‹ PeinturesChapitre 1 sur 35 · GEORGES DANIEL DE MONFREID · texte numérisé non relu

GEORGES DANIEL DE MONFREID

... Vous êtes là : vous attendez, décidés peut être à m*écouter jusqu'au bout ; mais destinés ou non à bien voir, sans pudeur, à tout voir jusqu'au bout ? — Je ne mendie point des promesses : je ne veux d'autre réponse ou d'autre aide que le silence et que vos yeux. D'abord, savez- vous ce qui se montre ici et pour quoi se tient cette PARADE ? Ce sont des Peintures Chinoises; de longues et sombres peintures soyeuses, chargées de suie et couleur du temps des premiers âges. Les unes

se déroulent de haut en bas : je les ferai pendre à leur tour du haut de cette poutre jusqu'à terre. Celles qui ne se transportent point et ne s'achètent pas ( de simples frottis d'or au creux des grottes, des reflets au fond des laques ou des yeux), je vous les livrerai cependant : ce sont des Peintures Magiques. Une autre, seule, s'étalera entre les deux mains qui en disposent : c'est le défilé des Cortèges et le Trophée des Tributs des Royaumes. Mais vous devrez, par vous-mêmes, atteindre pas à pas les vingt fresques Dynastiques, liées chacune à son Palais successif.

Et résolument, ne comptez sur aucun « effet » prévu; aucun de ces mirages fuyants dont la « perspective » occidentale joue et décide avec sécurité : si les parallèles se joignent ou non à l'infini... ( médiocre infini que deux traits piquent sur un point) : si les personnages dessinés ont une dimension dans l'espace, ou deux ou trois... (eh I c'est l'affaire du bon tailleur d*habits !)

PKINTURES

Mon voU\ est autre envers vous et ces Peinlures, qui est d(î vous les faire voir, seuleinenl. Ce sont des Peintures parlées.

Ne croyez pas à des mots sans justification. Même les plus anciennes et les plus classiques Peintures dans l'Empire calligraphique et littéraire, ne s'accommodent point de l'arrêt, — qui, devant tout, est le maintien de l'ignorance. Mais avant de livrer ses couleurs, chacune d'entre elles a déjà provoqué sa glose : les marges se couvrent, sous un style élégant, de descriptions, de commentaires, d'enthousiasmes lyriques... 11 se fait un enveloppé de paroles. Ces Peintures sont donc bien « littéraires », comme j'ai promis dans la dédicace. Imaginaires aussi.

...Vous n'êtes pas déçus ? Réellement, vous n'attendiez pas une représentation d'objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets; parfois des symboles; souvent des fantômes historiques... N'est-ce pas

assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d'images vraiment peintes là-dessous... tant mieux, les mots feraient image, plus librement I

Et je ne puis dissimuler : je vous réclame comme des aides indispensables à la substitution. Ceci n'est pas écrit pour être lu, mais entendu. Ceci ne peut se suffire d'être entendu, mais veut être vu. Ceci est une œuvre réciproque : de mon côté, une sorte de parade, une montre, un boniment... Mais très inutile, déplacé et fort ridicule s'il ne trouvait en vous son retentissement et sa valeur. Donc, une certaine attention, une certaine acceptation de vous, et, de moi, un certain débit, une abondance, une emphase, une éloquence sont également nécessaires. Convenez de cette double mise au jeu. Mais, avant d'entrer dans le jeu, une anecdote :

— Un Maître-Peintre, sous le temps de Song, avait coutume d'aller aux pentes des coteaux, muni d'un flacon de vin, et de passer le jour

PKIN rUKKS

dans iiii [jrn d'ivresse, <*n rc^^jinlaiit et ^n riK^ditaiit. Savez-vous rv (jii'il observait ? Un spectacle évidennnent, puisqu'il '';laif Maître, et Peintre. Les commentateurs ont traduit : <( Qu'il cherchait le lien de lumière unissant enfin à jamais joie et vie, vie et joie, » et ils se sont moqués connue d'un i\rogne rt d'un fou.

Et pourtant, cette vision enivrée, ce regard pénétrant, cette clairvoyance peut tenir lieu pour quelques-uns, — dont vous êtes? — de toute la raison du monde, et du dieu.

