‹ PeinturesChapitre 14 sur 35 · FRESQUE DE LAINE · texte numérisé non relu

FRESQUE DE LAINE

comme aussi d'une personne aimée dont Tattouchement est nécessaire pour le repos du cœur et des doigts. Appliquez vos doigts et la plus mince et la plus sensible partie du poignet où sont les veines... Ceci est accueillant

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et moelleux; c'est une bourre où les paumes, les coudes, les genoux, tout ce qui s'endolorit ailleurs, — la vue même, — enfonce et se complaît. Pour mieux le dépeindre, j'ai mis d'aplomb ce Tapis tendu comme une Peinture.

Ceci n'est point une Peinture : et pourtant plus riche en tons et plus dru dans ses teintes que bien des panneaux de soie gommée... Car vous percevez ici le hérissement, en millions de petits poils, de la surface dont chaque point est une pointe... Et surtout, ce Tapis n'offre pas de (( sujet ».

Vous ne pouvez y définir aucune scène. Un Poète descripteur y serait perdu. Racontez donc cette histoire : ce sont des carrés et des angles ; des gestes géométriques ; un arpentage de champs rationnels; aucun mouvement autre n'est permis ; toute ligne est ici discontinue : voyez ces grandes fleurs polygones dans leurs pacages réservés comme les prairies des pla-

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tcau\ iiiucccssibltîs... I outc une herbon^scencc fleurir dont le style éeliapfx» sècheiiMiil à la senlinicMilalité. (Test lii (juadralurr Irioiuplianl de la cDurhe viNiinlc ()n y coniplc les d(;nts, l(\s (*i'éneau\, les elievioiis de eoulcui^» logi- (ïues: on jaloinie des aires à angles droits que seule régit la trame, (eette loile impitoyable par dessous, (jui (^st la résistanee, la raison d'être de ce tapis).

C'est pourquoi je vous prie d'approcher et de toucher. Un tapis n'est point noué pour être vu seulement, mais pressé, foulé, pénétré jusqu'à la trame. Plus encore :

Quand vous serez vraiment fatigués ou meurtris du jeu de porcelaine, — englués dans le marais des laques ruminantes, — quand vous vous sentirez contus des mondes qui ne sont ni de porcelaine ni de laques mais vivants, venez alors vous coucher comme en un deuil sur ce tapis déployé sur la terre. Venez étouffer dans ses toisons les battements trop durs du cœur qui est le vôtre, et les reflets trop aigres dans d'autres yeux. Étendez

vous, de toute la longueur humaine, et, n'oubliant rien des couleurs, vautrez vous sans penser à rien qu'au repos amorti dans ses laines.

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Il l'aut, maintenant, que \ous soyez dociles. Je vous conduis par un couloir obscur. Baissez la lete. Fermez ou non les yeux : vous ne pouvez voir. Tournons à gauche. Montons ces marches. Il y en a neuf, en spirale...

Levez la tête : ouvrez tous vos yeux ; regardez du fond de cette immense cuve dont vous êtes le pivot. Ce sont, dans leur ordre solennel,

NÉOMÉNIES DES SAISONS.

Voyez... Je vous avais promis des soies encollées, des panneaux pleins, des frottis d'or au fond de grottes... Mais d'elles-mêmes les soies ont déchiré, les panneaux, crevé ; vous ne trouvez plus de surface ni de qualités connues dans la couleur : ni porcelainique — malgré l'éclat — ni embaumée malgré la profonde étendue... Que voulez-vous ! Être esclaves ? Ceci est peint par la couleur du jour et des saisons; ceci est peint sur ciel changeant par les signes de beau temps ou de tempête ! C'est tout ce qui se laisse voir au ciel aux Premières Lunes des quatre Saisons.

Par là, d'abord, droit au Nord, à l'extrême Nord, des mouvements commencent à gonfler. Un vent que l'on ne sent pas sur la face précède la crevaison du dégel. Des poissons, volant dans la vasque aérienne, remontent comme des plongeurs et vont percer la coque

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iniiico. — Ombres du noI de icloui des grandes oies.

