‹ Pêcheurs d'IslandeChapitre 9 sur 12 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann. à cause de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.

Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq personnes autour des mariés ; des sœurs et des frères ; le cousin Gaos le pilote ; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de lancienne Marie, qui étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d'honneur très jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond audessus des oreilles, comme autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine ; quatre garçons

d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers.

Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de marmites.

Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche, c'est

bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle du pays, et cela les flattait de voir les deux époux si assortis.

Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage :

— Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans Ploubazlanec !

Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée comment il y en avait tant de ce nom-là : son père, qui était le plus jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus d'Islande!...

— Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons fait encore quatorze à nous deux.

Et à l'idée de cette peuplade, il se

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réjouissait, en secouant ea tête blanche.

Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.

En gaité aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service •, des histoires de Cliinois, d'Antilles, de Brésil, faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.

Lu de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de Ylpfdgénie, on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était soûl!

Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec une pointe de malice.

— On crie contre \e service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que là, pour faire des tours pareils!

Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.

Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres : c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émousfillés par le cidre.

On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.

On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des hommes de mer.

En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures drôles.

Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, avaient roulé le monde.

— A Hong-Kong, les maisons, tu sais

1. Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.

bien, les maisons qui sont là, en montant dans les petites rues...

— Ah ! oiri, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, — oui, en tirant sur la droite quand on arrive?

— C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma Doué, mais vilaines!...

— Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les avait connues, ces Chinoises.

— Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?. ..Cherche, cherche dans les poches, — ni moi, ni toi, ni lui, — plus le sou personne! — Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire le diable, et finit par nous griffer avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avaitretroussés parle coin avecsesdoigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, — qui ferment la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. — Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, — avec des airs de se méfier tout de môme. — Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route;et c'estsolide,ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ça nous a été utile...

Non, décidément il ventait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.

Un autre disait :

— Quand j'étais (juartier-maître canonnier,en fonctions de caporal d'armes sur la Zénobie,à Aden, un jour, je vois les marchands de i)kimes d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas) : « Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands. » D'un paravirer je te les fais redescendre quatre à quatre : « Toi, bon marchand, que je dis, apporte

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un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous verrons api es si on te laissera monter avec ta pacotille. » Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été si bête! (Douloureusement : mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les modes...

Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes...

Lèvent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de pierre.

— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.

— Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, — parce que je lui avais promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur les sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père de Gaud et à cause de lui.

On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout :

— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gao^s, mon père.

Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine :

— Pater nosler, qui es in cœlis, sanctificetar nomen tuum...

Un silence d'église s'était maintenant propagéjusqu'en bas, aux tabléesjoyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en esprit les mêmes mots éternels.

— Ceci est pour Yves et Jean Gaos. mes frères, perdus dans la mer d'Islande...

Ceci est pour Pierre Gaos. mon fils, naufragé à bord de la Zélie...

Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la grand'mère Yvonne :

— Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre encore. Alors

Yann pleura.

— ... Sed libéra nos a malo. Amen.

Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs :

Uû noble corps, pas moins, que celui des zouaves,

Mais chez nous les braves

>'argueiit le destin,

Hurrah ! hurrah! vive le vrai marin 1

Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse qui allait à l'àme; et puis le chœur était repris par d'autres belles voix profondes.

Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de lointain ; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus délicieuse.

Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.

Il en raconta l'histoire . un jour de pêche, une barrique flottait toute seuje au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et de moques Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.

— Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even,

iPcchcur d'Islande.

Toujours le vent continuait son bruit alTreux.

Enbas.lesenfanls dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-uns de coucht^s. — des tout petit Gaos, ceux-ci; — mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec ' et le petit Launiec-, voulant absolument aller sauter detiors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui souftlaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, tinissait Ihistoire de son vin pour son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.

— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout

à fait du vin supérieur; car, certes, il 5^ avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.

Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût acre du sel. 11 fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.

Les tètes tournaient un peu; le son des voix devenait plus confus et les garçons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé

En français En français

François.

: Guillaume.

à la fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bètes enragées.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs formidables coups sourds : et cela, c'était la mer qui battait de partout le pays de Ploubazlanec; — non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gaud se sentait le cœur serré par cette musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces.

Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler.

C'était pour s'en aller chez eux...