Je vous convie donc à voir seulement. Je

vous prie de tout oublier à l'entour ; de ne

rien espérer d'autre ; de ne regretter rien de plus.

... J'entends. 11 ne vous suffît pas de la seule contemplation. Mais l'aventure, n'est-ce pas, l'acte dans la joie aussi ! Rassurez-vous :

l'action spectaculaire que je vante n'est pas un état de paresse ni de béatitude : vous éprouverez que ceci est plein d'activités nombreuses ; — les unes purement irréelles, mais agissantes par l'Esprit ; d'autres poursuivies très loin dans le voyage ; les dernières conduisant à travers quatre mille années bien comptées de Chroniques chinoises ! Déjà, si vous lisiez ceci dans l'avant-propos d'un livre, ( un livre fait de pages que l'on tourne et de caractères que l'on saute quand ils ennuient... ) ne vous sentiriez-vous pas emmenés dans une insolite équipée, et déjà, lecteurs complaisants, n'auriez-vous pas quelque abandon pour l'auteur même taciturne ? Laissez vous donc surprendre par ceci qui n'est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c'est participer au geste dessinant du Peintre ; c'est se mouvoir dans l'espace dépeint; c'est assumer chacun des actes peints. Beaucoup d'entre eux vous apparaîtront nobles, au sens que

les criminels eiix-niéines rt le peuple reconnaissent il ee mot. QiKîKjnes uns seront abominables au jugement des hommes dits de bien. M'ayant écouté jusqu'ici, vous n'avez plus de choix possible ni d'autre recul permis que celui qui sépare le bon spectateur du spectacle. Ne vous l'avais-je pas annoncé? Vous voilà devenus mes comparses, mes complices. Vous pouvez tout voir, désormais. Regardez donc : je déroule la première de ces Peintures, la Première Magique.

Et, d'un coup, nous voici jetés dans les nues, en plein ciel. Des toits griffus lancent des Palais dans les nues. Des rochers surplombent les toits et remontent au faîte, à toucher cette poutre d'où se dépend toute la Peinture, descendant jusqu'aux monts terrestres, jusqu'aux creux habités des vallées humaines. Mais, entre ciel et terre, une esplanade losangique offre sa grève à des atterrissages d'irréel.

Car, dans tout l'espace quadrangulaire, vous ne voyez qu'une seule volée, innombrable, de ces magiques oiseaux blancs. Ce sont des flèches bien empennées, au bec acéré, avec des

pattes rouges et fines : ce sont des flèches bien chevauchées : chacune emporte un de ces vieillards au front bossu, aux joues roses sur une barbe de craie, aux robes onduleuses déferlant dans le sillage; et chaque vieux et sa monture ne font qu'un : lui, volant par ses ailes; elle, conduite d'un trait de sa pensée. D'un îlot à l'autre îlot des nues, ils viennent se poser sur la terrasse blanche, losangiquc. portée par la colonnade que l'on aperçoit maintenant.

Et tout en bas, ici-bas, reconnaissez la mer liquide, figurée dans son clapotis par ces ondulations minces. C'est d'elle, base de la terre, que monte vers le Ciel ce vertige. N'est-ce pas que le « point de vue » est immensément haut ? En plein Ciel I Ceci est peint, non pas à l'usage de mortels priant et suppliant, ceci n'est pas une ascension ni une intercession. Ceci n'est habité que de Génies dépouillés de leur chrysalide humaine. Une Peinture céleste. Si vous la parcourez ainsi commodément de vos yeux, c'est par la magie du

MAGIQUl^b

Peintre qui vous offre celte liaute cime, cvllv domination des sommets? On enfourche ici les oies célestes et l'on voyage seulement par la route des airs. Ne cherchez pas de traces appuyées : aucun départ, mais une arrivée légère. Non point des cor[)S I Des Esprits glorieux. Une vie frôle et immortelle. De ces êtres, qui n'ont du vieillard que la barbe et le front en calebasse rose, il y a bien un millier, et plus.

