‹ Pêches dans l'Amérique du NordChapitre 15 sur 32 · L'AIGLE PÊCHEUR DE SARAT0GA-SPR1NGS · texte numérisé non relu

L'AIGLE PÊCHEUR DE SARAT0GA-SPR1NGS

saient pour leur compte ou pour les besoins de leur progéniture.

Le Yankee, s'étant débarrassé de son habit , se hissa dans ies fentes de la roche, et, en quelques minutes, parvint de branche en branche, d'arête en saillie, nez à nez avec la demeure conjugale des aigles pêcheurs.

« Victoire 1 bourra! l'entendîmes -nous s'écrier; il y a trois aiglons , et bons à prendre ! Nous sommes venus à point nommé. Les petits drôles ont déjà les gros « canons «, et dans trois jours ils se seraient échappés. Il faut se hâter de les emporter; car le père et la mère ne doivent pas être éloignés. Attention là-bas! je vais m'occaper du dénichement. ■>

Une longue ficelle dont le Yankee s'était muni et un mouchoir ■ de famille » lié par les quatre coins servirent à opérer trois descentes , celle des trois aiglons , douillettement emmaillottés dans les replis du vaste kandkerchief.

Au moment où la troisième capture s'opérait de la manière dont je viens de faire part à mes lecteurs , Sandy- Hair attira mon attention sur deux points noirs qui se dessinaient au milieu de l'azur.

B Voici le pa et la ma , m'assura-t-il ; gare au Yankee s'il ne descend pas bien vite.

— Alerte! s'écria Mayne-Reid, hâtez-vous, là-hauti voilà les aigles. »

Le Yankee ne se Ht pas répéter ce sage avertissement : nous le vîmes dévaler les degrés plus vite qu'il ne les avait escaladés, et à peine touchait-il du pied l'avant de la barque, que les deux balbuzards parvenaient à l'ehtrée de leur aire.

u Feu I » s'écria Mayne-Reid en s'adressant à moi.

Une double détonation se fit entendre, et les deux oiseaux, atteints mortellement, vinrent tomber en ricochant sur les branches et sur les rochers jusqu'à la surface de l'eau. Ces balbuzards mesuraient 1 mètre 90 centimètres

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d'envei^re, et leur plumage était si beau, qu'il fut décidé, à l'unanimilé, que leur peau serait envoyée au Barnum's Muséum , à New- York , pour y être empaillée par le a Verreaux » de la cité impériale. ■ Le pauvre Jonathan obtint les mêmes honneurs , trop faible récompense de ses mérites et de ses vertus.

Quant aux trois balbuzards de l'aire du lac , deux d'entre eux seulement ont vécu et prospéré.

Un de mes amis, qui habite encore les États-Unis, m'écrivait dernièrement en m'envoyant les bons souvenirs de , maître Marvin, et il ajoutait, en manière àe postscriptum , que les aigles de VUnited-Stales Hôtel se portaient à merveille, et approvisionnaient, comme leurs devanciers, la cuisine de leur heureux propriétaire de tous les plus beaux saumons du lac de Saratoga.

Cinq mois après l'événement que je viens de raconter, le Yankee assassin était mort noyé dans le lac , et on retrouva son corps à moitié dévoré par les oiseaux de proie.... Jo^ nathan était vengé I

Le bonhomme la Fontaine ( quel bonhomme ! ) , cet admirable sournois qui, sans en avoir l'air, était un génie, a écrit, dans une de ses fables, le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'huître. Ce sont deux amateurs de mollusques qui trouvent un d'entre eux sur le sable de la mer, l'avalent des yeux , se le montrent du doigt et finissent par se le disputer. L'un dit :

« Celui qui le premier a pu l'apercevoir En sera le gobeur; l'autre le verra faire.

— Si par là l'on juge l'affaire,

Reprit son compagnoD , j'ai l'œil bon , Dieu merci.

— Je ne l'ai pas mauvais aussi,

Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie 1 — Eh bien , vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie. »

Perrin Dandin, — un juge, — passe par là; on le prend pour arbitre; mais qu'arrive-t-il? c'est qu'au lieu de songer à qui a droit, l'homme à la robe noire s'empare de l'huître, l'ouvre , la gruge ( tout cela gravement , j'en conviens ) , o donne à chacun une écaille , » et ordonne « qu'en paix chacun chez soi s'en aille. »

Certes , il faut que les huîtres aient des charmes bien puissants, bien irrésistibles, pour que deux saints hommes comme nos pèlerins se disputent à ce point la conquête de l'une d'elles, pour qu'un juge consente, influencé par ces charmes, à commettre un aussi révoltant déni de justice et surtout à renvoyer les parties sans dépens. Dans ces faits , il n'y a pas que l'éloge de l'huître; c'en est l'apothéose.

L'huilre est une des créations de la nature que l'on rencontre partout, dans toutes les mers, et qui a servi de mets à l'homme dans les âges les plus reculés *. Aliment léger, agréable , salubre , sa digestibilité est telle , qu'on a vu des amateurs en ingérer cinquante et même quatre-vingts douzaines sans ressentir la moindre incommodité. 11 en est même, assure-t-on, qui déjeunent à la suite d'un pareil préliminaire, comme s'ils n'avaient absolument rien pris.

Ce n'est pas là le seul parti qu'on tire des huîtres. L'eau qu'elles renferment se compose de sulfate de magnésium, de sulfate de chaux et d'osmazomc; elle rétablit la hberté des voies digestives, biliaires et urinaires. Avec les écailles, on amende les terres , on fait des absorbants.

Aux États-Unis, où, selon moi, les mollusques sont préférables à tous leurs congénères du monde entier, on

1 Les plus anciens naturalistes parlent des huîtres. C'était sur les écailles de cea mollusques que tes Alhénieus écrivaienl leurs sulTrsges et dictaient leurs arrêts; le mot ostracisme dérive du mot grec Sorpeov, qui signiQe huilre. Il parait impossible qu'avant de se servir du contenant , les Athéniens n'eusseni mis à profit le contenu.

Au dire de Pline, un spéculateur romain, Sergius Crata, imagina le premier de creuser des viviers aux environs de Baies pour y engraisser, les huilres , particuliërement celles du lac Lucrin , qui acquirent alors une grande réputation à cause de leur saveur agréable. Cette invention remonte au temps de l'orateur Lucius Crassus , avant la guerre des Marsea. Mais déj&, au temps de Pline, les Romains avaient reconnu la supériorité des huîtres de l'Océan sur celtes de la Méditerranée. On en expédiait en Italie, pendant l'hiver, enveloppées de neige et suffisamment comprimées pour empêcher la coquille de s'ouvrir. Vitellius en mangeait, disent les historiens, quatre fois par jour et doute cents à chaque repas. Quel eslomacl quelle capacité!

fait une grande consommation d'huîtres. C'est là le mets national : huîtres au naturel, assaisonnées de vinaigre, de piment, de poivre gris et dé sel, soupe aux huîtres, huîtres frites , huîtres en sauce , huîtres conservées {pickled oysiers ) comme les cornichons , les choux - fleurs ou les petits oignons. Puis les monceaux d'écaillés, ramassés avec soin, sont transportés à la campagne, triturés et jetés en poudre sur les champs que l'on veut fumer. De cette façon rien n'est perdu du contenant et du contenu ',

I Quelques-uns de mes leoleurs ne seront peut-être pas fâchés d'être renseignés sur la nature des huîtres. C'e^t à leur intention que je place ici la note que Toici ;

Les caractères de l'huître sont les suivants : forme gënéralement ovale, quelquefois ronde ou allongée, non symétrique; coquille assez épaisse, nacrée dans son intérieur, plus ou moins grossièrement feuilletée ou lamelleuse A l'extérieur. L'animal a la léle,ou partie munie de la bouche, correspondante aux crochets et aux ligaments qui réunissent les valves; sa partie postérieure, plus large, correspond au bord libre des valves. Le manteau (peau mince et transparente qui revêt tout le corps de l'bultre) est fort ample et formé de deux lobes séparés l'un de l'autre dans toute leur circonférence , excepté au - dessus de la bouche , où il forme une e de capuchon qui la recouvre; ce manteau, épaissi à ses bords, est

pourvu de deux rangs de cils ou de tentacules ti laires et rélractiles; il est formé de deux feuillets, dans l'intérieur desquels se sécrète une matière jaune, qui n'est autre chose, suivant l'opinion la plus commune, que des œufs.

L'huître n'a pas d'organes locomoteurs; la vue, l'ouïe, l'odorat paraissent aussi lui manquer. Elle adhère i sa coquille par un seul muscle assez puissant. L'appareil de nutrition est mieux dessiné que celui de relation : la bouche est grande, simple, très-dilatable, placée à la partie antérieure de la duplicature du manteau, en dedans de l'espèce de capuchon formé par la jonction des deux lobes, et garnie de deux paires de tentacules. La bouche conduit dans l'estomac , qui est une poche à parois très-minces placée dans l'épaisseur' du foie, lequel est volumineux, de couleur brune, et présente une foule d'ouvertures pour donner issue à la bile sécrétée ; l'Intestin se contourne plusieurs fois dans le foie , puis aboutit vers le milieu du dos, où il se termine par un orifice Qottant et infu ndibuliforme.

Les organes respiratoires se composent de quatre feuillets inégaux en langueur. L'appareil de la circulation se compose d'un cœur piriforme.

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Sur toutes les côtes de l'Atlantique, les huîtres abondent et alimentent la population : les baies, les anses des États de New -Jersey, du Massachusetts, du Delaware , de la Vilenie, des deux Carolines, de la Géorgie, de la Floride, de la Louisiane, du Texas, regoi^nt d'huîtres qui atteignent une taille monstrueuse et sont d'un goût exquis'. Dans les Étals du Nord, les huîtres sont plus petites, quoique toujours excellentes. On les trouve partout attachées aux parois des rochers ou aux racines d'arbre. Elles restent là dans l'immobilité la plus complète, fixées les unes aux autres , formant ces bancs d'huîtres où les pêcheurs vont recueillir les bivalves pour en former des parcs, où elles sont nourries de farine de maïs , de son et de légumes , ce qui leur donne des qualités de haut goût que l'on n'apprécie qu'à la dent et au palais. Ce réservoir d'eau salée a d'ordinaire de trois à quatre pieds de profondeur , et communique à la mer au moyen d'un conduit par lequel l'eau peut entrer et sortir.

placé entre le muscle adducteur dont il a été parlé et les viscères. Du cœur part un gros tronc aorlique qui se divise en trois branches , une pour la bouche et les tentacules, une pour le (oie et les organes digestife, enfin la troisième pour toute la partie postérieure du corps.

Les huîtres sont hermaphrodites; elles se reproduisent sans accouplement. Au commencemenl du printemps elles rejettent un frai assez semblable â une goutte de suif, et dans lequel on distingue à la loupe une multitude de petites huîtres toutes formées qui s'altacbeut aux rochers, aux pierres, les unes aux autres, à tout corps solide qui se trouve à leur portée.

La coquille est formée par l'enveloppe membraoeuse à laquelle on a donné le nom de manteau. Dans l'épaisseur du feuillet de ce manteau, on remarque une trame organique dans laquelle sont sécrétés en grande abondance des granules calcaires. Ces grartules, détachés avec la matière organique qui les eoneloppe, servent à accroître l'épaisseur du test.

' La nourriture des huîtres, dans l'état aauvsge, se compose de frai et de débris de toutes sortes. La durée de leur vie n'est pas connue. On sait seulement qu'une huître, pour atteindre la grosseur de celles de nos marchés, exige trois ans. Il est probable qu'elles ne vivent pas au delà de dix â quinze ans.

Les naturalistes américains divisent en trois espèces les huîtres comestibles qui vivent sur les côtes orientales de l'Amérique du Nord : l'huître de la Virginie , l'huître boréale, l'huître canadienne. Les différences avec les huîtres d'Europe sont tellement tranchées, qu'aucune confusion n'est possible, et qu'il suffit d'un simple examen pour se convaincre qu'elles constituent une espèce à part.

L'huître américaine exbte sur les côtes avec une profusion qui semble en avoir fait une manne providentielle pour les populations. Depuis les provinces britanniques jusque dans le golfe du Mexique , elle forme partout des bancs inépuisables, qui, sans une pèche continuelle, fmiraient. dans certaines localités, par créer des écueils, modifier les courants, obstruer les passages, et, en un mot, paralyser la navigation. Abondantes partout, quelques parages paraissent néanmoins leur convenir plus particulièrement encore, et de ce nombre sont les côtes de New-Jersey, de t'île Long-Island, du Gonnecticut, du Rhode-Island , les rivages de l'embouchure de la Delaware , et surtout ceux de cette magnifique baie de la Chesapeake, véritable grenier d'abondance, où chaque année des centaines de navires viennent s'approvisionner du précieux mollusque, pour le transporter de là sur tous les points du littoral.

La baie de Chesapeake est un magnifique bassin oii la Providence semble s'être complu à accumuler toutes les conditions qui pouvaient en faire une localité exceptionnelle pour la culture des huîtres. Accessible aux plus grands bâtiments, elle reçoit en outre un grand nombre de fleuves et de rivières navigables , dont les plus importants sont le Susquehannah , le Potomac , le Rappahannock , la rivière d'York et le Saint-James's River.

La masse d'eau douce versée journellement dans son sein par ces cours d'eau , le peu de largeur de l'entrée donnant accès à la marée, tout contribue à rendre les eaux de la baie de Chesapeake moins salées que celles de l'Océan , circonstance qui favorise la production naturelle des huî-

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1res. 11 faut ajouter encore que dans toute leur étendue les rivages de la baie, découpés en une multitude de golfes, de criques , etc. , sont parsemés de petites îles qui augmentent le développement du littoral et déterminent une foule d'abris favorables à la multiplication des poissons et des mollusques.

La production des bancs de la baie s'est élevée, en 1838, à vingt millions de boisseaux. On comptait qu'à cette époque dix mille personnes environ étaient employées à la pêche ainsi qu'aux travaux des plantations établies sur le rivage.

Quand on ne consomme pas les huîtres crues, on les mange en soupe, à l'étuvée, rôties, au gratin, en pâtés, etc. A New-York, on compte plus de trois cents établissements, connus sous le nom de oyster hottses, maisons d'huîtres, richement décorés et situî^s dans les plus beaux quartiers de la ville. Ils sont fréquentés par la bourgeoisie , principalement la partie commerçante, qui va souvent y prendre le repas du milieu du jour. La soupe aux huîtres est une des préparations que les Américains aifectionnent le plus, et il leur est assez habituel , pendant la saison d'hiver, d'en aller manger dans les oyster kouses, en sortant du théâtre. Elle est tellement populaire qu'elle s'est introduite jusque dans les grands bals , où elle apparaît inévitablement vers le matin , pour réparer les forces des danseurs.

Les écailles d'huîtres^ donnent lieu à différentes industries qui ne laissent pas que d'être importantes. Comme je l'ai déjà dit, on les utilise dans l'agriculture pour amender les terres où les substances calcaires n'existent pas en quantité suffisante. On s'en sert pour macadamiser les routes et faire dans les jardins d'agrément des allées qui acquièrent par l'emploi de cette substance une blancheur éclatante. Enfin , en les brûlant , on obtient une excellente chaux , très-employée dans les bâtisses au bord de la mer.

En 1837, les écailles provenant des maisons d'expéditiou de Baltimore étaient réputées donner lieu à un mouvement d'affaires de plus de 600,000 francs.

Avant la guerre, lea fours ti chaux de M, Bames, à Fair- Haven, brûlaient annuellement plus de 2SO,000 boisseaux d'écaillés. Maintenant, sur la^côte des États-Unis, de nombreuses usines s'occupent de cette inAiatrie. — Le boisseau de chaux d'écaillés d'huîtres se vend de 12 à 13 cents.

Aux États-Unis , la culture des huîtres donne des revenus tellement certains , qu'elle est une des industries où les faillites sont, pour ainsi dire, inconnues; et l'étude des points du littoral où elle peut être établie est maintenant si complète, que les planteurs n'ont, pour ainsi dire, à redouter aucune cause d'insuccès. Il y a quelques années, les bénéfices s'élevaient à plus de 50 pour 100 des capitaux engagés; mais à mesure que la consommation s'est plus étendue, et qu'un plus grand nombre de personnes s'est occupé de ce commerce, les bénéfices, bien que toujours élevés, ont été ramenés à un taux plus raisonnable.

Dans toute l'étendue de l'Amérique du Nord, comme en France, la pèche est défendue dans les mois de mai, juin, juillet et août. Un préjugé qu'on peut qualifier de salutaire veut que , pendant ces quatre mois, où manque la lettre H , les huîtres soient malsaines et , qui plus est , détestables. Les huîtres sont tronnes dans toutes les saisons; mais pendant les quatre mois ci-dessus le ventre de l'animai prend une couleur blanche, parce que l'ovaire s'est étendu : c'est le moment du frai. La loi et le préjugé se trouvent ici heureusement d'accord.

La pêche s'exiScute à l'aide d'une drague (oyslers drag), sorte de pelle en fer recourbée, garnie d'une poche en cuir ou d'un filet en grosse corde , et attachée solidement à l'arrière d'un bateau. Cette embarcation , poussée par le vent , entraîne la drague , laquelle , comme le ferait un râteau , recueille les huîtres , qui vont s'entasser dans la poche placée à l'arrière. On enlève quelquefois jusqu'à douze cents huîtres d'un seul coup.Tles huîtres, pêchées à la mer à l'état sauvage, sont apportées aux parcs, où on les place dans leur position naturelle , c'est-à-dire horizon-

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talembnt, la valve bombée en dessous, sur une partie de la hauteur du talus , assez profondément pour qu'elles ne puissent être que difficilement atteintes par les voleurs, et cependant pas trop , pour éviter le plus possible le dépôt de la vase. Si t'amareilleur ' ( on donne ce nom à l'homme chargé de gouverner un parc) a placé convenablement les huîtres , s'il les remue avec précaution , et surtout s'il évite de former le dépôt vaseux qui tend toujours à se faire { et pour cela il lave les parois du parc , en jetant de l'eau sur les huîtres, préalablement et momentanément mises à sec ) , plus tôt il aura rondu ses huîtres bonnes et marchandes. Il doit rejeter avec soin celles qui sont mortes , ce qui est très-aisé à reconnaître : ce sont celles qui restent entre-bâillées quand l'eau est retirée.

Les crabes sont très-avides des huîtres , et ils se glissent avec le flux dans les paros; les moules , les étoiles de mer, qui sucent l'animal avec leur trompe, les pétoncles, sont aussi des ennemis dangereux qu'il faut combattre.

Il y a encore, parmi la gent ailée, un oiseau qui fait la chasse aux huîtres et en mange de très-grandes quantités. " Ce bipède ailé appartient à la race des échassiers : c'est l'huîtrier {hœmaiopus oslralagus), craintif, vigilant, se tenant sans cesse sur ses gardes , et prenant, lorsqu'il marche sur les grèves, un certain air de dignité qui rehausse la beauté de son plumage blanc et noir, et de son bec de corail. Sur les bancs d'huîtres , l'hœmatopus se sert de ce bec recourbé comme d'un ciseau qu'il insinue de côté, entre le roc et l'écaillé , afin de mieux saisir le corps de ces pauvres mollusques au moment où leurs deux valves s'entr'ouvrent. Puis il s'envole lentement, poussant un cri lamentable: mheep wheep, rasant l'eau et se rendant sur un rocher préféré où il mangera sa proie sans crainte d'être dérangé. Mauvais gibier, l'huîtrier n'est généralement tué que par les amareilleurs, qui agissent en cela comme les gardes de

■ The surveyor.

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nos propriélés avec tes pies, les émérillons, les éperviers, les buses et les oiseaux de proie.

Les meilleures huîtres des États-Unis sont les shrews-

bery et les milk-pond oysters. On fabrique également dans le Rhode-Island des buîtres vertes ' ; mais elles sont peu

> Les hutlres vertes sont abaolumeDt de la même espèce et proviennent des mêmes lieui que les huîtres blanches, et l'on peut verdir celles-ci à peu près à volonté. Pour cela, on choisit un parc en général assez petit, et l'on y fait entrer l'eau de la mer, qu'on y conserve plus ou moins de temps sans la changer. Quand les cailloux qui en lapissenl les parois commencent à verdir, on y met les huîtres; mais on est obligé de les placer avec beaucoup plus de précaution que l'on ne fait pour les huîlres ordinaires, et de manière à ce qu'elles ne soient pas les unes sur les autres. Il en résulte que, dans un espace donné, on peut à peine placer, en huîtres â verdir , le tiers des huîtres ordinaires qu'on y aurait mises. Quelquefois il sufiit de trois Jours pour que les huîtres acquièrent une légère couleur verte; mais il faut un mois pour qu'elles soient plus foncées. Les huîtres ne verdissent ni dans les mois d'hiver, ni dans ceux de grande chaleur. Il faut pour cela une température modérée, comme celle de mars, d'avril, de septembre et d'octobre. Les temps de pluie et d'orage sont défavorables, ainsi que l'agitation de l'eau, par le vent du nord surtout. En général, il est des années où les huîtres verdissent aisément, tandis que dans d'autres i peine peuvent - elles changer de couleur. On attribue celte verdeur au mélange de l'eau douce et de

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estimées à cause de leur goût de cuivrô. Il y a ensuite les huîtres à perles , et c'est la pêche de ces mollusques que je vais décrire en terminant ce chapitre.

Jusqu'en 1856, on s'était imaginé que les huîtres per* lières ne se trouvaient que dans les mers des Indes , de la Chine, la mer Verte, le golfe Persique et la Californie, A cette époque, lors des événements que je vais raconter, on dut ajouter les États-Unis d'Amérique à la nomenclature des pays où l'on récolte des perles.

De temps à autre , en péchant des huîtres à Milk-Pond, les amareiUeurs avaient découvert des perles d'une grosseur équivalant à celle d'une tête de clou ordinaire; mais un jour un propriétaire de l'endroit, s' ouvrant à lui-même une ou plusieurs douzaines pour son déjeuner, sur place, devant son parc , fut bien étonné de découvrir que chacune de ces huîtres, — à peu d'exceptions près, — contenait une perle variant, pour la grosseur, de celle d'un petit pois à celle d'une noisette. Il y en avait dans le nomhre qui , — présentées par lui à MM. Tiffany et Young, les riches joailliers de New-York, — lui furent payées de deux à trois mille francs, et dont la valeur réelle était de cinq à huit mille francs pièce , comme l'apprit plus tard notre pêcheur. En Orient • , le vrai marché des perles , Jack Minton , — tel

l'eau Balëe , A l'action Holaîre , au vent du nord-ouesl , à la nature du boI, à la t«mpëralure.

) Les Orientaux ont toujours une passion prononcée pour ces <i gouttes de rosée solidiflées » , ainsi gu'ile noromeut ces belles perles qui s'étalent avec pompe et magniflcence sur leurs beaux costumes.

Les Hébreux, voisins du golfe Persique, où se pèchent les plus belles perles, ont dû en connaître l'usage do bonne heure. Job, dans les livres saints, est l'auteur qui en parle le premier; il dit que « la pêche de la sagesse est de beaucoup préférable A celle des perles » , et cette substance précieuse est très-souvent citée dans le livre des Proverbes.

Après les conquêtes d'Alexandre, lorsque la domination des rois macédoniens fut établie dans tout l'Orient, le luxe y fut porté au plus haut degré, et les perles formaient des bijoux très-estimés.

A l'époque de leur plus grande splendeur, les Romains portaient des

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était le nom du propriétaire de Milk-Pond , — fût devenu archimillionnaire en peu de temps.

Le hasard, — ce grand maître de tant de choses, — amena certain matin maître Jack sur les bords de la mer, dans une anse de l'État du New-Jersey, non loin de son parc de Milk-Pond. C'était au mois de juin; il faisait trèschaud , et , comme il avait envie de prendre un bain , notre héros se déshabilla et se jeta à l'eau. Tout en batifolant, en plongeant sous la vague, Jack ramassa quelques huîtres

Têlemenls brodés de perles; les dames romaiDes s'en couvraienl les bras et les épaules, et les Taisaient ruisseler dans leurs cheveui.

La valeur de ces bijoux approche de celle du diamanL Jules César présenta i Servilie, mère de Brutus et sœur de Caton, une perle estimée plus de ] 100000 fr. de notre monnaie.

Les rameuses perles qui ornaient les oreilles de Cléopâtre coûtaient 3 SOO 000 fr. Dans une fête donnée par Antoine , buvant à son vainqueur, la reine d'Egypte jeta une perle dans une conpe de vin et ingurgita une valeur dépassant 1 500000 fr.

Un fait certain c'est que, bien avant la découverte du nouveau monde, les peuples sauvages de l'Amérique se paraient de colliers et de bracelets en perles fines. Il y a deux siècles, une perle fut achetée A Caltfa par le voyageur Tavernier, et vendue au schah de Perse pour 2 750 000 fr. Philippe II d'Espagne reçut de l'île Marguerite (câte de Colombie) une perle qui pesait^ carats et estimée 800 OOOfr.

Un prince arabe de Mascate a possédé la plus belle perle qui soit au mande, dit-ou, non pas i cause de sa grosseur, mais parce qu'elle était si claire et si transparente, que l'on voyait le jour au travers. Elle ne pesait que 12 carats et un seizième; il refusa cependant de la donner contre 100000 fr. Le schah de Perse actuel possède un long chapelet dont chaque perle est à peu près de la grosseur d'une noisette. Ce joyau est inappréciable. A l'exposition universelle de 1855, la reine d'Angleterre nous a fait voir de magniilques trésors en perles fines, et l'empereur des Franfais nous a montré une coUeclion de ■508 perles pesant chacune 16 grammes, d'une forme parfaite et d'une belle eau; elles valent ensemble plus de 500 000 fr.

Il y avait aussi à cette exposition une perle grosse comme un œil de perdrix et d'un magnifique orient; elle était évaluée un grand prix par les connaisseurs, et si l'on pouvait lui trouver son pendant, ces deux perles seraient alors, toutes deux ensemble, d'une valeur qu'on ne saurait fixer.

qu'il rencontra sous sa main ; puis , revenant au rivage , il prit son couteau, tout en se séchant au soleil, et se mit à ouvrir la demi -douzaine de mollusques qu'il avait recueillie.

Quel ne fut pas son étonnement , en séparant les deux écailles de la première, de trouver sur l'une des parois une perle dont la grosseur, le brillant, le chatoiement et la teinte l'éblouirent et 'lui firent pousser un cri de joîeî

Après l'avoir doucement détachée , examinée , pesée et admirée, Jack Minton se rappela qu'il avait là d'autres huîtres, lesquelles peut-être étaient de la même espèce et recelaient une perle. Il ouvrit donc successivement les cinq autres mollusques , dans lesquels il trouva trois autres spécimens de la plus belle race , quoique moins grosses que la première.

« Good God! s'écria-t-il, aurais-je découvert une nouvelle Californie? Voyons encore, si ce n'est pas l'effet du hasard.

— Part à deux I » s'écria au même instant un grand escogriffe appartenant à cette classe de b'hoys dont j'ai précédemment parlé.

Cette exclamation fit retourner maître Jack, qui aperçut, à quelques mètres au-dessus de sa tête, son interlocuteur étendu à l'entrée d'une grotte cachée dans le rocher, d'où , sans être vu , il avait aperçu toutes les évolutions du pêcheur , assisté à sa pêche et entendu ses paroles imprudentes,

« Part à deuxl répéta Jack. Que voulez-vous dire, mon cher?

— Oh! ne faites pas le malin avec moi. J'ai tout vu et n'ai pas besoin de vous demander permission pour me jeter à l'eau, plonger, ramasser des huîtres et y trouver des perles. Seulement, si vous l'aimez mieux, nous pourrons nous associer, et l'affaire deviendra productive. »

Jack s'était mordu les lèvres de dépit et de rage; mais il lui fallait faire contre fortune bon cœur.

« Soit! répliqua-t-il , soyons associés. Il va sans dire qu'il est de notre intérêt de ne point divulguer notre découverte: Maintenant, il est juste de convenir que l'un ne péchera pas sans l'autre, n'est-ce pas? et que la vente des perles

sera également partagée entre nous deux, A propos , comment vous appelez-vous?

— Drakel Junius Drake, pour vous servir.

— Voici ma main , mon cher Drake 1 C'est convenu , continuons la pèche en bons frères, en amis. »

Sur ces paroles, Jack se jeta à l'eau, exemple qui fut prompteraent imité par son compagnon.

Pour abréger et aller droit au but, je dirai qu'ayant la

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fin de la journée les deux associés avaient recueilli trois cents huîtres environ , et trouvé soixante et onze perles. La plupart étaient de la grosseur d'une petite noisette et les plus petites de celte d'un petit pois. Mais toutes étaient rondes et dodues, bleuâtres et irisées '.

Le soir même, Jack et Junius retournaient à New-York avec leur trésor, et, après avoir passé la nuit dans un hôtel, sortaient de bonne heure pour aller chez MM. Tiffany et Young vendre le contenu de leur sac. Ces honnêtes négociants , après avoir examiné l'une après l'autre chaque perle, demandèrent aux deux Yankees où ils avaient trouvé ce trésor.

n Ah! c'est là un secret. Que vous importe, d'ailleurs? Les perles sont fraîches, vous le voyez rien qu'à leur poids et à leur couleur; qu'il vous suffise de conclure le marché, si bon vous semble. Faisons un prix pour chacune de ces soixante-onze perles. Combien valent les grosses , et combien les petites? n

MM. Tiffany et Young, après s'être consultés ensemble, offrirent un chiffre rond de 800 dollars pour le tout. Les pêcheurs demandèrent le double , et finirent par accepter la somme de 1,000 dollars. Cela faisait 5,800 francs que les deux associés partagèrent loyalement.

Le lendemain, Jack et Junius, qui avaient passé la soirée

' La forme de la perle fine dépend de la situation où te hasard a placé le noyau ou la semence première : si la forme a lieu entre les manteaux charnus du mollusque , il est certain que les mouvements tendront à donner à la perle une forme arrondie; si la perle est placée près des cbarniëreg, elle sera probablement déprimée; et s: elle touche aui parois de la coquille, de façon que t'animai ne puisse la remuer, elle Unira par adhérer à l'émail ou par prendre des formes diverses.