D'autres rnouvtMnents nioulonnent : ce sont les hibernants qui palpitent. — Joie du réveil des serpents au son du premier tonnerre i Kt le vert tendre apparaît dans les couleurs. Fixez bien ce moment des nues : de ces flocons sort un char bleu-vert. Le Fils du Ciel, paré de vêtements bleu-vert, orné de jeunes pendeloques vertes, a reçu de l'Astrologue mesureur du temps, l'annonce solennelle que Printemps aujourd'hui se manifeste et enfièvre cet horizon du Nord. Le Fils du Ciel des Nues est donc sorti du Palais Nord. Traîné par six chevaux bleu-vert, il roule sur Téternelle voie de ronde. Le premier de tous les hommes, à grand'joie et grande haleine, il va à la rencontre du Printemps.

Il s'élance en tourbillonnant dans sa fumée. Il revient sur lui-même et rentre au Palais bleu-vert, car voici le temps d'équinoxe. Regardez vite cet instant, ce point d'équilibre : quand le jour égale la nuit. ( — Voyez tous

ces personnages affairés, pendus au ciel, tournant de haut en bas leurs têtes et leurs emblèmes... ) On égalise les mesures dans le Ciel : on pèse les poids, on rectifie les boisseaux supra-sensibles, les fléaux, les râteaux et les racles ; et dans ces canaux supérieurs, voyezvous, d'ici-bas, la carène de la barque impériale dont un censeur des transports examine les joints ? — Tout s'apprête, se dispose ; mais là-haut même, nul ne se risque à recueillir. Dans les campagnes célestes, on laisse paître, on affranchit, on lâche au bleu les étalons et les taureaux...

Et, restant plein de prévoyance, on récure et l'on draine les chemins verticaux reliant le Ciel à la terre, le lit des fleuves d'abondance; les vallées des sources du zénith. Et l'on se protège même de la première pluie messagère : n'anticipez point sur le labeur de l'Eté : sinon, des pestilences ! Des brigands armés ! Des insectes pleuvant au lieu de gouttes et rongeant le cœur des céréales ! N'anticipez point sur le spectacle : la contemplation céré-

nionieusc du l*i iiilcnips doit s'exercer dans rémcrvoillé de sa jeunesse et dans son une et neuve nouveauté !

Mais, malgré vous, l'horizon tourne... Ln temps a changé et s'avance, et tout d'un coup, dans sa première

NÉOMÉNIE DE LtTÉ,

Le Génie Rouge éclate dru comme un typhon. Point d'avant-garde ; point d'escorte et point de cohorte : voici l'avènement de l'Été. Le Grand Astrologue, trois jours durant, l'a crié au Fils du Ciel en ces termes : « Ce jour, se manifestera l'Été. » Voici l'Été.

C'est pourquoi, le Prince dans le Ciel montant le char couleur de feu, traîné par les

chevaux roux à la queue noire, flanqué de l'étendard incarnat, a vêtu ses parures, ses pendeloques rouge-été. Plus vite et plus chaleureux que les hommes terrestres, il va jusqu'au fond du Ciel, il s'en va accueillir Été.

Plongez avec sa suite dans les champs suspendus : sentez comme tout l'Empire et le toit bleu s'enrichissent. On aide encore à la croissance : mais l'on ne renverse rien : on ne lève point de grande armée. Le temps est beau et lourd , favorable , gonflé , plein de sucs , plein de labeurs : les inspecteurs des moissons déploient toute leur activité : comme un bon troupeau, de toutes ses bouches, ils font que le peuple paisse bien.

Ici, on voit recueillir les plantes médicinales. Ici, on voit grossir et croître les pousses ambitieuses... Mais ne cherchez plus les fleurs délicates de l'orée du printemps : elles sont mortes.

A leur place, voici l'avancée de l'Impériale Première Epouse. C'est une femme au visage rouge et plein qui convient à la saison. Son

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emboiipoini csl arcoinpli : rllc achève I éducation (les vers-à-soie : les cocons sont mûrs : on la contemple, dans ce nuage, offrant au Ciel celle (l'uvre réalisée.

