LIBÉRATION DE MING
Pas un homme, pas un vivant ici hormis cet arbre, énorme, qui remplit toute la surface peinte.
Solitaire dont la chevelure et les cent bras font une forêt concave sous le ciel enveloppant, il absorbe la lumière et l'on ne voit dans Tenceinte qu'il couvre que le brun-desang vieilli de son tronc : vert sombre et brunde-sang, pas d'autre ton. L'écorce est toute spiralée comme si d'années en années il se tordait pour échapper à quelque emprise ou pour obéir au soleil. Ses racines déchaussées étrei-
gnent le sol qu'elles soulèvent. Les feuilles sont peintes innombrablement une à une.
Connaissiez-vous déjà quelque exemple d*un paysage dédié à un seul arbre, sans montagnes au-dessus, sans eaux courantes dessous lui, ni ce voyageur minime, tout en bas, qui jette sa face en arrière et prend possession humaine de Tétendue?
Ici, l'arbre est seul. Aviez-vous jamais contemplé quelque arbre pour lui-même, pour son incrustation dans le ciel, pour son âge, pour la qualité de son bois ? Aviez-vous jamais imaginé la lenteur démesurée de sa vie ? ou éprouvé tout ce qu'il faut de volonté sourde, réfléchie, obstinée, pour se cercler decorce, et, sans nerfs et sans cerveau, diriger pendant trois cents ans le jaillissement de sa sève !
Un grand arbre, tout seul peint ici, qui enveloppe et dédaigne tout dans sa splendeur végétale . Mais l'homme absent a laissé la marque de son règne, et le poids de son pou-
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voii' cl (le son coips cl (le s;i nioil Regar-
dez mieux : c'est un ;nbi<' ( hargé dcî chiiîncs.
C'est pounjuoi la forte lamure se rabat (»t enserre le tronc : le tronc est percé et ferré (l'un gros anneau, — source des liens — qui de là divergent et vont plonger sous la terre. Ah ! vous n'aviez pas senti cette honte et l'attache, et comnïcnt, malgré la vigueur des membres, toute la frondaison ploie et pleure : cet arbre fut héroïque et coupable : il a su|)porté qu'un Empereur — cerné dans son palais dont les eunuques livraient les portes, entouré de ses femmes curieuses du vainqueur — cet arbre a supporté qu'il se pendit aux hautes branches et mourut !
C'est tout. N'attendez pas une peinture dynastique de plus. Le souhait serait sacrilège envers la famille Impériale, la « Horde d'Or » qui détient depuis deux cent soixante-six années le présent mandat du Ciel, sous le Sceau de TS'ING.
Nul n'oserait à ce propos parler de déclin ni de chute, même à venir après dix mille années. Les signes rassurants abondent tous les jours : le soleil observe tous les jours son usage de se coucher à l'Ouest. Les saisons suivent leur ordre respectueux du calendrier. Il n'y a pas de chaleurs déplacées en hiver, ni de gelées au milieu du chaud. Les météores font leurs occultations à l'heure dite, même avec plus d'exactitude que jamais. Les fleuves
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coulent logiqucnieiil à la mer. Seule, la Licorne, — faut-il l'avouer ? - n<' daigne plus se laisser prendre. Etait-elle vraiment indispensable au bonheur des villageois, des marchands, des oilîciers civils et militaires ? En revanche, les présages néfastes n'apparaissent point davantage : il n'y a pas de monstruosités évidentes ; pas de mûrier changé en saule; aucun homme ne devient femme. On n'entend plus de bruits inexplicables sous la terre. On n'a pas vu d'objets insolites apparaître au dedans du Palais... ni le Renard invisible s'asseoir à la place de l'Empereur.
Sans doute, le Dessous-du-Giel est en deuil pour de longs mois encore : Celui de Ts'ing qui régna durant la période Kouang-Siu, s'en est allé, sur le char du Dragon, boire à la source aux neuf fontaines... Mais le Prince Tch'ouen, son frère, acceptant la Régence, a manifesté tout aussitôt les meilleures inten^ tions et les plus ordinaires qualités. Nul au
Palais ne peut prétendre, sous notre ère SiUAN-T'oNG, imiter aucun des traits équivoques ou hardis qui successivement perdirent HsiA, Chang, Tcheou, — Han, Souei, T'anc, — SoNG, Yuan et Ming... Encore moins oseraiton assumer un seul des gestes géants de Chc- Houang-Ti, Empereur UN.
Et ce serait un nouveau sacrilège historique et moral que d'évoquer ici-même la peinture de Long-Yu, Impératrice vivante, veuve exemplaire. Gomment l'imaginer sous la posture de Mei-hsi, accordant ses faveurs antiques à de jeunes comédiens ! Il est justement impossible de discerner, parmi les princes du sang quel serait le Grand Usurpateur. G'est pourquoi le Prince ïs'ing, Grand Aïeul du sang, consacre son expérience et son prestige do soixante dix-huit années à gérer seulement son bien et sa propriété. Le Grand Conseiller Na-t'ong est craintif de faire le mal autant qu'il se défend qu'on lui en fasse, et par là montre une vertu bien balancée. On ne saurait plus incriminer, — comme si souvent
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au cours des règnes, — les intrigues des fauxeunuques : tous désormais ont leur diplôme. Pour (Il linir aviîc des allusions historiques, si louables en littérature, sacrilèges et déplacées sur le propos de la Maison Régnante, on conviendra que nul philosoplie de renom, — nul philosophe — ne se lève à la suite de ces grands logiciens ergoteurs, dont le talent ruina le temps de Song. Aucun voyageur illustre, — aucun voyageur — ne prétend plus, comme Yang-ti de Souci, transporter avec lui le décor et la quadrature de sa ville ; — mais, poliment, ceux qui émigrent, acceptent aussitôt les habits et les mœurs de l'étranger. Personne enfin n'aurait ce mauvais goût audacieux de Pei-Tcheou : se diviniser soi-même. Il est inacceptable de vouloir passer pour un dieu. On boit encore, mais le vin d'aujourd'hui ne porte plus aux grands débats cosmologiques : plus léger, il se vomit aisément. D'autre part, est-il jamais question de sainteté, ni d'extase ? On préfère la pure raison; renonçant de même depuis longtemps,
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aux folles ruées cavalières que menèrent si loin dans l'inconnu ces grands Han Occidentaux, — et qui dans l'envol de la course, ne conduisaient après tout qu'au désert... Et l'on se promène maintenant en chars à mules, en chaises, ou en voiturettes à a pneus ».
Ainsi, nul Lettré, nul Politique, aucun Poète, aucun homme d'Etat, — aucun Homme enfin, — ne saurait plus se dresser ni à l'aide ni à rencontre d'un gouvernement et d'une époque aussi calmes et plats que le visage de la mer quand la délaisse le vent. L'Empire siège sur sa sécurité. Quelques mauvais esprits, quelques écoliers des doctrines Européennes préparent, disent-ils, une « révolution ». Ils troublent seulement le commerce et les humeurs des marchands de la côte...
La succession des chutes dynastiques s'arrête donc et se doit clore sur la Libération
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dr Miiin-. |,(' IN'iiilrc, (|iii Iciilii (l'illustrer ainsi les déclins et les ( alîislrophes, s'allirme impuissant à livrer a leur suite riniagc, surtout fidèle, (le la Chose présente.
A défauts de hautes couleurs et de beaux traits, seuls, ces mots poétiquement choisis et gravés dans le sceau final , peuvent la peindre :