Il y a des pertes de diverses couleurs : outre les perles blanches, on en voit de roses, de jaunes, de griseB, de teinle bleue et de complètement noires. Le brillant produit, par ces reflets se nomme l'orteni des

Ces variétés de couleurs tiennent à ta nature du sol sur lequel le mollusque ae trouve attaché, et conséquemment aux gaz et aux élémenle divers qui flottent dans le milieu ambiant où il croît, se nourrit, végèl*

LES HUITRES DE HILK-POMD 7»

et la nuit à New-York , se promenant de taverne en taverne et dépensant largement une portion de leur récolte, retournèrent aa Milk-Pond. Il s'agissait de « suivre la veine », et de récoller encore une moisson maritime qui leur permît de retourner chez les joailliers.

La pêche fut aussi miraculeuse ce jour-là qu'elle l'avait été l'avant-veille , et les deux associés recueillirent soixantequatorze perles, dont vingt-trois énormes. La vente produisit 1,500 dollars.

Diable! diablel se dit à part lui mons Junius, j'ai fait là un marché de dupe avec mon camarade Minton. S'il pouvait se noyer, un beau jour, je resterais seul propriétaire du placer.

Cette fatale pensée germa dans sa tête d'une telle façon, qu'un jour le misérable résolut de se débarrasser de son associé. De la conception de cet odieux projet à son exécution il n'y avait qu'un pas , et ce pas fut bientôt franchi.

Le soir, à la tombée de la nuit, choisissant l'heure du crépuscule, au moment où Jack Minton plongeait pour la dernière fois sous l'eau afin de déraper encore une poignée d'huîtres, l'assassin Drake se précipita comme un requin, étreignit son ami par le cou , l'étoufta , et ne l'abandonna que quand il le crut complètement asphyxié.

Puis , s' élançant sur le sable , il s'habilla à la hâte , enfouît dans un sac le monceau d'huîtres qu'il avait retiré de l'eau , en compagnie du pauvre Minton , et s'en alla les ouvrir derrière un rocher distant d'une demî-lîeue de l'endroit où il avait accompli son crime.

De temps à autre l'assassin se relevait, pour regarder autour de lui si personne ne l'épiait. Il était bien certain de ne pas avoir été vu pendant l'exécution de son meurtre sous-marin; mais il ne voulait pas qu'on vînt lui surprendre son secret à celte heure qu'il en était seul le maître.

Lorsque la récolte fut achevée, le brigand se leva, jeta un dernier coup d'œil à la baie de Milk-Pond , sur laquelle la lune projetait ses pâles rayons, et, tournant subitement

bïGtIOgIc

le dos à la mer, s'achemina à grands pas vers la « Quarantaine n , où il devait trouver un steamboat et retourner à New-York.

Pendant que le meurtrier s'éloignait de Milk-Pond , le pauvre Minton, ballotté par la vague, était venu atterrir sur le sable. Peu à peu la fraîcheur de la nuit produisit un effet salutaire sur ce corps inanimé; et celui qui eût passé par là eût été bien étonné d'entendre à la fois un soupir prolongé, puis de voir ce cadavre rigide remuer une jambe, puis l'autre, et enfin les deux bras,

•! Help! hetp! Au secoursl » murmura une voix faible, qui répéta cet appel à différents intervalles.

Tout à coup , au détour du rocher de Shrewsbery , apparut un pêcheur qui se rendait à l'anse du Borrax pour relever ses filets.

roucoulait le Masaniello new-jersais , qui s'avançait sans rien voir. Mais quand il fut arrivé près de l'épave humaine : a Hallaa! s'écria-t-il, qu'est ceci? un cadavre 1

— Help! éjacula Minton.

— Il est vivant! Éhl mon bonhomme! que vous est-il arrivé?

— Sauvez-moi! sauvez-moi!

— Je suis venu pour cela... que vous est-il arrivé?

— Où est mon assassin?

— Je ne vois personne ici autour. De qui parlez-vous? Assez d'énigmes comme cela. Buvez-moi un coup de brandy, ajouta le pêcheur en tendant à Minton une gourde de spiritueux, et puis expliquez-vous.

— Ouil... celui qui a voulu me noyer, c'est... Junius spi- Drake... mon associé.

— Junius Drake! dites-vous? Juste Ciel! mais c'est le plus infâme coquin de New-Jersey. Je le connais bien , un voleur, un misérable, quoi! Et comment étiez-vous lié avec ce gueux-là?»

bïGtIOgIc

Minton raconta alors, sans broncher, toule son histoire au pêcheur.

I Diable 1 cher monsieur, vous l'avez échappé belle! Allons! vous n'avez plus qu'un parti à prendre, c'est d'aller

trouver le chief jusHce du comté et de faire votre déposition. Vous senlez-vous assez fort pour \enir jusqu'à Moi^ ristown?

— Oui ! marchons : je veux me venger de ce misérable. B

Et d'un pas ferme, quoique mal assuré, s'appuyant sur le bras de l'honnête pêcheur, Minton se rendît à l'habitalion

bïGtIOgIc

du chef de la justice , distante de deux lieues de l'endroit où la vague l'avait rendu à ia terre.

Le magistrat reçut la déposition du plaignant et le témoignage du pêcheur; puis il lança un mandat û'habeas corpus contre le coupable.

Drake fut bien vite retrouvé par les sbires de la police américaine : on le découvrit dans un bar room, ivre-mort , payant à boire à une douzaine de bandits de son espèce, gens de sac et de corde.

Appréhende au corps par deux constables , il fut incarcéré, quoiqu'il proposât de fournir caution, et attendit son jugement dans la prison du comté.

II va sans dire que les journaux du pays et de tous les États-Unis racontèrent l'histoire du pêcheur de perles, et que dès ce moment a la fièvre des perles » s'empara de tous les Américains.

Sur toutes les côtes, depuis le Rhode-lsland jusqu'aux Carolines, on péchait des huîtres, on les ouvrait, et les débris de ces mollusques, contenant et contenu, étaient rejetés sur l'endroit même de la pêcherie, où ils pourrissaient et infectaient l'atmosphère de miasmes pestilentiels.

Ola dura deux mois. Quelques pêcheurs trouvèrent bien des perles; mais le plus grand nombre perdit son temps. Il n'y eut que Jack Minton qui fit fortune.

La baie de Milk-Pond était, il y a apparence, la seule qui fût favorable à l'éclosion de la nacre '.

f La maliëre cornée et calcaire, c''eat-â-dire animale el minérale, que les huîtres appliquent aux pafoiE de leur coquillage est une riche substance connue sous le nom de nacre, du mot arabe nakar, qui veut dire coquille. Lorsque cette substance est très -abondante, elle forme des gouttelettes, de petites boules adhérant louvent A l'intérieur des valves, ou se trouvant d'autres fois logées dans la partie charnue du mollusque. Dans ce cas, ces perles sont d'une forme plus Bphérique , et s'augmentent chaque année d'une couche de matière nacrée. EUea restent brillantes, translucides et dures ; ce sont lea perla fines.

On voit donc que ia nacre et la perle sont formées d'une même aub-

bïGticiglc

Sans aucun doute, divers insectes marins se trouvaient là, qui perforaient artietement les écailles d'huîtres et produisaient alors ce phénomène dont le résultat est une perle

plus ou moins grosse '.

staDce, qui ne dilîère que par la disposition des couches. Dans la coquille, les couches sont planes, tandis que sur les perles les couches sont courbes el concentriques; cette dernière structure attire sur sa surface les rayoDs lumiaeui, de manière à la rendre d'un brillant argentin, à la fois mat et chatoyant , doux et agréable à l'œil.

Ud morceau de nacre, arrondi arlincicllement comme une perle, ne saurait avoir cet éclat donné par le travail lenl de la nature.

La nacre doit le brillant éclat qui en fait tout le mérita à de petites couches d'air extrêmement minces qui restent enfermées entre lee couches calcaires et transparentes dont elle eel composée.

La nature de la formation des perles fait penser que l'on peut trouver ces précieuses concrétions dans tous les coquillages â parois nacrées des espèces nommées huîtres, patelles, moules, haliotides; et, en effet, l'huître el la moule communes portent quelquefois des perles. Les moules à cygne qui sont dans les marais d'eau douce, les muleltes que l'on ramasse dans la vase des rivières, sont également pertièrea; mais les perles que l'on y découvre ont généralement la teinte el la couleur de Finit'' rieur de la coquille où elles sont nées.

La jierine marine, espèce de moule que l'on trouve dans la mer Rouge, etc., qui atteint de grandes dimensions, a l'intérieur de ses valves rougeâtre,et produit des perles roses. Celte moule fournit aussi une soie verdfltre, nommée cyuu». Les Siciliens et les Calabrais la lllenl, et en fabriquent des bas'et des gants; on en fait aussi une espèce de drap soyeux d'un brun doré à reflet verdâtre. On a pu voir le cyssus travaillé â l'Exposition universelle, dans les montres qui se trouvaient dans le passage qui conduisait i l'annexe.

I La formaUon des perles est souvent provoquée par diverses causes qui produisent chez le mollusque une surabondante sécrétion de ta substance nacrée. Ainsi, lorsqu'il est attaqué par les vers marins, qui percent lenlemenl la coquille, il repousse l'invasion en sécrétant une plus grande quantité de matière à nacre, pour en épaissir son enveloppe.

II est probable que l'excès de la substance non appliquée aux coquilles s'agglomère en petites parties, qui deviennent denses et donnent naissance à diverses formations plus ou moins sphériquea, suivant qu'elles se logent entre les parois des valves ou dans les lobes membraneux de la cbair de l'animal. Ces formations de perles croissent en grosseur chaque année, comme on peut le voir par les couches concentriques qui les composent.

Si LES HUITRES DE HILK-POND

Ce qu'il y a, de certain, c'est que Jack Mînton, associé avec son sauveur, le brave pêcheur qui l'avait tiré du mauvais pas où l'avait placé ce damné Yankee Junius Drake, exploita Milk-Pond de façon à acquérir pour sa part un avoir de 1 million 300 000 dollars, chiffre fabuleux, car il fut acquis dans l'espace de six mois.

■ Pendant ce temps-là , Drake avait passé devant la Court of session , et , quoiqu'il eût plaidé not guUly , c'est-à-dire D l'innocence », il n'en fut pas moins condamné à être pendu haut et court. L'expiation de son crime eut lieu sur la place de Morristown , devant la porte de la prison, en présence de tous les pearl fiskers du comté,

Minton avait bien demandé sa grâce; on m'a même assuré qu'il avait offert 200 000 dollars pour faire évader le prisonnier; mais il n'avait point trouvé de geôlier assez cupide, ou plutôt, si je crois aux données de la nature américaine, l'occasion ne se présenta pas de rendre à la société un aussi bel ornement. Je dirai même plus : Dieu ne le voulut pas. L'assassin de Milk-Pond périt donc de la mort infamante qu'il avait, selon moi, parfaitement méritée, quoique sa victime eût échappé à ses coups.

La pêche des perles se fait d'une manière sérieuse dans le golfe du Mexique. Elle commence en février pour être close dans les premiers jours d'avril. Pendant ce laps de temps les bateaux partent le soir emportés par la brise, de façon à arriver sur les bancs des îles Key-West et autres rocs de

Il arrive aussi qu'un grain de eable, un œuf de poisson, etc., qui enlre furtivement dans la coquille entr'ouverte en se plaçant de manière à ne pas être expulsé , se couvre , i l'époque de la sécrétion , d'une première enveloppe nacrée et /orme ainai le premier rudiment d'une perle.

On a cherché, surtout dans l'Inde et en Chine, à mettre à profit cette observation ; l'on a essayé depuis longtemps de faire produire aui huîtres des perles plus grosses en introduisant des éclats de coquille ou des grains de verre dans les valves entr'ou vertes, ou encore en louchant le mollusque avec une tarière Une & travers sa coquille; mais jusqu'à présent les lenteurs, les diflicullés que présente ce stratagème, ne sont pas compensées par les résultais obtenus.

la Floride avant le lever du soleil. Dès que le jour paraît, les plongeurs se mettent à l'œuvre.

La pêche continue jusque vers le milieu du jour, moment auquel la brise, qui a molli, change et souffle vers la terre. On appareille alors pour retourner sur le continent à force de voiles et de rames. A l'arrivée au port, les cargaisons d'huîtres sont mises à terre sans perdre de temps , afin qu'elles soient complètement déchargées avant la nuit, et pour repartir le lendemain à dix heures si la pêche doit continuer.

Chacune de ces barques destinées à la recherche des huîtres perlières est montée par vingt et un hommes ; le |)atron-pilole , dix rameurs et dix plongeurs.

Sur les lieux de pêche, les plongeurs se partagent en deux bandes de cinq hommes, qui alternativement plongent et se reposent. Habitués dès l'enfance à ce rude travail , ils descendent jusqu'à des profondeurs de 12 mètres , en se servant, pour accélérer leur immersion, d'une grosse pierre de forme pyramidale et percée au bout le pluspetil d'un trou dans lequel est passée une corde dont l'autre extrémité est amarrée au bateau.

Au moment de plonger, chaque homme, pourvu d'un sac ou filet pour mettre les huîtres, prend entre les doigts du pied droit la corde à laquelle la pierre est attachée; entre ceux du pied gauche il place son fllet; puis, saisissant la corde d'appel de la main droite et se bouchant les narines de la main gauche, il plonge droit ou accroupi sur ses talons.

Arrivé au fond de l'eau, il s'empresse de mettre dans son filet , qu'il s'est passé au cou , les huîtres qui sont à portée , et , à l'aide de la corde d'appel qu'il roidit , il avertit les camarades du bord de le remonter rapidement avec sa cai^aison.

Ce travail est si pénible, qu'une fois ramenés dans la barque , les plongeurs rendent par la bouche , par le nez et par les oreilles de l'eau souvent teinte de sang. Néan-

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moins, lorsque le temps les favorise, Us répètent les descentes jusqu'à quinze et vingt fois ; mais si le temps est mauvais, ils ne plongent guère que trois ou quatre fois.

A la profondeur la plus grande où s'exerce le travail, c'est-à-dire à 12 mètres dans l'eau , le temps qu'un habile plongeur peut y demeurer excède rarement trente secondes.

Les plongeurs américains, aussi bien que ceux des mers de l'Inde et de l'Afrique, ne deviennent jamais vieux.

Leur corps se couvre de plaies par l'effet de la rupture interne des vaisseaux sanguins:

leur vue s'affaiblit, et souvent ils sont frappés d'apoplexie.

Ce que redoutent le plus les pêcheurs de perles et ce qui fait leur terreur, c'est le danger d'une rencontre avec un requin, vorace ennemi qui rôde dans ces profondeurs.

La présence signalée d'un seul de ces monstres , dont la nageoire dorsale vient à pointer au-dessus de l'eau , cause à tous ces hommes une panique semblable à celle que produit

sur une compagnie iie perdrix la vue d'un oiseau de proie décrivant ses évolutions.

Combien de fois est-il arrivé qu'un plongeur, se heurtant contre une pointe de rocher, s'effraie au point de voir dans son imagination l'horrible mâchoire du requin, et remonte alors plein de terreur donner l'alarme à ses camarades ! La flottille revient ce jour-là au port sans que la cause de l'alerte soit vérifiée.

Lorsque les embarcations ont déchargé leurs huîtres et que chaque propriétaire a emporté son lot chez lui, il l'étalé habituellement sur une natte de sparterie, dans un espace creusé sur le sol, et laisse la température agir sur les mollusques, qui bientôt entrent en putréfaction.

On cherche ensuite les perles qu'elles, peuvent contenir; puis on fait bouillir cette matière putréfiée , afin de retrouver, en la tamisant, les substances nacrées qui pourraient être cachées dans le corps du mollusque.

Les perles extraites des coquilles, parfaitement lavées et nettoyées, sont encore travaillées avec de la poudre de nacre rendue presque impalpable, pour polir et arrondir celles qui peuvent prendre quelque apparence par cette opération.

On les trie ensuite par classes, suivant leurs grosseurs, en les faisant passer par une série de cribles en cuivre de plusieurs dimensions.

L'opération qui vient après le classement, c'est le forage pour la mise en chapelets. Les outils à forer sont des poinçons de diverees grosseurs, suivant les numéros des perles; ils sont fixés dans des manches de bois arrondis et mis en mouvement par un archet à-main.

Une barque montée par un bon et vigoureux équipage de plongeurs peut pêcher, par jour, trois mille à trois mille cinq cents huîtres perhères, et quatre à cinq cents huîtres à nacre.

Une des villes les plus importantes de l'Union américaine est sans contredit Chicago , bâtie sur les bords du lac Michigan, et dont les constructions, à l'heure qu'il est, couvrent deux lieues carrées de terrain.

La capitale commerciale de l'État de l'IUinois n'était, il y a quinze ans, qu'un groupe de huttes, de maisons faites de boue et de troncs d'arbres abattus et superposés les uns sur les autres, recouvertes de mousse et de roseaux, et groupées au bord d'une baie profonde dont l'étendue est telle , qu'une flotte de navires de guerre y aurait facilement trouvé un refuge.

Peu à peu , grâce à l'émigration européenne , le bameau de Chicago devint village; puis il prit les proportions d'une petite ville de dix-huit à vingt mille âmes, et, de nos jours, en 1861 , le recensement nous a prouvé qu'il y avait plus de cent vingt-cinq mille citoyens à Cbicago.

Pendant mon séjour aux États-Unis, je me trouvais {au mois de mars 1846) de passage à Chicago, où m'avaient conduit quelques affaires. Un^matin , au déjeuner du Great- Eagle mansion, où j'avais fait élection de domicile, j'allai m'asseoir à côté d'un homme au teint hâlé , aux mains cal-

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leuses, dont les vêtements noirs, trop lai^s pour sa taille, la cliaussure vernie souillée de boue et en désordre, et surtout le cliapeau placé sur l'oreille, — quoique nous fussions à table, — trahissaient une ignorance complète des usages du monde.

Un trait caractéristique me confirma dans la pensée que ■non voisin était étranger, même à la civilisation américaine; car, sans me connaître, sans m'avoir été présenté , il se permit , — inconvenance grave dans la société des habitants du nouveau monde, — de m'adresser la parole.

« Vous n'êtes pas Américain , Monsieur? me dit-il d'une voix qui paraissait sortir du nez,

— Non, Monsieur; ni vous non plus, je parie.

— Vous avez deviné juste. Je suis Canadien , votre compatriote ; car je suppose , malgré la facilité avec laquelle vous parlez anglais , que vous êtes Français , de la belle France.

— Ma foi , j'en conviens , répondis-je à mon insidieux interlocuteur; mais puisque nous voilà en pays de connaissance, — ce dont je me félicite sincèrement, — veuillez me dire à qui j'ai l'honneur de parler. » Et en même temps. comme pour lui donner l'exemple, je déclinai mon nom , mes prénoms , ma profession et mon âge.

« Simon Bei^ron, Monsieur, pour vous servir; agriculteur, marchand de fourrures et chasseur; qui plus est, cité parmi les plus adroits tireurs de l'Illinois et des deux provinces du Canada.

— Ma foi, monsieur Bergeron, nous sommes confrères en saint Hubert, et je suis heureux devons serrer la main.

— Bah ! vous aussi vous aimez la chasse? je ne l'aurais jamais crut » répliqua mon nouvel ami en jetant sur moi un regard scrutateur dont la signification voulait dire : Comment un homme au teint si blanc, aux formes grêles et au nez surmonté d'une paire de lunettes, peut-il avoir la prétention d'être chasseur?

J'avais deviné le coup d'œil significatif de mon Nemrod canadien, %t je me hâtai de lui expliquer que je m'étais, dès mon jeune âge, montré fanatique pour la vénerie, et qu'au nombre de mes occupations aux États-Unis, je comptais celle de la chasse et des voyages aventureux,

s Parbleu 1 si vous êtes aussi intrépide que vous le prétendez , il ne tient qu'à vous de me le prouver et de vous donner un plaisir royal.

— Comment cela?

— Je m'explique , et je commence par une question : Avez-vous jamais mangé du sucre d'érable? Dans le cas contraire , en voici quelques échantillons, et vous pouvez y ^ûter. »

Je remerciai mon nouvel ami, en l'assurant que je connaissais le sucre sylvatique dont ii me parlait, que je le savais extrait du suc de l'érable canadien , et je le pressai d'entrer carrément en matière.

" Les grandes forêts d'érables où se fait la récolte du sucre, reprit M. Bergeron, n'existent pas seulement dans le haut et le bas Canada , mais encore dans les États du Michigan, du Maine, du New-Hampshire, du Wisconsin, du Missouri , de la Pensylvanie et de- l'IUinois. C'est même dans ce dernier État que se trouvent les plus belles « plantations n d'érables , et la récolte du sucre est des plus importantes. Si vous êtes curieux de visiter une de nos exploitations , je vous offre d'être votre guide, et certes j'en vaux bien un autre , soyez-en certain,

— Je vous répondrai avec franchise, mon cher monsieur; malgré tout le plaisir que j'éprouverais à vous accompagner, l'attrait d'une forêt d'érables en plein rapport ne serait point assez grand pour me faire quitter le coin du feu , à pareille époque de l'année.

— Mais, mon cher compatriote, que diriez-vous si je vous apprenais que les forêts d'érables où je me propose de vous conduiresont remplies d'ours , de ratons , d'opossums , il'écureuils, de loups coyotes, de cerfs et de gelinottes, et

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qu'eniin je puis vous promettre le plaisir d'uoe pêche fantastique aux Qamheaux?

— Ah! vraiment?

— Que me répondriez -vous si je vous promettais le plus joyeux sport du monde, sans compter l'assurance de vous trouver très - confortablement remisé, logé et nourri dans d'excellentes cabanes où les lits sont faits de la plus moelleuse bruyère, où les vivres et l'eau-de-vie ne manquent jamais, où le feu brûle toujours, et où l'accueil est plus cordial que dans les palais somptueux de ceux qui se disent gens du monde?

— Ma foi; mon brave monsieur, vous a^ssez comme un démon tentateur, et je crains bien de tomber dans vos pièges.

— Tombez-y donc tout de suite; car je pars demain matin. J'étais venu ici pour voir un négociant à qui j'ai vendu toute notre récolte; et comme ma présence est utile à Wyaconda-Bottom , je quitterai demain celte défroque de ministro presbytérien , indispensable pour inspirer quelque confiance à ces damnés Yankees, et je rentrerai avec la plus grande satisfaction dans mes vêtements de peau , mes grosses bottes et mon caban de fourrure. Voyons, vous décidez -vous à m'accompagner? Dans huit jours je reviens à Chicago , et je vous ramène sain et sauf. Vous me convenez fort, et je serais désolé qu'il vous arrivât le moindre

— Ma foi, vous offrez de si bonne grâce, que j'accepte de la même façon. Voilà qui est convenu ; je vais faire mes préparatifs, et je suis à vous corps et âme. Seulement, je vous préviens que je n'ai ni fusil, ni munitions, ni instruments de pèche.

— Qu'à cela ne tienne! nous trouverons tout ce qu'il nous faudra au sugar-c(mip de Wyaconda-Bottom. Au revoir donc; à l'heure du dîner je vous prondrai ici, et ce soir nous conviendrons de nos derniers faits. Good bye! »

Nous échangeâmes, M. Bei^eron et moi, une étreinte

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cordiale , et chacun de nous alla vaquer è ses occupations. Mes préparatifs furent vite faits. Je n'avais qu'à me munir d'un peu de Hnge, d'une seconde paire de bottes et d'un double pantalon , en cas d'accident. Aussi je ne pus m'empêcher de trouver fort longues les heures qui s'écoulèrent depuis le déjeuner jusqu'au dîner. Je profitai de moç temps pour visiter le port de Chicago, le plus merveilleux de tous ceux qui sont placés sur les grands lacs de l'Amérique du Nord.

Le chasseur canadien m'attendait à table et se dépêchait même d'avaler un potage bouillant, lorsque je vins prendre place à côté de lui.

« Ha//oo,' s'écria-t^il en m'apercevant, je vous attendais avec impatience. Vous serait-il égal de partir ce soir? Au lieu de passer la nuit dans votre lit, vous vous installeriez dans le coin d'un bog^ey appartenant à un de mes amis qui doit se trouver demain matin à Peoria pour le marché aux cochons. Nous profiterons de l'invitation qu'il m'a faite , et une fois arrivés dans cet endroit , nous trouverons un wajgon qui nous conduira à Wyaconda.

Du reste, ce n'est qu'à cinq milles de distance, sur les bords de la rivière.

— Je suis à vous ce soir comme demain matin, mais seulement après dîner; car je vous déclare que j'ai un appétit d'enfer.

— Accordé ; mais dépêchons , si cela vous est égal , car le propriétaire de la voiture attend avec impatience ma réponse et la vôtre. »

Nous entassâmes morceau sur morceau , en arrosant ce repas hâtif d'une bonne bouteille de sheiry. Au moment où l'on servait le dessert, Bergeron et moi nous quittions la table, et, cinq minutes après, la taverne du Great-Eagle.

Le boggey dans lequel le marchand de salaisons nous oifrait si galamment de nous conduire à Peoria était une espèce de coucou fort léger, doublé de fourrures et calfeutré

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comme une petite boîte. Nous nous y installâmes au fond , tandis que notre hôtese chargeait de conduire deux petits chevaux de race arabe , attelés en tandem à ce véhicule d'un nouveau genre.

II était quatre heures du soir lorsque nous quittâmes l'encein.te de Chicago, devisant de toutes choses, fumant, riant , philosophant et bien résolus à ne nous intimider de rien, pas même des ombres de la nuit, qui menaçait d'être fort noire.

Hélas 1 la campagne au milieu de laquelle nous avan-^ cions était loin d'être pittoresque : ce n'étaient de tous côtés que champs couverts d'herbes flétries, de feuilles desséchées, une nature morte, bien différente de celle que je désirais trouver en visitant la prairie américaine. Aussi , deux ans après, lorsque je traversai les mêmes parages au mois de mai, j'avais peine à reconnaître les lieux par où j'avais passé en 1846,

Jamais un spectacle pareil n'avait frappé mes regards. Le nombre des fleurs sauvages était si grand, que, vu de loin", on aurait pris ce jardin naturel pour une gigantesque corbeille de fleurs, placée au milieu du désert comme un hommage au Créateur de toutes choses. Embellies par l'aurore, bercées par la brise, caressées par les phalènes et les papillons , ces fleurs répandaient mille parfums plus suaves les uns que les autres, et la diversité de leurs formes, la variété de leurs couleurs tenaient du prodige. Là c'était un tapis d'amaryllis penchées sur leurs tiges et baignant leurs caïeux dans une flaque d'eau bourbeuse; plus loin, des orchidées aux formes fantastiques disputant aux insectes et aux oiseaux-mouches l'éclat des nuances de leur corsage, et toutes ces raretés florales étaient entremêlées à des sumacs, des jacinthes, des verveines, des tubéreuses, des dahlias, etc.

Harmonie, richesse, sensation, tout paraissait réuni dans cette serre en plein vent, où la nature parlait par la voix de ses plus gracieuses productions.

Mais nous étions alors au mois de février , et le sol était encore exposé à toutes les rigueurs de l'hiver; la chrysalide n'avait point encore percé les parois de son enveloppe : aussi le soleil disparut-il bientôt à l'horizon , tamisant 'ses pâles rayons à travers une forêt aux branches dénudées.

La nuit fut tissez mauvaise , et notre sommeil se trouva fréquemment interrompu par les jurements de notre conducteur, qui excitait ses chevaux de la voix et du geste.

Au point du jour nous entrions à Peoria , et deux heures après, montés sur deux excellentes juments, mon camarade de route et moi nous prenions le chemin de Wyaconda- Boltom.

La route était percée au milieu d'immenses forêts de chênes et d'érables ; mais plus nous avancions , plus les chênes devenaient rares, et enfin les érables seuls apparurent à nos yeux, droits comme des I , élancés comme des peupliers, et de grosseurs différentes, depuis la circonférence d'une barrique de vin progressivement jusqu'à celle d'un baliveau.

A vrai dire , cette dernière classe n'était point la plus nombreuse ; car les arbres ordinaires offraient , pour la plupart , l'aspect d'un mât de navire.

Mon camarade de voyage m'apprit que le Wyaconda- Bottom , comme la plupart des bois d'érables du pays , était affermé de père en fils , d'après un bail transmis par un privilège exclusif à sa famille, et que c'était lui qui faisait exploiter pour son compte.

Bientôt nous arrivâmes en vue du sugar-canip, dont les huttes s'élevaient autour d'une source jaillissante , le long d'un courant d'eau , à l'abri de grands magnolias qui ouvraient déjà leurs blanches tulipes avant même de développer leurs feuilles d'émeraude.

Au centre de ce hameau éphémère, le foyer avait été bâti avec trois énormes pierres, les charrettes placées en rond, de manière à former une enceinte fortifiée, afin de proléger, particulièrement pendant la nuit, les habitants

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de la colonie improvisée contre les attaques des «amassiers dont m'avait parlé M. Bei^eron.

Deux hommes étaient préposés à la garde des tonneaux remplis de jus sucré, et cela jour et nuit : car l'attrait du sucre d'érable était tel, que les quadrupèdes ne résistaient point, même avec la conscience du danger qui les menaçait, à leur insatiable gourmandise.

Deux coups de feu signalèrent notre arrivée aux agriculteurs du camp, et deux victimes tombaient à nos pieds en culbutant de branche en branche : c'étaient deux opossums énormes qui guettaient, du haut d'un arbre, le moment où les sentinelles auraient le dos tourné, pour se glisser dans une tonne de sucre d'érable et se repaître du jus saccharin.

Voilà un échantillon de vos plaisirs futurs , mon cher ami, > me dit M. Bergeron , tandis que les ouvriers venaient à notre rencontre pour souhaiter la bienvenue à leur maître.

a Bonjour, boys, bonjour; eh bien 1 la récolte est-elle bonne?

— Ohl oui, fit un des hommes, que j'appris depuis être un des contre -maîtres de l'usine ; nos tonneaux s'emplissent, et avant la fin de la semaine il faudra aller les vider, si nous ne voulons pas rester les bras croisés et travailler pour les vermines de la forêt.

— C'est bon! nous y pourvoirons... A-t-on déjeuné par ici? ■

— Pas encore, maître.

— Eh bien! qu'on nous prépare à manger; car, de pai' saint Dunstan , mon patron , j'ai un appétit d'enfer ; et mon ami que voici, — lequel , soit dit en passant, je vous recommande comme un autre moi-même, — doit éprouver une faim à peu près analogue. »

Sur quatre planches mal équarries, supportées par autant de pieux de chêne enfoncés dans le sol , la ménagère eu! prestement placé un jambon d'ours fumé, un opossum en

gibelotte , des galettes de maïs chaudes et un broc de jus (l'érable relevé d'un mélange de rhum , boisson vraiment très-agréable au goût. Un pain de farine de seigle et de froment complétait le repas , auquel nous fîmes grand honneur.

