
— Oui, je suis étourdie, soupira -t-ellé en posant une main sur sa poitrine.
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Elle n'avait pas achevé de parler qu'il l'avait prise dans ses bras.
— Appuyez-vous! supplia-til... Si vous saviez comme je suis heureux de vous sentir près de moi ! . . Comme je vous aime !
Elle lui avait saisi la main et cherchait doucement à se dégager.
— Taisez-vous! interrompit-elle, je ne veux pas vous entendre... Je ne peux pas!
Il la serrait plus étroitement contre sa poitrine, et ses lèvres effleuraient déjà celles de la jjune femme.
— Non, non, pas cela!... Mon ami, je vous en prie!
— Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu !
— Eh bien! oui, je vous aime .. trop, pour mon malheur!
Elle se raidit brusquement entre les bras" de Paul.
— Partons, chuchota- t-elle 3 j'entends du bruit.
En effet, à quelque distance^ les feuillées im-
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sonnaient comme si elles eussent été frôlées par les plis d'un vêtement. Paul lâcha M™*^ Marthe^ et ils s'arrêtèrent un moment pour écouter. — Plus rien. — Alors elle s'élança vers les parties plus éclairées du jardin^ et il la suivit à regret.
Quand ils furent loin, les branches de la charmille s'écartèrent pour livrer passage à Zasette, échevelée, les narines palpitantes et les yeux étincelants. — Tandis qu'ils fuyaient a la poursuite du sphinx. Désirée s'était d'abord obstinée dans sa bouderie, puis, prise d'un accès de dépit jaloux, elle les avait suivis sournoisement dans une allée parallèle, et, tapie derrière la charmille, n'avait pas perdu un mot de leur rapide duo d'amour.
Maintenant elle savait tout; sa dernière illusion était envolée. — Elle tremblait si fort qu'elle pouvait à peine se tenir sur ses jambes; ses lèvres étaient glacées, ses doigts froids et raides... Et tout le temps, elle se répétait lamentablement: « Il l'aime! — Est-ce possible.^ » — Elle sentait dans son gosier quelque chose qui se nouait et lui coupait la respiration. — Elle avait
été si heureuse!.., La veille, elle Tétait encore, malgré ses doutes, ses soupçons vagues, ses anxiétés... Et maintenant tout était fini!... La jalousie et Icnvie la rendaient folle. Elle se demandait comment elle aurait la force de les revoir ensemble sans éclater, sans leur jeter leur trahison au visage .^., Car enfin ils lui volaient sa confiance, son amour, ses illusions, tout!... Elle fit un effort sur elle-même, retraversa le jardin et ne s'arrêtant devant le salon que juste assez de temps pour dire qu'elle avait la migraine; elle monta dans sa chambre et s'y enferma. Alors, la tête enfoncée dans les couvertures de son lit, brisée, meurtrie, misérable, elle exhala en sanglots sa première grande douleur de jeune fille.
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^AUL LoBLiGEOis n avait pas tardé, de son côté, à prendre congé de son hôte, mais s il éprouvait une certaine gêne, ce soir-là, à rester en présence de M. Déglise, il était encore moins disposé à se cloîtrer chez lui. Au lieu de rentrer à Fains, il suivit la chaussée du canal et promena sa fièvre au bord de Feau. Tout en marchant lentement dans rherbe humide, il tournait ses regards vers le parc et la masse sombre des bâtiments de la fabrique. Un aimant l'attirait de nouveau vers la maison de Tadorable femme qui venait de s'enfuir de ses bras en lui murmurant son premier aveu d'amour... Il se sentait plein d'un profond sentiment de tendresse pour Marthe, pour La
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Lineuse, pour le monde entier. Il savait gré à la nuit d'être tiède et silencieuse; aux meules des r-egains d'embaumer Tair; il eût volontiers étfeint les arbres dans une effusion de reconnaissance... Machinalement il avait quitté la chaussée, et traversant un bout de prairie, il s'approchait de la lisière du parc. Il songeait que cent mètres le séparaient à peine de sa bien-aimée... Il lui eût suffi de se glisser par une ouverture de la haie et de marcher cinq minutes pour pouvoir contempler de loin les fenêtres de Marthe... A cette pensée, son cœur se serrait délicieusement. — Il ne risquait d'être vu de personne; à cette heure, tout dormait à La Lineuse, et sa visite nocturne resterait ignorée. — Tout en. se disant cela, il avait déjà franchi la haie et cheminait le long des charmilles...