Et voici, au hasard des fumées du ciel bousculées par le souille d'Été, \(jiei l'orchestre de l'Été, les tempéles musicales, l'orage, le craquement, la ()articipation, les largesses : le bol du Ciel verse le feu de son globe ardent. Et, de toutes ses dalles, de ses marbres, de ses allées, la teire, sinmlée là-haut par ces palais blancs et juouvants, la terre échauffée renvoie le souille de ses haleines tièdes. Tout alentour du ciel d'Été, les chars du tonnerre mènent leurs galops circulants : le chaud fait sa ronde et devient un son lourd... Alors, au degré de sa note, on accorde les soies des luths, on retend les peaux des tambours, on ajuste les orgues à bouche, les flûtes traversières, — et en retour, en écho, en harmonie :

Voici la réponse d'en haut : voyez les flèches bienfaisantes éclaboussant la peau terrestre ; voyez couler la grande pluie d'Été, riche de

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génies et de mâles : voyez le Ciel fécondant !

Puis, on sépare les juments pleines; on attache les étalons. Bientôt va longuement tourner le jour le plus long de l'année : la vie et la mort, sur ce jour, ont un pouvoir égal. Le Sage demeure sagement dans sa maison.

Et tombe aussi le repos dans la puissance ! Le cerf se dépouille de son bois : la cigale commence à chanter; un vent tiède commence à lever. Le jeune épervier s'exerce. L'herbe pourrissante engendre des vers-luisants. C'est le moment lumineux : il convient d'habiter vraiment des hauteurs dans le ciel dense. Il convient de contempler des sites d'une très grande étendue; de monter sur des tours si hautes qu'on puisse cueillir les étoiles à la main. Tout se presse et s'augmente : on respire vite : on jouit.

Cependant, le Peintre des Saisons dans les nues s'est bien gardé de représenter ici d'autres joies que celles de l'Été ; d'autres devoirs que les devoirs de l'Été. L'eut-il fait ? L'eau

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mauvaise, Tcau tcrrcsUc inonderait les collines.

Les moissons iic iiiùriraiciil pas. L(îs éperviers mangeraient trop vile les jeunes oiseaux. La grêle s'abattrait. Les sauterelles dévoreraient. Et si d'aventure on récoltait : toutes les stérilités sont promises.

Donc, ne plus espérer, ne pas obtenir encore ; mais être. Etre, trois fois être, au chaud de l'Été. Sentir que l'on est. Savoir que l'on est. Rire de joie sous l'existence, ô triple et triple gloire de l'Été !

Mais , malgré vous l'horizon tourne . Le temps est changé et s'avance et déploie dans les nues son troisième décor des

NEOMENIES DE L'AUTOMNE.

C'est vers le visage occidental de la terre qu'il convient de tenir votre mouvant visage

humain : face au lieu de chute à la fois du jour et de l'année; face à la tombée du météore quotidien. Qu'on le suive dans son inflexion : qu'on se reploie : qu'on sente sur soi le poids de trois saisons.

C'est alors que les causes doivent être jugées, mais selon la règle, et les châtiments graves, bien accordés : c'est ici qu'au fort de l'Automne du soi-même, il convient d'éviter les excès.

Moment juste ! Saveur recueillie ! On a récolté et l'on goûte. Le Fils du Ciel, ce Grand Médiateur, goûte en effet, avant les autres, et qualifie toutes les espèces de grains. — Mais d'abord, il en réfère à ses Ancêtres.

C'est bien ainsi que, sans retard, sans regrets ni fièvres ni flux dans les humeurs, il convient d'accepter et de contempler Automne : mais, saisissez bien l'instant unique : ne tardez point dans votre intervention : n'omettez le geste des semailles : lancez les astres roux par le champ sans nombre et sans lieu : semez les germes à plein ciel...

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Touriicz vous ciiliii du dernier (juarl d hori zou. l'oute l'oiuie et toute uppareiice boni bues, toute couleur dissoute li(jriuis le bleu. C'est une cave d'azur, un vide sé[)arant le ciel de la terre, en laison de ce décret : Que les émanations d'en liaut demeurent en haut, et les effluves d'en bas, qu'elles ne lèvent. Que ni le Ciel ni la Terre ne comnHiniquent et ne s'accouplent : quv les valves soient toutes fermées : qu'il n'y ait plus aucune aspiration sensible, aucune aventure en ce bleu, aucun tonnerre sous ce globe, aucune pensée sous les fronts : que le Sage s'abstienne sagement d'agir : point de désir et point de répulsion : seule, que s'épande la transparence, — le diaphane craquant dans l'air sec, — seul, que régne le bleu pur, le bleu dur et bleu.