Dès que cette concession h maître gaster eut été faite selon les règles, M, Bergeron m'engagea à l'accompagner dans les méandres de la forêt où s'accomplissaient les différentes phases de la récolte; et voici, en résumé, ce que j'appris sur le sucre sylvatique dont le produit enrichissait notre colon de l'Illinois.

L'érable à sucre des Élats-Unis est celui que les botanistes nomment acer sacckarinum et que les Américains appellent maple.

^ Bien n'est plus simple que le procédé mis en usage pour fabriquer le sucre , et voici comment les ouvriers de M. Bergeron s'y prenaient pour extraire le jus saccharin.

Munis de petites tarières , de nombreux augets en bois et de tuyaux de sureau ou de cannes-bambous, souvent même de tubes en fer-blanc, ils se disséminaient dans la forêt, aux environs du camp, afin de choisir les meilleurs arbres. Dès qu'ils avaient trouvé ce qu'ils cherchaient , ils perçaient l'écorce de l'arbre à un mètre du sol , y introduisaient leurs tuyaux, dont l'autre extrémité allait reposer au centre d'un des augets, en ayant le soin d'introduire obliquement la tarière de bas en haut , sans la faire pénétrer à plus d'un demi- pouce au delà de l'aubier. Les agriculteurs américains prétendaient que de cette manière l'écoulement de la sève était plus abondant. Ils n'oubliaient jamais non plus de pratiquer l'ouverture dans la partie du tronc correspondant au midi; car de cette manière la récolte était plus abondante.

J'examinai à lobir la sève de l'érable tombant d'abord par gouttelettes argentées, puis en mince filet qui devenait bientôt un courant continu. Dès que les augets étaient remplis, on les remplaçait par d'autres vides, et l'on portait la

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provision dans le grand chaudron où s'opéraient l'évaporation et la cristallisation du suere.

A une crémaillère formée de deux fourches solidement fichées dans le sol, sur lesquelles reposait transversalement

un tronc d'arbre de 20 centimètres de diamètre , était suspendue la chaudière, au-dessous de laquelle brûlait un feu des plus actifs, dont la chaleur faisait épaissir la matière jusqu'à ce qu'elle devînt sirop. Dès qu'elle avait bouilli pendant une demi-heure , on retirait la chaudière de dessus h: feu , pour laisser tiédir ce résidu ; puis on le passait à travers une couverture de laine , afin de le verser dans des moules en forme d'étoile, où il se cristallisait, pour être livré plus tard à la consommation.

Le sucre sylvalique de l'érable était de couleur rousse, pareil à la cassonade de canne et d'une saveur à peu prèa identique. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'heure des repas , lorsque nous prenions notre café , le produit de l'érable donnait plutôt un goût aromatique qu'une saveur désagréable au liquide de la fève du moka.

M. Bei^eron m'apprit que le rapport d'un bel érable était quelquefois de trois à quatre livres de sucre par saison , et que l'on en récoltait près de 40,000,000 de kilogrammes ' dans le seul État de New-York. Dans le Canada » , cette industrie était une des plus considérables du pays , et chaque année , me disait-il , le total s'élevait à près de 20,000,000 de dollars.

A ces détails il ajoutait encore ceux-ci : que la récolle des mêmes arbres durait vingt ans de suite , sans que la vigueur de leur végétation en fût en rien afTaibhe. Il n'y avait pour cela qu'une seule précaution à prendre , celle de ne jamais perforer l'érable à la même place; et alors uii . nouvel aubier se formait ; de sorte que les cicatrices disparaissaient au bout de quelques semaines.

Un seul arbre pouvait fournir, si on ne le ménageait pas , cent litres de sève, qui rendaient environ de six livres et demie à sept livres de sucre.

» Je voudrais , mon ami, me disait M, Bergeron avec un enthousiasme d'agriculteur, vous faire visiter les magnifiques établissements du Canada , particulièrement ceux des comtés de Cbâteau-Guy, de Napierville et de Beauhamais ; vous auriez alors une juste idée de l'importance de celle fabrication. On assure même qu'en Europe, en France et

1 D'après les slaljsliques de 1650, le produit des forêts d'érables a été évalué à deux cents millions de kilogrammes daos les seuls Étals du rUnioD.

* A l'expositioD du Palais de l'induBtrie de l'année 1885, on a ïu sur les tables de l'aunexe du bord de l'eau, parmi les articles envoyés du Canada, plusieurs pains de sucre sylvalique, dont le principe sacchariu Tut fort goùlé des membres de la c

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riO UNE PÊCHE AUX FLAMBEAUX

CLi Allemagne, on s'occupe déjà beaucoup de la culture de l'ijrable. Je savais bien qu'en Bohême le prince d'Aremberg , ilont les ancêtres avaient fait planter des forêls àemaples, r<kx>ltait , bon an , mal an , de six â sept mille quintaux de sucre ; mais j'ignore encore quel est le chiffre des récoltes lies forêts d'érables du vieux continent. Si vous pouvez l'apprendre à votre retour en France , obligez-moi de me le faire savoir, je vous en serai fort reconnaissant.

— Je n'y manquerai pas , croyez-le bien. »

Nous devisâmes ainsi tout le jour de sucre et des moyens t'.e le fabriquer; puis, dans un moment donné, je plaçai comme une parenthèse l'article chasse et pêche, qui faisait pour moi le but de mon voyage à Wyaconda-Bottom.

a Oh! mon ami, attendez à ce soir; dès que la nuit arrivera , vous pourrez à votre aise jouir d'un spectacle dont je ne veux point déflorer la nouveauté. Vous en jugerez par Aous-même. Soyez patient,; et, en attendant le coucher du soleil, je vais vous donner un excellent fusil, de la poudre, du plomb et des capsules, n

Vers la tombée de la nuit, au moment où les travailleurs t'taient réunis devant le foyer et partageaient le repas du soir, des bruits étranges se firent entendre dans les profondeurs de la forêt d'érables.

D'abord ces rumeurs me firent l'effet d'une houle éloignée; puis elles devinrent plus distinctes à mesure qu'elles se rapprochaient de nous; et enfin il nous fut impossible de ne pas être convaincus que tout cela avait pour cause des glapissements , des cris rauques poussés par la gent quadrupède de la forêt.

Mon hôte , à qui je communiquai mes réflexions , me désigna, au lieu de me répondre, une haute branche d'arbre sur laquelle se dessinait un point noir aussi gros qu'un nid lie pie.

« Eh bien! lui dis-je, qu'est-ce que cela?

— Un raton (raccoon), me répondit-il, qui est venu se placer à portée de votre carabine.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr : essayez. «

Je fis feu , et l'animal vint rouler à quelques pieds de nous : ma balle lui avait fracassé les deux épaules et traversé le cœur. Certes, ce coup d'adresse était digne d'une meilleure... bête; mais enfin, c'était du sport ou je ne m'y connais pas; et je n'éprouvais qu'un seul désir, celui de recommencer.

Rien ne fut plus facile; car l'attrait de la mélasse d'érable était si puissant que, de toutes parts, les animaux arrivaient vers nous, n'ayant qu'un but, celui de se glisser près de nos tonneaux.

Ecureuils, ratons, opossums et autres voleurs à quatre pattes fourmillaient dans l'ombre et passaient bien souvent inaperçus ; mais à peine deux yeux brillaient-ils dans l'obscurité, qu'un coup de feu se faisait entendre, produit tantôt par ma carabine, tantôt par celles des sentinelles du sugof^ camp.

Cette chasse fantastique se prolongea fort avant dans la soirée, et je dus céder au sommeil, qui m'ordonnait de regagner mon lit , placé à côté de celui du maître de la sucrerie.

Le lendemain matin, quand on ramassa les Victimes , on trouva quatorze ratons, six opossums et un ourson de la plus belle venue. Le pauvre martin avait succombé vers l'aube du Jour , frappé au front par un des gardiens du camp.

" Voyons, mon cher hôte, me dit le matin, à déjeuner, le maître du sugar-camp , êtes-vous content de votre chasse d'hier?

— Diable ! on le serait à moins ; et sans mes affaires , qui me rappellent à New-York à la (In de la semaine, je bâtirais ma tente à côté de la vôtre , prêt à finir ici mes jours, avec l'espoir de ne jamais mourir.

— Libre à vous , et merci de la préférence , si le cœur vous en dit. Mais je vous ai promis le plaisir d'une pêche

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aux flambeaux , et je tiendrai ma parole. Je viens de donner des ordres à mon contre-maîlre pour tout préparer d'ici à ce soir; et quand nous aurons soupe, après une seconde chasse pareille à celle d'hier, sinon meilleure, je vous promets une fête dont vous garderez bonne mémoire.

— Merci à l'avance; mais quel poisson allons-nous pêcher, et où la pêche sera-t-elle organisée?

— J'aime les questions aussi carrément posées, et j'y fais droit à l'instant même. Sachez qu'à un demi - mille d'ici glisse, sur un lit de sable, un large courant d'eau nommé le Dyots , qui se jette dans la rivière Little-Rock. Or le Dyots est un ruisseau des plus poissonneux, où barbotent, comme des grenouilles dans une crapaudière, des truites saumonées et des saumons même, dont quelques-uns atteignent une dimension des plus exagérées. H y a huit jours, mon nègre favori , Samson , le plus fort pêcheur de tout le comté , m'a rapporté un spécimen de cette dernière espèce qui pesait vingt kilos. Jamais je n'avais mangé de poisson plus délicat, onques je n'avais vu de chair plus rose et plus appétissante. Si le hasard nous favorise , ce soir vous assisterez à un sport qui n'a pas son pareil au monde.

— Dieu vous entende , et que le grand saint Hubert nous soit en aide t

— Amen! n ajouta le maître du svgar-camp en signe d'assentiment.

Je profitai des heures qui s'écoulèrent entre le déjeunerdîner et le souper pour visiter les environs du sugar-camp, en compagnie de M. Bergeron, qui se faisait un vrai plaisir de me montrer les sites les plus pittoresques, de m'indiquer les traces du gibier , de me désigner un lièvre au gîte , une paire de quails se glissant sur le bord d'un sentier, un daim fuyant au bruit de nos pas, un dindon perché sur une branche d'arbre.

Dix fois, pendant trois heures et demie que dura notre promenade, j'eus la satisfaction de faire feu sur des oiseaux et des animaux surpris dans leur gîte, ou me surprenant

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moi-même par lelir fuite inattendue; et je pus rapporter au garde-manger de mon hôle un lièvre gris, cinq quails et un dindon gros et dodu.

Quant au daim, il avait bien été atteint, mais point d'une blessure assez sérieuse pour rester sur place. On le retrouva deux jours plus tard , à un demi-mille plus loin , entièrement dévoré par les animaux carnassiers. Le bois seul et la cai^ casse nous firent reconnaître ces débris informes ,

Que des chiens dévorants se disputaient entre eux;

car c'étaient deux molosses appartenant à M. Bergeron qui nous amenèrent sur le lieu où gisait ta victime du délit.

A six heures, le souper fut servi; et j'éprcuve une vive satisfaction à mentionner ici que le rôti avait été fourni par moi.

Tout en devisant de choses et d'autres , la nuit était venue. Quand les ombres eurent couvert notre camp, nous montâmes à cheval, M. Bergeron et moi, sans trop faire attention aux coups de feu qui nous assourdissaient les oreilles; car les gens de mon hôte avaient ouvert la fusillade contre les déprédateurs quadrupèdes que la mort de leurs congénères n'avait pas guéris du péché de la gourmandise.

Je me contentai seulement d'emporter avec moi un excellent rifle de Manton , dont je jetai la courroie sur mes épaules, prévoyant le cas où je pourrais avoir besoin d'une arme pour me défendre contre une panthère ou un ours. Du reste, mon hôte m'avait donné l'exemple : il portait en t)andoulière une carabine rayée dont il m'avait souvent vanté et démontré la précision.

Nos montures, lancées au petit galop dans les méandres de la forêt d'érables , paraissaient connaître le chemin qui conduisait au Dyots. Aussi ne tardâmes-nous pas à apercevoir, malgré l'obscurité, le ruban liquide qui séparait le territoire saccharin de mon nouvel ami le Canadien.

« Oahl... oh! cria M. Bergeron en se faisant un porto-

voix de ses deux mains , dès qu'il eut atteint le bord de l'eau.

— Oh! — oh! — oh! lui répondit-on aussitôt de trois directions différentes.

— Corne to order! (autrement dit : Avancez à l'ordre!) » vociféra le maître; et un moment après un bruit de ramesse fit entendre, sourd d'abord, puis plus distinct à mesure «lu'il se rapprochait du rivage.

Quelques instants après , un grand gaillard , Yoloff pur sang, s'avançait près de nous pour nous apprendre que tout était prêt, et que l'on pouvait commencer quand bon semhierait.

Avant la fin du jour, on avait affalé un grand filet dans un endroit de la rivière encaiss-î entre des roches étroites , afin que les truites et les saumons qui échapperaient aux dangers de la pêche aux flambeaux allassent s'engouffrer dans les poches de la seine en sparterie et fîl de caret , soliilenient amarrée et formant une sorte de corpMS comme celui dont les Marseillais se servent pour la pêche des thons,

<c Abom! ioMi va bienl me dit alors M. Bergeron. Nous allons solidement attacher nos chevaux à ces troncs d'arbres, (^n allongeant assez leurs courroies pour qu'ils puissent

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brouter au besoin , ou se coucher sur ces fougères s'ils l'aiment mieux. »

Ce qui fut dit fut fait,

Samson , le pêcheur . dont M. Bergeron m'avait vanté la science, avait organisé toute la partie de pêche, et mes lecteurs vont voir comme le drôle s"y entendait. Jamais de ma vie je n'avais assisté à pareil spectacle.

Nous trouvâmes dans la barque sur laquelle nous montâmes , mon ami le Canadien et moi , cinq ou six tridents ou harpons à pointes barbelées, à la hampe desquels était lixée une corde de fin caret aussi souple qu'une tresse de soie.

M. Bergeron m'apprit alors ce que nous allions faire et de quelle façon nous allions procéder.

Dès que nous serions parvenus, à petits coups dé rames, au milieu de la rivière, sur un signal donné, deux nègres placés au sommet d'un petit promontoire formant saillie sur le courant d'eau devaient allumer un feu composé de pommes de pin , de fascines , de bois mort , de façon à produire de la flamme , et non de la fumée.

Au fond de la barque, entassées les unes sur les autres, mon hôte me montra ou plutôt me fit toucher une vingtaine de torches faites de lanières de bois de pin tressées ensemble et maintenues à laide d'une couche de résine.

Tandis que je recevais toutes ces instructions ou plutôt ces explications , Samson avait plongé ses mains dans une manne remplie du résidu saccharin de l'érable , et le jetait abondamment dans le courant. — C'était là une sorte d'appât très-propre à allécher le poisson. Avant ce jour, j'ignorais ce détail ; mais je compris plus tard de quelle importance étaient ces flocons de mélasse, d'une légèreté qui tenait de la pierre ponce , pour une pêche nocturne sur leDyots.

Nous glissions doucement sur l'onde murmurante , et quand nous eûmes à peu près atteint le milieu , nous demeurâmes immobiles, en attendant que le signal eût été donné et que nous pussions commencer nos opérations,

Nous entendions distinctement, au milieu de ce paysage enseveli dans les ténèbres, le sondes voix et les éclats derii-e des gens du sugar-camp. Bientôt cependant le silence se fit, un coup de sifflet coupa l'air, et une colonne de flamme.-^ illumina de ses rayons d'or des groupes noirs comme l'Érèbe, dont le profil se détachait sur l'azur sombre du ciel. Puis la gerbe de feu se refiéta au-dessus de l'eau : on eût dit la lave d'un cratère qui se jetait dans le courant et y brûlait encore au lieu de s'éteindre.

B Voici le moment d'agir, murmura alors M. Bergeron à mon oreille. Nous allons allumer ces torches , avec lesquelles chacun de ces hommes va nous éclairer, vous et moi ; puis , armés d'un trident dont nous attacherons la corde à notre poignet, nous monterons, vous sur la poupe, moi sur la proue de l'embarcation. Une fois là, attention I N'ébranlez pas la barque; car le moindre choc, le plus léger trépignement se traduisent par une grande commotion une fois qu'on est sur l'élément liquide. »

Je compris la recommandation : car , d'après la règle physique , si la voix n'arrive pas sous l'eau, et si les poissons ne sotjt effrayés ni des paroles, ni des chants, ni des cris d'une personne qui est assise sur le bord d'un bassin , d'un lac ou d'une rivière, il suffît de frapper le sol du pied pour .que tous les êtres nageant à votre portée, sous vos yeux, disparaissent à l'instant avec la rapidité qu'inspire la peur.

Sur l'ordre du fabricant de sucre d'érable, Samson ol Jupiter, — que son maître appelait Jovis, d'une façon amicale , — avaient battu le briquet et mis le feu à deux torches. A l'exemple de M. Bergeron, je m'étais campé sur l'avant de la barque , le corps un peu penché , tenant le harpon par le milieu de la hampe et guettant le moment d'agir, comme le Neptune du Quos ego de Vii^île.

Au premier abord , ébloui par la réverbération de la flamme , je ne distinguai rien ; la surface de l'eau n'était pas même troublée par le frôlement des planches de notre embarcation.

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UNE PÊCHE ACX FLAMBEAUX Ml

Bientôt cependant des éclairs argentins, des étincelles phosphorescentes se croisèrent en tous sens devant mes yeux. C'étaient de petits poissons , attirés les premiers par ce retour inattendu de la lumière et prenant leurs ébats sans compter et sans se méfier de ce soleil factice.

Bientôt ces éclairs , ces étincelles s'allongèrent et prirent des formes plus grandes. Les gros poissons s'avancèrent lentement, attires par la curiosité. Rassurés par la placidité ilu menu fretin, ils pénétraient dans le cercle lumineux, en sortaient et y retournaient , avec le désir de mieux voir. Puis enlin, comme pour se chauffer l'échiné, ils s'aventuraient jusqu'à la surface en remuant les nageoires d'une façon imperceptible et en se faisant légers.

J'aperçus sous mes pieds , à quatre mètres du bateau , un énorme saumon qui me parut d'un poids respectable, et soudain mon harpon fendit l'air en sifflant, plongeant dans le Dyots et entraînant avec lui la proie qui se débattait vainement , car le fer barbelé la retenait sans merci. Le poisson rougissait l'eau de son sang, et avec l'aide de mon 1 lampaphore » je parvins à le hisser à bord, tandis que " M, Bergeron amenait au même instant une magnifique truite, la plus belle que j'eusse jamais. vue en Europe aussi bien qu'aux États-Unis,

Nous continuâmes ainsi, mon ami le Canadien et moi, à harponner deci el delà ; mais je dois avouer que tous mes coups ne portaient pas , car je n'avais point cette habileté que donne seule l'habitude. Tantôt c'était le fer qui tombait dans l'eau trop loin du poisson, tantôt c'était le poisson qui se jetait de côté. Il y avait donc forcément des alternatives de triomphe et de défaite qui se traduisaient par des clameurs de joie ou des imprécations aux dieux infernaux.

Tout à coup , au moment où je venais de jeter mon fer d'une main vigoureuse sur le dos d'un gigantesque « squatnée >> qui se pavanait à bâbord , mon pied glissa sur la planche; et, patatras! je tombai à l'eau en poussant un cri de terreur.

Revenir à la surface et tendre les bras vers Samson pour qu'il me tirât du danger fut l'affaire d'un instant. J'allais atteindre le but, mes mains étreignaient déjà la gaffe protectrice qui devait me ramener à bord , lorsqu'à mon grand étonnement je me sentis tiré par le bras droit.

Je me .souvins alors de la corde qui retenait mon harpon. C'était le poisson perforé par les pointes barbelées qui m'-en- ' traînait à sa suite. Par bonheur, en deux coups de rames, Samson me rejoignit et d'une main ferme me saisit par les épaules pour me réintégrer dans la barque.

Il était temps! Moi qui ne sais presque pas nager, j'allais m'enfoncer vers les sombres bords , n'ayant pour toute monnaie à offrir à Caron et à Pluton qu'un poisson frétillant et peu ou point digne de leurs tables. Ahl pourtant, écervelé que je suis, j'oubliais mon porte-monnaie, contenant trentetrois dollars en billets des États-Unis, dont le passeur de l'Achéron se fiit montré peu satisfait; car

Le moiodre rouleau de mille Eût bien mieux fait son affaire.

Grâce à Samson , je revis la lumière et retrouvai la chaleur en revêtant à la hâte des vêtements de rechange qu'il avait apportés par pure précaution, sans m'en prévenir, à tout hasard; elle hasard l'avait bien servi.

Une fois cette mésaventure oubliée, je recommençai de plus belle mon métier de pêcheur; car j'avais, besoin d'exercice pour ne point me refroidir. Du reste , cette immersion n'avait pas eu et n'eut pas de suites fâcheuses.

Nous péchâmes ainsi , M. Bergeron et moi , tant que dura notre provision de torches ; mais vers onze heures , la lune s' étant levée , il nous parut inutile de continuer notre sport au harpon. 11 fallait songer à relever le fllct placé dans la partie étroite du Dyots.

Sur un appel de Samson et de M. Bergeron, une autre barque se détacha de la rive et vint nous rejoindre. Elle était

montée par les autres engagés du sugai^-camp , qui, nous imitant , à grands coups de galTe et de rames agitèrent l'eau au point de laisser croire que, nouveaux Xercès, nous flagellions un nouvel Hellespont.

Tout en fouettant ainsi l'eau , nous avancions du côté du corpus, et nous pouvions voir, à la lueur du foyer allumé sur le rocher, les morceaux de liège, par lesquels étaient soutenues les mailles à la surface de l'eau , dansant une monaco significative.

Quatre hommes robustes se tenaient, deux par deux, sur les rives du Dyots, tenant chacun une des cordes du fllet, prêts à obéir au signal de M. Bergeron.

« Mon cher ami, s'écria celui-ci, nous allons faire une pêche miraculeuse. Regardez là-bas : ne dirait-on pas une outre gonflée par le vent et près de crever? Halloa f my boys ! up ! Attention ! une ! deux ! trois I »

A cet ordre , les quatre serviteurs tirèrent les cordes à eux , et bientôt le filet parut à la surface de l'eau , ressemblant fort à un hamac que l'on aurait aiTalé au fond de la rivière et ramené ensuite remph de poisson; une poche, en un mot, mais une poche pleine.

Il y avait là , grouillant , soufflant , se démenant « comme du poisson hors de l'eau » , des truites de toutes tailles , des saumons de dimensions diverses : les uns suspendus aux mailles par les ouïes, les autres pris dans les bourses de la double trame ou couchés sur les flis noués.

C'était, en effet, une pêche miraculeuse! car, lorsque l'on eut compté les pièces de la prise , il se trouva qu'il y avait cent vingt-deux ^truites de toute venue, et cinquante -sept saumons, dont le poids variait de 10 à 3 kilos... Le poids total de la pêche s'élevait à 321 kilos I

Au moment où ceci se passait, la lune brillait dans son plein éclat. Elle éclaira notre route , cette blonde Phœbé , jusqu'au sugar-camp, où M. Bei^ron et moi nous rentrâmes à deux heures du matin, harassés de fatigue, mais parfaitement satisfaits du plaisir que nous avions éprouve

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lU UNE PÊCHE AUX FLAMBEAUX

l'un et l'autre à notre chasse aux flambeaux ; moi surtout qui n'avais jamais assisté à pareille fête. .

On comprendra facilement que les beaux jours passés à Wyaconda - Bottom s'écoulèrent avec une rapidité sans pareille. Chaque matin je partais pour la chasse ou pour la pêche ; souvent seul , maintes fois accompagné de mon hdte ; ft le soir, sans bouger de la place que j'avais choisie à l'un des angles du foyer , je faisais un affût des plus agréables.

* Eh bicnl me disait M. Bei^eron en me ramenant à Chicago, vous êtes-vous ennuyc dai^ ma cabane du milieu du bois?

— Certes non , et je vous dois mille remercîments pour votre parfaite hospitalité.

— C'est moi qui suis votre obligé , mon cher compatriote, car vous avez aidé mes gens à me débarrasser de ces damnées vermines qui me volent mon sucre; et, soit dît en passant, my good friend, je vous avouerai que la récolte a été bonne et que le cash sera considérable.

— Y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander à combien s'élève le produit de Wyaconda-Bottom?

— Ma foi, non; car je le dis à qui veut l'entendre. Cette ferme, qui ne me coûte pas un sou d'entretien, — et il y PU a peu comme celle-ci , — me rapporte un revenu net de 7,000 dollars. En connaissez -vous de pareilles au monde ? Sans compter le produit de la chasse, fourrures de toutes sortes que je vends aux pelletiers de la compagnie Fur American Association, et le poisson du Dyots, que je sale et que je fume pour servir à la nourriture de mes employés. Lorsque bon vous semblera, cher ami, je vous serai très-obligé de revenir me voir. »

Je confesse humblement ma négligence, sinon mon oubli; car depuis seize ans je suis sans nouvelles du fermier de Wvaconda-Boltom.

Od dit, et sans horreur je n'ose le redire, que le maître queux du maréchal de Saxe lui apprêtait et lui faisait manger ses bottes fortes à la sauce piquante ; mais j'hésite à croire qu'il eût osé lui servir du requin à dîner.

A moins d'être nègre de la Caroline du Sud ou de la Floride, il est permis de professer cette opinion , et je déclare sans sourciller, par expérience, qu'il n'est point un ragoût plus détestable qu'une rondelle de ce squale vorace, Carême lui-même. Chevet, Potel ou Chabot prissent-ils le soin de l'assaisonner à la sauce rémoulade faite avec la plus pure huile d'olive d'Aix et la meilleure moutarde de Maille à l'estragon ' .

' Od m'a assuré que la chair des petits qj'on trouve dans le veolre d'unemère, — d'une r«^umf,—esl fort estimée des amateurs. J'avoue que mon horreur pour tes fœtus en général m'a emp£ché de goûter à celui-là en particulier.

Tout maria dont le palais n'aura pas été émoussé par l'usage du piment ou de l'alcool partagera mon aversion , et pourtant, qui le croirait? l'apparition d'un banc de maquereaux, de dorades ou de harengs ne met jamais équipage d'un navire en si belle bumeur que la présence d'un seul requin dans les eaux de la coque flottante.

J'ajouterai, pour mieux faire comprendre ceci, que l'aspect du monstre éveille chez les matelots une haine facile à comprendre; car tous ont juré guerre sans merci ni pitié à ce féroce squale parfaitement nommé , si véritablement son nom dérive du mot requiem-.

Certains auteurs sérieux déclarent comme fort paradoxale cette étymologie dérivée du latin , et c'est aux langues Scandinaves qu'ils empruntent celle qui, selon eux, est bien plus rationnelle. En Norwége, on appelle le requin kaakierring , ce qui signifie : « chien qui happe et mord, » Mes lecteurs prendront la plus convenable de ces deux origines, celle qui leur conviendra le mieux.

Les anciens nommaient aussi le requin (amïa, mot dérivé du mot grec Xufuï, qui signifie « gourmandise s.

Requiem, ou kaakierring , ou lamïa, le nom ne fait rien à l'affaire; les matelots n'ont pas besoin de savoir ce qu'il en est pour professer la baine la plus implacable contre ce hideux compagnon, qui, pareil k ces oiseaux de proie volant au-dessus des armées pour guetter les cadavres et s'en repaître, suit le navire, attendant l'heure où la mer amènera un morceau de chair humaine à sa portée. Du reste, le requin ne fait point fl de tous les autres débris que le coq ou les gens de l'équipage rejettent par-dessus les drisses.

Un révérend jésuite, le père Labat, qui me paraît avoir vécu dans l'intimité des requins de son époque, affirme de la façon la plus décisive que les squales préfèrent la chair des noirs à celle des blancs, — bons petits requins 1 — et cela parce qu'elle est plus parfumée et plus savoureuse. H ajoute même — qu'on se le dise ! — que les Anglais sont plus

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prisés des requins que les Français. Il paraît que le Gaulois , s'il ne manque pas de sel , manque tout à fait de saveur. Quelle chance pour lui ! mais je ne conseillerais à aucun Français" de trop se flcr à cette prédilection des requins. Si par malheur, et cela pourrait arriver, le squale auquel, sur cette assertion , vous ou moi , ami lecteur , confierions notre peau n'avait pas déjeuné, nous pourrions bien passer un vilain quart d'heure. Sans doute, tel est du moins mon avis, les requins du xix* siècle n'ont point conservé les moeurs de leurs pères et de leurs ancêtres, et je puis assurer que les marins en voyage n'ont pas de plus vif désir que celui de s'emparer de ces poissons carnassiers et de les torturer d'une façon que n'a point prévue la loi Grammont.

J'allais un jour de New- York à Boston, sur un sloop finement gréé et monté par un joyeux équipage. Nous étions partis du quai de la Batterie à six heures du soir , afin de profiter de la marée montante pour remonter le Easl-River, passer à Hellgate, et entrer dans l'Océan à la pointe de la Longue-Ile.

Au point du jour, nous naviguions déjà en pleine mer dans la direction de Newport, lorsque*la vigie signala un requin. Au même instant un matelot saisissait un émérillon , énorme hameçon d'une force proportionnée à celle du squale gigantesque, l'amorçait d'une tranche de lard et le jetait à la mer.

Les matelots, au comble de la joie, s'interpellèrent l'un l'autre :

« Ohé! ohé! halloal venez voir, Jim. Regardez, CarroU! Neel 1 Ruben I Sam 1 II va joliment se régaler.

— Diable! c'est la baleine de Jonas!

— Damnation! quelle gueule 1

— En douceur! ne poussez donc pas comme ça! Il y a place pour tout le monde.

— Tiensl l'écumeur de mer s'est viré sur le dos. Il tirel D(j par Jupiter, il n'en a croqué qu'une bouchée.

— Ahl il y prend goût, le voilà qui revient à la charge.

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— Un moment! un moment! ne vous pressez pas! Ne dirait-on pas qu'on vous a volé votre ration ! Paix là, écureuils d'eau salée ! et pare à tirer ! »

Le silence et le calme succédèrent à cette injonction du maître qui commandait la manœuvre. Les dix hommes de l'équipage se pressaient contre les bastingages , prêts à serrer la ligne et à supporter le choc, dès que la prise serait définitive et qu'il serait temps d'exécuter l'ennemi

L'un tenait la hache , l'autre façonnait un nœud coulant destiné à servir de lazo autour des nageoires du monstre. Un troisième glissait la ligne dans une poulie , et quelques. autres se la passaient de main en main.