Les arbres s'éclaircissaient peu à peu. Bientôt il se trouva dans le jardin; les parterres seuls le séparaient maintenant de la façade qui regardait le parc. A l'exception d'une des portes-fenêtreâ du rez-de-çhaussée, toutes les croisées étaient closes et sombres. Paul tressaillit. Il venait de
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reconnaître que ce;ce seule pièce éclairée était précisément la chambre de M*"® Déglise.
Marthe n était pas encore couchée; la portefenêtre restait large ouverte, sans doute à cause de la lourdeur de la température orageuse. Une lampe au globe dépoli, posée sur un guéridon, emplissait la pièce d'une calme clarté dorée. Une ombre allait et venait au fond de la chambre. Au bout d'un instant, Tombre disparut pour faire place à une élégante silhouette encadrée dans la baie de la porte. Marthe venait de surgir en pleine lumière, et, debout devant la glace de la cheminée, elle se coiffait pour la nuit. Elle était vêtue d'un ample peignoir blanc aux manches flottantes. Elle détacha son peigne, son épaisse chevelure noire coula sur ses épaules et fît ressortir plus nettement la ligne pure et délicate du profil. D'une main, elle rassemblait ses cheveux en une seule torsade, et de l'autre elle les renfermait dans un filet, dont elle resserrait les mailles à l'aide d'un ruban noué au sommet de la tête. Ses beaux bras levés en l'air jaillissaient nus des manches du peignoir et leurs contours ambrés
s'arrondissaient au-dessus du front. — Paul, enivré par ce spectacle inattendu, sentait un émoi très doux lui serrer la gorge et lui comprimer le cœur. Ses pieds étaient cloués au sol et il lui semblait qu'une force surhumaine aurait seule pu Tarrachcr à cette contemplation.
Tout à coup, il se rejeta brusquement en arrière et se dissimula dans Tombre des massifs. — Marthe venait de franchir le seuil de la portefenêtre ; elle descendait les marches qui la séparaient du jardin ; du coin noir où il s'était tapi, Paul la vit tourner lentement du côté des parterres. Sa forme blanche errait au long des plates-bandes. Elle s'arrêta près d'un massif, cueillit une tige de clématite, la respira longuement, et continua de marcher pensivement vers les charmilles du parc. E!le passa à une toise à peine de Paul, qui frissonna au léger bruit de son peignoir sur le sable, puis elle s'enfonça dans lombre. De la place où il était, le jeune homme palpitant ouvrait démesurément les yeux pour la suivre dans l'allée ténébreuse. A la fin, il ne dis.tigua plus rien, mais il lui sembla qu'elle s'était
dirigée vers la pelouse du rond-point, et il s'avança lui-même dans cette direction. Il ne s'était pas trompé; dans Féclaircie produite par révasement des charmilles, il reconnut la tache blanche du peignoir. — Marthe lui tournait le dos; assise sur Tun des bancs, les mains croisées sur ses genoux, elle paraissait contempler la statue de TAmour qui se profilait vaguement sur le fond noir des massifs...
Paul sortit lentement de Tombre et se dressa tout à coup devant M*"- Déglise.
Elle se leva tout effarée, reconnut le jeune homme, et, sans prononcer un mot, comprenant qu'une prompte retraite pouvait seule la sauver, elle s'élança dans la première allée qui se trouvait en face d'elle. Il la suivait en murmurant de confuses supplications; elle précipitait sa course, poussant droit en avant, sans rien voir, sans s'apercevoir même que ce chemin réloignaic de La Lineuse. Elle espérait toujours qu'il se lasserait, qu'il aurait honte de cette méchante action, qu'un sentiment de délicatesse le retiendrait; mais au contraire, il s'acharnait à la
poursuivre; cette course à travers la nuit irritait son désir; il oubliait tout: égards, convenances, respect; le sang lui bourdonnait aux oreilles, un démon sensuel lui soufflait de nouveau les perverses pensées d'autrefois: — Marthe était à lui, elle laimait, elle serait la première à le juger un sot s'il la laissait fuir cette fois sans lui donner tous les baisers qui lui brûlaient les lèvres...
