L'AIGLE PÊCHEUR DE SARATOGA-SPRINGS SS
de cèdres au feuillage sombre, sur lequel se reflétaient les . lames argentées des rayons de la lune. Jamais décoration d'opéra n'avait produit sur mou imagination une plus émouvante impression. Devant nous une haute montagne, dont les déclivités disparaissaient sous des touffes de troënes , de pampres et de chênes nains. Tout autour du lac jusqu'aux lèvres de la rive , les sapins et les cèdres hérissaient leurs branches feuillues et produisaient une ombre portée sur les eaux, jusqu'à dou^e à quinze mètres du bord. A notre droite, un log cabin, demeure d'un bûcheron ou d'un sellier, laissait, à travers les interstices d'une porte mal jointe , tamiser le rayon d'une lumière intérieure. Une fumée blanchâtre s'échappait par une cheminée façonnée dans un tuyau d'argile recouvert de gazon. Un îlot planté de sapins se trouvait à notre gauche. Sandy-Hair dirigea notre embarcation dans l'ombre de ce massif de verdure , et il nous prévint par un signal qu'il élait temps de songer à donner à Jonathan le plein pouvoir de sa liberté.
Reid et moi nous ouvrîmes la corbeille, et laissâmes le balbuzard maître d'agir comme bon lui semblerait. Nous avions facilement deviné, aux mouvements de l'eau, que le poisson abondait dans ces parages. Tantôt, au remous qui troublait la limpidité de la surface du lac, nous comprenions que le a squamée » frôlait l'épiderme de l'onde.
Le balbuzard secoua d'abord ses ailes; puis il dressa son cou, étira ses jambes, aiguisa ses serres et affila son bec; enfin nous le vîmes tout à coup prendre son vol , planer immobile à cinquante mètres au-dessus de nos têtes, et se laisser bientôt tomber, avec la rapidité d'une flèche, sur un f oint noir qui se montrait à une portée de fusil de notre embarcation. Les éclaboussures de l'eau nous empêchèrent d'abord de distinguer sur quelle proie Jonathan s'était jeté; mais bientôt, lorsque l'oiseau eut pu enfoncer ses serres dans l'échiné du poisson, nous le vîmes soulever vm énorme saumon, que des efforts répétés ne purent point
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sauver de cette terrible étreinte. En vain, tant qu'il demeura à la surface de l'eau, multiplia-t-il ses violents coups de queue , en vain s'efforça-t-il de « se faire pesant » pour entraîner son ennemi dans les profondeurs du lac; tout cela fut inutile. Le balbuzard remporta la victoire, et nous le vîmes s'élever à une vingtaine de pieds au-dessus des eaux, tenant comme dans un étau un magnifique poisson aux écailles argentées.
Sandy-Hair connaissait la manœuvre à silivre en pareille occurrence, et, sur un signe de Mayne-Reid, il pagaya dans la direction de l'aigle pêcheur, que mon ami rappela à l'aide d'un cri particulier auquel l'oiseau se rendit de la meilleure grâce.
Un instant après, Jonathan déposait au fond de notre barque un magnifique saumon. Suivant l'ordinaire, le poisson avait les yeux crevés; car, afin de s'emparer de sa proie d'une manière plus facile, le balbuzard s'était empressé de l'aveugler. En deux coups de bec l'affaire avait été faite.
Je ne pouvais en croire mes yeux. Le spectacle étrange de cette pêche fantastique me tenait sous l'impression d'un rêve inouï, et, pour sortir de la stupéfaction dans laquelle je me trouvais, il fallut que Mayne-Reid m'eût glissé ces mots à l'oreille :
« Attention! Jonathan va reprendre son vol. n
En effet, l'aigle pêcheur, qui avait senti la présence d'un autre saumon dans le^sillage de notre barque, s'était élancé, et, prenant un parti rapide, s'élevait à une cinquantaine de pieds au-dessus de notre tête. Il plana ainsi quelque temps dans l'espace, et, comme la première fois, se laissa choir prompt comme le trait lancé par l'arc d'un Peau- Rouge. Un énorme saumon se débattit en vain dans les serres de l'oiseau de proie , qui , docile à l'appel de Reid et de Sandy-Hair, vint encore déposer sa nouvelle proie sur la planche du bateau. Cinq fois l'intrépide Jonathan renouvela cette pêche miraculeuse; cinq fois il prit son vol, et
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