Quant au capitaine, à son second et à votre serviteur, se dressant sur les haubans et se penchant au-dessus de la coque, ils regardaient avec curiosité cette prise importante, tandis que trois passagères et un gentleman de Massachussets, la tête passée à travers les saborda,. prenaient le plus grand intérêt à la capture du squale.

Pendant que ceci se passait, le requin, plus heureux qu'adroit, avait mordu à rémérillon sans se laisser prendre. L'émotion gagnait la galerie. On ne prononçait plus une seule parole. Seulement, après un silence prolongé, on entendit le maître s'écrier :

« N'ayez pas peur, gentlemen! le pirate est alTriandé , il a mis toutes voiles dehors et finira avant peu par se jeter sur le fer, alors même qu'il aurait mangé tout le lard,... Heup! ça y est! »

En effet, le monstre, dont la gloutonnerie l'emportait sur la prudence , avait happé l'hameçon et se livrait « nageoires et queues liées » à l'équipage du Triumphanl .- tel était le nom de baptême de notre sloop.

A ce moment suprême, un hourra général se fit entendre : l'équipage était au comble de la joie. On le hissa hors de l'eau , et l'adroit gabier qui tenait le nœud coulant parvint à le faire glisser avec une adresse merveilleuse sur

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le corps du squale, dont les convulsions terribles ébranlaient les parois du navire et excitaient l'hilarité générale.

Après de nombreux efforts on parvint à hisser le requin sur le pont, et il retomba lourdement au milieu des spectateurs , qui lui avaient fait place dans la crainte d'être atteints par un terrible ftoup de queue.

Le matelot armé de la hache se hèta , du reste , de porter au squale un grand coup de l'instrument à mi-ventre, afin de le mettre hors d'état de nuire.

Celui qui avait été péché par les hommes de l'équipage du Triumphant avait dix-sept pieds de long, et passa à juste titre pour un des monstres les plus énormes de l'espèce; car, au dire des matelots et du capitame, les requins ne dépassent que fort rarement la mesure de douze à quinze pieds. Au delà ce sont des exceptions.

Le poids de notre prise était de mille deux livres , et jti pus à mon aise , dès que les dernières convulsions de l'agonie furent terminées, l'examiner â loisir, l'étudier, compter le nombre de ses dents, la conformation de sa gueule foi^ midable et la force de ses nageoires. Je compris, alors seulement, comment le requin serait le véritable fléau des mers si la nature l'avait constitué de façon à pouvoir satisfaire aisément sa voracité. La terrible ouverture armée de crocs pointus comme des aiguilles s'ouvrait à un pied au-dessous de l' extrémité de son museau, et, à l'aide d'un bâton, je parvins à ouvrir cet élau serré par la mort, afin de pouvoir examiner à loisir la forme intérieure de ce « palais inhabitable » pour toute créature humaine. J'usai du reste de la plus grande précaution; car je me rappelais d'avoir entendu dire à un de mes amis de collège que son père, capitaine du port de Marseille, ayant fait un jour l'imprudence de fourrer son poing dans la mâchoire d'un requin coupé en morceaux, avait eu les téguments de la peau sciés et la chair même tellement lacérée , qu'on avait été forcé de lui faire l'amputation du poignet.

Dieu, « qui fait bien ce qu'il fait sans en chercher la

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lîi L'HISTOIBE DE SIX REOUINS

preuve, » a forcé le requin à pousser d'abord sa proie devant lui , afin de pouvoir se retourner et la saisir en se plaçant sur l'échiné. Cette nécessité a cela de bon, qu'elle donne au poisson ou à l'homme poursuivi la chance de s'échapper, si ni l'un ni l'autre ne perdent leur sang-froid en présence du danger.

Les mâchoires du squale capturé étaient armées de six rangs de dents disposées de telle façon que, lorsqu'il en tombe une , il s'en trouve aussitôt une autre pour la remplacer. Ces dents , fort dures . triangulaires , étaient aiguës et dentelées sur leurs bords comme l'est une scie. Celles de la première rangée saillaient hors de la gueule; celles de la seconde étaient droites, et les quatre autres s'inclinaient vers le fond de la gueule. Les yeux , très-petits et presque ronds, placés sur le côté de la tête, me parurent peu propres à suivre une proie sachant se défendre et ruser ^vcc son ennemi. Ce qu'il y avait, à mon avis, d'aussi terrible que lès dents, c'étaient la queue et les nageoires du squale, trèslongues et élastiques comme l'est une tige d'acier.

Les matelots du Trtumphant, impatients de me voir ainsi leur faire attendre la continuation de leur sport, murmuraient déjà entre eux quelques mots équivalents à ceux de lascar et de terrien, connus dans l'ai^t de nos navires de guerre et de commerce; je devinai alors, à la présence du maître coq armé d'un long couteau, que je devais céder ma place au sacrificateur du bord. Celui-ci, me faisant la révérence, enfonça l'instrument tranchant dans la chair encore palpitante , et dépeça le requin comme il eût fait d'un veau ou d'un mouton.

11 va sans dire qu'on écorcha le squale , et que sa peau dure et rugueuse fut partagée entre tous les matelots , qui la conservèrent pour la distribuer, lors de leur arrivée à terre, à leurs amis menuisiers ou tourneurs , très-amateurs de cet outil fourni par la nature, à l'aide duquel ils polissent leur bois mieux qu'avec tout autre instrument.

Le cœur arraché de la poitrine du requin palpitait une

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heure, après le dépècement , comme s'il eût été à sa place dans un corps en vie; et, fait singulier, trois jours après notre pêche , il tressaillait encore de mouvements convulsifs, comme s'il eût été enfoui à sa place dans un corps animé. Je n'y aurais pas cru , si je ne l'eusse vu de mes deux yeux : oubliant mon rôle d'incrédule , je devins un des plus fervents adeptes de la croyance au magnétisme animal.

La tête avait été soigneusement séparée et jetée dans un baquet, pour qu'elle y dégorgeât de façon à être prête à la cuisson. Généralement c'est le présent offert au capitaine ; mais cette fois-ci c'est à moi qu'elle fut destinée , et je dus , sur la déclaration du maître, qui m'apprit l'intention de l'équipage , « arroser ma tête » de façon à ne pas être traité de ladre et de " cambusier failli ».

La chair du requin fut assaisonnée en ragoût, fricassée, friture, matelote, à toutes les sauces, ,1e voulus goûter aux unes et aux autres; mais, je le confesse humblement, j'eus le malheur de ne trouver cette chair bonne d'aucune façon. Les matelots eux-mêmes n'y touchaient que du bout des lèvres, et l'un d'eux me confia, sous le sceau du secret, qu'à part l'assaisonnement, ce qu'il trouvait de meilleur dans le requin, c'était la double ration de liquide qui leur était toujours accordée lors de la prise d'un requin. Pour eux, ce n'était qu'une diversion aux haricots , au porc salé et aux autres comestibles de la même espèce.

La tête du requin de Newport figura longtemps à New- , York dans mon cabinet de garçon ; mais , avant mon départ pour l'Europe, j'en fis cadeau à mon ami Russel, un des meilleurs avocats de la cité impériale, l'honneur du barreau américain, et Je suis sûr qu'il l'a gardée en souvenir de moi '.

> Au moyeo dge, les orfèvres enchâeEaieat dans de l'argeat les deoU du requin , et les habitants des campagnes les portaient suspendues à leur cou comme un talisman ioraillible contre la peur. Les nègres américains ont conservé cet usage; seulement ils es dispensent de ta garniture dorée.

Les requÎQs se divisent en trois classes, qui sont le requin gris , le plus commun , le peavr-bleue et le marteau. De tous ceux-là le moins dangereux est le peau-fe/eue , et pourtant voici ce qui m'arriva certain matin , sur les côtes de New-Jersey , où j'étais allé passer la saison d'été.

Un de mes amis et moi nous étions allés, en pleine mer, en compagnie d'un excellent fisherman, nous livrer au doux plaisir de la pèche aux blue-fishes , lesquels , soit dit en passant, ne sont pas autre chose que des loups d'une exquise saveur, abondant sur les côtes américaines, comme les sardines dans la Manche et la mer du Nord,

Malgré tous nos soins , en dépit de notre patience, le poisson ne mordait pas; nous avions bien jeté à la mer des amorces de toutes sortes, apportées exprès de la terre ferme, les lignes ne bougeaient point, et cependant de temps à autre un violent zigzag se faisait sentir dans les profondeurs de l'Océan, traduit à la surface par un remous que nous cherchions vainement à expliquer. Vingt fois nous changeâmes de place, et toujours le même phénomène se produisait sous notre embarcation.

A la fin , cependant , le patron de la yole me saisit le bras au moment où je m'y attendais le moins.

B Là-bas, regardez, s'écrie-t-il sotlo voce, comme s'il jouait le mélodrame,

— Qu'est-ce donc? un kraken , un serpent de mer?

• — Non pas, Dieu merci! et pourtant c'est aussi terrible, c'est... mais regardez donc... c'est...

— Quoi?

— Un requin.

— Tant mieux! m'écriai-je, le monstre va payer pour les blue-fîshes que nous ne prenons pas à cause de sa présence.

— Mais... objecta mon ami, garçon très-timide et quelque peu demoiselle, nous n'avons rien de ce qui est nécessaire pour happer le squale, et puis... il me semble que nous allons courir un vrai danger... inutilement.

— Je réponds de tout, répliqua le flsherman ; et voici

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la ligne convenable pour la capture que nous allons entreprendre ; seulement, au lieu de le tirer à bord, ce qui serait vraiment périlleux, eu égard à la légèreté de la yole, nous le noierons.

— Le noyer! fis-je , et comment cela ?

— Vous allez voir. »

Il est peu de personnes qui n'aient entendu parler de la voracité des requins , qui avalent tout ce qui tombe à la mer. D'ailleurs celui-ci ne semblait pas difficile à nourrir; car, devenu plus familier et alléché probablement par l'odeur de la chair fraîche , il s'était approché et montrait son échine à la surface de la mer, s' ébattant comme un thon ou une bonite.

Mon ami tremblait, car notre visiteur mesurait à vue environ vingt à vingt-deux pieds.

Déjà il avait dévoré un boisseau de débris de choux , de carottes , de cosses de pois que nous avions emportés pour amorcer les blue-fishes, et nous étions à court pour nous amuser à ses dépens , lorsque notre patron , saisissant une petite bouteille qui avait contenu un quart de litre d'eaude-vie, la jeta à l'eau, où elle fut avalée en un clin d'œil par notre requin.

« Allons I fini, le drôle est en bon appétit, il s'agit de ne pas le manquer. Il y a parmi les provisions un morceau de jambon; ces gentlemen voudront-ils en disposer en faveur du requin?

— Parbleu 1 »

Aussitôt pris , aussitôt pendu , ou plutôt accroché à l'hameçon attaché par des fils de laiton , le morceau de jambon, — un vrai Cincinnati- ha/m, — flotta dans notre sillage, retenu à notre yole par un cordage de quatre centimètres de grosseur.

Le patron laissa filer la ligne, afin de mettre la viande de porc sous le nez du squale. Il arrive souvent que le requin avale immédiatement la proie perfide qui lui est offerte; mais cette fois-ci, faisant trêve à sa voracité habi-

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tuelle, i) tourna et retourna sur lui-même avant dtf happer l'émérillon.

Il se décida enfin , et se plaçant sur le dos , ou plutôt sur le côlé, l'hameçon et l'appât disparurent tout à coup dans sa gueule , qui me parut avoir et qui avait , en effet , deux pieds de lai^.

Au même moment , notre patron donna une secousse à la ligne, afin de fixer rémérillon dans l'estomac ou dans la mâchoire du monstre marin.

Au coup sec qui ébranla notre embarcation nous comprîmes, mon camarade et moi, que le requin était pris, et nous poussâmes un cri de joie, auquel le squale répondît par un atroce coup de queue.

Là commençait le moment difficile de l'opération. Il s'agissait de laisser filer habilement la ligne , puis de la ramener afin de lâcher de la corde à la moindre résistance. Le pêcheur s'acquitta si bien de ce travail, qu'il parvînt, en un quart d'heure, à fatiguer tellement le requin, que celui-ci, épuisé par cette lutte bizarre, arriva, immobile, à une portée de gaffe de notre membrure. Un seul coup de queue eût suffi pour briser et éventrer notre yole; le squale ne songea pas , ou ne put pas avoir recours à ce moyen de défense. Bientôt il se débattit faiblement contre nos efforts, et notre patron, lui passant un cordage en dessous des ouïes, l'amarra à la proue de la yole et fit voile vers le rivage.

Dès que nous eûmes rais pied à terre, nous échouâmes !e monstre sur le sable , où il se livra encore à quelques écarts peu dangereux, car il était presque mort. Néanmoins, par mesure de précaution, le pécheur lui lia fortement la queue et lui enfonça dans la gueule une barre d'anspect, de façon qu'il ne lui prit point la fantaisie de mordre, du moment qu'il n'avait plus le moyen de frapper. Puis il procéda à l'ouverture des flancs de ce terrible poisson, et quelle ne fut pas l'horreur que nous éprouvâmes tous les trois, en trouvant en entier dans l'estomac de ce squale d'enfer une cuisse arrachée au cadavre d'un nègre vivant.

L'HISTOlBE DE SIX REQUINS 137

car la chair était encore fraîche, quoique imprégnée d'une odeur toute particulière, résultat de la matière visqueuse dont elle était enduite !

Nous apprîmes le lendemain, en lisant les journaux, que cet horrible accident était arrivé à bord d'un navire venant de Norfolk. Un matelot nègre ayant voulu se baigner, dans un moment de calme, sur les côtes de New-Jersey, à un mille de l'endroit où nous péchions, avait aperçu tout à coup un requin au-dessous de lui. Il avait poussé un cri pour pré-; venir ses compagnons et demander du secours : on lui avait bien tendu une corde qu'il s'était attachée sous les aisselles afin d'être enlevé; mais, quelque rapidité qu'on eût mise à ce mouvement, on n'avait pu tromper la vigilance du monstre, qui, s'élançant hors de l'eau en même temps que l'infortuné, lui avait coupé une cuisse aussi net qu'avec un couteau ', Le matelot était mort des suites de l'hémorragie.

Après avoir respectueusement enfoui ce débris humain, nous continuâmes nos fouilles dans le cadavre du squale, et quel ne fut pas notre étonnement d'y trouver un couteau et un ananas tout entier 1 Ce bizarre amalgame avait son côté plaisant. Le misérable assassin avait déjeuné d'un fruit et soupe d'un nègre. La seule chose qui fut inexplicable, c'était la présence du couteau dans ses intestins, Probable-

1 Le requin esl Irès-vorace de chair humaioe. La plupart des navigateurs assurent qu'il attaque plus volontiers le nègre que le blanc. Ce qui ferait croire que cet horrible poisson esl doué d'un odorat Irès-développé, c'est que les bâtiments négriers sont toujours suivis d'un grand nombre de requins. Du reste, si les requins ont une folte passion pour les nègres, ceux-ci ont par contre une haine terrible coulre eux. Lorsqu'un nègre découvre un squale, il plonge au-dessoua de lui, un couteau à la main , et lui ouvre le ventre. Les Arricains ont une telle habitude de ces expéditions, qu'ils manquenl rarement leur coup. Les uègres des plantations de la Caroline passent pour de très-hardis tueurs de requins. J'en ai connu un, chez M. Hammerford, à quelques milles de Charleston , qui avait tué ou plutdl éventré trenle-trols requins, et â qui on avait donné le sobriquet de Skark Kilter. C'était te « Gérard » des

128 L'HISTOIRE DE SIX RE(|l1l^5

ment il avait eu le désir de peler son ananas ; mais le temps lui avait manque, ou bien son caprice avait disparu.

Le troisième requin au supplice duquel j'ai assisté se trouvait dans la baie de New-York , le long de la longue île. J'étais allé à Governor's-Isiand, faire visite à un officier de l'armée américaine casemé dans le fort, quand tout à coup, au milieu de notre entrelien, des cris terribles mêlés d'éclats de rire se firent entendre au dehors. Le capi- .taine Scott ouvrit sa fenêtre, qui plongeait sur la petite anse close devant laquelle se dresse le fort , et vit une douzaine de soldats jetant les uns des lazos , les autres des harpons au milieu du pond d'eau salée dans lequel tourbillonnait un poisson aux formes étranges, à la taille démesurée.

« Mes hommes ont fait un requin prisonnier, me dit-il ; c'est le quinzième depuis un mois.

— Ah! grand Dieu!

— Mort de ma vie! je voudrais que ce fût le dernier, car il nous est impossible de nous mettre à l'eau de peur d'être croqués, et cela manque de charme, par le temps torride qu'il fait aujourd'hui surtout '.

— Allons-nous inspecter le requin? demandai-je à mon ami.

— Soit, si cela vous est agréable; 6t d'ailleurs je ne suis pas fâché de voir comment ces hommes vont s'y prendre pour lancer le requin à la mer.

— Lancer le requin à la mer? Ont-ils donc l'intention de lui rendre la liberté?

■ — Non pas précisément; mais je ne vous en dis pas davantage , cher ami : vous allez juger par vous-même. >>

Quelques secondes après cet entreiien , nous étions , le capitaine Scott et moi , sur le bord de la petite baie où se dé-

1 La baie de New-York et ta pljpart des rades de l'Allantique sont mlestéea de requins, au point de rendre toute baignade impossible. On attribue à l'abondance de nourriture amoncelée dans les portB de mer américains la présence de ces horribles monstres de l'Océan.

battait le requin harcelé par les soldats. L'un d'eux, après maint essai infructueux, était parvenu à lui lier fortement un bout de chanvre à la queue, et, à l'aide de ce chanvre tissé, on avait amarré deux futailles ensemble, pour que le requin en fût le remorqueur.

C'était un supplice inventé par un des soldats, qui l'avait vu pratiquer par des matelots français.

Nous étions à la haute marée, aussi la baie de Govemor's- Island était bien remplie; il ne fut donc pas difficile d'opérer le a lancement ». 11 ne s'agissait que de débarrasser l'entrée du chenal, ce qui fut fait en un clin d'œil; puis, une fois ce chemin libre, le requin fit force de nagaoircs, et s'avança lentement, entraînant à sa suite les deux barriques.

J'avoue qu'il semblait peu satisfait de ce travail imposé ; mais enfin , comme le forçat , il espérait sans doute trouver le moyen de se débarrasser de ses entraves. Ce bonheur ne lui arriva pourtant pas; car deux ou trois jours après, les pêcheurs de Manhatlau-Bay procuraient au New-York H&rald la bonne aubaine d'un fait divers apprenant au public qu'ils avaient trouvé un requin noyé, à la queue duquel des matelots, — ils ignoraient le fond de l'histoire, — avaient trouvé plaisant d'amarrer deux tonneaux vides.

Le brigand, l'assassin, le forçat des mers avait franchi soixante milles avant de trouver la mort.

Voici ma quatrième histoire, dans laquelle j'ai jqué le principal rôle en présence de trois requins.

.l'ai dit , plus haut , que les requins abondent sur les côtes des États-Unis; mais ces horribles monstres sont encore d'une race plus hideuse que celle de leurs congénères d'Europe. Une singularité digne de remarque, c'est que les « piloles' n, — rem&ras, — qui accompagnent ordinairement

■ On sait que, dans la Médilerrenée el sur les côtes du vieux contjneat, le requin est toujours accompagné par deux ou trois poissons longs d'un pied environ et Iransversaleraenl rayés de bandes noires, qui se lleonenl fort souvent colléâ sur son corps. Leur nom de piloles vient de ce qu'ils marchent d'ordinaire devant le requin, dont ils semblent être

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!e requin de nos mers, abandonnent celui de l'Amérique du Nord, On prétend dans le pays que ce pirate des mers mangerait même ces amis, » et telle est la raison pour laquelle aucun poisson n'ose s'aventurer trop près de lui.

J'ai failli me laisser croquer un jour par trois de ces ter^ ribles poissons, et je terminerai ce chapitre en racontant les détails de celte épouvantable rencontre.

Non loin de Beaufort, sur les côtes de la Caroline du Sud, il existe un banc de sable, langue de terre d'alluvion très-avancée dans la mer. Ses habitants nomment cet endroit Eggs-Bank (le banc des œufs) ou plutôt a le sol du frai »; car c'est là qu'an dire des pêcheurs de la côte, tous les poissons de ces parages viennent déposer leurs œufs dans la saison.

À la marée haute, ce banc de sable est couvert parles eaux ; mais , pendant une tempête , rien n'est plus pittoresque (jue de voir les vagues s'élancer furieuses contre cet obstacle, et retomber en écume de l'autre côté du récif.

Souvent, en temps calme, à la marée basse, pendant mon séjour chez M. EUiott, je m'aventurais, suivi d'un de ses nègres, le vertueux Caïn, sur cette plage sablonneuse, armé d'un léger harpon destiné à la fois à prendre du poisson et à transpercer les tarentules de mer, — très-abondantes dans les interstices des galets, — dont les morsures passent pour être fort venimeuses.

les éclaireurs. Le monstre vorace qui engloutît tous les poiËSODs se trouvant à sa portée respecte ses petits compagnons, comme Tait le lion d'un chat ou d'un chien prisonnier avec lui. On a vu des « pilotes <• se laisser hisser à bord d'un navire sur le dos du requin auquel ils s'étaient cramponnés. Pendant un voyage fait aux grandes Indes, un capitaine de CharieehDD avait vu, après que son équipage se tut emparé d'un énorme requin, le pilote s'agiter dans l'eau et sauter à la surface en suivant le bâtiment. On le distingua ainsi pendant deux heures environ , et il ne s'éloigna que lorsqu'il eut perdu l'espoir de revoir son compagnon maritime. On trouve quelquefois sur les requins de petits poissons que l'on nomme suceui's, — en anglais sucfters, — parce qu'ils sont tellement cramponnés à la peau du squale, qu'on a peine k les détacher.

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L'HrSTOIRE DE SIX REQUENS 131

Je me plaisais à voir les basses et les hallibuls naviguer è fleur d'eau , sans crainte , ignorant le danger et s' avançant presque jusqu'à mes pieds.

Restais-je immobile, rien ne bougeait, si ce n'est leurs nageoires mises en rotation afin de les soutenir dans l'eau ; mais, dès que je levais le harpon, tout disparaissait dans l'écume du ressac.

Un jour, la température chaude et énervante m'inspira la pensée de me jeter à la mer , dont l'eau hmpide et la surface calme m'engageaient à jouir des délices d'un bain... de pieds.

Je pris des mains de Caïn les lignes que j'avais apportées, et. suivi par le nègre, qui portait mon harpon et le panier contenant mes amorces , je m'avançai dans l'eau , les jambes .nues, à peine protégées par un pantalon de toile, jusqu'à la distance de vingt mètres en avant loin du rivage.

Je demeurai là, sans y songer, jusqu'à ce que la marée eût presque couvert VEggs-Bank. Caïn, qui suivait les mouvements d'une ligne que je lui avais confiée, n'avait pas plus que moi pensé au retour forcé sur la terre ferme; mais, se retournant tout à coup, il poussa un cri de terreur.

Je regardai, et jugez de mon effroi quand j'aperçus à quelques mètres de nous, entre le banc de sable et le ressac, un énorme requin nageant dans notre direction avec la plus grande rapidité I

« Mon harpon! dis-je à Caïn. Ne me quitte pas d'une seconde , et crie comme moi.

— Ohl good God! répliqua le noir, dont les yeux démesurément ouverts semblaient sortir de leurs orbiles, voici un second shark à votre gauche, »

Caïn avait raison.

Quelle ne fut pas ma consternation , lorsqu'au lieu de deux requins j'en aperçus trois, voguant de conserve comme eussent pu le faire des pirates liés entre eux par un pacte , et se proposant de s'emparer d'un galion chargé d'or!

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Sans nul doule , c'était ou à la présence de Gain , ou à l'odeur nauséabonde de nos amorces de pêche , que je devais la visite de ces [rois monstres.

Si ces sharks nous attaquent, disaia-je en moi-même, nous sommes perdus. Il n'y a pas un moment à perdre, soyons audacieux! c'est là notre seul moyen de salut.

Je renouvelai mes ordres à Gain, et m'avançant armé de mon harpon contre le premier requin , je m'élançai sur lui , le frappant violemment sur la tête, criant en même temps de toutes mes forces , tandis que la voix de Gain , quelque pou enrouée par la peur, accompagnait la mienne, pendant que ses bras agitaient l'eau avec force.

Cette conversion stratégique réussit : les requins effrayés se sauvèrent dans les eaux profondes, et nous regagnâmes la côte en courant, sans regarder en arrière, jusqu'à ce que nos pieds fussent tout à fait hors de l'eau.

Être dévoré vivant par des requins n'est pas le genre de mort que je préférerais, je l'avoue; et à l'heure qu'il est, tout en écrivant ces lignes, malgré le nombre d'années écoulées depuis cette aventure, je tremble encore, ému par une terreur impossible à réprimer.

Souvent, depuis, je me suis trouvé sur le bord de la mer en Amérique et en Europe, les poissons bondissaient devant moi, les coquillages brillaient sur le sable fin, sous une couche d'eau limpide et tremblante, et cependant j'hésitais à me donner la jouissance d'un bain.

Tout au contraire, cet as|>ect me rappelait les tarentules ii'Eggs-Bank, et je croyais voir au large, sur la croupe d'une vague, les trois requins qui avaient comploté mon meurtre et résolu de déchiqueter mes membres afm de s'en [larlager les lambeaux.

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Je ne crois pas que l'histoire de Terre-Neuve ' soit bien connue de la plupart de mes lecteurs , et c'est pour cette raison que j'ai voulu faire précéder le récit de l'excursion que

! NewfouDdIaad ou Terre-Neuve, célèbre par ses pêcheries et par ses cbiens magaiRqueE, eat uae ile qui mesure 300 milles de longueur du nord au sud, et dont la moyenne largeur, de l'est à l'ouest, est d'environ 200 milles. Elle a un millier de milles de circuit et 36000 de superficie. Elle mesure 3 millions d'acres de plus que l'Irlande; mais, en déduisant l'étendue de vastes lacs intérieurs, elle a une surface égale A celle de cette Ile. Sa forme est celle d'un triangle irrégulier dont la base est au sud. L'île devient plus étroite â mesure qu'elle se rapproche du nord. La côte occidentale' est plus régullËre et plus continue que les autres eûtes, quoique brisée encore en bien des endroits; la cdte orientale est la plus accidentée : ce ne sont â tout instant que baies, caps, ilôts et promontoires.

Le cap Riche est A l'extrémité sud de l'île, sous le J6* degré 40' de la-

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j'ai faite dans ces pêcheries lointaines d'un précis historique de cette possession franco-anglaise , découverte par un Vénitien célèbre, Jean Gabot, en 1497.

Terre-Neuve devait être, pour la Grande-Bretagne, un des principaux fondements de sa puissance maritime; cependant , à cette époque , l'ignorance des Anglais retarda pendant plus d'un siècle les immenses profits qu'ils devaient retirer de leur Newfoundland , et ils ne pensèrent guère à coloniser le pays que cent ans plus tard. Le voyageur Hore , qui visita ces parages en 1536 , c'est-à-dire trente-neuf

litude nord et le 55= degré de longitude ouest de Greenwioh. C'est un promontoire d'une grande importance pour les navigateurs; car c'est le point de l'Amérique le plus rapproché de l'Europe. Il est à 1636 milles d'Irlaude, ce qui est un peu plus de la moitié de la distance e^iistant entre New-York et Liverpool. Tous les steamerâ transatlantiques septentrionaux allant des Etals-Unis en Grande-Bretagne passent en vue de ce cap. Si, doublant le cap Race, on s'avance vers la côte orientale, on rencontre les magniilques baies de la Conception, de ta Trinité et de Bonavista. Si l'on s'avance vers l'ouest, on découvre les baies des Exploits, de Notre-Dame, et la baie Blanche. Au nord sont les baies Orange, Hare et Pistolet, ainsi que d'autres plus petites.

Dans l'Intérieur de l'île, on découvre six ou sept grands lacs de 20 à go milles de longueur et quarante à cinquante pluB petits, d'où s'échappent des cours d'eau qui vont se jeter dans la mer.

La principale ville et le meilleur port est Saint-Jean , sur la partie sud delà côte orientale, entre Torhay au nord et la baie de Bulis au sud. Le port est fermé par un creux entre deux hautes m t g L té si bien fortifiée, qu'elle défierait les forces nai I les pi d l bl En temps de guerre , une énorme chaine est s pe d t 1 d

rochers qui dominent l'entrée du port, et rend mp =a bl 1 g t

La ville de Saint-Jean est bâtie au fond du port t élè g d 11 m t au-dessus de la mer. Les maisons sont pour I pi p t t t bois; les rues sont étroites ou irrégutiéres. La m t ë d I p p 1 t ost composée de pêcheurs.

Les Terre-Neuviens sont au nombre d'environ 100 000 I m t é i cend des Français, et l'autre moitié des Anglais. Plus d 1 m t d 1 population est catholique, fait qui s'explique par le grand nombre d'Irlandais élablis dans cette tle. Les églises d'Angleterre, d'Ecosse et ta secte méthodiste ont cependant des adeptes zélés. A leurs temples sont attachées des écoles qui reçoivent beaucoup d'enfants.

ans après la reconnaissance de Cabot, manqua d'y périr de disette avec tous ses compagnons , quoique le poisson pullulât autour de lui. Les chartes octroyées par Henri VII, pour y fonder des pêcheries , ne produisirent d'abord aucun résultat. L'île ne comptait encore que soixante-deux colons en 1612 , el le nombre des navires pêcheurs s'élevait tout au plus à une cinquantaine.