Et maintenant, que le décor soit solide ou non, que cette esplanade, ( vous la voyez, losangique et blanche, portée sur sa colonnade ) se révèle d'albâtre ou de jade, ou taillée dans les mots ou dans le rêve... trouvez-vous donc une grande importance ? Une grande différence ? Les Esprits soufflent et régnent partout où II veut. Ceci est la Peinture des Esprits, des Génies, des Immortels. Tout ce qui est peint ici n'a de concret que sa

complaisance d elre vu. Tout ceci daigne apparaître. Mais sachez bien, d'un souffle, tout ceci peut disparaître. Ces vieux hommes, nous devinons ce qu'ils expriment : la glorification de la durée. Ce sont les vieux fils du Temps- Empereur.

Et avec l'âge, vous savez bien que toute âme s'accroît : que toute intelligence exagère et déborde son degré : l'âme d'une vieille cloche en remontre à un jeune arbre : l'âme d'un vieil arbre rayonne au-delà des branches sèches : l'âme d'un vieil animal pense presqu'aussi faussement qu'un homme sage. L'âme d'un vieil homme qui a su très longuement accumuler les ans, — comme d'autres les monnaies de cuivre, — pénètre les âmes et les hommes, s'élance et vient voleter ici dans la ronde frémissante. Reconnaissons le pouvoir vraiment magique de la seule longévité.

Et ne vous étonnez pas de ces attributs obligatoires : les fanons qui pendent sous le menton, le ventre qui fait poche. Cela se voit peu sous les vêtements cérémonieux. Et quel be-

MACiK^lJES

soin de muscles jeunes P Ces vieilles gens ont la noble traîne. Qu'ils soient bancals ou borgnes, ils ont l'air pour chcinin f;ivori : des chars ailés, le rythme vif du drapeau ^'illé sur les deux faces et qui fuit : c'est le transport dans Tazur intelligent : tout est plein de fluide comme un vaisseau pulsatile : tout se meut : le Ciel bat !

Regardez encore. On voudrait, au bout de quelque temps, ne plus voir. On voudrait s'essuyer les yeux... (une buée magique). Chacune des figures, même projetée à dix mille pieds dans les espaces, est cernée, posée, finie. Mais le trouble vient précisément de ceci que vous comprenez maintenant que tout se meut et que tout bat dans la plus grande indifférence. Ce génie vibre à volonté dans ce sens ou bien dans l'autre. L'esplanade est prête à voltiger aussi ; les rochers, à se dissoudre dans les nues. Tout peut se tourner bout pour

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bout : lien ne sera changé : ces vieillards vont devenir enfants et ces nouveaux-nés des vieillards. Tout est un. Deux n'est pas deux. Tout danse, tout pétille; tout est prêt à se rouler en spirale ( comme le grand vent de l'univers). Tout s'exprime donc dans l'esprit.

Et songez bien, cette Peinture, tombée du pinceau d'un vieux Maître du temps de T'ang, par cela même qu'elle est, est esprit.

Assez vu. Déroulons alors la seconde...

(Ah ! J'oubliais de lire les derniers caractères commentant la Première Magique. Est-ce donc bien nécessaire .î^) Cela s'appelle :

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Maintenant, le Peintre livnî ici 1 image d'une seule jeune lîlle. Elle est belle par la beauté, les mains longues, le cou gras, l'enroulée de ses cheveux et la retombée de ses yeux. Une autre, ailleurs et loin de nous, existe vraiment, qui lui ressemble. Car ceci est un portrait.

Le Peintre la donne ici plus douce que l'autre n'est douce dans l'existence humaine; car il l'a peinte ici comme il l'aime. Et comme l'autre ne l'aime pas, chaque jour suppliant l'image avec des mots et avec des larmes, il prend un dur poinçon et perce le cœur dans la soie.

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Au même instant, dans sa maison, l'autre pousse un cri et porte la main à son cœur. La Mère s'effraie dans la maison, car la fille maigrit et l'on ne sait quel médecin convoquer. Avant peu, son vrai cœur lui dira qui la blesse. Avant peu, elle se rendra. C'est la Peinture qui mourra ; non pas l'autre ; non pas l'autre. Mais le Peintre, alors plus n'aimera : ceci est un

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