A cet étendard, à ce déferlement de l'azur vous reconnaissez l'avènement d'Hiver dans son royaume à la Chine du Nord. C'est bien lui. Ce que vous venez de voir est la première

NEOMÉNIE DE L'HIVER.

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Ce que vous allez enfin voir est en revanche, irrévocablement, la Dernière des Peintures Magiques.

Et vous conviendrez de vous-mêmes qu'à la suite de celle-ci, il est impossible d'imaginer une de plus, — même par ordre du Souverain régnant.

Cependant, ce n'est là tout d'abord qu'un grand mur, de couleur indécise, fait de briques et de gravats ; — avec des taches, des imprégnations, des efllorescences givrées, des moisissures noires ou neigeuses : l'une, en forme de toit de Palais, — (suivez la corne dans l'air gris) ; cette autre, accusant le sillage d'un vol triangulaire ; cette autre, un rocher surplombant, et celle-ci toute médiane, plate comme une paume et des doigts étalés pour recevoir, portée comme une offrande par ces colonnes, hantée de génies, — voici la terrasse losangique, déjà vue, déjà reconnue...

Et tout l'air supérieur est un battement de prodigieux oiseaux blancs : des flèches bien empennées, aux becs acérés, aux pattes rouges

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ot fines : chacune enlève son vieillard de front énorme et bossu, les joues roses, les yeux piqués du point magique, la barbe et la robe claquant au vent du sillage, mais noblc*ment.

Et toul en bas, la mer abyssale, vertigineuse, (si quelqu'homme se trouvait là pour avoir peur et tomber.) Mais ceux qui naviguent par là, ne sont tous que Génies voyageant à voie des airs. Et cet espace prestigieux, ce mur ainsi décrit, n'est pas autre, — vous la reconnaissez, — que la Première des Peintures Magiques : c'est, de nouveau, la ^

Trait pour trait, et presque mot pour mot. La fin est donnée dans le départ, le dernier nombre inclus dans le premier et celui-ci dans l'infini. Un est un. Deux même est un si vous le désirez. Rien de ce que vous touchez quoti-

diennement n'a de solidité. Tout ce que a^ous venez de voir, existe, si vous l'avez bien su voir. Mais ne faites point comme cet Empereur peu lettré du temps de SONG, à qui le Peintre vantait cette Peinture et les autres déjà déroulées, et qui se prit à soupirer lourdement.

Devant ces Palais dans les nues, devant ces abîmes accessibles, ces faces hantées, ces palpitations éclatantes, ces supplices pieux, ces lèvres rouges et ces flammes amantes, ces paysages écarquillés mieux que des visages, ces êtres démoniaques ou gesticulants, ces vies incarnées dans la soie, la porcelaine, les laques ou les laines ; le triomphe réglé des quatre saisons dans le ciel, — l'Empereur se prit à soupirer lourdement . Il déplorait que tout cela ne fut pas de son domaine, de sa maison.

Ayant surpris le désir grossier, le Peintre, sans sourire, frappa trois fois de ses mains. Et voilà qu'une porte dans la Peinture, là, — au bas de ce mur, — voici qu'une petite porte

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s'ouvre là : regardez bien tout nu fcjiid : un chemin sOuvie tout au fond.

Le Peintre dit, avec politesse :

(( Qu'on nie permette de passer devant. »

Et il passe, franchit la porte, s'engage sur le chemin, s'enfonce et monte comme le vent d'une chute inversée...

Il devient petit; puis : un point. 11 devient esprit et disparaît.

L'Empereur aussitôt veut le suivre et franchir de même la porte... fermée, effacée. Toute la Peinture et les autres déjà déroulées ont disparu. Le mur est de nouveau gris, taché de gris, fait de briques et de gravats.

Le Peintre seul et ceux qui savent voir ont accès dans l'espace magique.

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