Les Français ne commencèrent à s'adonner à la pêche de la morue qu'en 1540, après que François I" eut fait explorer les parages de Terre-Neuve, d'abord.par J. Verazzoni , puis par Jacques Cartier, de Saint- Malo, le meilleur marin de son temps. Les établissements sédentaires qu'ils fondèrent sur le littoral n'eurent pas, dans le principe, tout le succès qu'on s'était promis; et ce fut seulement sous le règne de Henri IV que le ministre Sully favorisa de tout son pouvoir la pêche de la morue, en la plaçant sous la protection immédiate du gouvernement. Les Anglais eux-mêmes n'acquirent leur prépondérance dans les mers du Nord qu'après que le célèbre Drake en eut chassé les Espagnols; et leur prise de possession à Terre-Neuve ne date réellement que de l'année 1585,

Le Portugais Corte-Real avait obser\'é partout l'aflluencc extraordinaire des morues sur le grand banc de Terre-Neuve dès le commencement du xvi" siècle. Ce fui lui qui signala pour la première fois cette mine féconde aux pêcheurs européens. Les Espagnols ont attribué cette découverte à Estaban de Gomez , nommé pilote du roi par décret ( real cedula ) de Valladolid, du 10 février 1525, et qui partit cette même année pour aller chercher aussi vers le nord la prétendue communication avec le Gathai. Les marins des provinces vascongades revendiquent la gloire d'avoir reconnu ces parages et de s'être livrés & la pêche des morues cent ans environ avant la découverte de l'Amérique; mais rien n'appuie CCS prétentions. Les documents recueillis sur cette question, et cités dans la belle et importante CollecHon des voyages et découvertes des Espagnols, par don Navarrele, prouvent

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qu'ils ne commencèrent pas à fréquenter le banc de Terre- Neuve avant les voyages de Corte-Real et de Gomez. On consente aux archives de Simancas divers dossiers de la reine dona Juana , parmi lesquels se trouve une licence du roi son père, accordée en 1501 à Juan Ayamonte, d'origine -catalane, pour aller avec deux bâtiments faire des investigations £ur Terre-Neuve [para ir â saber el secrelo de la Tierra Nueva).

Les Anglais , qui s'impatronibent partout , prétendirent un beau jour au droit exclusif de juridiction territoriale sur toute l'île Plusieurs tentatnes de colonisation eurent lieu dans la suite la piemière qui leussit fui faite en 1623, par sir George Calvert, devenu plus tard concessionnaire de la province de Maryland. En 1633 , une colonie irlandaise arriva à Newfoundiand , et fut suivie, en 16S4, d'émigrants anglais. Dans le même temps les Français, qui fondaient un établissement à Placentia", réclamèrent Terre-Neuve, comme faisant partie de la Nouvelle-France , et continuèrent courageusement à faire la pêche avec succès.

Dans les deux grandes guerres de la France contre l'Angleterre qui se terminèrent par la paix d'Utrecht, les principales difficultés, en ce qui concernait l'Amérique, étaient la baie d'Hudson , Terre-Neuve et la péninsule appelée Acadie par les Français et Nouvelle-Ecosse par les Anglais. Ce n'était pas tant la valeur de ces lieux comme colonies qui les faisait disputer, que les facilités qu'ils présentaient pour les pêcheries et le commerce des fourrures. La contestation flnit à l'avantage des Anglais, qui restèrent exclusivement en possession de la baie d'Hudson : on leur céda l' Acadie ou Nouvelle-Ecosse , ainsi que les côtes sud et est de Terre- Neuve , et la juridiction territoriale de l'île tout entière. Ce traité garantit pourtant aux Français le privilège exclusif de la pêche sur la partie orientale des côtes de Terre-Neuve, depuis le cap Bonavista jusqu'à la pointe septentrionale, et de là , sur la côte ouest, jusqu'au cap Riche, sans qu'ils eussent toutefois le droit de s'établir à terre ou d'y ériger d'autres

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constructions que des cabanes de pêcheurs et des dépôts.

Les intérêts français en Amérique eurent bien plus encore à souffrir d'une seconde lutte avec les Anglais , laquelle , comme la première, entraîna deux guerres distinctes et dura plus de vingt années.

De ses vastes prétentions sur l'Amérique du Nord , la France, par le. traité de paix de 1763, abandonna tout, excepté le droit ci-dessus, stipulé dans le traité d'Utrecht, qui lui cédait la pêche sur une partie des côtes de Terre- Neuve ; et l'Angleterre y ajouta la concession des deux petites îles de Saint-Pierre et Miquelon , sur la côte sud-est de Terre-Neuve , mais à condition qu'on ne les fortifierait pas , que la garnison ne compterait pas plus de cinquante hommes, et qu'il ne serait construit sur l'île aucun bâtiment autre que ceux nécessaires aux besoins de la pêche.

La pais de 1783 donna à la France le droit exclusif de la pêche sur la côte de Terre-Neuve , à partir seulement du cap Saint-John , sur la côte est , soit un peu au nord du 50* degré de latitude nord , pour de là s'étendre à tout le détroit de Belle-Ile, en y comprenant tout le rivage occidental de Terre-Neuve jusqu'au cap Bay , extrémité sud-ouest de l'île. Les mêmes droits, ainsi que ceux concernant les îles Miquelon et Saint-Pierre, ont été confirmés à la France par la paix signée à Paris en 1814.

Pendant les deux longues guerres précédentes avec l'Angleterre, les pêcheries françaises avaient été complètement annulées ; mais elles reprirent immédiatement après la paix , encouragées et stimulées par les primes du gouvernement, dont l'usage a continué. La loi française actuelle accorde une prime de 50 francs par homme d'équipage aux navires de pêche français qui sèchent leur poisson sur la côte de Terre-Neuve , et 30 francs par homme pour les navires apportant en France la morue verte. De plus, le poisson provenant des pêcheries françaises, expédié à l'étranger, reçoit une prime qui varie de 12 à 20 francs par quintal métrique de 2*20 livres.

140 LES PËCHERfES DE TERRE-NEUVE

Des Français à Terre-Neuve , passons maintenant aux Anglais. Leur politique, jusqu'à ces derniers temps, a été de traiter Terre-Neuve non comme une colonie ou un établissement , mais comme une station de pâche au profit des marchands anglais de la mère patrie qui s'occupent de cette industrie. D'après la déclaration d'un témoin devant le comité de la chambre des communes en 1793, ■ Terre- Neuve avait été considéré, dans l'ancien temps, comme un grand navire anglais amarré sur les bancs pendant la saison de la pêche, pour la convenance des pêcheurs anglais. Le gouverneur était regardé comme le capitaine du navire ; tous ceux qui s'occupaient des afTaires de la pêche formaient son équipage et étaient soumis à la discipline maritime. «

Un fonctionnaire de l'île qui déposait devant le même comité plaida chaleureusement pour qu'on empêchât les femmes de descendre sur l'île et qu'on en fît partir celles qui s'y trouvaient déjà. Le gouvernement anglais n'adopta pas cette idée ; mais il suivit néanmoins la politique qui y conduisait. On ne fît plus à personne de concession de terre pour s'établir à Newfoundland; et le fait même de l'étabUssement d'un jardin légumier était contraire à la loi.

En l'absence des pêcheurs français, pendant la guerre de la révolution française , la pêcherie anglaise prospéra et devint avantageuse. Le poisson atteignit des prix qu'on regarderait aujourd'hui comme énormes. La pêche de 1814 alla à 1,200,000 quintaux, valant plus de 12,000,000 de dollars. La paix de 181S modifia d'une façon ruineuse le prix du poisson. Le quintal tomba rapidement de 8 ou 9 dollars, à 5, 4 et même au-dessous de 3 dollars. La pêcherie anglaise semblait toucher è sa fin ; au point que la pêche du banc, montée sur une grande échelle par les capitalistes anglais, fut anéantie. Les pêches de la morue, à Terre- Neuve, furent réduites à ce qu'elles sont principalement aujourd'hui: — des pêches de rivage se faisant, dans le voisinage des ports ou près des côtes , au moyen de bateaux ayant de deux à quatre hommes d'équipage. Cependant

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quelques navires de 50 à 200 tonneaux prennent des phoques sur les glaces flottantes pendant les mois de mars et d'avril, et pèchent de la morue et du saumon sur les côtes du Labrador, qui sont considérées comme faisant partie de la colonie de Terre-Neuve.

La population de l'île ayant peu à peu augmenté jusqu'à près de cent mille âmes, et l'endroit n'étant plus considéré comme une station de pèche pour les marchands anglais, le gouvernement changea de politique. On permit aux Terre- Neuviens de créer des établissements agricoles dans celte île , dont le sol el le climat sont cependant peu propices à la culture. En 1833, le parle:nent de la réforme autorisa l'île à avoir, 'comme les autres colonies, une assemblée législative.

La pêche de la morue, à Terre-Neuve, a repris graduellement, et donne aujourd'hui environ un million de quintaux par an ; mais les habitants voient encore avec des yeux d'envie la prospérité supérieure de leuiis rivaux de France. De sérieuses accusations ont été portées contre les Terre- Neuviens au sujet de leurs empiétements sur les pêcheries anglaises, principalement dans le voisinage de Belle - lie ; el, malgré l'activité déployée sur la côte par les navires de guerre anglais, on a expédié un navire colonial pour surveiller les intrus, contre lesquels on criait haro, comme on le faisait, il y a quelques années, contre les pêcheurs américains dans les eaux du voisinage.

Pour prévenir les collisions , devenues inévitables , et afln de définir plus exactement les droits de la France , les deux gouvernements ont fait un traité consacrant le droit exclusîl' des Français de pêcher et de faire usage de la plage , pour les besoins de la pêche, pendant la durée de la campagne ( du IS avril au IS octobre). L'emplacement est borné, à la côte est et à la côte nord, du cap Saint-John au cap Norman, ainsi qu'à cinq ports désignés; plus, une étendue de trois milles autour, sur la côte ouest. Les Français et les Anglais ont des droits égaux sur tout le reste de la côte

ouest. Quant à l'usage de la plage pour sécher le poisson, les premiers jouissent seuls du droit sur la moitié nord , les seconds sur la moitié sud : la ligne de démarcation entre les deux terrains est Rock, point sur les îles de la baie. Le droit au rivage s'étend, sur la côte ouest, à un tiers de mille anglais, calculé à marée haute. Ce droit comporte le privilège de couper du bois, et dénie le pouvoir d'élever aucune construction autre que celle nécessaire aux besoins de la pêche. La France est également autorisée à pêcher et à saler le poisson au nord de Belle-Ile et sur 80 milles de côtes joignant le Labrador, entre Blanc-Sablon et le cap Charles, mais seulement sur les parties de ces côtes qui resteront inoccupées.

Les Français ont de plus le droit d'acheter l'appât sur la côte sud de Terre-Neuve, sur le même pied que. les pêcheurs anglais, sans qu'on puisse essayer de les en empêcher, comme on avait cherché à le faire, en décrétant des taxes ou des impôts. Il a été convenu que si cet achat leur était interdit pendant deux saisons, ils auraient le droit de préparer eux-mêmes cet appât dans une certaine limite. Les mêmes conventions ont été faites à l'égard des Français qui sont autorisés à passer l'hiver à Terre-Neuve , pour veiller à la sûreté de leurs navires et à l'entretien de leurs constructions de pêche, mais à la condition formelle de ne laisser que trois personnes par mille de côtes, et ces individus restent soumis à toutes les dispositions des lois du paya.

Cette convention, je dois le dire, ne fut pas approuvée par la colonie anglaise, qui prétendait que le droit en commun concédé à la France pour Belle-Ile et le Labrador avait pour elle des avantages, en fait, bien supérieurs à ceux d'un droit exclusif. On déclarait, en outre, que ce traité équivalait presque au projet de faire de Newfoundiand une colonie française, en en bannissant les Anglais et les natifs et en y implantant des Français. De toute cette tempête dans un verre d'eau il n'est rien résulté de particulier. Peu à peu les petites rancunes se sont apaisées, et à

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l'heure où j'écris ces lignes, à en croire des renseignements qui sont en mes mains , tout marche pour le mieux à Newfoundland.

1! n'en était pas de même en 1849, lorsque je visitai la pêcherie de Terre-Neuve. A cette époque, quelques navires américains avaient eu maille à partir aveo les indigènes : le capitaine Wilson, du brick de guerre le Montcalm, appar^ tenant à la marine des États-Unis , fut chaîné de se rendre à Saint-Jean pour régler le différend au plus grand avantage de SCS concitoyens, bien entendu. Je ne sais quelle idée folle me passa par la tête d'accompagner M. Wilson, qui galamment m'avait fait l'offre d'un lit à son bord , dans la chambre des officiers. Je commençai par rire delà proposition; puis elle m'apparut portée par le nuage de la fantaisie, souriant â mon humeur vagabonde, et, la veille du départ du Montcalm, j'avais dit oui à son capitaine. Je m'enrôlais à son bord pour quinze à vingt jours.

Je passe sous" silence notre voyage de Boston à Saint- Pierre - Miquelon , le premier rocher qui se montre à nos yeux en arrivant dans les eaux du Newfoundland. Ce qui me frappa le plus pendant cette traversée accomplie par un temps admirable, ce fut la quantité de poissons qui se jouaient dans nos eaux. Ces habitants de la mer, comme - les oiseaux de grand vol, étaient dotés d'une force de natation qui leur permettait de franchir des distances considérables avec une grande célérité, efsur leur route ils avaient à chaque instant la chance de rencontrer quelque aliment à engloutir, sans avoir besoin de s'arrêter un moment. Rien n'était comparable à la vivacité, à la souplesse de mouvements de ces radieuses dorades, à qui la nature avait réparti une puissance de locomotion vertigineuse , lorsque , parcourant les eaux de notre navire lancé à pleines voiles, elles coupaient son sillage comme des éclairs argentés,' passant de l'avant à l'arrière et s'élançant maintes fois hors de l'onde. J'observais avec une attention minutieuse les brillantes coryphènes et les bonites légères qui se balançaient

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dans les remous, les poissons pilotes qui s'attachaient au vaisseau et se 4)laisaient dans son écume, les thons en troupes , dont la pêche providentielle faisait la joie de l'équipage, et ces dauphins navigateurs que le marin signale de loin comme un heureux présage. Avant-coureurs d'un vent frais, ils arrivaient du bout de l'horizon, bondissant sur la lame comme pour saluer leMontcalm, plongeaient sous sa quille, le croisaient dans sa marche et revenaient en un clin d'œil pour recommencer leurs évolutions. Et puis derrière, dans le sillage, le terrible requin, aux sinistres traditions, se tenait toujours prêt à engloutir ce que la fataUté, le hasard ou la ruse offriraient à sa voracité.

Enfin, un matin après déjeuner, le cinquième jour après notre départ, la vigie cria ; Teritl Nous étions arrivés. M. Wilson hissa le pavillon parsemé d'étoiles, l'assura de dix coups de canon, auxquels le fort de Saint-Jean répondit par un double salut; puis nous descendîmes à terre, pour nous rendre auprès du gouverneur.

Je ne veux pas raconter les détails de cette difficulté piscatoriale qui fut bien vite terminée , grâce au bon vouloir des deux parties, et je reviens à mes... poissons.

J'étais tenu à Newfoundland pour voir le pays, pour me rendre compte de la pêche de la morue, et comme nous restions quatre jours francs à Saint- Jean, je profitai de ce . temps-là pour explorer les pêcheries et prendre des noies.

Mon premier soin fut d'aller à une lieue de Saint-Jean visiter un navire français, la Sainte-Marie, que l'on m'indiqua comme étant le mieux installé de tous ceux qui se trouvaient à Newfoundland, C'était un vaisseau de cent tonneaux, pour\u d'un équipage de douze hommes, tous excellents marins et pêcheurs expérimentés. Les provisions du navire étaient simples, mais d'une quahté parfaite. Il était convenu à l'avance que les spiritueux étaient , à peu d'exceptions près, interdits à bord. Du bœuf, du porc salé, du biscuit, voilà quel était l'ordinaire. Quant aux vêtements des matelots, ils étaient faits d'étoffes chaudes, et se com-

posaient, en outre, de jaquettes, de culottes de toile bise imprégnées d'huile et à l'épreuve de l'eau, de grandes bottes de mer, de chapeaux ronds goudronnés et cirés, de gants de peau et de chemises de laine. La cale du vaisseau était remplie de tonneaux de dimensions diverses contenant du sel, tandis que les autres, restés vides, devaient renfermer l'huile que l'on retire des morues. Les gagea de ces hommes variaient de 80 à 100 francs par mois , suivant leur capacité.

J'eus promptement obtenu du capitaine, nommé Simon, la permission d'assister à une journée de pêche de son équipage, et voici ce qui fut convenu avec lui. Je viendrais déjeuner à trois heures du matin avec tout son monde, et je partirais avec la grande pinasse, montée par les plus habiles pêcheurs de son bord.

Fidèle au rendez-vous promis , je montais sur le pont de la Sainte-Marie à l'heure convenue. L'équipage déjeunait , el certes le repas était confortable : du café , du pain et de la viande. J'avais peu d'appétit; mais je n'avalai pas moins quelques bouchées pour me lester un peu l'estomac en attendant l'heure où la faim me viendrait. D'ailleurs chacun eml>ortaît sa provende pour toute la journée; c'était l'usage à Iwrd des navires des pêcheries.

B Hoop! en routel s'écria tout à coup M. Simon; allons , mes gars, et bonne pêche! »

Je m'affalai de mon mieux le long de l'échelle de corde , dans la pinasse , où s'assirent quatre pêcheurs à qui je fus chaudement recommandé , et tandis que les autres embarcations prenaient leur monde, nous nous dirigeâmes vers les bancs où se plaisaient les morues. Une fois parvenus en cet endroit, les bateaux s'établirent à de courtes distances l'un de l'autre; la petite escadrille laissa tomber l'ancre dans une profondeur de dix à vingt pieds d'eau , et à l'instant même la pêche commença.

Chaque homme avait deux lignes : ils se tenaient deux à la proue de leur embarcation, deux à la poupe, dos à dos.

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li« LES PÊCHERIES DE TERRE-NEUVE

et se hâtaient d'amorcer leurs hameçons pour les jeter à l'eau. Entraînés par le poids du plomh, les fils descendaient rapidement au fond : un poisson mordait presque aussitôt, et le pêcheur tirait à lui brusquement d'abord , puis d'un moument continu, et il jetait sa capture de travers sur un petit bâton de fer rond placé derrière lui. Le poisson alors ouvrait la gueule; le poids de son corps déchirait la lèvre et dégageait l'hameçon. L'amorce replacée ou remplacée, le pêcheur rejetait sa ligne, tandis qu'au même instant ses camarades retiraient les leurs et procédaient de la même façon. Les morues frétillantes retombaient au fond du bateau, dans lequel elles s'amoncelaient, à ma grande joie, avec une rapidité qui tenait du prodige.

Toute la journée mes quatre camarades ne cessèrent pas leur babil; ils causaient de tout : pêche, amour, affaires domestiques, politique même ; une plaisanterie véritablement gauloise s'échappait maintes fois de leurs lèvres , et tout le monde riait de bon cœur. Un de ces braves matelots, Breton de Morlaix, se fit un vrai plaisir de me donner certains détails sur la pêche à la morue de la marine française, détails qui me parurent assez curieux pour être notés et que je transcris ici, persuadé qu'ils compléteront ce chapitre.

La pêche de ta morue occupe annuellement plus de quatre cents navires français; deux cents bâtiments de transport et de cabotage sont destinés, en outre, aux opérations accessoires de la pêche. Ainsi, cette industrie entretient à la mer une flotte de sept cents voiles et dix-huit mille marins, qui forment près du quart du personnel valide de l'inscription maritime : réserve précieuse, toujours disponible et endurcie au métier le plus rude, sur une mer orageuse et sous un cUmat des plus rigoureux; réserve utile pour la navigation commerciale en temps de paix ; réserve indispensable, mais encore insuffisante pour l'armement de nos escadres en temps de guerre. — Les produits de la pêche de la morue sont estimés à soixante millions de kilogrammes de pois-

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son, qui viennent alimenter nos marchés, et dont dixneuf à vingt millions sont réexportés aux colonies, en Italie (ît en Espagne. Notre consommation absorbe le reste.

La pêche sur la côte de Terre-Neuve a toujours été placée au premier rang; c'est celle qui occupe le plus grand nombre de marins; on y emploie des bâtiments de toutes grandeurs, depuis trente jusqu'à trois cent cinquante tonneaux. Lorsque le navire est arrivé à la côte , vers les premiers jours de juin, on le désarme, et l'équipage vient s'établir à terre, avec tout son matériel , dans des cabanes de bois construites sur le littoral et qu'il faut remettre en élataprès l'hivernage. De là les bateaux, montés de deux hommes et un novice, sont expédiés tous les matins à la pêche à la ligne pour ne rentrer que le soir. Indépendamment de ces embarcations , chaque navire arme un ou plusieurs bateaux de seine, qui sont montés de dix hommes et qui pèchent lorsque les morues deviennent plus abondantes. Au retour des bateaux, le poisson est tranché, salé et mis en piles : après plusieurs jours de sel, les novices et les mousses le font sécher sur les bancs du galet jusqu'à ce qu'il soit parvenu à uu degré de dessiccation suffisant pour le rentrer. Les pêcheurs quittent la côte à la fin de septembre, la plupart pour revenir en France, quelques-uns pour aller porter une cargaison de morues aux Antilles.

La pêche à Saint- Pierre et Miquelon a une grande analogie avec celle de la côte de Terre-Neuve : elle se fait avec des bateaux plats appelés warys ou avec des pirogues. Ces embarcations , au nombre de deux à trois cents , vont à la voile et à l'aviron ; elles sont montées par deux hommes et sortent le matin pour rentrer le soir. On divise en trois catégories les différentes classes de gens qui se dévouent à la pèche ou à la préparation du poisson sur le httoral de ces deux petites îles : 1° les pêcheurs sédentaires, ou colons pêcheurs , au nombre de mille à onze cents ; 2" les pêcheurs hiv&rnaV/ts, qui passent la mauvaise saison ou qui s'établissent à terre pendant plusieurs années; leur chiffre, sujet

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à des variations, n'excède guère cinq cents individus; 3" enfin les passagers pêcheurs, venus de France et qui repartent à la fin de la campagne; on en compte environ trois à quatre cents chaque année. La pêciie et la préparalion de la morue , étant la seule industrie des îles de Saint- Pierre et Miquelon , occupent la totalité des pêcheurs hivernants et presque tous les habitants sédentaires , hommes , femmes, vieillards et enfants, à partir de l'âge le plus tendre. La pêche commence au mois d'avril et se prolonge jusque vers le milieu d'octobre; elle est généralement assez abondante et donne du petit poisson, comme à la côte de Terre-Neuve.

La pêche sur le grand banc s'effectue avec des navires de cent vingt à cent trente tonneaux , armés de deux fortes chaloupes; seize à vingt hommes d'équipage sont nécessaires pour la manœuvre du bâtiment et de ses embarcations : les départs de France ont heu du 1" au IS mars. Les navires se rendent directement à Saint-Pierre et y débarquent les passagers pêcheurs; les mousses et les novices forment le complément de leur équipage , et ont pour destination le travail de la sécherie à terre. De là ils font voile pour le banc sur lequel ils vont mouiller par 70 à 80 mètres de fond, afin de s'y livrer aux opérations de la pêche. Les deux chaloupes sont mises à la mer, et chaque soir, montées de cinq hommes chacune, elles vont tendre les lignes qui sont armées de quatre à cinq mille hameçons. Tous les matins les lignes sont levées, et le poisson, taillé, lavé et salé, est transporté à hord et déposé dans la cale. La partie de l'équipage qui est restée sur le navire s'occupe aussi à la pêche avec des lignes de fond. La première pêche terminée, ce qui a lieu du 15 au 30 juin, le produit en est porté à Saint-Pierre pour y être séché , tandis que le navire , muni de nouveau sel et d'appâts , retourne faire sur le banc une seconde pêche. Parfois même il en fait une troisième, dont les produits, seulement salés, sont rapporlés directement en France à l'état vert, La pêche du grand banc

LES PECHERIES DE TERRE-NELVE 151

est plus dure et plus périlleuse que celle de la côte; elle exige des marins faits et des hommes intrépides; elie se pratique sur une mer sans cesse agilée; les perles d'hommes et de chaloupes y sont fréquenles à cause des bourrasques et des brumes : la pêche à la côte forme les marias , la pêche sur le banc les aguerrît.

La matinée s'écoula de la façon que je viens de raconter, en péchant et en écoutant des récils souvent trèsinstructifs; puis, quand la pinasse fut remplie et qu'il fut impossible de rien ajouter à sa cargaison , on regagna la Sainte-Marie.

Le capitaine, quatre hommes et le cuisinier avaient dressé de longues tables, en avant et en arrière de la grande écoutille, et transporté sur le rivage la plus grande partie de leurs barils de sel. Le long des tables ils avaient disposé de larges caques vides , destinées à recevoir les foies. L'intérieur du navire entièrement débarrassé ne conservait plus de sa cargaison qu'un amas de sel destiné aux premières opérations. Dès que les morues furent montées sur le pont , on commença les œuvres d'ouverture et de salaison. Le premier préparateur coupait la tète de la morue d'un seul tour de main et jetait ce débris par-dessus le bord ; puis, ouvrant le ventre au poisson par en haut, d'un coup de tranchant, il le poussait à son voisin, qui à son tour enlevait . les entrailles, séparait le foie, qu'il jetait dans une caque tout en rendant la tripaille à la mer. Un troisième matelot introduisait son couteau au-dessous des vertèbres, les séparait de la chair et jetait le poisson dans l'intérieur par l'écoutille. Là se trouvaient les saleurs, qui saturaient le poisson de sel et l'enfouissaient dans des barriques. Ce travail se prolongea jusqu'à ce que tout le poisson eût passé par le couteau du premier matelot et par les mains pleines de sel des hommes de l'entre-pont de ta Sainle-Marie.

Après avoir assisté pendant une demi-heure au spectacle de « l'encaquement », je m'étais vu suffisamment initié; aussi je priai M, Simon de me faire conduire vers les pê-

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cheurs de seine'. Dès la veille, on avait signalé à Newfoundland l'arrivée du poisson capelan qui entrait par milliers dans tous les bassins, dans tous les ruisseaux, suivi par les morues, très-friandes de cette proie facile, et leurs masses compactes couvraient littéralement les rivages. . Six pêcheurs suffisaient pour traîner une de ces seines, dont un bout était fixé sur la rive à l'aide d'une corde , tandis que l'autre était porté au large sur une embarcation . de façon à balayer autant d'espace que possible. Dès qu'ils avaient atteint leur but, c'est-à-dire formé un demi-cercle qui retournait à la rive, deux pêcheurs tiraient le filet à terre à l'aide d'un cabestan , tandis que les quatre autres pêcheurs restés dans deux pirogues soutenaient le bout du filet, et battaient l'eau de façon à effrayer le poisson et le pousser vers le bord.

Je vais peut-être passer pour un hâbleur; mais n'importe, je me risque, priant mes lecteurs de vouloir bien prendre des informations auprès d'hommes compétents, pour savoir si j'ai dit la vérité ou si j'ai... menti..

Dans un seul coup de filet, j'ai vu ramasser trois mille huit cent dix-sept morues. Quant aux capelans et au menu fretin, cela ne comptait pas, tant il y en avait grouillant, se débattant, sautant et crevant sur le sable. Je regrettais de voir une pareille manne perdue pour tout le monde, et servant tout au plus, pour la vingtième partie, à nourrir des volées de goélands, de mouettes et de paille-en -queue qui tourbillonnaient au-dessus de nos têtes.

Je revins le soir à bord du Montcalm, ébahi, me demandant si j'avais bien eu tes yeux ouverts ou si je rêvais encore. Ces monceaux de poissons me rappelaient un souvenir d'enfance, lorsqu'un jour, dans les étangs de Berre, on avait péché sous mes yeux tant de maquereaux, que les gens du pays les achetaient pour fumer les oliviers, Pendant plus

f Grand lllet de 5 mètres de hauteur, garni de plomb par le bas et -de liège par le bout, et formant poche au milieu.

d'une année tout le territoire de Baux, près Arles, en France, avait été parfumé à ce point qu'on aurait cru , les yeux fermés , se trouver au milieu d'une poissonnene où tous les produits de la mer auraient été pourris.

Le lendemain, — un dimanche, — M. Wilson m'emmena à hliquelon, où il avait quelques compatriotes à voir; puis, le jour d'après, nous dînâmes chez le gouverneur de Newfoundland, à Saint-Jean.

En sortant de la maison de ce digne fonctionnaire, un habitant du pays qui avait élé un des commensaux de la table du magistral terre-neuvicn nous proposa de nous emmener au bal,

Au bail nous écriâmes-nous, le capitaine Wilson et moi.

— Certainement, Messieurs, Qui m'aime me suive! »

Après avoir longé le dédale tortueux de quelques rues s'étalantau bas du fort, nous parvînmes devant une maison de bois sur le seuil de laquelle une lanterne vacillante semblait attirer le passant. On eût dit le réverbère d'un commissaire de police, eu égard aux verres rouges qui garnissaient les rainures de cuivre de la lanterne. Au fond d'un corridor, sur un sol gluant et glissant, s'ouvrait un vaste ■ rez-de-chaussée éclairé par des lanternes chinoises en papier de couleur, et quelques chandelles appliquées contre les murailles. A droite s'élevait une cheminée noire et enfumée, sur le manteau de laquelle étaient étages des pots de toutes sortes et de toutes formes. Toute la batterie de cuisine diaprait les murailles, et une rangée de bancs et d'escabelles de bois meublait les parois tout autour de l'appartement , cet ameublement étant disposé de manière à donner tout le ' confortable possible aux demoiselles de l'endroit , dont quelques-unes étaient déjà à leur poste, grasses, épanouies et vêtues de robes aux couleurs chatoyantes dont l'éclat faisait mal aux yeux. On eût dit des squaws d'un des grands « wigwams » du Far-West,

Peu à peu la salle se remplit, les dames et les gentlemen

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pêcheurs arrivèrent en foule , et la danse commença , danse qui n'avait rien de particulier, si ce n'est ce trémoussement continu, cousin germain du « bancan ». de nos campagnards des villages des environs de Paris,

A chaque pause des musiciens, — un violon et une clarinette, — les fishermen et leurs belles accouraient dans un des angles de la salle pour se désaltérer, à l'aide d'un verre de rhum, que les femmes surtout ingurgitaient sans faire la moindre grimace.

Somme toute, c'était là un spectacle curieux, mais qui ne valait pas la privation du repos auquel nous nous fussions condamnés de gaieté de cœur, en demeurant plus longtemps dans ce bastringue où nous n'étions vraiment pas à noire place.

M. Wilson me proposa une retraite honorable, et j'acceptai sans trop me faire prier.

Une heure après, le quart était piqué à bord du Monteaim, et chacun de nous dormait de son mieux dans son cadre.

Dès l'aurore, M. Wilson hissait le pavillon américain, et appuyait le drapeau de dix coups de caronade, auxquels répondaient les canons du fort; et, toutes les voiles dehors, nous reprenions la direction de Boston, où nous parvînmes sans encombre, après avoir éprouvé un semblant de tempête.

