EVENTAIL VOLANT
Ne lui permettez point de repos : ne cherchez pas à l'expertiser à plat ni à compter le nombre de palettes d'ivoire dont il est fait ;
MAGIQUKS 27
mais donnez lui loujours son nioiiv(;ment : battez l'air, et à la dérobcCMi, du eoin des yeux, a chacune d(\s haleinc^s douces qu'il envoie, Hîgardez, et peu à peu devinez des scènes fur tives : le fond est noir et luisant. Tout d'un coup un créneau s'ouvre : des ailes battent : de gros yeux roulent : un crâne crève : il sort une pagode qui d'un seul j(*t fuse en plein ciel...
Vous avez vu? Éventez encore, éventez.
Un personnage se compose : un moine nu, extatique. Il conserve, de tout son corps, deux yeux seuls, mais bien vivants. (Le reste est sec ou pourriture.) Il fait signe que, tout seul, le spectacle est bon. Éventez encore, éventez...
Voici qu'un visage écarquillé vous regarde ; si magiquement et si profondément qu'il va se coller sur votre face et deviendrait votre visage, si, vous éventant toujours, vous ne le changiez en quelque autre chose qui n'interloque pas : le trait courbe de l'horizon des
Peintres ; le vaste ondoiement de la mer ; le coup d'aile alenti de la grande oie rose dans le ciel; la caresse recueillie, dépouillée, décharnée de tout désir... Eventez encore, éventez...
Mais le visage peint se réévoque insolemment et se précise à chaque foulée. 11 regarde de trop près. Que veut-il dire ? Est-ce vous qui le provoquez .î^ Le rencontrer hors de ceci : quelle insupportable aventure ! Comme la vue d'un ami trop insistant, comme un remords trop fidèle, comme un muet qui veut interroger.
Mais nous n'habitons point le monde vrai. Ce qui déplaît ou déconcerte, nous pouvons, mieux qu'un remords, l'évincer, et d'un seul geste du doigt, l'effacer.
Fermez donc les doigts : du coup, le visage n'existe plus...
... Un Empereur, vêtu de rouge, couché longuement sur un lit tout vermillon.
La face et les yeux rougeoient ; les prunelles se piquent d'étincelles ; et il regarde avec le sourire que l'on a pour la Seule que Ton attende et qui est proche; et il jette devant lui ses deux mains de couleur chaude avec ce geste que Ton tend vers l'unique objet qu'on aime et qui est là; et son cou renversé, brûlé de lueurs rousses, et ses lèvres éclairées de fièvre, toute la Personne, richement peinte s'illumine et se donne comme au désir de quelque chose que pourtant nous ne voyons pas : sauf, — à les bien fixer, — en plein milieu des yeux luisants : une flamme.
3o PEINTURES
Mais, suivez le regard : le regard s'en va droit à cette autre petite flamme rouge qui se tient fîère et fixe dans la nuit... Sans lampe et sans huile, sans autre nourriture que puisée dans l'ombre alentour, elle éclaire cependant tout de sa couleur.
C'est donc cela ! L'Empereur désire cette flamme : il sait bien qui elle est ! Il l'invoque, il la conjure, il ne la quitte point des yeux... Et vous aussi, regardez, regardez mieux : (de plus près, de tout près, en retenant bien votre souffle pour ne pas la faire trembler... ) Elle grandit, elle change, elle se dresse, se courbe et se contourne... Sa pointe s'effiloche en dix mille cheveux, et deux bras longs aux dix doigts effilés ; son ventre bifurque en deux jambes frémissant à la jointure, et il se fait deux seins aussi, de couleur brûlante, et des lèvres, une langue, des yeux...
Est-ce une flamme encore ? Ah ! vous pouvez respirer à votre aise, maintenant... (si
MAGIQllKS ^i
vous le pouvez... ) l]lle lésislt;. Klle est de grandeur liuniaine; elle grésille de joie de dévorer : elle est triomphante et hardie ; elle est neuve, et, chaque nuit, rcssuscitée : h sa lumière, que la concubine faite d'os et de chairs mélangés paraît dure ou molle ou quotidienne I Auprès d'elle, que donnent à l'Amant souverain ses hlles bien gardées, bien cérémonieuses, puisqu'il possède ici et avive cette Peinture : cette