La charmille avait cessé brusquement. iMarthe reconnut qu elle tournait le dos à La Lineuse et que sa course précipitée Favait conduite vers la portion de prairie enclavée dans le parc. Alors, perdant la tête, elle fit un crochet pour regagner le bois, et, toujours courant, alla se jeter dans une meule de foin, où elle trébucha et tomba haletante. Avant qu'elle eût pu se relever, Paul était à ses pieds. Il couvrait de caresses ses mains, ses genoux, ses bras, sa poitrine. En vain, elle lui demandait grâce, il Tenlaçait plus étroitement et lui fermait la bouche par un baiser où il avait mis toute sa tendresse, toute l'ardeur déw3rante de ses désirs... La sensation exquise et inconnue fut tellement intense que
les paupières de Marthe s'alourdirent sur ses yeux, ses lèvres froides ne purent articuler un seul mot de protestation, et sa tête se renversa dans la molle jonchée des regains verts. Elle n avait plus de force pour se défendre, elle ne s'appartenait plus; elle était la proie de cet amour véhément et mystérieux, de ce sphinx terrible et doux, qui pendant des mois avait eu pour elle tous les épouvantements et toutes les attirances de Finconnu. ..
Quand elle revint à elle, un mouvement instinctif, comme on en a dans un demi-sommeil, lui fit tendre encore vers Paul ses lèvres enivrées ; puis peu à peu le sens de la réalité la ressaisir, ses paupières se soulevèrent 5 elle vit le ciel noir au-dessus de sa tête, la meule effondrée, ses vêtements en désordre, et comme illuminée par une rapide et sinistre lueur, elle comprit ce qui venait de se passer. Tout ce qu'il y avait de pudeur, de dignité et d'orgueil en elle se révolta à la pensée de cette chute soudaine, ignominieuse, irréparable... Elle repoussa Paul, qui lui baisait humblement les bras.
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— Qu'avons-nous fait? murmura-t-elle d'une voix étouffée. . . O mon Dieu ! . . .
— Ma chérie, supplia-t-il en essayant de lui reprendre les mains, pardonnez-moi!
— Jamais!... Jamais je ne pardonnerai... ni à vous, ni à moi!... Oh! quelle honte! quelle honte!...
Elle restait agenouillée dans Therbe, les yeux fixeSj les mains crispées. Les gros nuages qui roulaient dans le ciel avaient fini par crever et de larges gouttes de pluie tombaient. Paul commençait à se repentir de son audace; il regardait Marthe d'un air consterné et se penchait vers elle pour laider à se remettre sur ses pieds; elle le repoussa de nouveau.
— Laissez-moi! dit-elle d'une voix rauquc...
Elle se releva en chancelant, toute grelottante; ses dents claquaient, elle appuya ses mains mouillées sur son front, puis se dirigea péniblement vers l'allée des charmilles. Paul, effrayé de letat nerveux dans lequel il la voyait, la suivait tête baissée à travers Tonde ruisselante.. Quand ils arrivèrent au rond-point, elle se retourna
ec s aperçut qu'il s'obstinait à Taccompagner.
— Oh! murmura-t-elle, navez-vous pas de pitié?. . . Allez-vous-en !
Et se mettant à courir, elle disparut dans la pluie battante et dans la nuit.
Paul rebroussa chemin, gagna le canal, où Taverse clapotait, et rentra au village. Il lui semblait qu'une lourde pierre lui pesait sur la poitrine; il était honteux et navré : honteux de son agression brutale, navré d avoir désenchanté ec dévelouté son amour en brusquant un dénouement que de lentes et délicates transitions rendent seules délicieux. — Il s'était conduit avec cette femme si pure, si charmante et digne de tous les respects, comme il aurait agi avec Catherine Huguet ou la première fille venue. Il était allé jusqu'au bout de sa passion et il n en rapportait que des regrets, de la confusion et des remords. Uamertume lui montait à la gorge et pour un peu il aurait pleuré.
Le lendemain, il s'éveilla avec la même lourde tristesse. Il avait peur de franchir le seuil de La Lineuse, et peur en même temps que son absence
ne fût mal interprétée. Il redoutait de se retrouver en présence de M. Déglise et de mettre sa main dans celle de ce brave homme, si odieusement trompé. — Dès qu'il Taperçut dans la cour de la fabrique, il eut un douloureux serrement de cœur; en voyant le visage consterné du manufacturier, il s imagina d'abord que M. Déglise savait tout et ne fut rassuré qu'en l'entendant parler avec son affabilité ordinaire :
— Je suis tourmenté, dit le bonhomme ; ma femme est très souffrante... Elle a eu beaucoup de fièvre, cette nuit, et ce matin elle a été prise d'une crise nerveuse qui Ta fort abattue... Je viens d'envoyer chercher le docteur...