Le capitaine Wilson est mort il y a cinq ans, dans un voyage au cap Horn, emporté par un coup de mer. Que Dieu ait son âme!

De tous les poissons que la gastronomie a jugés bons à être mangés par l'homme, — honneur que certains habitants de la mer rendent à la race humaine, lorsque leur bonne chance les favorise de ce morceau de choix , — le Ihon ' est le plus gigantesque, le meilleur et le plus nourrissant.

1 Le scombre, qui s'appellâ tbon, appartient à celle Tamille si bien décrite par LJnnée, Cuvier et Lacépède; b3 chair est compacte, dense, noire dans certaines parties, et d'un goût plus substantiel que celle des autres paissons de mer. D'un bleu noir sur le dos, argenté sous le ventre, il est orné sur réchine , vers la dorsale , de huit à dix rayons dores , et sur les nageoires anales, de six à huit zigzags irisés. Ce poisson pèse ordinairement de vingt-cinq à soiianle kilogrammes. Il en est cependant qui atteignent quelquefois des proportions gigantesques, et l'on cite, d'après Aidrovandi, un tbon qui mesurait trente-deux pieds de long et seiïe de tour à sa plus large circonférence. Il avait été capturé près de Gibraltar, en 1565. On trouve dans le livre de cet auteur. De Piscibue, une gravure représentant ce thon, sur le dos duquel on a dessiné une flotte de navires qui s'étend de la queue aux ouïes.

Dans la Sardaigne et sur les câtes d'Italie, aux îles Majorque et Mi- Dorque, on sale le thon comme on le fait de la morue. Ce poisson ainsi préparé est vendu en Espagne, en Italie, et même dans les Étals Bar-

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Ces qualifications, — la première exceptée, — peuvent être trouvées exagérées ; mais, en ma qualité de Provençal , je les défends du bec et des ongles, — unguibus et rostro. — A Paris, nous ne connaissons que te thon mariné dans une huile souvent inférieure, enfoui dans un bocal de verre soigneusement étiqueté : bien heureux encore sommes-nous lorsque ce prétendu thon n'est pas du veau bouilli accommodé à la sauce provençale.

II y a quelques années, feu le propriétaire du bazar provençal vendait des pâtés de thon au maigre pendant le carême. — Je cite le texte exact de feu Aymès. — Je dois avouer qu'ayant voulu, certain jour maigre, goûter à cette prétendue gourmandise, je passai chez le père Aymès, me munis d'un pâté, et, une fois rentré chez moi, me hâlai de l'attaquer du couteau et des dents. Je me crus réellement empoisonné une heure après mon repas , et fus obligé de me soumettre au régime du lait et du thé pendant plus de vingtquatre heures.

Un seul homme à Paris, — Quillet-Raymondet, le célèbre pâtissier du carrefour de Buci, — a initié loyalement les Parisiens au vrai pâté de thon; il ne manque plus à notre capitale restaurée et remise à neuf que de voir cet admirable squammée exposé sur le marbre de nos halles, et débité en tranches comme le saumon où l'anguille de mer. 11 y a là toute une spéculation heureuse à entreprendre, et du jour où nos cuisinières auront appris à court-bouillonner une rouelle de thon, et à la servir toute chaude, couverte et entourée d'une sauce aux truffes, ou bien encore froide

bareeques; mais â Marseille on mariae le thon, ou plutol an le prépare, dans un bocal rempli d'huile d'olive •• vierge n, ce nectar â peu près inconnu â Paris, qui se itge lotalemenl en hiver, et ressemble i des flocons de neige safran^e. Tout est bon dans le scombre, la queue elle tête; mais la pariie la plus délicate c'est le ventre, mets qui passe, avec raison, pour fort exquis, et qui se paie plus cher que le reste. La ptma doou loun fait prime â la halle, comme une bonne action à la bour^.

et relevée d'une rémoulade, ce jour-là, la gastronomie parisienne aura fait un grand pas.

Le thon est un poisson touriste, un voyageur enragé qui, comme les sardines, les harengs et les maquereaux, aime les pérégrinations de long cours , et organise chaque année, dans les parages qu'il fréquente, des « trains de plaisir « pour l'Europe, sur les côtes de l'Afrique, de l'Espagne et

de l'Italie, et sur les rives du nouveau monde de la pointe du cap Cod jusqu'aux confins de la Floride.

Je ne doute pas que les thons ne se trouvent même dans les mers des Indes; mais je ne veux parler que de ce que je sais : c'est assez mon habitude.

D'où viennent les thons? quelle est leur demeure l'hiver pendant les six mois aimés de Borée? Je l'ignore, et les savants eux-mêmes ne sauraient répondre à cette question.

Pline et quelques naturalistes anciens , — dans le savoir desquels je n'ai pas la moindre confiance, je l'avoue, — assignaient pour résidence ordinaire à ces poissons la mer d'Azov de nos jours, autrefois les Palus Méotides. Nos modernes ichthyologistes déclarent qu'ils viennent du grand Océan, et que, tandis que les uns pénètrent dans la mer Méditerranée par le détroit de Gibraltar, toujours en sui-

tS8 LES SANGLIERS DE L'OCËAN

vanl les côtes et faisant ainsi une promenade continue, — sauf les inconvénienis de ce pèlerinage, — de Tétouan à Tunis, de Tunis à Alexandrie, et de là à Constantinople , contournant ensuite la mer Noire et la mer d'Azov , pour revenir en nombre considérablement amoindri par les côtes de la Grèce et de ITIlyrie, de l'Italie, de la France et de l'Espagne, les autres se jettent bravement sur les rivages américains et remontent des îles Bahamas jusqu'à la baie de Penebscot.

Quoi qu'il en soit , que ces squammées géants partent du pied droit ou reviennent du pied gauche, ce qu'il y a de certain , c'est que c'est au retour de la belle saison que les thons reparaissent à la surface des mers, et se montrent aux yeux ébabis des pê(Jieurs.

Ce qui attire les poissons sur les côtes, ce sont indubitablement les glandées maritimes qui croissent au renouveau dans certaines vallées profondes de l'Océan et des autres amas d'eau salée. Ce goût marqué du tbon pour les glands de la mer lui a fait donner en France le nom de cochon maritime, et aux États-Unis celui de sea-wildboar, le sanglier de la mer ».

La principale cause de cette prédilection particulière est , selon moi, la facilité qu'ont ces poissons de déposer leur frai dans ces berbes solidement tressées ensemble, à travers lesquelles un navire à vapeur se fraie quelquefois difficilement un passage.

A l'inverse des autres poissons de la même famille, les thons n'aiment point à frayer- à l'embouchure des ■ fleuves , et cela probablement parce que l'instinct leur dit que les courants emporteraient leurs œufs en pleine mer. C'est sur les côtes, le long des rochers, dans les algues., que la femelle va pondre en se cachant de façon à ne point être aperçue.

Les thons s'avancent toujours en troupes nombreuses , suivant, quand l'occasion se présente, le sillage d'un navire, et Jouissant à la fois de l'ombre qu'il projette.

LES SANGLIERS DE L'OCËAH tSS

aussi des débris de cuisine lancés par-dessus bord et offerts à son avidité.

J'ai vu maintes fois des troupeaux formant un immense parallélogramme, et se livrant entre eux à des évolutions stratégiques dont se fût bonoré un régiment de zouaves ou de cbasseurs de Vincennes. Les pêcheurs émérites prétendent que leur ordre de marche est d'une telle régularité , que si l'on pouvait réussir à compter les sujets du premier rang et ensuite les rangs entre eux, à la file, on arriverait , — à une petite différence près , — au chiffre exact de la compagnie qui voyage de conserve. Le calcul arithmétique aidant , on saurait le nombre de proies dont on désire s'emparer.

Ne cherchez pas les thons par un temps calme : celte apathie de la nature réveille la leur. S'ils ne dorment pas, ils folâtrent sur la plaine liquide.

Et se livrent ensemble à de joyeux ébats.

A les voir du haut d'une montagne ou de la plate-forme d'un hauban , on croirait voir une troupe de veaux marins prenant leur récréation. Mais le vent s'est mis à souffler, les vagues moutonnent, les plis de l'Océan grandissent et se creusent en gigantesques sillons, et alors la troupe des squammées reprend sa route , déliant le flot , le perçant d'outre en outre, ou se laissant aller au caprice des eaux, sans toutefois perdre de vue la terre de plus de cinquante à quatre-vingts mètres.

vous, chers lecteurs, dont le château s'élève sur les ■ côtes de nos mers fréquentées par ces familles de squammées , voulez-vous employer vos loisirs à la pêche des thons? écoutez le récit des moyens employés par les pêcheurs de France, de Navarre, de l'Espagne et même des Étals-Unis pour capturer le géant des poissons édibles.

Avant de parvenir à s'emparer des troupes de thons d'une manière collective, les pêcheurs de tous les pays n'em-

160 l'Es SANGLIERS DE L'OCÉAN

ployaient pas d'autre moyen que le harpon ; et, — comme l'est lé fusil pour le gibier à poil ou à plume, — ce moyen n'élail pas très-destructeur.

Le premier engin de braconnier usité par les pêcheurs inventifs fut la traîne , filet tendu à cinquante mètres de la côte et ramené à terre par une grosse corde double fixée à l'extrémité la plus éloignée. Cette traîne avait cela de désagréable, qu'on ne s'emparait tout au plus que d'un dixième de la compagnie , tandis que le gros du troupeau , effrayé par cette brusque séparation de ses congénères pilotes, rebroussait chemin et prenait la fuite.

C'était d'habitude pendant la nuit, — une nuit noire, — que l'embarcation dirigée par les pêcheurs faisait voile pour l'endroit où l'on avait remisé le troupeau de thons , au coucher du soleil. Les rames entourées de paille, on aidait le vent , et quand on avait atteint les parages voulus , on « affalait » doucement à l'eau le filet Surmonté d'une forêt de lièges , et terminé par une masse de balles de plomb. Dès que la traîne était tendue, la barque faisait volte-face, cl, se détournant à gauche de la pointe extrême du filet, sans lâcher la corde, les pêcheurs ramaient de façon à contourner . le troupeau de thons. Puis, à coups de gaffes et d'avirons, on battait l'eau — à la Xerxès, — pour qu'elle rendît sa proie. Les pêcheurs criaient à tue-tôle, afin d'effrayer les scombres, et ceux-ci , épouvantés par les lueurs phosphorescentes des vagues éclairées par dos torches de résine, par le bruit et le mouvement insolite qui se faisaient autour d'eux, se dispersaient en s'engouffrant dans les mailles du filet, que les pêcheurs réunissaient par les deux extrémités en tirant les cordes sur le rivage. Une fois à terre , on étalait sur le sable la prise qui rarement , — à peu d'exceptions près , — était considérable et rémunératrice.

Appien raconte dans ses livres que les pêcheurs de son temps avaient inventé un fliet tendu en pleine mer , lequel , d'après la description qu'il en donne, ressemblait fort au rets employé de nos joiu^ dans toutes les pêcheries de thons;

LES SANGLIERS DE. L'OCÉAN Itit

vaste eQgJQ tissé en sparterie, composé d'une falaise ou plutôt d'un barrage aboutissant à des passages, à des porles étroites, à des chambres, à des carrefours sans issues, vrai dédale sous-marin d'où le poisson, une fois engagé, ne peut plus se dépêtrer.

Les pêcheurs de nos jours ont-ils jamais lu Appien dans le texte latin ou traduit par un savant, je ne saurais l'afllrmer, quoique j'en doute fort; mais ce qu'il y a de certain, c'est que !'un d'eux , — « celui qui le premier employa la madrague provençale ou le pigs catcher américain, » — plus observateur que ses camarades, et renonçant à l'usage du harpon, après avoir étudié les mœurs du thon, en déduisit les conséquences que voici :

Le thon ne voyage point seul. Il ne revient jamais sur ses pas et va toujours de l'avant, — un vrai Yankee connaissant le go-ahead américain; — s'il rencontre un obstacle sur sa route, au lieu de le briser ou de le franchir, il le contourne , tout bêtement , sans songer que d'un seul coup de queue il pourrait souvent l'abattre.

Ceci une fois posé, le pécheur inventeur comprit qu'il fallait profiter de la bêtise du thon pour s'en emparer. Il fabriqua un filet immense , formant muraille et se prolongeant fort avant dans la mer, au fond de laquelle il était amarré par des ancres et des câbles solides.

Cette construction n'a point subi de changement notable depuis le jour où elle' a été mise en pratique, Les thons, de quelque endroit de la mer qu'ils arrivent, rencontrent l'extrémité de la palissade de sparterie, la suivent au lieu de passer outre, et alors, ne trouvant plus rien qui leur fasse obstacle et entrave leur marche, pénètrent dans la première chambre du filet, vaste carré composé de mailles plus serrées. Ces murailles perfides conduisent les scombres infortunés dans la seconde chambre , puis dans la troisième, et enfin dans la quatrième et dernière » pièce », vaste poche assujettie au fond de la mer par des ancres et des pierres, et terminée par un plancher en sparterie, d'une telle épais-

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seur et d'une si grande solidité, qu'un sou ne passerait pas à travers les mailles'.

Cette description terminée, voici comment procèdent les pêcheurs pour remplir leurs madragues et approvisionner la halle aux poissons.

La pêche du thon se pratique deux fois dans la journée : le soir et le matin, avant le lever du soleil. Souvent, pendant les premières années de ma jeunesse, il m'est arrivé de me réveiller vers trois heures après minuit et de me rendre sur ta plage , à l'endroit convenu où m'altendaient quelques pêcheurs. Nous faisions alors force de rames, suivis par trois bateaux qui précédaient celui où je montais en compagnie du maître pilote, le chef de l'entreprise,

II s'agissait de rencontrer les troupeaux de thons, afin de les rejeter au milieu des filets, ce qui ne tardait pas à arri-

I Ceux de mes lecteurs qui, sans aller aux ÉUts-UniB, tiendraient à êludier sur place l'emménagenieril des madragues pour les thons, n'auronl qu'à diriger leurs pas jusqu'à Marseille seulement. Ce n'est pas loin , grâce à la rapide locomotion du chemin de fer; dans ce coin de la mer Méditerranée que l'on aperçoit en sortant du souterrain de la Nerlhe, un admirable tunnel , vrai travail de Romains qui couronne la tête de ligne du beau rail-way de Lyon à Marseille; lorsque, après avoir descendu de PariE au Pas-des-Lanciers, on a franchi ce dernier passage que l'on devine, sans le voir, eu égard â la vertigineuse rapidité de la ma~ chine, le voyageur, en rouvrant les yeui, découvre la mer Méditerranée et se sent ébloui , fasciné à l'aspect de cette nappe d'eau miroitant au soleil. La plaine liquide baigne le pied des hautes montagnes couvertes de forêts de pins terminés par des ombrelles de parasol, de champs d'oliviers et de ceps aui branches tordues, verdoyant et poussant d'une manière plantureuse, malgré l'aridité du sol que Tagriculleura délivré des empiétements des ajoncs, des sauges et du thym pa-

On arrive à Marseille; encore quelques tours de roue, et nous entrons en gare. Déjà nous apercevons Nolre-Dame-de-la-Garde, au pied de laquelle s'appuie le Château Impérial , protégé par les batteries du fort Saint-Jean. Au couchant se développe la mer bordée à l'horizon par le château d'If, élevé sur les îles de Pomègue et de Ratonneau.

Mais avant d'avoir dépassé la station de Saint-Joseph , par-dessus les murailles des bastides marseillaises, on peut apercevoir devant la mon-

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ver. Dès que nous les voyions bondir sur la crêle des vagues, les quatre embarcations se rapprochaient à l'instant, serrant la voile au plus près du vent, de façon à pousser les thons le long de la première sparterie aboutissant aux chambres et â la bastille du milieu.

Quel plaisir, quelle joie, lorsque tous ces dauphins, à peu d'exceptions près, dépassaient le premier filet pour se jeter dans les méandres de la sparterie! On poussait à bord des cris de joie à ébranler les échos du rivage , et plus on faisait de bruit, plus les poissons fuyaient pour tomber dans le piège.

Enlln les thons étaient captifs. Ce qui restait à faire pour les li amariner n, c'était de les amener dans les quatre bateaux. Aussi, par ordre du patron, les deux plus grandes barques se plaçaient-elles à droite et à gauche de la chambre

tagDe où s'élève le château de M. de Foresta, une place sur la mer où la vague moutonne, à quelques encablures du Château-Vert, le premier reslaurant de France el... de Marseille.

C'est là que gît Is grande madrsgue élevëe par la corporation puissante et vénérée des peiêiounters de la cité phocéenne.

Et ce n'est point une petite affaire que celle d'entretenir en bon étal ces filets immenses, exposés aun détériorations de la mer, aux attaques des requins et des autres poissons de mœurs équivoques et belliqueuses, qui, dès qu'ils se voient entourés de mailles perfides, brisent tous les obstacles qui les retiennent prisonniers. Il faut avoir la fortune d'un ricbe suzerain , ou bien s'associer en commandite comme le fait un grand nembre de pêcheurs, poui pouvoir subvenir à toutes les dépenses imprévues, sans compter la première mise de fonds.

La municipalité de Marseille concède et garantit aux pécheurs de la madrague l'emplacement pour dix, quinie et vingt années même. Ce privilège, très en faveur autrefois, a pourtant été retiré, depuis 1831, à un grand nombre de concessionnaires, sous le prétexte que ces filets tendus entravaient la navigation maritime. Si cette méchante raison eût été mise en avant pour la navigation d'un fleuve. J'eusse compris; mais j'avoue que sur la mer cette dîfllculté soulevée et donnée pour argent comptant me parait chimérique. Quant A moi. Je vote en faveur des'peisaouniertde Marseille. En vrai gastronome, je tiens à manger du thon , et les gourmets de la cité phocéenne déclarent que les priver de leur mets favori , c'est un crime de lèse-nation.

16i LES SANGLIERS D^ L'OCËAN

du milieu, que les hommes -d'équipage se hâtaient de soulever à fleur d'eau.

Ils étaient là tous ces squamméea au dos bleu , frétillant, sans se douter le moins du monde du sort qui les attendait: c'était le moment difficile, car il s'agissait d'arrimer les thons dans la cale de la plus grande embarcation , et de ne rien rendre à la mer.

Les pêcheurs, gens très-habiles et fort adroils en général, saisissaient chaque thon par sa queue, extrêmement déliée 'et ayant la forme d'une graine d'érable, et, le soulevant avec une force herculéenne, te précipitaient au fond de leur barque , assommé par le choc , palpitant et se débattant dans une dernière agonie.

Une fois la pêche achevée, on rejetait au fond de la mer tout le filet, que l'on amarrait de nouveau à ses ancres, à ses poids de plomb et de pierre; puis chaque bateau retournait à Marseille, où, sur la Canebière, le butin était confié à ces grandes femmes génoises, portefaix en jupons, qui le portaient à la halle aux poissons.

Au siècle passé , le plaisir de la pêche aux thons était un passe-temps pareil à celui des courses de nos jours. Chaque riche famille possédait une belle barque qu'on pavoisait ce jour -là, et à bord de laquelle les parents, les amis étaient entraînés à la suite des pêcheurs de thons. Le départ de ces chaloupes aux banderoles éclatantes , sur les bancs desquelles la joie et la beauté avaient pris place, l'aspect de cette mer limpide, les senteurs balsamiques du rivage, la fraîcheur de l'atmosphère, la chaleur douce du soleil , dont les rayons irisaient les flots , tout offrait à la vue et aux sens un spectacle émouvant, duquel fut si bien inspiré Joseph Vernet lorsqu'il peignit une de ses mannes les plus estimées.

A notre époque , les filets des madragues marseillaises voient moins de visiteurs qu'au temps où le célèbre peintre enfantait cette toile remarquable, une des plus admirées de tout le musée du Louvre, et cependant celte mode, com-

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plétement passée il" y a quelques années , revient peu à peu sur les côtes de la Méditerranée.

Aux États-Unis, la pêche du thon est un des passe-temps les plus aimés des riverains de l'Atlantique. Non-seulement les pêcheurs de profession se donnent fréquemment le deduict d'une « chasse aux th(Mis » {lunnies kunt], mais encore les amateurs ont-ils, près de' leurs propriétés, des filets en sparterie, ressemblant, à peu de chose près, à ceux de la Méditerranée.

L'un de ces derniers, un Espagnol du Mexique retiré aux États-Unis depuis 1838, pour échapper aux dangers des pronunciamientos de son pays, don Alvear Manoel Alfenarès, riche planteur de la Caroline du Sud, s'était lie avec moi aux bains de mer de Newport , où je l'avais rencontré en 1842 , et je reçus un matin une lettre de lui qui m'engageait à aller passer quelques semaines sur ses terres , à Winyan-Bay , non loin de Savannah.

B Venez, m'écrivait-il, cher monsieur, mes deux filles et moi nous serons enchantés de vous faire les honneurs de notre habitation , et peut-être mon fils sera-t-il de retour de la Havane pour vous conduire à la chasse et à la pêche. Après vous , je crois que c'est le plus intrépide sportsman du monde. Agréez, etc. etc. «

■Certes, l'invitation était trop gracieuse pour ne pas l'accepter. Je profilai d'un congé arraché à la mauvaise grâce de mon rédacteur en chef, et je partis un beau matin par le Southern railway.

A trois jours de là, je foulai le sol de la plantation de don Manoel. Il faut avoir été l'objet des soins, des dorlolerics que l'on vous prodigue dans ces maisons bénies, où l'hôle est l'ami, où l'ami est le frère, pour regretter ces heures passées , cette époque lointaine dont le souvenir ne s'efface jamais.

Je vois encore, comme si c'était hier, quoique ce récit date de quinze ans, ces deux belles créoles en robes blanches, se tenant par la main sous la véranda de l'habitation

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lus LES SANGLIERS DE L'OCËAN

de Winyan-Bay, veair à ma reacootre et me conduire jusqu'au grand fauteuil sur lequel l'une me forçait à m'asseoir, tandis que l'autre me débarrassait de mon panama et. de mon bâton de voyage.

« Votre chambre est préparée, disait Pepina.

— Cn bain vous attend, ajoutait Rosita.

— Nous ne vous laisserons plus partir, reprenait l'aînée.

— Vous voilà de la famille , mon cber ami , faisait le père, brochant sur le tout. Je suis heureux de vous voir. A dire vrai, je ne comptais pas sur vous : les Français promettent, mais tiennent peu. Vous faites exception à la règle. Allons! vous allez passer dans votre chambre; j'ai donné des ordres à Ryno , mon valet de chambre , pour qu'il vous soigne de son mieux. Il est midi et demi ; vous prendrez votre bain, ^■ous ferez la sieste jusqu'à quatre heures , puis vous vous livrerez aux mains de Ryno, qui est un excellent coiffeur, un parfait domestique. Votre toilette faite, vous reviendrez ici, où nous vous attendrons. Liberté; d'ailleurs je suis Irop content de vous voir pour vous gêner en rien. »

Ce qui fut dit fut fait. A l'heure précise , plus tôt même que plus tard, je rejoignis mes hôtes. Je n'avais d'ailleurs pas dormi une seconde dans le hamac où je m'étais étendu après avoir rafraîchi mes membres fatigués dans un bain parfumé d'essence de magnolia.

Pepina et Rosita avaient fait une toilette nouvelle , qui leur seyait à ravir. L'une portait une robe de foulard jaune, couverte de dentelles noires; l'autre, un fourreau de satin rose de Chine orné de bandes de velours noir. Dans leur chevelure luxuriante, luisante comme l'ébènc, des fleurs df grenadier restaient accrochées près d'un peigne d'écaillé placé sur le côté, à la mauvais sujet, comme disait leur père dans son baragouin anglo-français.

Je n'ai point à décrire ici les détails du dîner , qui fut exquis, de la soirée qui s'écoula à causer, à chanter, à faire mille projets chimériques. Je me bornerai seulement à parler d'un seul point qui termina la causerie du soir, le-

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quel a rapport au commeacement de cet article cl au suji'l qu'il traite.

Au moment où nous songions à nous retii-er tous . un doâ nègres de don Alvear ^fanoel se montra au l>as do la piaz/.u de l'habitation.

• Maître , Qt-il d'une voix timide.

— Ah! c'est toi , TyUald! que veux-tu à cette lieure?

— J'arrive de la pêcherie pour vous prévenir que les tiiitnies arrivent, et qu'il fera bon pêcher demain.

— Qu'on donne une piastre et une bouteille de tafia à ce brave Tybald , s'écria don Alvear Manoel , pour la bonne nouvelle qu'il apporte. Les Itinnies ne pouvaient pas se présenter plus à propos à Winyan-Bay , pour les plaisirs de mon hôte. Allons nous coucher tous, et bonne nuil, cavo amigo; demain soyez prêt à six heures, et nous partirons après déjeuner pour la pêcherie. Je vous promets un sport qui vous ravira, et dont vous garderez bonne mémoire. »

Dès que l'aube parut, je me jetai à bas de mon lit; me vêtis d'un costume blanc irréprochable et me glissai hors de mon appartement, rôdant autour de la maison et fumant un cigare.

Tout à coup la porte de la maison s'ouvrit , et don Alvear Manoel parut sur le seuil.

« Eh quoi! déjà debout! s'écria-t-il. Voilà qui est exlruordinaire. Je vois bien que vous êtes un pêcheur enragé. A table, si le cœur vous en dit, mes deux filles nous attendent dans la salle à manger, n

En effet, Pepina el Rosila étaient assises à leurs places : devantelles se trouvait la cafetière de chocolat sacramenlelle, qu'elles faisaient mousser pour le rendre meilleur.

Nous nous serrâmes mutuellement la main, chacun de nous sourit à l'autre en demandant des nouvelles de nos santés ; on mangea, ou plutôt on grignota, dcci delà quelques bribes de cet excellent déjeuner, car l'appétit n'était pas encore ouvert ; puis on songea au départ.

Don Alvear Manoel avait fait atteler deux chevaux à un

170 LES SANtiLIEHS DE L'OCÉAN

l'har-à-laiics américain Irès-confot-lable, dans lequel nous prîmes Ions place; puis, sur son ordre, le cocher nègre fouetta ses bêtes, qui partirent d'un excellent pas sous la grande allée ouverte dans la l'orêl sombre, et plantée de grands arbres tie toutes essences, qui entourait Win yan- Bay. La route qui côtoyait la mer me parut bien courte, eu égard à la gracieuse compagnie dans laquelle je me trouvais.

Demi - heure après noire départ , nous arrivions à l'entrée de ta haie où était située ia pêcherie de don Alvear Manoel.

(Jomme les madragues de la Méditerranée , l'échafaudage de sparlerie de mon hôte s'étalait de la côte aux chambres du milieu, dans lesquelles, au diredeTybald, se trouvaient déjà six Ihons, qu'il avait aper- «jus en allant inspecter le piys-catcher. « Mais, ajoutait le moricaud, quand se lèvera le soleil , j'espère voir arriver en foule les squammées de l'AIlantique. Trois barques de la pêcherie sont en pleine mer

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LES SA^^.LIERS DE l.'OCËAN 171

t;t liirigeut les thons vers la rfte; deux fois ils ont fail un signal de réussite. Voyez vous-même, maître. »

Don Alvear Manoel , dirigeant ses regards vers l'ciidioil indiqué par son esclave, aperçut, en effet, hissée au niât île SOS embarcations, une flamme doni la couleur indiquai! une chance favorable.

Bientât, tandis que nous causions ensemble sur divii-s sujets relatifs à ta pêche, Tybald atlira notre attention sur une nombreuse cjuantité de points noirs qui se dessinaient sur la cime des vagues moutonnantes de l'Océan.

B The tvild boars coming ( voici les sangliers ) 1 » s'écrîa-t-il.

t3u effet , les thons devenaient de plus en plus ^isiilles; ils s'avançaient en l)on ordre, en rang de bataille, nombreux et prêts à tout renverser. Par bonheur, les travaux de la madrague de mon hôte étaient d'une solidité à tonte épreuve : les premiers [loissons qui donnëreni dans les chambres eurent beau se débattre, ils étaient bien pris; puis les seconds arrivés le furent de même, jusqu'au moment où la madrague fut pleine ; alors les Ihons restés en dehors^ suivirent les contours extérieurs de la sparterie , et fîlèrcnl vers la haute mer, pour aller plus loin retrouver la irJ'jle on continuant leur pérégrination.

Le moment élait arrivé d'assister à la pêche mei'\eilleusc, c'est-à-dire de relever la chambre du milieu , momenl solennel pouc les /isheitnen de Winyan-Baj. La barque d'honneur de don .\lvear Manoel, comluile par quaire rameurs, nous amena en quetffues minutes sur \c lieu de la pèche.

Pendant ce temps-là, les trois cmbaroalions des pêcheurs s'étaient rapprocliées de la côlc, et venaient procéder à la prise.

Pepina et Kosila riaient comme des folles en songeant à la belle pèche à laquelle elles allaient assister. J étais heu- ■■eux de leur bonheur.

" .\llons, boys/ s'écria don Alvear Manoel, c'est le moment, Go-ahead! et surloul nen laissez pas échapper un seul. »

Les pêcheurs n'attendaient que cet ordre , et, dès qu'il eut été jeté à la folle brise du matin, ils soulevèrent le fllet de sparterie dans lequel frétillaient et se débattaient trentedeux thons de toutes tailles. Les nègres sont d'une fort grande habileté à toutes les chasses et à toutes les pêches ; mais ils n'ont rien innové. Leurs procédés pour prendre les thons par la queue et les jeter au fond de leur barque étaient les mêmes que ceux de nos pescaïres de Marseille. Ce qui me charmait, c'était d'assister à cette fête nautique en si agréable compagnie.

Debout, sur l'avant de notre embarcation, Kosita et moi nous examinions tout joyeux « l'amarînage » des poissons géants , dont quelques-uns mesuraient ui\ mètre et demi de longueur, lorsque tout à coup la belle enfant, perdant l'équilibre, tomba à la mer : je poussai un grand cri, et, sans songer à mon ignorance à peu près complète de la natation, je me précipitai dans le sein d'Amphîtrite pour arracher Bosita à la mort. J'avais déjà saisi sa robe et cherchais â l'atteindre, — ce qui eût été aussi inutile que dangereux pour l'un et pour l'autre, — lorsque Tybald, sautant pardessus bord, saisit sa maîtresse d'une main ferme et la remit en peu d'instants à bord de l'embarcation de son père entre les bras de sa sœur. La belle enfant n'avait pas perdu son sang-froid ; elle riait de sa mésaventure, et quand , repêché par un autre nègre , je repris place à ses côtés, nous partîmes tous d'un grand éclat de rire, ce qui guérit toutes les blessures de notre amour-propre froissé à l'endroit de la toilette.