Elle rougit, prise d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les autres.

^ — Non, répondit

Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.

Et il l'entraîna.

Ils se sauvèrent furtivement.

Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant parla main. Du haut dece chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains delà mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.

D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis il la prit à son cou tout à fait, et continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans, lui bientôt vingt-huit ; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.

Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur

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pauvre petit logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; — et ils allumèrent une chandelle que le vent leur sou fila deux fois.

La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés ; elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.

Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.

Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche : mais Gaud détourna les lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de Icnrs fiançailles, les appuya au -milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par le vent, tout à fait glacée.

Bien i)auvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Alil si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...

Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.

Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup :

— Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!

Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe d'eau fraîche.

Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. 11 regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent.

Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante : il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes qui devait être leur lit nuptial...

Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre jouait toujours.

Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec un Iremljlemenl de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la voix flùtée d'une chouette.

Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les lalaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et glacées : — ils le savaient...

Qu'importe! pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de l'amour...

Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de départ, les choses

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d'Islande occupaient tout le monde. Des feinnies de peine enipilaicnl le sol [)om'la saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient lesgréements et, chez Yann, la mère, les sœurs travaillaient du malin au soir à préparer les suroîts, les ciraijes, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée.

Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les heures rajiides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi ; avec ses maîtresses d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; c'était une tendresse si conliantc et si fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmenlant l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.

Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le respect inné de la majesté de Vépouse; un abîme la sépare de l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie.

... Inquiète, elle Tétait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop inespéré, d instable comme les rêves...

D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... Parfois elle se souvenait de ses maltresses, de ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur ; lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraunent, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence — qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaientils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. — Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour...

Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment s'y prendre ? Et que feraientils alors pour vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son métier de mer...

Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son cœur. Etre femme dislandais, voir approcher tous les i)rinlemps avec tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à venir...

Ils eurent une journée de printemps, une seule. C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de mettre le gréemcnt en ordre à bord, et Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer :

— C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier!

Un vrai printem[)S, ce dernierjour; c'était particulier et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dansée ciel habituellement tourmenté. Le vent ne soufllait de nulle part. La mer s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait de celte lumière comme d'une chose fine et rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et on eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de joui-s sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes

Pêcheur d'Islande,

la regar-

immuables; ils paraissaient se re[mscr, eux aussi, dans des Irauqudlilés ue dcv'anl pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; — et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.

Quand Gaud demandait :

— Combien de temps m'aimeras -tu, Yann?

Lui, répondait, étonné, en dant bien en face avec ses beaux yeux francs :

— Mais, Gaud, toujours...

Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvages, semblait avoir là son vrai sens d'éternité.

Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchante- ^^-^

ment du rêve

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elle se serrait

contre lui, inquiète toujours, — le sen tant fugitif comme un grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de partir...

De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses ; et, dans l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout envelopper.

Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle avait habité ; mais lui, très dédaigneux, ne s'y intéressait pas.

— Si loin de la côte, disait-il, et tant de

terres, tant de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde,.. 11 doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre làdedans, moi, bien sûr.

Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant naïf.

Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de vue;

par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.

Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de la mer.

Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se faisait expliquer.

— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son bras étendu sur le cercle lointain des eaux

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Pêcheur d'Islande.

bleues. Il reste toujours bien bas. parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de Ibrcc pour monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer. mais tout de suite il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune aussi paraît à Tautre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, chacun île son bord, et on ne les connaît pas trop lun de Tautre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.

Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d'Islande. Et les tiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait IctTet de désigner une chose sinistre.

— Les fiords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des pierres, rien que des pierres, et les gens de lîlc ne connaissent point ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pèche est finie, il est grand temi)s de repartir, car alors les nuits commencent, et elles allongent très vite; le soleil tombe audessous de la terre sans pouvoir se relever,

et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant loul l'hiver.

» Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont morts pen/lant les saisons de pèche, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois toutes pareilles à cellesd'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, et aussi Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.

Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à ces mômes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues comme les hivers.

— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer jamais?

— Tout le temps. Et puis il y a la manœuvre à faire, car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame ! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour souper el, des jours, l'on dévore.

— Et on ne s'ennuie jamais?

— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au large, moi. le temps ne me dure pas, jamais!

Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.

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