Paul se sentit pâlir 5 il murmura avec peine quelques confuses paroles, mais M. Déglise était tellement préoccupé qu'il ne remarqua pas ce trouble équivoque. Il quitta précipitamment son commis pour retourner près de la malade, et le jeune homme se réfugia dans son bureau, où il passa de longues heures d'angoisse. Vers le soir il courut s'informer de la santé de Marthe et fut reçu par le niari. — Le docteur était venu et
avait constaté une fièvre violente accompagnée d'une grande oppression ; il ne s'était pas encore prononcé sur le caractère de la maladie, mais il craignait une pneumonie.
Pendant toute la nuit, Paul vit dans ses rêves la blanche figure et les brûlants yeux noirs de Marthe; elle le regardait avec une expression de terreur, puis se détournait en lui faisant un signe d éternel adieu. Au matin, comme il entrait dans son bureau, il trouva sur la table un billet à son adresse et tressaillit en reconnaissant récriture fébrile de la suscription. Cétait un billet de jyjme Déglise, griffonné à la hâte : « Mon mari sera absent toute la matinée, lui écrivait-elle ; venez à neuf heures... Je veux vous parler. »
A rheure dite, le cœur tremblant, il se présenta à la porte de la maison d'habitation, et la femme de chambre Tintroduisit dans Tappartement de sa maîtresse.
Du seuil, en l'apercevant étendue sur une chaise longue, les joues empourprées par la fièvre et la poitrine haletante^ il fut déchiré par un remords plus aigu et comprit la gravité du mal
qu'il avait causé, Marthe s'était fait coiffer et habiller comme d'habitude, malgré son extrême faiblesse : à l'aspect de Paul, elle baissa la tête et une crispation contracta sa bouche.
— Pardon! murmura- t-il humblement, dès qu'iU furent seuls.
— Asseyez- vous, dit-elle sans le regarder.
J'ai voulu vous parler une dernière fois. — Sa voix était voilée et ses phrases étaient à chaque instant coupées par un essoufflement pénible. — Ne craignez rien, reprit-elle, je ne vous ferai pas de reproches... Je suis plus coupable que vous... La jeunesse vous a monté la tête, vous avez joué votre rôle d'homme... Mais moi... j'aurais dû savoir, j'aurais dû prévoir ce qui est arrivé... Le curé avait bien raison !... Je me suis perdue,.. J'espère que j'en mourrai ! . .
— Marthe! s'écria-t-il en joignant les mains.
— Il n'y a plus de Marthe, interrompit-elle; il n'y a plus qu'une créature misérable...
— Je donnerais ma vie pour réparer le mal que j'ai causé... Dites-moi ce que je puis faire...
— Une seule chose... partir... Vous ne pouvez rester une minute de plus dans cette maison^ près de mon mari, près de ma sœur, près de moi qui n ose plus vous regarder en face. . . Partez sans prévenir. . . Une fois à Paris, trouvez une raison qui empêche M. Déglise de soupçonner la vérité... Écrivez-lui que la vie de province vous est insupportable... Mieux vaut encore qu'il vous croie un ingrat qu'un malhonnête homme!
— Puis-je partir en vous voyant dans Tétat où vous êtes }
— 11 ne s'agit pas de moi, répliqua- t-elle durement, mais du repos et de Thonneur des autres... S'il vous reste un peu d'honnêteté et de pitié, jurez-moi de partir aujourd'hui !..
— Je partirai.
— Adieu ! nous ne nous reverrons plus jamais... Plus tard, quand vous vous attacherez à une femme... choisissez-la de façon à ce que Famour ne soit pas pour elle une honte et une misère... Moi, je vous ai aimé, et j'en souffre cruellement... Mais je vous pardonne... Quand, cet été, dans
mon bureau, nous parlions de l'avenir, qui eût dit que les choses finiraient ainsi?
Elle se détourna pour pleurer et il sentit luimême que ses yeux se mouillaient.
— Ah ! sanglota-t-il, votre douleur m'accable!..
— Ne vous inquiétez pas... Les larmes me font du bien. .. C'est la première fois que je puis pleurer depuis cette terrible nuit... Adieu, et souvenez-vous de votre promesse...
Il voulut se précipiter à ses genoux, mais elle se souleva à demi avec effroi, et du doigt lui montra la porte :
— Adieu! répéta-t-elle d'une voix à peine distincte.
Il partit. Dans le vestibule il se trouva en face de Zasette, qui descendait de sa chambre. Il désirait lui parler de la santé de sa sœur et trouver quelques mots d'excuse pour cette enfant qu'il allait si cruellement mortifier...
— Mademoiselle!., balbutia-t-il.
Il fut terrifié par le regard haineux qu'elle lui lança.
— Ne me parlez pas! dit-elle. Vous avez fait ici le malheur de deux personnes, que cela vous suffise... Je vous méprise et je vous hais !