Les thons furent tous pris, depuis le premier jusqu'au dernier, et le soir même on les portait, suivant l'usage, au marché de Savannah ; on en réservait quatre seulement pour le's besoins de la maison de don Alvear Manoel , et celui que le maître cook de mon hôte apprêta au gras, assaisonné d'une sauce au gumbo, me parut un mets succulent, comme il t'était, en effet, au dire de mes aimables hôtes.

LES SANGLfERS DE L'OCÉAN 173

.le ne puis raconter ici en détail certaines émotions, ccrlaines causes qui firent qu'au lieu de devenir un des fils du planteur de Winyan-Bay je suis encore garçon. Ainsi va la vie. 11 me suffira de dire que Pepina et Rosita étaient l'une et l'autre « engagées » de leur propre consentement à deux frères qu'elles aimaient-

Pendant la première semaine de mon séjour à Winyan- Bay, j'avais appris tout cela et fait connaissance avec ces jeunes gens. Bientôt je ne songeai plus à ces rêves. J'avais trouvé des sceurs chez les deux créoles, et, faute de mieux, je me contentai de l'amitié de mes hôles, si désireux de prévenir mes moindres désirs.

Hélas! comme lout plaisir apporte avec lui le revers de sa médaille, le mois s'écoula, — trop court, — l'heure du retour sonna, et je dus un matin reprendre le chemin de fer se dirigeant sur New-York , à mon grand déplaisir et à celui de toute la famille Alfenarès et de leurs amis, qui se trouvaient si heureux au bord de la mer, loin des soucis, des affaires et des méchancetés du monde.

Je n'apprendrai rien à mes lecteurs en leur di^sant que I;i baleine est le plus grand des animaux connus de la création, et qu'elle est le géant des mers, comme l'éléphant est celui de la terre. La baleine franche, la première du genre cétaeé, n'a pas moinft de quarante-cinq à cent pieds de long. Il est même certains voyageurs qui ont poussé l'exagération jusqu'à donner le double de celte dimension à (|ueiques spécimens rencontrés par eux sur des mers lointaines, dans des parages... inconnus; mais cent pieds sont déjà une belle longueur, et je m'en tiens là.

Il y avait dans le port de New- York, en février 1848, trois grands navires accotés les uns aux autres, à l'un des warfs de la rivière de l'Est, qui attendaient le moment favorable pour quitter la baie et se rendre aux pêcheries lointaines

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(le la baleine. Un matin, par désœuvrement, je m'étais hissé par l'échelle de corde appcndue le long de la paroi bâbord jusque 9UP le pont du plus gros de ces navires, et, avec la {terraission du capitaine, qui fumait Iranquîllement sa pipe sur le gaillard d'arrière, j'avais demandé à un matelot de nie montrer l'inti'rieur de cette maison llollante.

C'était un grand trois-mâts de cinq cents tonneaux équipé, approvisionné avec soin, et disposé de façon à pouvoir braver les mers orageuses et les glaces des régions polaires. L'équipage se composait de trente-deux hommes remphssant à bord des fonctions distinctes, et de deux capitaines , lun chargé de conduire le bâtiment sur le lieu de pêche, l'autre chargé spécialement de la prise et du dépècement des cétacés. Du reste, à ce que m'apprit le gabier qui me conduisait dans tous les méandres de la cale puante du baleinier, me montrant tout en détail, et se croyant obligé de m'ouvrir chaque tonneau, chaque caisse de tôle, il n'y avait aucune rivalité, aucune lutte, aucune jalousie entre les deux chefs de l'expédition, qui étaient tout simplement deux frères jumeaux, deux good twins, répétait-il à chaque phrase. Venaient ensuite quatre officiers, y compris le maître de manœuvre, un chirurgien, un charpentier expérimenté, deux tonneliers, un forgeron, un cuisinier pour la table des supérieurs, un cook [le coq de notre marine) pour l'équipage, et vingt-deux matelots, mousses, etc. etc., servant tle harponneurs et de rameurs. Le long des parois du navire, appendues à des barres de fer solidement amarrées, je remarquai six baleinières et une septième derrière le château d'arrière.

L'appartement du capitaine et les chambres des officiers étaient d'une simplicité primitive, comparés avec les splendides emménagements de certains navires que j'avais souvent visités dans le port,

« Sur un baleinier, me fit observer le gabier, le luxe est inutile : on marche dans l'huile, on se tache, .on s'abîme ses effets , quoi ! Aussi faut pas faire le flambart : c'est

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bon pour les aristocrates de paquebotiers ou de négociants amateurs. «

Cette sortie me suffit pour l'intelligence de la chose, et je devinai , — ce qui est vrai , — que le matelot d'un baleinier aime peu les autres matelots. Esl-«e par un sentiment de jalousie, ou par tout autre motif? je ne saurais le dire.

« Dès qu'on a pris la mer, continua mon cicérone , on établit un rôle de pèche; le chef, le harponneur et les quatre autres rameurs de chaque baleinière sont désignés tour à tour. Ensuite tout harponneur reçoit vingt harpons, six lances, deux pelles tranchantes, un bachot, deux couteaux d'embarcation, une grande provision de manches de harpons, de lances et de pelles, et une quantité suffisante de ligne ou menu cordage d'un usage indispensable. Puis, tout en faisant route vers les parages où l'on va chercher la baleine, l'équipage se livre sans relâche à une multitude de travaux préparatoires et principalement à l'installation des embarcations, dont chacun s'occupe avec une fraternelle sollicitude. La baleinière est le premier des instruments du bord; c'est elle qui décidera de la victoire; il faut qu'elle vole comme la flèche. On i'espalme, on la grée de ses appareils, on la dispose pour la chasse et pour le combat. On a soin d'embarquer à bord tout ce qui est nécessaire à la réparation des baleinières; et le charpentier a fort à travailler pour les entretenir en bon état durant le cours entier de la .

Après la pirogue , le harpon joue le rôle le plus important; le gabier me mit entre les mains un dard en fer, formant un angle obtus d'environ cent vingt degrés , dont les côtés tranchants ont trois pouces de hauteur. Je n'avais jamais vu d'arme plus effilée ni plus terrible. Le troisième côté du triangle, épais d'environ six lignes, tient par le milieu à une branche en fer d'une extrême souplesse, dans laquelle s'emboîte le manche en bois qui sert à lancer le harpon. Le métal doit être assez malléable pour se tordre en tous sens et ne jamais rompre; il faut qu'en quelques

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tT8 LKS (iËANTS DIT LABRADOR

coups de maillel on puisse le redresser, lora même qu'il aurait pris la courbure d'un tire-bouchon.

Lorsque j'eus tout vu ,■ tout étudié , je glissai un half dollar [SO cents, autrement dit 2 fr. 50 c.) dans la main de mon cicérone et je remontai sur le pont. Les deux good twins étaient là , devant une table fort bien servie , ma foi ! et déjeunaient du meilleur apjiétit sous la tente de la dunette.

Eb bien! Sir, avez-vous compris ce que c'est qu'un navii-e baleinier? me dit celui des deux capitaines à qui je m'étais d'abord adresse,

— Parfaitcnienl , gentleman, parfaitement. En ma qualité de journaliste et d'étranger, je liens particulièrement à m'inslruire, et, sauf une pêche à la baleine, que je n'ai pas vue et à laquelle je ne crois pas avoir jamais la bonne chance d'assister, je suis édifié sur la question,

— Ah! vous êtes journahste. Sir? lit le second officier.

— Oui, Monsieur, attaché à la rédaction du New-York Herald.

— Ah , bah ! prenez donc la peine de vous asseoir. «

J'ai déjà raconté, dans le chapitre troisième, toute la déférence, tout le respect que les Américains portent aux reporters de la pressé en général et en particulier, à ce l>oinl que sur les chemins de ter on leur donne un passage gratuit sur le simple vu de leur carte, — laquelle, soit dit en passant, pourrait bien être fausse, — que les hôteliers ne veulent point de leur aident et les servent comme; des princes , etc. — On ne trouvera donc pas extraordinaii'e que les Iwins du Jackson, — tel était le nom du baleinier. — me fisseni un parfait accueil , d'autant plus que le Herald était, s'il ne l'est encore, un des Journaux les plus intluents de New-York.

Je déjeunai donc avec mes nouvelles connaissances, et l'on nie fit promettre do revenir à bord tant et aussi souvent que bon me semblerait. Je dois avouer que ces deux ca|)itaines étaient des gens d'un très-agréable commerce, et que

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j'eus toujours par la suile un grand plaisir à me trouver en leur compagnie.

Un soir, j'étais seul au bureau du journal , occupé à rédiger un article pour le livrer aux imprimeurs, qui l'attendaient, lorsqu'on frappa à la porte de notre u sanctum » .

« Entrez, a dis-je aussitôt; et je vis apparaître un de nos pilotes aux nouvelles qui me demanda si j'étais atlaclié à Ui rédaction du journal.

Mais ouil mon brave homme. IJue nous apportez-vous'.' quelque bonne nouvelle sans doute?

— Oh! certainement, une nouvelle qui fera demain malin sensation dans la ville.

— Parlez , je vous écoute.

— Cette après-midi, à trois heures, une baleim; énornu? est venue échouer à la pointe nord de Long-lsland.

— Bah! quelle plaisanterie! Une baleine! mais c'est impossible.

— C'est la vérité, je m'y connais, c'est une baleine franche ', — a right wale vous dis-je o

La têt d I bal D [ n h gale â pou jirjja le <|uarl àe s3 luagu u I lai du anaux u é nt qui partent du fond de la bouclu! l se nd nt mm t du ràn ervent à l'animal pour- respirer el

ej t 1 au ni é d ns gu ul lorsqu'il a plongé. On apergoil de I lu d i I 1 u tt d ubl I nne d'eau , haute parfois de vingt pieds au-dessus du niveau de la mer- les vigies alors s'empressptit ie signaler une baleine el te nav re mel le ap da s sa d e l o

L'ouverture de la bouch de la baie ne Tranche e t telleme t gra I qu'elle pourrait livrer pas âge â un homme "■» ma ho re upér eu est garnie des deux c5ti!s de quatre à c nq cents fanons lames i aral lèles et flexibles qu so l deta liées dan le comme ce sous le nom vul gaire de baieint. Chaque fanon entre par un bout dan la gencive la traverse et pénètre jusqu îi los long tud nal masconrne une frangide crins attachés au bord concave du fano sort en lehors des lèv on appelle encore fort mproprement ba ht es grandes lames qu oi cupent la place des dents dont la baleine est dépourvue. Au^si n'exercet-elle aucun travail de mastication. Elle se nourrit de très-petites proies, des moindres poissons et surtout de mollusques.

La nature a donné à la baleine des nageoires d'un»? structure et d'un.^ force proportionnées â sa' masse, non point composées d'arêtes joiules tes

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tSO LES GÉANTS DU LABRADOR

J'hésitais à croire le récit de cet homme; mais il n'était pas ivre, il parlait avec assurance, et enfin, quitte à avouer le lendemain que > nous avions été mal informés n, je me décidai à rédiger un ctiy item (fait divers), que j'envoyai à l'imprimerie en même temps que les derniers feuillets de mon article.

Je regagnais mon domicile; minuit sonnait au Cîty-Hall, lorsque tout à coup l'idée me vint d'aller à bord du Jackson prévenir un de mes amis de ce qui se passait à l'extrémité lie Long-Island.

Tout le monde dormait à bord , sauf le matelot de quart. Je le hélai en lui disant que j'avais à parler à un de ses genllemen-officers , pour affaire grave , el le prudent sailor, allumant une lanterne à la flamme de l'habitacle, vint me chercher parla main alin de me conduire sans danger jusque Rur le pont.

Il alla ensuite réveiller les deux Iwins, qui me firent prier aussitôt de descendre dans leur cabine. Leur étonnement fut

unes aux autres par dee membranes, mais Tormëee d'oe articules comme c«uj de la maia et des doigts de l'homme. Une queue gigaaleeque disposée horizontalement el non verticalement, ainsi que la queue des poiesoDs ordinaires, complète l'appareil locomoteur de la baleine. La couche énorme de graisse qui enveloppe le monstrueux cétacé allège beaucoup le volume de sou corps, et tient l'eau à une diEtance convenable du sang, qui , Eans cela , pourrait se rerroidir. Elle sert ainsi à conserver la chaleur naturelle de l'animal.

Le cachalot macroc^phale , moins fort que la baleine franche, quoique souvent plus long, mais toujours moins gros, est peut-être encore plus recherché par les pgcheurs. Il diffère considérablemenl de la baleine Tranche; sa mâchoire intérieure est garnie de dents coniques et un peu recourbées, qui ont A Teitérieur la couleur et la dureté de l'ivoire, mais qui, dépouillées de leur émail, sont plus tendres et moins blanches. Le marin , qui utilise toutes les parties du caclialot, en fait le plus grand

L^a baleiniers estiment beaucoup moins la baleine à bosse et la baleine à aileron ou « balelnoplère gibbar <• ; car ces derniëres espèces produisent inliniment moins d'huile que les baleines franches el les cachalots. Touterois on ne dédaigne pas, en guise de passe-temps et à défaut de mieux, le souffleur, quoiqu'il n'ait guère que quinze à vingt

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grand lorsque je leur racontai ce que m'avait appris le pilote aux nouvelles.

« Good God! s'écria le premier, si nous pouvions partir tout de suite!

— Qui nous en empêche? Appareillons, sans rien dire; demain au point du jour nous irons cliercher nos papiers , pour êlre en règle , et lout en descendant la rivière et la baie jusqu'à Sandy-Hook , celui de nous deux qui sera allé au Custom-House rejoindra facilement le bord. «

Ce qui fut dit fut fait : les deux capitaines se levèrent. On manda les hommes sur le pont, et on leur apprit, — sans leur rien avouer, — que pour affaire ui^ente on allait appareiller sur-le-champ.

u Appareiller, fit le subrécargue; mais nous n'avons pas de provisions à bord.

— N'importe, c'est une promenade que nous allons faire, et qui durera tout au plus trois jours. Donc il y a assez de vivres ici pour ce laps de temps. D'ailleurs, au point du

pieds de long sur sept à huit de circonférence; ce dernier oélacé Couniit un fort baril d'huile d'excellente qualité.

Pendant [ooglemps on a cru qu'il n'existait qu'une seule espèce de baleine franche, et l'on est resté dans cette erreur jusqu'au moment où M. Delalande , apportant au Muséum d'histoire naturelle le squelette complet d'un de ces animaux prie dans les environs du cap de Bonne- Espérance, a fourni â M. Cuvier l'occasion d'apercevoir les différences très-notables qui existent entre la baleine du Sud et celle du Nord.

Les traits de dissemblance consistsnt principalement, pour ce qui concerne la charpente osseuse, dans la soudure des sept vertèbres cervicales, et dans deux paires de côtes de plus.

La baleine australe a la tête beaucoup plus déprimée que celle du Nord; ses nageoires pectorales sont aussi plus longues et plus pointues; les lobes de sa queue sont moins échancrês ; les baleiniers s'accordent aussi à la représenter comme sensiblement plus petite que la baleine arctique, ses dimensions ordinaires étant de quarante à cinquante pieds.

D'après cela, l'équateur formerail en quelque sorte la ligne.de démarcation entre les domaines de la baleine du Nord et ceux de la baleine du Sud. Mais on conçoit qu'aucune des observations relatives au géant des mers ne peut être d'une exactitude rigitureuse.

t»i LES UËANTS DU LABRADOR

jour, nous aurons du pain frais el loul ce qui sera nécessaire. Sus! mes boys! au travail et dépêchons-nous. »

Au lever de l'aurore, le Jackson se trouvait en pleine rivière, hors de son warf, et il coulait doucement au 01 de l'eau, à la marée descendante. Pendant ce temps -là, le second capitaine courait se munir de papiers nécessaires à l'excursion que projetait le navire baleinier; et, à dix heures du matin , monté dans une embarcation prise à la Batlery , il rejoignit son bord, suivi par votre serviteur, qui avail trouvé l'occasion favorable pour assister, sinon à une « pêche », du moins à une â prise » de baleine.

Le vent favorisait notre voyage; il souffla même sud-ouesl au moment où nous passions devant la Quarantaine et le fort Hamilton, puis, au delà de Sandy-Hook, la mer moulonnait, les vagues roulaient vent grand laitue de telle façon . qu'une heure après midi nous tournions la pointe dt- Long-lsland , nos lunettes braquées sur ta plage , cherchant, dans tous les méandres de la côte , le monstre dont le Heralii avait annoncé l'échouement.

Enfin, au delà du cap de sable qui termine l'île, un r>oint noir apparut entre deux îlots; on examina avec soin cette tache d'encre sur la mer, et tout à coup un matelot monté dans les haubans hurla , d'une voix de stentor,- ces mois qui l'ont tressaillir loul baleinier, quelque accoutumé qu'il soit à les enlendre :

n Wale! a right wale/ she blows. » ( Une baleine! une baleine franchel elle souffle.)

C'était bien, en effet, le monstre que m'avait annoncé !a veille le pilote aux nouvelles du Herald. Échoué sur celte plage, où il était descendu des mers du Labrador, entraîné par une cause inconnue, le célacé. malade, peut-être, incapable de se conduire, s'était laissé aller à la dérive et avait atterri au hasard. La marée l'avait abandonné la veille; puis, à la mer montante, il s'était relevé et cherchail a i-egagner les profondeurs de l'Océan et les parages où il élail né.

LES GÉANTS DU LADRADOR ISS

■l'ai oublié de dire que l'équipage du Jackson avait été averti du but de l'excursion dès que le navire s'était trouvé au milieu de la baie de New-York; aussi un grand tumulte suivit-il l'annonce de la présence de la baleine. Ce n'était plus une épave que l'on allait recueillir, c'était un combat qu'il faudrait livrer.

Le navire avançait toujours, et bientôt on ne fut plus qu'à une portée de canon du géant du Labrador, qui jetait deux colonnes d'eau par ses évents et paraissait jouir d'une excellente santé, pour le moment du moins.

" Aux canots I » s'écria alors le capitaine chaîné de la prise, et les marins se précipitèrent, chacun volant à son poste; les baleiniers descendirent à la mer. Les chefs prirent les avirons de gouverne; les harponneurs, à l'avant, disposèrent leurs armes redoutables, tout en nageant leurs avirons. La flottille appuyait ta chasse du monstrueux célacé, qui , ayant aperçu ses ennemis , fuyait lâchement et évitait la bataille.

C'était un admirable spectacle , et , monté dans les haubans du Jackson , je ne perdais aucun détail de ce combat naval.

Une des baleinières avait devancé les autres; le capitaine <|ui la dirigeait encourageait le harponneur par ses gestes et ses paroles. Tout à coup l'engin destrucleur fut brandi par l'exécuteur des hautes-œuvres du Jackson; il fendit l'air et entra dans le flanc du géant.

Le cétacé frappé donnait des coups de queue terribles, agitait ses nageoires et se débattait avec rage. S'il eût atteint l'embarcation, elle eût été broyée comme un fétu de |)aille. Mais, au lieu d'atlaquer, le monstre se mit à fuir, entraînant après lui la baleinière victorieuse par le harpon fixé dans son corps , auquel était nouée la corde liée à un des anneaux de l'embarcation. La baleine plongeait, puis elle remontait à la surface de la mer teinte de son sang. Cette lutte dura trois quarts d'heure, et enfin, épuisée, haletante, elle reparut pour rendre le dernier souffle. Elle agonisait.

Quelques minutes après, le capilaine accosta la proue de

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son canol contre la poitrine du cctacc , et l'acheva en plongeant dans la partie exférieiire qui correspond aux poumons une longue lance à main parfaitement aiguisée.

Au même moment on poussa au large; car les convulsions de la mort étaient aussi à craindre que la force colossale du monsire, dont les évents jetaient du sang, comme une heure auparavant ils jetaient de l'eau. La baleine roulait en tous sens sa masse gigantesque; elle se débattait et défendait le peu de vie qui lui restait.

Afin de hâter sa mort, les autres baleinières s'avancèrent avec précaution, et l'on porta de nouveaux coups de harpon , de lance et de pelles tranchantes au cétacé furieux. C'étail principalement à la queue, vers sa jonction avec le corps, que les marins cherchaient à atteindre le monstre, de façon à trancher un des gros vaisseaux sanguins.

Par un hasard miraculeux, aucun malheur ne vint attrister ce combat livré au géant du Labrador, Car il arrive souvent qu'un canot tout équipé est entraîné au fond de la mer, et disparaît avec tous ceux qui le montent; d'autres fois une embarcation est lancée en l'air pour s'être trouvée au-dessus de la baleine au moment où elle remontait à fleur d'eau.

EnTm le cétacé rendit le dernier soupir. Des hourras prolongés retentirent à bord de toutes les baleinières. Nous leur répondîmes du Jackson; car le navire s'était rapproché autant qu'il l'avait pu du théâtre de la lutte.

Bientôt un autre travail commença : on hissa de nouveau les baleinières h leur place; puis le navire accosta la baleine, qui fut sohdemënt amarrée par la queue au moyen d'une chaîne à tribord , et cette vaste carcasse dépassait en longueur la moitié du bâtiment.

Sur l'ordre du capitaine, on avait cargué toutes les voiles et jeté les deux ancres sur un bon fond de roches, afin de pouvoir procéder, le lendemain, sans être dérangé, à l'opération du dépècement. De cette façon les lourds apparaux ne pouvaient pas céder, les épais blocs de graisse arraché»

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à la baleine ne se décrocheraieni pas et n'écraseraient [ms les gens de l'équipage, 11 s'agissait aussi d'éviter le feu qui convertit en huile les tranches énormes enlevées successivement au cétacé.

Tous les préparatifs terminés, la nuit étant venue, l'on song:ea à dîner, ce qui se fit à bord du Jackson, avec- unfai^l« auquel les marins n'étaient pas accoutumés. Les deux capitaines offrirent une triple ration à leurs hommes, on but largement, on mangea de même; toutes les pipes s'allumèrent, et puis les chansons les plus gaies éclatèrent de toutes parts. Un clair de lune admirable illuminait cette scène grandiose, dont le souvenir reste gravé dans la mémoire une fois qu'on a assiste à pareille fête.

A minuit cependant tout le monde dormait, sauf le matelot de quart chargé de piquer les heures. Enfin l'aube se leva, el à peine fit-il jour qu'on songea à procéder au dépècement, et, pour y parvenir, on frappa des palans au bout des vei^ues, on garnit le guindeau et l'on distribua des pelles à dépecer aux travailleurs. Un marin descendit ensuite sur la baleine flottante, et entoura l'un de ses ailerons à l'aide d'une chaîne terminée par des anneaux de grandeurs tlifférentes qui bouclaient l'un dans l'autre, étreignant fortement les nageoires : on les attacha ensuite aux appareils de poulie appendus au-dessous de la vergue.

Pendant que tout ceci se passait, les baleiniers se servaient de leurs pelles montées sur de longs manches, et tous les dépeceurs placés à bord les faisaient agir avec ensemble. On vira le guindeau, et l'on enleva une grande tranche de lard avec le premier aileron; puis le corps de la baleine tourna sur lui-même comme une bobine que l'on dévide. Dès que la tranche atteignait la hauteur de la vei^e, on accrochait un autre appareil en bas, puis on coupai! la partie déjà brisée et on l'amenait à bord tout en soulevant une seconde tranche. Une activité sans- pareille régnait sur le poni, et ne cessa que lorsque le corps fut enlièremenl dépouillé de sa graisse.

lee LES GËAMTS DU LABRADOR

On songea alors à dclacher ta lête du tronc , et quelijues hommes armés d'une hache parvinrent à couper un os gigantesque et a isoler cet énorme morceau de la carcasse. On appliqua immédiatement les appareils à la monstrueuse mâchoire, et on la hissa à bord pour en arracher les fanons. La carcasse fut abandonnée aux requins et aux oiseaux de proie accourus de loutes les directions, de tous les coins de l'horizon, à tef point que leurs cris nous assourdissaient et empêchaient la voix de l'un de parvenir à t'oreillc de l'autre sans s'égosiller.

Le lard du géant maritime avait été étendu dans l'enlrcpont par couches de trois pieds de lai^ur et de dix à quatorze pouces d'épaisseur sur dix-huit à vingt de long. On le coupa ensuite par morceaux, qui furent jetés dans de vastes chaudières établies au pied du mât de misaine. Toute la nuit fut employée à la fonte du lard, et les baleiniers chauffaient les fourneaux à l'aide de créions [scraps) imprégnés d'huile. A voir ces marins manipulant cette horrible cuisine dont l'odeur nauséabonde m'écœurait au suprême degré, on eût dit une troupe de démons confectionnant un philtre, ou préparant leur cuisine avant de partir pour le sabbat. En dehors de ce spectacle, nos oreilles étaient passablement écorchées par des chansons plus que grivoises, nasillées à l'américaine, sur des airs que n'avaient point écrits Rosstni, Dellini , ou même Verdi le célèbre.

Au petit jour notre capitaine de iner, qui s'était reposé sur le capitaine de pêche des soins de toute l'opération que je viens de décrire, fit mettre à la voile pour rentrer à New-York. Tandis que le Jackson marchait bâbord amures, le cap au sud-sud-ouest, ayant le vent grand largue, toutes voiles dehors, des bonnettes basses aux bonnettes de perroquet, les voiles d'étai déployées et le pavillon hissé à la place d'honneur, nous filions onze nœuds à l'heure, et l'équipage arrimail les barils d'huile et les caisses de lôle dans la cale.

Au moment où, vers trois heures de l'après-midi, nous

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passions devant le fort Hamilton, recevant la visite des employés de la douane, tout le travail était terminé, et une heure après le navire reprenait sa place le long des warfs de la rivière de l'Est.

Pendant que nous étions absents à la pêche de la baleine de Long-Island, le Sun, journal rival du Herald, s'élait égayé au sujet de ce qu'il appelait notre « canard o. Une baleine dans les eaux de New- York avait paru à nos confrères une u monstruosité » sans pareille , un « abus de confiance i> sur la crédulité publique. Aussi avait-il fulminé contre mon article, et sa prose se terminait par un violent éclat de rire.

Le public ne savait à qui des deux ajouter foi; mais il fui bien étonné lorsque le lendemain matin je publiai , dans le Herald, une narration des plus détaillées du voyage du Jackson à la pointe de Long-Island.

Le Sun, qui avait déjà, à d'autres époques précédentes, publié " le Voyage à la lune de Herschell » et autres plaisanteries du même genre, élucubrations savantes du célèbre Edgar Poë , ne crut pas devoir répondre à l!argument sans réplique que je fis imprimer tout au long, suivi de ma signature.

La pêche faite par le Jackson avait rapporté aux deux capitaines une somme ronde de 3 000 dollars , et je reçus d'eux, un beau matin , certain présent que je garde encore avec le plus grand soin : une admirable épingle pour mes cravates, bijou d'or représentant une baleine aux yeux de diamants , a Juste rétribution, — disait la lettre d'envoi, — de la bonne découverte que vous nous avez fait faire dans la nuil du 22 mars 1848 et du bénéfice qu'elle a pi-oduit, "

Du reste , le fait que je viens de raconter est une exce|)tion à la règle générale. Le Labrador, à l'heure ou je publie ces pages, est maintenant à peu près désert; se-i géant'. sont morts, ou ont quitté les côtes pour des climats mconnus à l'homme, par delà l'Islande dans les baies de bandng Nord-Friord, Mio-Friord et Seidin-Friord sur la côte e^t,

tUO LES GËANTS DU LABAADOR

cl près de Oëd-1-riord sur la côle nord. C'esl an mois de juillet que leur apparition est plus fréquente, et alors elles se rendent par li-onpos le long des côtes et dans les baies les mieux closes.

Quelle est la loi des migrations de la baleine? Après avoir fréquenté certains parages pendant des siècles, pour- <|uoi s'en éloigne-t-elle pour n'y plus revenir'? Qui dira la i-ause de son retour périodique en des lieux déterminés'.' Comment expliquera-t-on sa fuite ou son départ, l'irrégolarité ou la régularité! de ses habitudes nomades?

Il est prouvé |>ar l'expérience que la baleine peut vi\re sous toutes les zones; on la rencontre, en efTet, dans les rétîions tropicales, sur les côtes d'Afrique et du Brésil, dans le golfe de Panama et sur les rives de l'Arabie Heui-euse; on la trouve aussi sous la ligne équinoxiale, comme, |iar exemple, aux îles Gallapagos, de même qu'au milieu <lt-s glaces polaires, par delà le 86" de latitude nord, et. au sud du cap Ilorn et des îles Malouincs. Autrefois elle se montrait en abondance dans nos mers; des troupes de baleines peuplaient le golfe de Gascogne et même la Métiiterranée.

Il est certain enccœ que la baleine est nomade : ainsi <:olles de l'hémisphère austral fréquentent les diverses baies d< la ciitb occidentale d Afrique, du cap de Bonne- Espélaiice au 10° de latitude sud, ou environ. Elles y séjournent d< puis le mois de jum jusqu'au mois de septembre, et y initient bas, après quoi elles se dirigeraient, au dire des fib^er^ateurs. a louesl \ei-- les îles Tristan da Cunha, ou les côtes du Paraguay et de la Patagonie,

Mais la chasse faite par les pécheurs à ces grands cétacés (I été cause de nombreux changements dans leurs habitudes (le stations; il y a des siècles que les baleines ont abandonné la Méditerranée, bien qu'elles y apparussent autrefois incontestablement, comme nous l'apprennent Plulart]uo, Pline et plusieurs autres auteurs anciens. Les petites espèces de cétacés étaient même à cette époque l'objet d'une pêche assez imporlanle dans les mers de la Grèce.

LES fiËANTS DU LABRADOR i9l

Plus tard, aux xii* el xiii' siècles de notre ère, les marins basques se livraient foil activement à la pèche des baleines; mais comme elles s'éloi^aient de plus en plus du littoral, les hardis navigateurs s'ingénièrent^ découvrir leur iiHraile. Ils les poursuivirent à travers l'Océan, arrivèrenl. *lit-on, jusqu'au Canada, rencontrèrent, chemin faisant, les bancs de Terre-Neuve, et s'adonnèrent depuis lors à la pêche de la morue. C'est même à ces diverses circonstances que l'on doit attribuer la fable qui circula peu après la mori de Christophe Colomb, relativement à un pilote biscayen qui aurait eu, selon Fernand Lopez de Gomara, l'honneur do la priorité de la découverte des Indes occidentales.