Et elle lui tourna le dos.
Ayant quitté le village dans la journée, il prit lé soir même à Villotte un convoi qui se dirigeait sur Paris. — Le train lancé àgrande vitesse passa en vue de Fains. Paul aperçut, comme à Ja lueur d'un éclair, le coteau boisé, les arbres frissonnants et, tout au fond, la maison de La Lineuse, dont une seule fenêtre était illuminée. Alors il songea à cette demeure qu'il avait connue si heureuse, 011 il venait de jeter le trouble et d'où il s'éloignait en laissant un souvenir odieux. Un sanglot se noua dans sa gorge et il §e rejeta au fond du wagon, tandis que le convoi fuyait dans la nuit...
Une fois arrivé à Paris, Paul s'était confessé à son père et avait obtenu de lui qu'une lettre explicative motiverait, aussi convenablement que
possible, son brusque déparc de La Lineuse.
Mais, malgré les ingénieux prétextes invoqués par M. Lobligeoisj M. Déglise ne fut pas moins vivement froissé de ce départ, qu'il interpréta comme une rupture. Il répondit par une lettre fort sèche et cessa toutes relations avec la maison de la rue Saint-Martin. — Des années se passèrent. Le silence et les distractions de la vie parisienne aidant, Paul sentit peu à peu son chagrin s'adoucir, et s'assoupir ses remords. La guerre de 1870 éclata 5 les émotions du siège et de la commune dressèrent comme un grand mur entre les souvenirs du passé et les occupations sérieuses du présent. Paul avait repris la suite des affaires de la maison Lobligeois et sœur, et il était question d'un mariage entre lui et la fille d'un riche négociant en soieries de la rue d'Aboukir. Au mois de juin 1878, il remontait la rue Royale en fumant un cigare quand, au coin du boulevard, il se trouva face à face avec un passant à tournure provinciale qui vint à lui, la main tendue :
— Monsieur Paul Lobligeois, dit le provincial, vous ne me reconnaissez pas?.. Vivant Déglise!
Paul aurait, en effec^ difficilement reconnu le propriétaire de La Lineuse, tant le brave homme avait changé; ses joues, autrefois roses et fraîches, s'étaient creusées 5 il avait maigri et sa barbe était blanche.
Le jeune homme se sentit tout décontenancé en touchant la main qu'on lui tendait; il balbutiait quelques paroles d'excuse et son embarras redoublait à la pensée qu'il allait falloir demander des nouvelles de la Lineuse.
— J'ai cédé la fabrique au mari de Désirée, dit M, Déglise en appuyant sur ses mots, de l'air d'un homme qui n'était point fâché de jeter triomphalement l'annonce de ce mariage à un ancien prétendu... Ma belle-sœur a épousé le fils d'un maître de forges de Sermaizc, et je suis venu avec le jeune ménage visiter l'exposition.
— Et... M"™® Déglise, comment va-t-elle.^ se décida enfin à demander Paul Lobligeois, qui avait peine à articuler ses syllabes.
La figure de l'ancien fabricant s'assombrit.
-^ Elle est morte, répondit-il; ne le saviez-vous
pas?.. Elle a été emportée par une maladie de poitrine, juste un an après votre départ. . .
Paul eut un frisson dans le dos et perdit de plus en plus contenance... Après avoir murmuré quelques phrases de condoléance, il prétexta d'une affaire urgente pour prendre congé de M. Déglise.
Tandis que, hâtant le pas, il fuyait vers le boulevard ensoleillé, le regret de la faute passée lui remontait aux lèvres avec une saveur singulièrement amère. — Le boulevard était plein de lumière et de gaîté; des breaks et des tapissières passaient, ramenant de tapageuses charretées de provinciaux et d*étrangers qui revenaient de l'exposition ; des landaus emportaient au Bois de jolies femmes en toilettes claires, nonchalamment couchées sur des coussins 3 le marché aux fleurs de la Madeleine foisonnait de roses, d'iris, de chèvrefeuilles et d'œillets, aux couleurs chatoyantes. Mais Paul restait inquiet et rêveur. Le fantôme de Marthe se levait devant ses yeux et semblait projeter une ombre néfaste autour de lui. Le souvenir de son péché, qu'il croyait à
jamais engourdi, venait de se réveiller et de. siffler au dedans de lui, comme une vipère qui se déroule dans les feuilles sèches aux premières tiédeurs du printemps.
Achevé ^imprimer
Le vingt octobre mil huit cent quatre-vingt-cinq