La baleine, Iraquée sur toutes les mers, a presque entièrement perdu, dans notre hémisphère surtout, ses points de repaire. Ses pérégrinations n'ont plus leur régularité «l'auli'efois; son inslincl, plus développé que celui des autres )K>issons voyageurs, l'a mise en garde contre les dangers qui la menaçaient périodiquement dans tels ou tels parages. Le géant des mers fuit l'homme, son persécuteur. Il cherche un abri dans les glaces du Nord et du Sud; el souvent, relancé jusque dans ces régions inhabitables, il re- ))arait dans des zones moins glaciales. Aussi le théâtre des pèches a-t-il très-souvent changé et dans des espaces de leuips fort courts.

Les Hollandais, ayant organisé la pèche de la baleine sur une grande échelle, formèrent vers le milieu du xvii° siècle des établisse\nenls permanents au Spitzberg. Los criques et les havres d'une terre presque inconnue de nos jours '■■aient alors annuellement sillonnés par trois à quatre ceiiln navii'es baleiniers. La baie de Grouenhave ou Groën-haveit, suivant les vieilles cartes du Grand illuminant Flambeau )le mer, le large canal de l.'lszond, les côtes de l'île de Voorland et la rade de Smeerembei^ , devinrent le centre d'un mouvement extraordinaire pendant la saison de la pèche. Le village de Smeercmberg, qui empruntait son nom du verbe smeenen (fondre), élail, à onze degrés du pôle.

un lieu OÙ l'on trouvait autant d'objets de luxe, de distraction et de plaisirs qu'à Amsterdam, la capitale des Provinces-Unies. Mais l'éloignement progressif de ia baleine,la guerre marilime, les terribles incursions de Jean Bart et celles de Duguay-Trouin forcèrent les Hollandais à abandonner une factorerie dont il serait difficile d'assigner exactement aujourd'hui la situation topt^raphique.

Il y a vingt-cinq ans, la côte orientale du Groenland était estimée par les baleiniers anglais comme une excellente station de pêche; à présent les bâtiments traverseht sans s'y arrêter les mêmes parages, et vont chercher ailleurs le nomade cétacé.

On a dit avec raison que, pendant l'hiver, les baleines disparaissent d'auprès des rivages envahis par les glaces, et que, quittant le voisinage des pôles, elles se rapprocheni des zones tempérées. On comprend, en effet, que, gênées dans les banquises, elles fuient des lieux où elles risquent d'être étouffées par les couches de glaces qui les priveraient de la respiration de l'air atmosphérique, sans lequel elles ne peuvent vivre.

Deux mots encore avant de terminer. La chair de la baleine est immonde. Les matelots baleiniers sont de cet avis; mais les goûts changent comme la mode. Qui croirait cependant qu'il fut un temps où la chair de baleine était un mets royal en Angleterre'' Il n'est pas besoin de remonter jusqu'aux Saxons, grands mangeurs de cétacés, pour trouver un exemple d'un si smgulier goût, car ces poissons ou plutôt leurs chairs paruient sur les tables royales jusqu'au xvi' siècle. Dès 1243, nous vojona Henri III inviter les shérifs de Londres à fournir à sa table cent pièces de baleine. Les baleines trouvées à la côte étaient considérées comme épaves royales; on les coupait en morceaux et on les portait sur des chars dans les cuisines du roi. Edouard 11 fit donner une gratification de vingt scbellings à trois matelots qui avaient pris une baleine au pont de Londres. Celles que l'on trouvait sur les bords de la Ta-

mise appartenaient au lord-maire, et ajoutaient, par leuiprésence sur les tables, à la magnificence des festins municipaux.

Au xiii* siècle, des pièces de baleine furent achetées pour la table de la comtesse de Leicester. L'Angleterre était fournie de ce mammifère si recherché par les soins des pêcheurs normands, pour qui la baleine était un article de commerce important. Les Normands avaient diverses recettes pour la cuisson de la baleine; quelquefois Us la faisaient rôtir et la servaient à la broche; mais le plus ordinairement ils la sei^ valent bouillie avec des pois.

De nos jours j'hésile à croire que les Carême et les Chevet de Paris consentissent jamais à servir sur une table des filets de baleine rôtis ou à la sauce. Dans tous les cas , je suis certain que peu de gourmets se hasarderaient à goûter d'un tel plat.

zec^GoOglc

Je revenais d'un voyage à ta Havane à bord d'un navire à voiles qui avait été remorque jusqu'en plein golfe du Mexique , en vue des embouchures du Mississipi. Le vent s'était tu, la brise elle-même avait cessé. La mer ressemblait à une glace immense, incommensurable ; et, quoique les voiles fussent déroulées, notre navire n'avançait pas d'une ligne. On eût dit une énorme baleine échouée , soutenue au-dessus des eaux par sa légèreté relative. La température tropicale, le soleil ardent, tout conspirait pour rendre insupportable l'immohilité dans laquelle se trouvaille San-Christoval. Un jour s'écoula de la sorte, puis deux, puis trois, une semaine enfin; et si nous avions perdu de vue la terre, c'était plus par la force des courants que par le caprice du flot.

Nous jouissions , — si tel mot peut i-endre notre désappointement , — d'un calme plat qui faisait enrager l'équipage et les passagers. En vain le capitaine s'ctait-il mis en frais d'imagination pour distraire les voyageurs confiés à ses soins ; ses bons dîners, les soirées musicales, les bals même n'avaient point réussi à dissiper la langueur, l'atonie, le découragement de tous les bipèdes entasses dans le SatirChrislovcU.

La seule distraction qui nous fût agréable était celle de la pêche. Nous aimions tous à voir se glisser le long des lianes

du navire des troupes de dauphins énormes dont les écailles d'or bruni étincelaient et chatoyaient au soleil-, à travers le prisme des rayons irisés. Nous éprouvions un grand plaisir à voir le capitaine et ses matelots harponner ces monstres de l'Atlantique , ou bien s'emparer d'eux à l'aide de gros hameçons.

Rien n'était plus curieux que la pêche de ces squammées, qui s'élançaient sur l'appât et étaient aussitôt accrochés. Dès qu'ils se sentaient appréhendés au corps, ils s'élançaient avec impétuosité, emportant la ligne jusqu'à ce qu'ils fussent arrêlés , à bout de coi-de ; puis ils sautaient en l'air et parvenaient quelquefois à se détacher. Lorsque cette bonne chance ne leur arrivait pas, nous laissions le monstre accomplir toutes ses évolutions; et dès qu'il était épuisé on le hissait sur le pont, où il sautait encore à droite et à gauche, comme s'il eût été dans son élément; puis tout d'un coup le corps se roidissait, la vie s'en allait et la rigidité s'emparait de ce poisson géant.

Les dauphins du golfe du Mexique voyageaient par troupes de cinq ou six individus, chassant en meute dans l'eau comme le feraient des loups au milieu d'un bois. Le but de leur chasse était ordinairement le poisson volant ou le a gouvernail », autrement dit la perche marine, qu'ils happaient sous les flancs du navire, où elle se tient attachée.

Ce qu'il y avait de plus amusant, c'était de voir les dauphins chercher à atteindre les poissons volanis. Ceux-ci échappaient d'abord à leurs ennemis par la rapidité de leur fuite ; ils s'élançaient ensuite en l'air, c'est-à-dire au-dessus de la surface de l'eau en déployant leurs nageoires, dont la forme est celle de grandes ailes , et prenaient leur volée à droite et à gauche comme une compagnie de perdreaux s'élançant d'un trèfle devant le chien d'un chasseur ou poursuivis par un faucon. Il est vrai que le vol n'était pas aussi prolongé; aussi les dauphins, qui les suivaient de l'œil, s'élançaient-ils deci delà, de façon à happer un des retardataires au moment où il retombait dans la mer.

Ce qu'il y avait de plus étonnant dans les évolutions de nos dauphins , c'était l'affection qu'ils semblaient se porter mutuellement. Un d'eux était-il pris au kook ou harponné, tous ceux qui restaient libres l'entouraient et paraissaient vouloir lui porter secours. Et quand le poisson capturé , à bout de forces, était tiré en l'air, hissé par la corde perfide jusqu'au sabord par lequel il arrivait sur le pont du San-Chrisloval, ses pauvres camarades poussaient un soupir à fendre l'âme. Un moment après cependant, le malheur paraissait oublié; les autres survivants revenaient aux appâts, s'aventuraient sous , le harpon et payaient de leur vie leur folie ou leur courage.

Certain matin, le cinquième depuis notre départ, un soleil torréfiant faisait fondre la poix de notre liavire, et nul n'osait " s'aventurer sur le pont, si ce n'est tes matelots chaînés de la manœuvre, et encore, de peur de coups de soleil, ces braves tars se couvraient-ils la tSte de grandes toiles blanches ; le maître coq du bord vint m'avertir qu'une multitude de dauphins couvraient la mer tout autour du San-Ckrisloval. A entendre mons Daniel , — ainsi se nommait le cuisinier, — c'était un signe de vent et, qui plus est, d'un vent favorable.

Je me hâtai de monter sur la dunette , et dans l'espace de deux heures Daniel et moi nous avions pris dix dauphins à l'aide d'un morceau de requin coupé en tranches, nourriture que ce poisson semble préférer à loute autre. Du reste , le dauphin peut être classé dans l'espèce des goulus ; car, lorsque la faim le presse, il se jette sur tous les appâts. J 'en ai vu même se laisser prendre avec un morceau de drap blanc entorlillé sur l'hameçon.

Malgré la présence nombreuse des dauphins à bâbord et à tribord du San-Ckristoval, la brise ne s'était point levée ; les gens de l'équipage et le capitaine paraissaient désespérés, et les passagers éprouvaient le même sentiment. Moi je n'avais qu'un seul plaisir, et je m'en donnais à cœur joie : ce plaisir était celui de la pêche. Je ne me lassais pas. Après déjeuner, ce jour-là , je jetai mon hook à la mer , et bientôt je vis un énorme dauphin qui avalait l'appât et entraînait le fil de

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caret. Mordious ! le poisson était énorme ; il tirait, il lirait à entraîner le navire, et il me fallut l'aide de deux matelots pour hisser ma capture jusque sur le pont. C'était réellement un nfltnirable squammée, que je ne cessais pas d'admirer, tandis que sa queue battait sur le pont avec la régularité de la baguette d'un tambour. Ce qu'il y avait surtout de remarquable dans ce poisson monstre, c'était la couleur de caméléon de ses écailles, qui passaient de l'or au lapis, du lapis à l'émeraude, du saphirà l'aient. Lorsqu'on lui ouvrit le ventre pour en retirer les entrailles et le dépecer en morceaux pour les besoins de la cuisine, on trouva dans son estomac une manne de poissons volants disposés côte à côle, tous la queue en bas, ce qui nous fit supposer que les dauphins avalaient toujours loup proie en commençant par la queue.

La longueur de tous ces poissons était environ de trois à cinq pieds , et leur poids variait de dix à trente-cinq livres. Leur forme est très-étroite, eu égard à leur longueur; leur chair est ferme, blanche, et ressemble fort à celle du thon ou de l'esturgeon, quoique, à mon goût, elle soit très-fade.

Le soir de ce jour mémorable, dans mes courses vagabondes, je vis harponner deux requins par nos matelots : l'un était une femelle, qui mesurait sept pieds de long, dans le ventre de laquelle on trouva deux petits tout vivants qui ne demandaient qu'à s'en aller; cela nous fut prouvé par l'un d'eux, qui, jeté à la mer, plongea et se mit a nager comme s'il n'eût fait que cela depuis nombre d'années. Le second requin était un mâle, qui subit le sort de ses confrères , fut dépecé en rondelles et servit d'appât ô tous les pêcheurs de dauphins.

Le jour suivant, le calme durait encore, et comme nous étions las de la chair de squammée, nous variâmes nos plaisirs en jetant la ligne aux perches marines, qui grouillaient, littéralement pariant, sous notre poupe. Nous les prenions à l'aide d'un petit morceau de lard fixé à un hameçon solidement ficelé autour d'un fil solide. Dans la matinée nous primes deux cent trois de ces poissons, et depuis trois heures

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jusqu'au soir cent vingl et un. Chacun se régala ce jour-là; car ces perches sonl le mets le plus exquis que je connaisse au inonde.

Dès l'aube, le lendemain matin, nous étions en vue de Key- Wesl, emportés par le courant, sans que le moindre soufile

se jouât dans nos voiles. La vigie signala à l'avant une troupe de marsouins' qui s'ébattaient sur la plaine liquide.

1 Quelques voyageurs, des auteurs même, ont rangé le marsouin dans la famille des baleines, dont il serait la plus petite espace, car sa longueur dépasse A peiue dii à douze pieds. Sa conrormatiou extérieure n'a cepenilanl que de vagues rapports avec celle de la reine des mers. Sa tète allongée présente pluldt de l'analogie avec le groin d'un cochon. Sa gueule e«t garnie, en haut et en bas, de petites dents pointues. Il a sur la tête une ouverture par laquelle il rejette de l'eau en soufflant; ce qui lui vaut encore le sobriquet de souffleur, applicable surtout à la variété la plus grande. Parmi tous les cétac^ , le marsouin passait chez les anciens pour un mets très-délicat. Je ne suis pas de leur avis; mais les goûts ne sontils pas dans la nature?

Les Saxons appelaient le marsouin cochon de mer, el les ecclésiastiques <lu moyen âge lui avaient conservé ce nom traduit en latin. On acheta des marsouins pour la table de Henri III, en 1426, el l'évêque de Swinlleld, qui vivait A le même époque, s'en régalait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. On servit des marsouins â un somptueux banquet offert à Richard II, à Durham-House, et â l'installation solennelle de

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Je n'avais jamais vu d'aussi près ces cétacés admirables, tes monstres de l'Atlantique; aussi Je pris un vrai plaisir k étudier leurs ébats. J'aurais cru qu'ils se roulaient sur euxmêmes en tournant comme une meule : cette illusion était produite par des ailerons de deux pieds de long, paraissant et disparaissant avec une étrange rapidité. Du reste, au dire des matelots et des pêcheurs expérimentés , le marsouin est trèspacifique; il ne se nourrit guère que de chevrettes et d'encornets; mais il fournit un baril d'huile de très-bonne qualité, et les pêcheurs baleiniers eux-mêmes ne dédaignent pas de le harponner lorsqu'il vient se jouer sous l'étrave du navire.

Son exti-ême agilité rend sa capture difficile ; aussi n'est-ce point une mince gloire que de le frapper du premier coup de harpon.

Les marsouins n'ont pas été l'objet de fables homériques comme les requins ; toutefois les superstitions maritimes leur ont fait aussi leur petite part : « ils nagent toujours, disent les matelots , [dans la direction d'où vient le vent et naviguent à sa rencontre ; ils présagent le mauvais temps et passenlpour être aveugles pendant un mois de chaque année. »

C'était donc un bon augure pour la continuation de noire

l'archevêque Nerille, quatre poissons de cette espèce parurent sur la table. En 1491 , les baillis de Yarmoutb llrent présent à lord Oxford d'un beau marsouin, qu'ils accompagnërent d'une adresse dans laquelle ils disaient qu'ils lui envoyaient ce présent parce qu'ils pensaient que rien ne pouvait être plus agréable A Sa Seigneurie.

Au mariage de Henri V, on servit au repas des marsouins rôtis, que l'on considérait encore comme un mets de haut goût. Au festin du couronnement de Henri VII, parurent ég-ajement des marsouins. Ou en servît de rôtis, de bouillis, eu pâtés et enlîn eadéUdeux puddings. On a conservé les recettes des sauces et coulis de marsouins, et des poëtes du xv siècle les ont chantés. La chair du marsouin Tut eu grande faveur jusqu'au xvt' siècle. [I en fut servi sur la table de Henri VIII, et Wolsey, Somerset et d'autres seigneurs de la " Chambre éloilée «, dînant en partie fine , y savourèrent un de ces cétacés qui avait coulé huit schellings.

La reine Elisabeth elle-même, qui avait le goût très-rafllné , aimait le [)n en vendit sur le marché de Newcaslle jusqu'en 1573, époque d'Ôlre rec lie relié.

LES MONSTKES DE L'A.TLANT[QUE 303

voyage, et pour cette seule raison nous eussions du les épargner. Mais tout chasseur, comme tout pêcheur, est insatiable, et nous ne songeâmes qu'à nous emparer d'un de ces poissons géants. Pendant cette journée, ils s'étaient tenus à distance ; mais, après souper, la lune s'était levée et brillait dans tout son éclat, ce qui nous permit d'apercevoir trois énormes marsouins à dix mètres au plus du navire. Le coq du San- CAWsfora/, très-habile harponneur, se hâta de prendre un trident disposé à cet effet, et , choisissant bien son temps, il piqua le cétacé au milieu des deux épaules, entre la tête et le corps , de telle façon qu'il lui fut impossible de se détacher. Après bien des manœuvres, on le hissa surlc pont, où i! poussa un profond gémissement, agita la queue et les nageoires à plusieurs reprises , et rendit bientôt le dernier souffle. On le laissa là jusqu'au lendemain matin, et, après le premier déjeuner, maître Daniel nous appela pour faire sous nos yeux l'autopsie de l'animal. Les intestins étaient encore chauds, et disposés de la même manière que ceux d'un petit cochon. Dans l'estomac on trouva plusieurs sèches à moitié digérées. La mâchoire inférieure dépassait la supérieure d'environ vingt centimètres, et chacune était garnie d'une simple rangée de dents coniques d'un demi-pouce de long, disposées de telle façon qu'elles jouaient les unes dans les autres. Le poisson pesait quatre cents livres.

Ce fut là une occasion très-favorable d'examiner à souhait un des plus curieux spécimens de monstres de l'Allantique. D'ailleurs j'en voyais un pour la première fois, et je ne me lassai pas d'admirer ce phénomène de la création.

La seconde pêche de marsouins à laquelle j'assistai fut à Sandy-Hook, près de New-York, en compagnie de quelques sportsmen de mes amis. Nous étions venus là pour pêcher des clams , — espèce de clovis qui ressemblent fort aux praires de Toulon, — et nous baigner. C'était une partie projetée depuis longtemps.

Tandis que nous étions assis sous un t ajoupa " nègre. autour d'un déjeuner homérique, un des moricauds qui nous

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servaient nous avertit qu'on apercevait une troupe de marsouins à une portée de fusil du ravage. Rien n'était plus vrai. En un clin d'œil notre plan de bataille fut décidé. Nous étions vingt-trois personnes , et nous avions dix canots à notre disposition. Nous nous divisâmes en deux corps d'armée , et, longeant la plage, nous nous dirigeâmes, les uns à droite, les autres à gauche, de façon à ne pas eiTrayer les marsouins et à les prendre par derrière, dans un demi-cercle. L'un des deux pêcheurs embusqués à bord de chaque canot ramait; l'autre se tenait debout, une gaffe dans les mains. Bientôt les deux lignes se rapprochèrent de façon à empêcher tes cétacés de retourner vers la haute mer. Plus nous avancions, plus les marsouins se voyaient acculés vers la terre, et, à l'aide de nos galîes, nous battions l'eau de façon à faire le plus de bruit possible. Bientôt on aperçut le fond de la mer : tes marsouins sautaient comme des chèvres, et cherchaient à rebrousser chemin ; mais nous les frappions sans pitié. Les uns tombaient sans vie, les autres recommençaient la lutte, si bien que sur quatorze cétacés, neuf ' « mordirent la poussière.... dos vagues s ; les autres, plongeant, disparurent à nos yeux.

Un des plus curieux incidents de cette chasse fut celui-ci. Un de nos amis, Dick Moon, qui n'avait pas encore avalé une bouchée au moment où le nègre nous avait annoncé la présence des marsouins , crut pouvoir sans danger se jeter à l'eau. En effet, apercevant un de ces gros poissons à sa portée, il lui sauta sur l'échiné, s'empara de ses ailerons, et remorqua sa proie jusqu'au rivage, où gisaient déjà huit victimes amenées à la côte par ses camarades. Ce fut ta une pêche miraculeuse dont parlèrent les journaux des Etats-Unis , en citant les noms de ceux qui y avaient pris part, suivant l'usage américain, usage qui serait de fort mauvais goût en Franco... pour la plupart du temps.

Je reviens avec mes lecteurs à bord du San-Christoval, qui marchait à cette heure, après douze jours de calme, poussé par un vent grand largue, ce qui nous lit entrer dans le port de Savannah vingt-quaire heures après.

LES MONSTRES DE L'ATLANTrQUE S07

Tout en faisant route , nous avions pris une scie et un narval, autres monstres de l'Atlantique égarés dans nos eaux par des causes inconnues.

Voici , au sujet de ces deux poissons , ce que m'apprit le capitaine du San-Christoval, vieux loup de mer qui avait fait toutes les pêches du Labrador et des mers de la Californie, en quête de fanons et d'huile de baleine.

« La scie, autrement dit l'espadon, dont la longueur totale

atteint parfois une vingtaine de pieds, est l'ennemi le plus féroce et le plus dangereux de la baleine; il la poursuit partout avec un acharnement infatigable et la menace de sa longue épée dentelée, arme terrible placée en avant au bout antérieur de sa tête. »

La scie approche quelquefois des navires, témoin l'exemple suivant et le nôtre, puisque nous avions capturé un de ces squales géants.

Le capitaine me raconta que , pendant un de ses voyages, une pirogue baleinière ayant rencontré un espadon immobile et probablement endormi à la surface de la mer, le harponneur lui lança vigoureusement son fer dans le milieu du dos. Heureusement l'embarcation s'écarta aussitôt ; car t'animai se débattit avec une violence qui eût pu compromettre la pirogue

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308 LES MONSTRES DE L'ATLAKTtQUE

et peut-être une partie des hommes qui la montaient. Après quelques convulsions, il entraîna le canot avec une vitesse extraordinaire. Le chef de la pirogue ne savait d'abord quel moyen employer pour en finir avec l'espadon. C'était la première fois, et probablement aussi la dernière, qu'il chassai t une scie, II se détermina cependant, non sans hésitation, à faire haler sur la ligne afin de se rapprocher du redoutable squale; mais à peine en fut-on à huit ou dix brasses, que l'animal se débattit encore pour couler bientôt après. On parvint alors à le ramènera flot au moyen du harpon et de la ligne qui y était ïixée, et, le trouvant mort, on le remorqua.

« Cette scie , me disait le capitaine du San-Chrisloval, n'avait que huit pieds de long; sa peau était d'une grande finesse et d'une couleur grisâtre. La chair ressemblait beaucoup à celle de la bonite ou du thon, et les yeux étaient grands el fort beaux.

«■ Généralement , ajouta-t-il , on ne prend les scies qu'à la suite d'un de ces combats prodigieux qu'elles livrent aux baleines, spectacle auquel on assiste rarement, mais qui frappe l'imagination des navigateurs les plus blasés sur les grande^ scènes de ta mer lorsqu'ils le contemplent,

« Les espadons voyagent par bancs comme les baleines elles-mêmes, et les attaques sont parfois de véritables batailles sous-marines,

» Lorsque les deux troupes se rencontrent, dès que les espadons ont trahi leur présence par quelques bonds en l'air,' • les baleines se réunissent et serrent les rangs. Les scies, de leur côté , se forment en ligne , engagent l'action, et font ,

Suivant leur amiral , De cent combats divers un combat général.

« L'espadon cherche toujours à prendre la baleine en liane ; soit que son instinct cruel lui ait révélé le défaut de la cuirasse, car il existe, près des nageoires brachiales du Cétacé, une partie où les blessures sont mortelles; soit parce que le flanc offre une plus grande surface à ses coups.

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« La scie recule pour mieux prendre son élan. Si son mouvement échappe à l'œil fin de la baleine, celle-ci est perdue : aile reçoit le coup de son ennemi , et meurt presque aussitôt. Mais si la baleine aperçoit le squale au moment où il se précipite sur elle , par un bond spontané elle s'élève

hors de l'eau de toute la longueur de son corps, et retombe toujours sur le flanc avec une détonation qui retentit à plusieurs lieues et blanchit la mer d'une écume houillonnante.

" Le gigantesque cétacé n'a que sa queue pour défense; il lâche d'en frapper son dangereux ennemi, et s'en débarrasse d'un seul coup s'il parvient à l'atteindre. Mais si l'agile esfiadon évite la fatale queue, le combat devient plus terrible. L'agresseur sort de l'eau à son tour, retombe sur la

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baleine et s'efforce non de la percer, mais de la scier avec les dents dont sa défense est pourvue. On voit la mer se teindre de sang; la fureur du cétacé n'a plus de bornes. L'espadon le harcèle , le frappe de tous côtés , le tue et court bientôt à d'autres victoires.

« Souvent aussi l'espadon n'a pes le temps d'éviter la chute de la baleine ; il se borne à présenter sa scie aiguë au flanc de l'animal gigantesque qui va l'écraser; il meurt alors comme Machabée , étouffé sous le poids de l'éléphant des mers.

« Enfin la baleine bondit encore quelquefois, entraînant dans l'air son assassin , et périt en faisant périr le monstre dont elle est la victime.

« Et maintenant, mon cher monsieur, ajoutait le capitaine du San~Christoval , représentez- vous sur une mer écumante, rougie par le sang des vainqueurs et des vaincus, deux troupes de ces animaux acharnés à s'entre-tuer, et vous comprendrez ce tumulte indescriptible, cette agitation, ces souffl&menis furieux, ces chocs terribles, ces mugissements sauvages, ces bonds désordonnés, ces assauts rapides, cette arène liquide qui frémit et gronde, cette tempête produite par une lutte véritablement effroyable; voyez ensuite la lice ensanglantée, houleuse encore, et roulant d'immenses cadavres immobiles; vous serez alors saisi d'une profonde horreur, b

Voilà ce que me racontait le marin américain , et je me disais que les combats héroïques des espadons contre les baleines pourraient assurément fournir la matière d'un poëme étrange , où le grandiose le disputerait au bizarre. La mare de sang chargée de corps monstrueux privés dévie, immolés les uns sur les autres, serait un tableau digne d'inspirer un rival du chantre de la Batrackomyomachie. Si le divin Homère n'a pas craint de célébrer les guerres des rats et des grenouilles, pourquoi un de ses (ils en Apollon n'aborderait-il pas le récit des exploits de l'espadon et de la résistance formidable du géant des eaux?

LES MONSTRES DE L'ATLANTIQUE 2ii

Ces épisodes de pêche , ou plutôt de batailles marîtimes , me remplissaient d'étonnement, et je les aurais volontiers relégués parmi les fables, si je n'eusse souvent vu à Paris, au muséum d'histoire naturelle, des défenses de scies au- Ihentiquement retirées des ventres de baleines. Des pêcheurs arrêtés sur le champ de carnage avaient recueilli les dépouilles sans courir de dangers, et les héros des deux camps avaient bouilli dans la même marmite , confondant leurs huiles dans le même récipient.

Je ne fatiguerai pas mes lecteurs en leur donnant ici la série de noms décernés par les classiricateurs à l'espadon , autrement dit à la scie , et les distinctions établies entre les variétés diverses de ces squales, au nombre desquels on a rangé le narval, un des plus dangereux ennemis de la baleine.

Par un triste privilège , le gigantesque 'cétacé , tout inoffensif qu'il est, se trouve en butte aux attaques d'une myriade de persécuteurs de toutes tailles : le ver testacé le ronge ; le dauphin gladîateura l'audace de venir lui dévorer la langue; l'espadon le scie et le perfore; l'homme le harponne; le requin s'acharne sur son cadavre, et dispute ses restes aux albatros , aux damiers et à tous les autres gros oiseaux maritimes.

Les licornes, dit-on, se forment en pelotons serrés pour attaquer la baleine, et la tuent, pour ainsi dire, à la baïonnette. Il faudrait le voir pour le croire !

Le narval que nous avions pris avait, comme la scie, la tête armée extérieurement d'une défense en spirale, longue , de sept pieds et plus; cette défense sortait de la gueule, se dirigeait en avant et imitait l'ivoire , ce qui tend à prouver que ce n'est pas une corne, malgré le nom de l'animal, mais bien une véritable dentT Toutefois on a trouvé d'autres poissons à peu près du même genre, et confondus sous la même dénomination, qui méritaient complètement d'être traités de licornes, puisque leurs défenses sortaient du milieu du front.

212 LES MONSTRES DE L'ATLANTI(JUE

On concevra que la question soit fort litigieuse, attendu que le narval ne se laisse prendre ni à l'hameçon ni d'aucune autre manière. On ne peut guère le harponner. Il évite les navires, dès qu'il a reconnu que ce ni sont pas de gros poissons. Mais, s'il se trompe, s'il prend la carène d'un bâtiment pour le dos d'un cétacé, il se livre lui-même ou laisse^ au moins sa corne offensive comme gage de son aveugle témépilé.

Ce squale, qui a d'ordinaire jusqu'à trente et quarante pieds de longueur, s'élance, en ce cas, sur le navire avec une vitesse et une force prodigieuses , perce le bordage , et occasionnerait une voie d'eau des plus graves si sa corne ne bouchait toujours le trou qu'elle a fait.

Lorsque le narval frappe par le travers ou par lavant, pour peu que le sillage soit rapide , la défense casse près du bord, et l'animal s'enfuit. Mais, quand l'attaque du squale a eu lieu par l'arrière, comme son corps se trouve dans le sens de la longueur du bâtiment, on le remorque nécessairement jusqu'à ce qu'il tombe en décomposition. Si ce))ertdant la blessure a été faite à fleur d'eau, on scie la corne, afin de n'avoir plus à tramer un fardeau qui entrave singulièrement la marche du navire. Enfln, si l'on n'a pu s'en débarrasser à la mer, on a soin, au premier point de relâche, de s'échouer, afin d'en venir à bout.

Notre cas, à nous, n'était point semblable. Le narval que nous avions pris était venu tout bêtement planter sa corne dans les flancs du navire, et n'avait pu la retirer. On l'avait assommé à coups de gaffe; puis, profitant du calme, on était parvenu à retirer l'os et le poisson intacts : de telle façon qu'en arrivant à New-York, la peau de ce squale gigantesque put être naturalisée, et que M. Barnum, qui florissait à cette époque dans son « muséum » , situé à l'angle de Park-Place, put l'exposer à la curiosité publique. Il mesurait vingt-six pieds de longueur , de la queue à l'extrémité de la corne.

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